Ce n’est pas là de la matière subtile produite par des échancrures de petits dés qui tournèrent autrefois sur eux-mêmes, quoique tout fût plein; ce n’est pas de la matière globuleuse formée de ces dés, ni de la matière cannelée. Ces grotesques furent reçus pendant quelque temps chez les curieux: c’était un très-mauvais roman; non-seulement il réussit comme Cyrus et Pharamond, mais il fut embrassé comme une vérité par des gens qui cherchaient à penser. Si vous en exceptez Bacon, Galilée, Toricelli, et un très-petit nombre de sages, il n’y avait alors que des aveugles en physique.
Ces aveugles quittèrent les chimères grecques pour les chimères des tourbillons et de la matière cannelée; et lorsque enfin on eut découvert et démontré l’attraction, la gravitation et ses lois, on cria aux qualités occultes. Hélas! tous les premiers ressorts de la nature ne sont-ils pas pour nous des qualités occultes? Les causes du mouvement, du ressort, de la génération, de l’immutabilité des espèces, du sentiment, de la mémoire, de la pensée, ne sont-elles pas très-occultes?
Bacon soupçonna. Newton démontra l’existence d’un principe jusqu’alors inconnu. Il faut que les hommes s’en tiennent là, jusqu’à ce qu’ils deviennent des dieux. Newton fut assez sage, en démontrant les lois de l’attraction, pour dire qu’il en ignorait la cause. Il ajouta que c’était peut-être une impulsion, peut-être une substance légère prodigieusement élastique, répandue dans la nature. Il tâchait apparemment d’apprivoiser par ces peut-être les esprits effarouchés du mot d’attraction, et d’une propriété de la matière qui agit dans tout l’univers sans toucher à rien.
Le premier qui osa dire (du moins en France) qu’il est impossible que l’impulsion soit la cause de ce grand et universel phénomène s’expliqua ainsi, lors même que les tourbillons et la matière subtile étaient encore fort à la mode: « On voit l’or, le plomb, le papier, la plume, tomber également vite, et arriver au fond du récipient en même temps, dans la machine pneumatique.
« Ceux qui tiennent encore pour le plein de Descartes, pour les prétendus effets de la matière subtile, ne peuvent rendre aucune bonne raison de ce fait: car les faits sont leurs écueils. Si tout était plein, quand on leur accorderait qu’il pût y avoir alors du mouvement (ce qui est absolument impossible), au moins cette prétendue matière subtile remplirait exactement le récipient, elle y serait en aussi grande quantité que de l’eau ou du mercure qu’on y aurait mis; elle s’opposerait au moins à cette descente si rapide des corps; elle résisterait à ce large morceau de papier selon la surface de ce papier, et laisserait tomber la balle d’or ou de plomb beaucoup plus vite; mais ces chutes se font au même instant: donc il n’y a rien dans le récipient qui résiste; donc cette prétendue matière subtile ne peut faire aucun effet sensible dans ce récipient; donc il y a une autre force qui fait la pesanteur.
« En vain dirait-on qu’il reste une matière subtile dans ce récipient, puisque la lumière le pénètre. Il y a bien de la différence: la lumière qui est dans ce vase de verre n’en occupe certainement pas la cent-millième partie; mais, selon les cartésiens, il faut que leur matière imaginaire remplisse bien plus exactement le récipient que si je le supposais rempli d’or: car il y a beaucoup de vide dans l’or, et ils n’en admettent point dans leur matière subtile.
« Or, par cette expérience, la pièce d’or, qui pèse cent mille fois plus que le morceau de papier, est descendue aussi vite que le papier: donc la force qui l’a fait descendre a agi cent mille fois plus sur elle que sur le papier; de même qu’il faudra cent fois plus de force à mon bras pour remuer cent livres que pour remuer une livre; donc cette puissance qui opère la gravitation agit en raison directe de la masse des corps: elle agit en effet tellement sur la masse des corps, non selon les surfaces, qu’un morceau d’or réduit en poudre descend dans la machine pneumatique aussi vite que la même quantité d’or étendue en feuille. La figure du corps ne change ici en rien sa gravité; ce pouvoir de gravitation agit donc sur la nature interne des corps, et non en raison des superficies.
