SigPhi · Voltaire

Dictionnaire philosophique

Page 38 of 152

La chute de l’homme est l’emplâtre que nous mettons à toutes ces maladies particulières du corps et de l’âme, que vous appelez santé générale; mais Shaftesbury et Bolingbroke ont osé attaquer le péché originel; Pope n’en parle point; il est clair que leur système sape la religion chrétienne par ses fondements, et n’explique rien du tout.

Cependant ce système a été approuvé depuis peu par plusieurs théologiens, qui admettent volontiers les contraires; à la bonne heure, il ne faut envier à personne la consolation de raisonner comme il peut sur le déluge de maux qui nous inonde. Il est juste d’accorder aux malades désespérés de manger de ce qu’ils veulent. On a été jusqu’à prétendre que ce système est consolant. « Dieu, dit Pope, voit d’un même œil périr le héros et le moineau, un atome ou mille planètes précipitées dans la ruine, une boule de savon ou un monde se former. » Voilà, je vous l’avoue, une plaisante consolation; ne trouvez-vous pas un grand lénitif dans l’ordonnance de milord Shaftesbury, qui dit que Dieu n’ira pas déranger ses lois éternelles pour un animal aussi chétif que l’homme? Il faut avouer du moins que ce chétif animal adroit de crier humblement, et de chercher à comprendre, en criant, pourquoi ces lois éternelles ne sont pas faites pour le bien-être de chaque individu.

Ce système du Tout est bien ne représente l’auteur de toute la nature que comme un roi puissant et malfaisant, qui ne s’embarrasse pas qu’il en coûte la vie à quatre ou cinq cent mille hommes, et que les autres traînent leurs jours dans la disette et dans les larmes, pourvu qu’il vienne à bout de ses desseins.

Loin donc que l’opinion du meilleur des mondes possibles console, elle est désespérante pour les philosophes qui l’embrassent. La question du bien et du mal demeure un chaos indébrouillable pour ceux qui cherchent de bonne foi; c’est un jeu d’esprit pour ceux qui disputent: ils sont des forçats qui jouent avec leurs chaînes. Pour le peuple non pensant, il ressemble assez à des poissons qu’on a transportés d’une rivière dans un réservoir; ils ne se doutent pas qu’ils sont là pour être mangés le carême: aussi ne savons-nous rien du tout par nous-mêmes des causes de notre destinée.

Mettons à la fin de presque tous les chapitres de métaphysique les deux lettres des juges romains quand ils n’entendaient pas une cause, L, N., non liquet, cela n’est pas clair. Imposons surtout silence aux scélérats, qui, étant accablés, comme nous du poids des calamités humaines, y ajoutent la fureur de la calomnie. Confondons leurs exécrables impostures, en recourant à la foi et à la Providence.

Des raisonneurs ont prétendu qu’il n’est pas dans la nature de l’Être des êtres que les choses soient autrement qu’elles sont. C’est un rude système; je n’en sais pas assez pour oser seulement l’examiner.

BIENS D’ÉGLISE.

SECTION PREMIÈRE.

L’Évangile défend à ceux qui veulent atteindre à la perfection d’amasser des trésors et de conserver leurs biens temporels. « Nolite thesaurizare vobis thesauros in terra. — Si vis perfectus esse, vade, vende quæ habes, et da pauperibus. — Et omnis qui reliquerit domum vel fratres, aut sorores, aut patrem, aut matrem, aut uxorem, aut filios, aut agros, propter nomen meum, centuplum accipiet, et vitam æternam possidebit. » Les apôtres et leurs premiers successeurs ne recevaient aucun immeuble: ils n’en acceptaient que le prix; et après avoir prélevé ce qui était nécessaire pour leur subsistance, ils distribuaient le reste aux pauvres. Saphire et Ananie ne donnèrent pas leurs biens à saint Pierre, mais ils les vendirent, et lui en apportèrent le prix: « Vende quae habes, et da pauperibus. » L’Église possédait déjà des biens-fonds considérables sur la fin du III siècle, puisque Dioclétien et Maximien en prononcèrent la confiscation en 302.

Dès que Constantin fut sur le trône des Césars, il permit de doter les églises comme l’étaient les temples de l’ancienne religion; et dès lors l’Église acquit de riches terres. Saint Jérôme s’en plaignit dans une de ses lettres à Eustochie: « Quand vous les voyez, dit-il, aborder d’un air doux et sanctifié les riches veuves qu’ils rencontrent, vous croiriez que leur main ne s’étend que pour leur donner des bénédictions; mais c’est au contraire pour recevoir le prix de leur hypocrisie. » Les saints prêtres recevaient sans demander. Valentinien I crut devoir défendre aux ecclésiastiques de rien recevoir des veuves et des femmes par testament, ni autrement. Cette loi, que l’on trouve au Code Théodosien, fut révoquée par Marcien et par Justinien.

Justinien, pour favoriser les ecclésiastiques, défendit aux juges par sa novelle XVIII, chap. xi, d’annuler les testaments faits en faveur de l’Église, quand même ils ne seraient pas révêtus des formalités prescrites par les lois.

Anastase avait statué en 491 que les biens d’Église se prescriraient par quarante ans. Justinien inséra cette loi dans son code mais ce prince, qui changea continuellement la jurisprudence, étendit cette prescription à cent ans. Alors quelques ecclésiastiques, indignes de leur profession, supposèrent de faux titres; ils tirèrent de la poussière de vieux testaments, nuls selon les anciennes lois, mais valables suivant les nouvelles. Les citoyens étaient dépouillés de leur patrimoine par la fraude. Les possessions, qui jusque-là avaient été regardées comme sacrées, furent envahies par l’Église. Enfin l’abus fut si criant que Justinien lui-même fut obligé de rétablir les dispositions de la loi d’Anastase, par sa novelle CXXXI, chap. vi.