« On n’a jamais pu répondre à ces vérités pressantes que par une supposition aussi chimérique que les tourbillons. On suppose que la matière subtile prétendue, qui remplit tout le récipient, ne pèse point. Étrange idée, qui devient absurde ici: car il ne s’agit pas dans le cas présent d’une matière qui ne pèse pas, mais d’une matière qui ne résiste pas. Toute matière résiste par sa force d’inertie: donc si le récipient était plein, la matière quelconque qui le remplirait résisterait infiniment; cela paraît démontré en rigueur.
« Ce pouvoir ne réside point dans la prétendue matière subtile. Cette matière serait un fluide; tout fluide agit sur les solides en raison de leurs superficies: ainsi le vaisseau, présentant moins de surface par sa proue, fend la mer qui résisterait à ses flancs. Or, quand la superficie d’un corps est le carré de son diamètre, la solidité de ce corps est le cube de ce même diamètre; le même pouvoir ne peut agir à la fois en raison du cube et du carré: donc la pesanteur, la gravitation n’est point l’effet de ce fluide. De plus, il est impossible que cette prétendue matière subtile ait, d’un côté, assez de force pour précipiter un corps de cinquante-quatre mille pieds de haut en une minute (car telle est la chute des corps), et que de l’autre elle soit assez impuissante pour ne pouvoir empêcher le pendule du bois le plus léger de remonter de vibration en vibration dans la machine pneumatique, dont cette matière imaginaire est supposée remplir exactement tout l’espace. Je ne craindrai donc point d’affirmer que si l’on découvrait jamais une impulsion qui fût la cause de la pesanteur d’un corps vers un centre, en un mot, la cause de la gravitation, de l’attraction universelle, cette impulsion serait d’une tout autre nature que celle qui nous est connue. » Cette philosophie fut d’abord très-mal reçue; mais il y a des gens dont le premier aspect choque, et auxquels on s’accoutume.
La contradiction est utile; mais l’auteur du Spectacle de la nature n’a-t-il pas un peu outré ce service rendu à l’esprit humain, lorsqu’à la fin de son Histoire du ciel il a voulu donner des ridicules à Newton, et ramener les tourbillons sur les pas d’un écrivain nommé Privât de Molières?
Il vaudrait mieux, dit-il, se tenir en repos que d’exercer laborieusement sa géométrie à calculer et à mesurer des actions imaginaires, et qui ne nous apprennent rien, etc. » Il est pourtant assez reconnu que Galilée, Kepler et Newton nous ont appris quelque chose. Ce discours de M. Pluche ne s’éloigne pas beaucoup de celui que M. Algarotti rapporte dans le Neutonianismo per le dame, d’un brave Italien qui disait: « Souffrirons-nous qu’un Anglais nous instruise? » Pluche va plus loin, il raille; il demande comment un homme, dans une encoignure de l’église de Notre-Dame, n’est pas attiré et collé à la muraille?
Huygens et Newton auront donc en vain démontré, par le calcul de l’action des forces centrifuges et centripètes, que la terre est un peu aplatie vers les pôles? Vient un Pluche qui vous dit froidement que les terres ne doivent être plus hautes vers l’équateur qu’afin que « les vapeurs s’élèvent plus dans l’air, et que les Nègres de l’Afrique ne soient pas brûlés de l’ardeur du soleil ».
Voilà, je l’avoue, une plaisante raison. Il s’agissait alors de savoir si, par les lois mathématiques, le grand cercle de l’équateur terrestre surpasse le cercle du méridien d’un cent-soixante-et-dix-huitième; et on veut nous persuader que si la chose est ainsi, ce n’est point en vertu de la théorie des forces centrales, mais uniquement pour que les Nègres aient environ cent soixante-dix-huit gouttes de vapeurs sur leurs têtes, tandis que les habitants du Spitzberg n’en auront que cent soixante-dix-sept.
Le même Pluche, continuant ses railleries de collège, dit ces propres paroles: « Si l’attraction a pu élargir l’équateur,...qui empêchera de demander si ce n’est pas l’attraction qui a mis en saillie le devant du globe de l’œil et qui a élancé au milieu du visage de l’homme ce morceau de cartilage qu’on appelle le nez? » Ce qu’il y a de pis, c’est que l’Histoire du ciel et le Spectacle de la nature contiennent de très-bonnes choses pour les commençants; et que les erreurs ridicules, prodiguées à côté de vérités utiles, peuvent aisément égarer des esprits qui ne sont pas encore formés.
SECTION II.
BADAUD.
Quand on dira que badaud vient de l’italien badare, qui signifie regarder, s’arrêter, perdre son temps, on ne dirait rien que d’assez vraisemblable. Mais il serait ridicule de dire, avec le Dictionnaire de Trévoux, que badaud signifie sot, niais, ignorant, stolidus, stupidus, bardus, et qu’il vient du mot latin badaldus.
Si on a donné ce nom au peuple de Paris plus volontiers qu’à un autre, c’est uniquement parce qu’il y a plus de monde à Paris qu’ailleurs, et par conséquent plus de gens inutiles qui s’attroupent pour voir le premier objet auquel ils ne sont pas accoutumés, pour contempler un charlatan, ou deux femmes du peuple qui se disent des injures, ou un charretier dont la charrette sera renversée, et qu’ils ne relèveront pas. Il y a des badauds partout, mais on a donné la préférence à ceux de Paris.
BAISER.
J’en demande pardon aux jeunes gens et aux jeunes demoiselles, mais ils ne trouveront point ici peut-être ce qu’ils chercheront. Cet article n’est que pour les savants et les gens sérieux, auxquels il ne convient guère.
Il n’est que trop question de baiser dans les comédies du temps de Molière. Champagne, dans la comédie de la Mère coquette de Quinault, demande des baisers à Laurette; elle lui dit: Tu n’es donc pas content? vraiment, c’est une honte; Je t’ai baisé deux fois.
Champagne lui répond: Quoi! tu baises par compte?
(Acte I, scène i.)
Les valets demandaient toujours des baisers aux soubrettes; on se baisait sur le théâtre. Cela était d’ordinaire très-fade et très-insupportable, surtout dans des acteurs assez vilains, qui faisaient mal au cœur.
Si le lecteur veut des baisers, qu’il en aille chercher dans le Pastor fido; il y a un chœur entier où il n’est parlé que de baisers; et la pièce n’est fondée que sur un baiser que Mirtillo donna un jour à la belle Amarilli, au jeu de colin-maillard, un bacio molto saporito.
On connaît le chapitre sur les baisers, dans lequel Jean de La Casa, archevêque de Bénévent, dit qu’on peut se baiser de la tête aux pieds. Il plaint les grands nez qui ne peuvent s’approcher que difficilement; et il conseille aux dames qui ont le nez long d’avoir des amants camus.
Le baiser était une manière de saluer très-ordinaire dans toute l’antiquité. Plutarque rapporte que les conjurés, avant de tuer César, lui baisèrent le visage, la main, et la poitrine. Tacite dit que lorsque son beau-père Agricola revint de Rome, Domitien le reçut avec un froid baiser, ne lui dit rien, et le laissa confondu dans la foule. L’inférieur qui ne pouvait parvenir à saluer son supérieur en le baisant appliquait sa bouche à sa propre main, et lui envoyait ce baiser, qu’on lui rendait de même, si on voulait. On employait même ce signe pour adorer les dieux. Job, dans sa Parabole, qui est peut-être le plus ancien de nos livres connus, dit « qu’il n’a point adoré le soleil et la lune comme les autres Arabes, qu’il n’a point porté sa main à sa bouche en regardant ces astres ».
Il ne nous est resté, dans notre Occident, de cet usage si antique, que la civilité puérile et honnête qu’on enseigne encore dans quelques petites villes aux enfants, de baiser leur main droite quand on leur donne quelque sucrerie.
C’était chose horrible de trahir en baisant; c’est ce qui rend l’assassinat de César encore plus odieux. Nous connaissons assez les baisers de Judas; ils sont devenus proverbe.
Joab, l’un des capitaines de David, étant fort jaloux d’Amasa, autre capitaine, lui dit: « Bonjour, mon frère; et il prit de sa main le menton d’Amasa pour le baiser, et de l’autre main il tira sa grande épée, et l’assassina d’un seul coup si terrible que toutes ses entrailles lui sortirent du corps. » On ne trouve aucun baiser dans les autres assassinats assez fréquents qui se commirent chez les Juifs, si ce n’est peut-être les baisers que donna Judith au capitaine Holopherne, avant de lui couper la tête dans son lit lorsqu’il fut endormi; mais il n’en est pas fait mention, et la chose n’est gue vraisemblable.
Dans une tragédie de Shakespeare nommée Othello, cet Othello, qui est un nègre, donne deux baisers à sa femme avant de l’étrangler. Cela paraît abominable aux honnêtes gens; mais des partisans de Shakespeare disent que c’est la belle nature, surtout dans un nègre.
Lorsqu’on assassina Jean Galeas Sforza dans la cathédrale de Milan, le jour de Saint-Étienne, les deux Médicis dans l’église de la Reparata, l’amiral Coligny, le prince d’Orange, le maréchal d’Ancre, les frères de Wit et tant d’autres, du moins on ne les baisa pas.
Il y avait chez les anciens je ne sais quoi de symbolique et de sacré attaché au baiser, puisqu’on baisait les statues des dieux et leurs barbes, quand les sculpteurs les avaient figurés avec de la barbe. Les initiés se baisaient aux mystères de Cérès, en signe de concorde.
Les premiers chrétiens et les premières chrétiennes se baisaient à la bouche dans leurs agapes. Ce mot signifiait repas d’amour. Ils se donnaient le saint baiser, le baiser de paix, le baiser de frère et de sœur, ἅγιον φίλημα. Cet usage dura plus de quatre siècles, et fut enfin aboli à cause des conséquences. Ce furent ces baisers de paix, ces agapes d’amour, ces noms de frère et de sœur, qui attirèrent longtemps aux chrétiens, peu connus, ces imputations de débauche dont les prêtres de Jupiter et les prêtresses de Vesta les chargèrent. Vous voyez dans Pétrone, et dans d’autres auteurs profanes, que les dissolus se nommaient frère et sœur. On crut que chez les chrétiens les mêmes noms signifiaient les mêmes infamies. Ils servirent innocemment eux-mêmes à répandre ces accusations dans l’empire romain.
Il y eut dans le commencement dix-sept sociétés chrétiennes différentes, comme il y en eut neuf chez les Juifs, en comptant les deux espèces de Samaritains. Les sociétés qui se flattaient d’être les plus orthodoxes accusaient les autres des impuretés les plus inconcevables. Le terme de gnostique, qui fut d’abord si honorable, et qui signifiait savant, éclairé, pur, devint un terme d’horreur et de mépris, un reproche d’hérésie. Saint Épiphane, au III siècle, prétendait qu’ils se chatouillaient d’abord les uns les autres, hommes et femmes; qu’ensuite ils se donnaient des baisers fort impudiques, et qu’ils jugeaient du degré de leur foi par la volupté de ces baisers; que le mari disait à sa femme, en lui présentant un jeune initié: Fais l’agape avec mon frère; et qu’ils faisaient l’agape.
Nous n’osons répéter ici, dans la chaste langue française, ce que saint Épiphane ajoute en grec. Nous dirons seulement que peut-être on en imposa un peu à ce saint; qu’il se laissa trop emporter à son zèle, et que tous les hérétiques ne sont pas de vilains débauchés.
La secte des piétistes, en voulant imiter les premiers chrétiens, se donne aujourd’hui des baisers de paix en sortant de l’assemblée, et en s’appelant mon frère, ma sœur; c’est ce que m’avoua, il y a vingt ans, une piétiste fort jolie et fort humaine. L’ancienne coutume était de baiser sur la bouche; les piétistes l’ont soigneusement conservée.
Il n’y avait point d’autre manière de saluer les dames en France, en Allemagne, en Italie, en Angleterre; c’était le droit des cardinaux de baiser les reines sur la bouche, et même en Espagne. Ce qui est singulier, c’est qu’ils n’eurent pas la même prérogative en France, où les dames eurent toujours plus de liberté que partout ailleurs; mais chaque pays a ses cérémonies, et il n’y a point d’usage si général que le hasard et l’habitude n’y aient mis quelque exception. C’eût été une incivilité, un affront, qu’une dame honnête, en recevant la première visite d’un seigneur, ne le baisât pas à la bouche, malgré ses moustaches. « C’est une déplaisante coutume, dit Montaigne et injurieuse aux dames, d’avoir à prêter leurs lèvres à quiconque a trois valets à sa suite, pour mal plaisant qu’il soit. » Cette coutume était pourtant la plus ancienne du monde.
S’il est désagréable à une jeune et jolie bouche de se coller par politesse à une bouche vieille et laide, il y avait un grand danger entre des bouches fraîches et vermeilles de vingt à vingt-cinq ans; et c’est ce qui fit abolir enfin la cérémonie du baiser dans les mystères et dans les agapes. C’est ce qui fit enfermer les femmes chez les Orientaux, afin qu’elles ne baisassent que leurs pères et leurs frères, coutume longtemps introduite en Espagne par les Arabes.
Voici le danger: il y a un nerf de la cinquième paire qui va de la bouche au cœur, et de là plus bas: tant la nature a tout préparé avec l’industrie la plus délicate! Les petites glandes des lèvres, leur tissu spongieux, leurs mamelons veloutés, leur peau fine, chatouilleuse, leur donnent un sentiment exquis et voluptueux, lequel n’est pas sans analogie avec une partie plus cachée et plus sensible encore. La pudeur peut souffrir d’un baiser longtemps savouré entre deux piétistes de dix-huit ans.
Il est à remarquer que l’espèce humaine, les tourterelles et les pigeons, sont les seuls qui connaissent les baisers; de là est venu chez les Latins le mot columbatim, que notre langue n’a pu rendre. Il n’y a rien dont on n’ait abusé. Le baiser, destiné par la nature à la bouche, a été prostitué souvent à des membranes qui ne semblaient pas faites pour cet usage. On sait de quoi les templiers furent accusés.
Nous ne pouvons honnêtement traiter plus au long ce sujet intéressant, quoique Montaigne dise: « Il en faut parler sans vergogne: nous prononçons hardiment tuer, blesser, trahir, et de cela nous n’oserions parler qu’entre les dents. » BALA, BÂTARDS.
Bala, servante de Rachel, et Zelpha, servante de Lia, donnèrent chacune deux enfants au patriarche Jacob; et vous remarquerez qu’ils héritèrent comme fils légitimes, aussi bien que les huit autres enfants mâles que Jacob eut des deux sœurs Lia et Rachel. Il est vrai qu’ils n’eurent tous pour héritage qu’une bénédiction, au lieu que Guillaume le Bâtard hérita de la Normandie.
Thierry, bâtard de Clovis, hérita de la meilleure partie des Gaules, envahie par son père.
Plusieurs rois d’Espagne et de Naples ont été bâtards.
En Espagne, les bâtards ont toujours hérité. Le roi Henri de Transtamare ne fut point regardé comme roi illégitime, quoiqu’il fut enfant illégitime; et cette race de bâtards, fondue dans la maison d’Autriche, a régné en Espagne jusqu’à Philippe V.
La race d’Aragon, qui régnait à Naples du temps de Louis XII, était bâtarde. Le comte de Dunois signait le bâtard d’Orléans; et l’on a conservé longtemps des lettres du duc de Normandie, roi d’Angleterre, signées Guillaume le bâtard.
En Allemagne, il n’en est pas de même: on veut des races pures; les bâtards n’héritent jamais des fiefs, et n’ont point d’État. En France, depuis longtemps, le bâtard d’un roi ne peut être prêtre sans une dispense de Rome; mais il est prince sans difficulté, dès que le roi le reconnaît pour le fils de son péché, fût-il bâtard adultérin de père et de mère. Il en est de même en Espagne, Le bâtard d’un roi d’Angleterre ne peut être prince, mais duc. Les bâtards de Jacob ne furent ni ducs, ni princes; ils n’eurent point de terres, et la raison est que leur père n’en avait point; mais on les appela depuis patriarches, comme qui dirait archi-pères.
On a demandé si les bâtards des papes pouvaient être papes à leur tour. Il est vrai que le pape Jean XI était bâtard du pape Sergius III et de la fameuse Marozie; mais un exemple n’est pas une loi. (Voyez à l’article Loi comme toutes les lois et tous les usages se contredisent.)
BANNISSEMENT.
Bannissement à temps ou à vie, peine à laquelle on condamne les délinquants, ou ceux qu’on veut faire passer pour tels.
On bannissait, il n’y a pas bien longtemps, du ressort de la juridiction, un petit voleur, un petit faussaire, un coupable de voie de fait. Le résultat était qu’il devenait grand voleur, grand faussaire, et meurtrier dans une autre juridiction. C’est comme si nous jetions dans les champs de nos voisins les pierres qui nous incommoderaient dans les nôtres.
Ceux qui ont écrit sur le droit des gens se sont fort tourmentés pour savoir au juste si un homme qu’on a banni de sa patrie est encore de sa patrie. C’est à peu près comme si on demandait si un joueur qu’on a chassé de la table du jeu est encore un des joueurs.
S’il est permis à tout homme par le droit naturel de se choisir sa patrie, celui qui a perdu le droit de citoyen peut, à plus forte raison, se choisir une patrie nouvelle; mais peut-il porter les armes contre ses anciens concitoyens? Il y en a mille exemples. Combien de protestants français naturalisés en Hollande, en Angleterre, en Allemagne, ont servi contre la France, et contre des armées où étaient leurs parents et leurs propres frères! Les Grecs qui étaient dans les armées du roi de Perse ont fait la guerre aux Grecs leurs anciens compatriotes. On a vu les Suisses au service de la Hollande tirer sur les Suisses au service de la France. C’est encore pis que de se battre contre ceux qui vous ont banni: car, après tout, il semble moins malhonnête de tirer l’épée pour se venger que de la tirer pour de l’argent.
BANQUE.
BANQUE.
La banque est un trafic d’espèces contre du papier, etc. Il y a des banques particulières et des banques publiques. Les banques particulières consistent en lettres de change qu’un particulier vous donne pour recevoir votre argent au lieu indiqué. Le premier prend 1/2 pour 100, et son correspondant chez qui vous allez prend aussi 1/2 pour 100 quand il vous paye. Ce premier gain est convenu entre eux sans en avertir le porteur.
Le second gain, beaucoup plus considérable, se fait sur la valeur des espèces. Ce gain dépend de l’intelligence du banquier et de l’ignorance du remetteur d’argent. Les banquiers ont entre eux une langue particulière, comme les chimistes; et le passant qui n’est pas initié à ces mystères en est toujours la dupe. Ils vous disent, par exemple: Nous remettons de Berlin à Amsterdam; l’incertain pour le certain; le change est haut; il est à trente-quatre, trente-cinq; et avec ce jargon, il se trouve qu’un homme qui croit les entendre perd six ou sept pour cent; de sorte que s’il fait environ quinze voyages à Amsterdam, en remettant toujours son argent par lettres de change, il se trouvera que ses deux banquiers auront eu à la fin tout son bien. C’est ce qui produit d’ordinaire à tous les banquiers une grande fortune. Si on demande ce que c’est que l’incertain pour le certain, le voici: Les écus d’Amsterdam ont un prix fixe en Hollande, et leur prix varie en Allemagne. Cent écus ou patagons de Hollande, argent de banque, sont cent écus de soixante sous chacun: il faut partir de là et voir ce que les Allemands leur donnent pour ces cent écus.
Vous donnez au banquier d’Allemagne, ou 130, ou 131, ou 132 rixdales, etc., et c’est là l’incertain: pourquoi 131 rixdales, ou 132? Parce que l’argent d’Allemagne passe pour être plus faible de titre que celui de Hollande.
Vous êtes censé recevoir poids pour poids et titre pour titre: il faut donc que vous donniez en Allemagne un plus grand nombre d’écus, puisque vous les donnez d’un titre inférieur.
Pourquoi tantôt 132, ou 133 écus, ou quelquefois 136? C’est que l’Allemagne a plus tiré de marchandises qu’à l’ordinaire de la Hollande: l’Allemagne est débitrice, et alors les banquiers d’Amsterdam exigent un plus grand profit; ils abusent de la nécessité où l’on est, et, quand on tire sur eux, ils ne veulent donner leur argent qu’à un prix fort haut. Les banquiers d’Amsterdam disent aux banquiers de Francfort ou de Berlin: Vous nous devez, et vous tirez encore de l’argent sur nous; donnez-nous donc cent trente-six écus pour cent patagons.
Ce n’est là encore que la moitié du mystère. J’ai donné à Berlin treize cent soixante écus, et je vais à Amsterdam avec une lettre de change de mille écus, ou patagons. Le banquier d’Amsterdam me dit: Voulez-vous de l’argent courant, ou de l’argent de banque? Je lui réponds que je n’entends rien à ce langage, et que je le prie de faire pour le mieux. Croyez-moi, me dit-il, prenez de l’argent courant. Je n’ai pas de peine à le croire.
Je pense recevoir la valeur de ce que j’ai donné à Berlin; je crois, par exemple, que si je rapportais sur-le-champ à Berlin l’argent qu’il me compte, je ne perdrais rien; point du tout, je perds encore sur cet article, et voici comment. Ce qu’on appelle argent de banque en Hollande est supposé l’argent déposé en 1600 à la caisse publique, à la Banque générale. Les patagons déposés y furent reçus pour soixante sous de Hollande, et en valaient soixante-trois. Tous les gros payements se font en billets sur la banque d’Amsterdam; mais je devais recevoir soixante-trois sous à cette banque pour un billet d’un écu; j’y vais, ou bien je négocie mon billet, et je ne reçois que soixante-deux sous et demi, ou soixante-deux sous, pour mon patagon de banque; c’est pour la peine de ces messieurs, ou pour ceux qui m’escomptent mon billet: cela s’appelle l’agio, du mot italien aider; on m’aide donc à perdre un sou par écu, et mon banquier m’aide encore davantage en m’épargnant la peine d’aller aux changeurs; il me fait perdre deux sous, en me disant que l’agio est fort haut, que l’argent est fort cher: il me vole, et je le remercie.
Voilà comme se fait la banque des négociants, d’un bout de l’Europe à l’autre.
La banque d’un État est d’un autre genre: ou c’est un argent que les particuliers déposent pour leur seule sûreté, sans en tirer de profit, comme on fit à Amsterdam en 1609, et à Rotterdam en 1636; ou c’est une compagnie autorisée qui reçoit l’argent des particuliers pour l’employer à son avantage, et qui paye aux déposants un intérêt: c’est ce qui se pratique en Angleterre, où la banque autorisée par le parlement donne 4 pour 100 aux propriétaires.
En France, on voulut établir une banque de l’État sur ce modèle en 1717. L’objet était de payer avec les billets de cette banque toutes les dépenses courantes de l’État, de recevoir les impositions en même payement et d’acquitter tous les billets, de donner sans aucun décompte tout l’argent qui serait tiré sur la banque, soit par les régnicoles, soit par l’étranger, et par là de lui assurer le plus grand crédit. Cette opération doublait réellement les espèces en ne fabriquant de billets de banque qu’autant qu’il y avait d’argent courant dans le royaume, et les triplait si, en faisant deux fois autant de billets qu’il y avait de monnaie, on avait soin de faire les payements à point nommé: car la caisse ayant pris faveur, chacun y eût laissé son argent, et non-seulement on eût porté le crédit au triple, mais on l’eût poussé encore plus loin, comme en Angleterre. Plusieurs gens de finance, plusieurs gros banquiers, jaloux du sieur Law, inventeur de cette banque, voulurent l’anéantir dans sa naissance; ils s’unirent avec des négociants hollandais, et tirèrent sur elle tout son fonds en huit jours. Le gouvernement, au lieu de fournir de nouveaux fonds pour les payements, ce qui était le seul moyen de soutenir la banque, imagina de punir la mauvaise volonté de ses ennemis, en portant par un édit la monnaie un tiers au delà de sa valeur; de sorte que quand les agents hollandais vinrent pour recevoir les derniers payements, on ne leur paya en argent que les deux tiers réels de leurs lettres de change. Mais ils n’avaient plus que peu de chose à retirer; leurs grands coups avaient été frappés; la banque était épuisée; ce haussement de la valeur numéraire des espèces acheva de la décrier. Ce fut la première époque du bouleversement du fameux système de Law. Depuis ce temps, il n’y eut plus en France de banque publique; et ce qui n’était pas arrivé à la Suède, à Venise, à l’Angleterre, à la Hollande, dans les temps les plus désastreux, arriva à la France au milieu de la paix et de l’abondance.
Tous les bons gouvernements sentent les avantages d’une banque d’État: cependant la France et l’Espagne n’en ont point; c’est à ceux qui sont à la tête de ces royaumes d’en pénétrer la raison.
BANQUEROUTE.
On connaissait peu de banqueroutes en France avant le XVI siècle. La grande raison, c’est qu’il n’y avait point de banquiers. Des Lombards, des juifs, prêtaient sur gages au denier dix: on commerçait argent comptant. Le change, les remises en pays étranger, étaient un secret ignoré de tous les juges.
Ce n’est pas que beaucoup de gens ne se ruinassent; mais cela ne s’appelait point banqueroute; on disait déconfiture: ce mot est plus doux à l’oreille. On se servait du mot de rompture dans la coutume du Boulonnais; mais rompture ne sonne pas si bien.
Les banqueroutes nous viennent d’Italie, bancorotto, bancarotta, gambarotta e la giustizia non impicar. Chaque négociant avait son banc dans la place du change; et quand il avait mal fait ses affaires, qu’il se déclarait fallito, et qu’il abandonnait son bien à ses créanciers moyennant qu’il en retînt une bonne partie pour lui, il était libre et réputé très-galant homme. On n’avait rien à lui dire, son banc était cassé, banco rotto, banca rotta; il pouvait même, dans certaines villes, garder tous ses biens et frustrer ses créanciers, pourvu qu’il s’assît le derrière nu sur une pierre en présence de tous les marchands. C’était une dérivation douce de l’ancien proverbe romain solvere aut in ære aut in cute, payer de son argent ou de sa peau. Mais cette coutume n’existe plus; les créanciers ont préféré leur argent au derrière d’un banqueroutier.
En Angleterre et dans d’autres pays, on se déclare banqueroutier dans les gazettes. Les associés et les créanciers s’assemblent en vertu de cette nouvelle, qu’on lit dans les cafés, et ils s’arrangent comme ils peuvent.
Comme parmi les banqueroutes il y en a souvent de frauduleuses, il a fallu les punir. Si elles sont portées en justice, elles sont partout regardées comme un vol, et les coupables partout condamnés à des peines ignominieuses.
Il n’est pas vrai qu’on ait statué en France peine de mort contre les banqueroutiers sans distinction. Les simples faillites n’emportent aucune peine: les banqueroutiers frauduleux furent soumis à la peine de mort, aux états d’Orléans, sous Charles IX, et aux états de Blois, en 1576; mais ces édits, renouvelés par Henri IV, ne furent que comminatoires.
Il est trop difficile de prouver qu’un homme s’est déshonoré exprès, et a cédé volontairement tous ses biens à ses créanciers pour les tromper. Dans le doute, on s’est contenté de mettre le malheureux au pilori, ou de l’envoyer aux galères, quoique d’ordinaire un banquier soit un fort mauvais forçat.