Les tribunaux français ont longtemps adopté le chap. xi de la novelle XVIII, quand les legs faits à l’Église n’avaient pour objet que des sommes d’argent ou des effets mobiliers; mais depuis l’ordonnance de 1735 les legs pieux n’ont plus ce privilége en France.

Pour les immeubles, presque tous les rois de France, depuis Philippe le Hardi, ont défendu aux églises d’en acquérir sans leur permission; mais la plus efficace de toutes les lois, c’est l’édit de 1749, rédigé par le chancelier d’Aguesseau. Depuis cet édit, l’Église ne peut recevoir aucun immeuble, soit par donation, par testament, ou par échange, sans lettres patentes du roi enregistrées au parlement.

SECTION II.

Les biens de l’Église, pendant les cinq premiers siècles de notre ère, furent régis par des diacres qui en faisaient la distribution aux clercs et aux pauvres. Cette communauté n’eut plus lieu dès la fin du V siècle; on partagea les biens de l’Église en quatre parts: on en donna une aux évêques, une autre aux clercs, une autre à la fabrique, et la quatrième fut assignée aux pauvres.

Bientôt après ce partage, les évêques se chargèrent seuls des quatre portions; et c’est pourquoi le clergé inférieur est en général très-pauvre.

Le parlement de Toulouse rendit un arrêt le 18 avril 1651, qui ordonnait que dans trois jours les évêques du ressort pourvoiraient à la nourriture des pauvres, passé lequel temps saisie serait faite du sixième de tous les fruits que les évêques prennent dans les paroisses dudit ressort, etc.

En France, l’Église n’aliène pas valablement ses biens sans de grandes formalités, et si elle ne trouve pas de l’avantage dans l’aliénation. On juge que l’on peut prescrire sans titre, par une possession de quarante ans, les biens d’Église; mais s’il paraît un titre, et qu’il soit défectueux, c’est-à-dire que toutes les formalités n’y aient pas été observées, l’acquéreur ni ses héritiers ne peuvent jamais prescrire; et de là cette maxime: « Melius est non habere titulum, quam habere vitiosum. » On fonde cette jurisprudence sur ce que l’on présume que l’acquéreur dont le titre n’est pas en forme est de mauvaise foi, et que, suivant les canons, un possesseur de mauvaise foi ne peut jamais prescrire. Mais celui qui n’a point de titres ne devrait-il pas plutôt être présumé usurpateur? Peut-on prétendre que le défaut d’une formalité que l’on a ignorée soit une présomption de mauvaise foi? Doit-on dépouiller le possesseur sur cette présomption? Doit-on juger que le fils qui a trouvé un domaine, dans l’hoirie de son père, le possède avec mauvaise foi parce que celui de ses ancêtres qui acquit ce domaine n’a pas rempli une formalité?

Les biens de l’Église, nécessaires au maintien d’un ordre respectable, ne sont point d’une autre nature que ceux de la noblesse et du tiers état: les uns et les autres devraient être assujettis aux mêmes règles. On se rapproche aujourd’hui, autant qu’on le peut, de cette jurisprudence équitable.

Il semble que les prêtres et les moines, qui aspirent à la perfection évangélique, ne devraient jamais avoir de procès: « Et ei qui vult tecum judicio contendere, et tunicam tuam tollere, dimitte ei et pallium. » Saint Basile entend sans doute parler de ce passage lorsqu’il dit qu’il y a dans l’Évangile une loi expresse qui défend aux chrétiens d’avoir jamais aucun procès. Salvien a entendu de même ce passage: « Jubet Christus ne litigemus, nec solum jubet...sed in tantum hoc jubet ut ea ipsa nos de quibus lis est relinquere jubeat, dummodo litibus exuamur. » Le quatrième concile de Carthage a aussi réitéré ces défenses: « Episcopus nec provocatus de rebus transitoriis litiget. » Mais, d’un autre côté, il n’est pas juste qu’un évêque abandonne ses droits; il est homme, il doit jouir du bien que les hommes lui ont donné; il ne faut pas qu’on le vole parce qu’il est prêtre. (Ces deux sections sont de M. Christin, célèbre avocat au parlement de Besançon, qui s’est fait une réputation immortelle dans son pays, en plaidant pour abolir la servitude.)

SECTION III.

De la pluralité des bénéfices, des abbayes en commende, et des moines qui ont des esclaves.

Il en est de la pluralité des gros bénéfices, archevêchés, évêchés, abbayes, de trente, quarante, cinquante, soixante mille florins d’empire, comme de la pluralité des femmes: c’est un droit qui n’appartient qu’aux hommes puissants.

Un prince de l’empire, cadet de sa maison, serait bien peu chrétien s’il n’avait qu’un seul évêché; il lui en faut quatre ou cinq pour constater sa catholicité. Mais un pauvre curé, qui n’a pas de quoi vivre, ne peut guère parvenir à deux bénéfices; du moins rien n’est plus rare.

Le pape qui disait qu’il était dans la règle, qu’il n’avait qu’un seul bénéfice, et qu’il s’en contentait, avait très-grande raison.

On a prétendu qu’un nommé Ébrouin, évêque de Poitiers, fut le premier qui eut à la fois une abbaye et un évêché. L’empereur Charles le Chauve lui fit ces deux présents. L’abbaye était celle de Saint-Germain-des-Prés lez Paris. C’était un gros morceau, mais pas si gros qu’aujourd’hui.

Avant cet Ébrouin nous voyons force gens d’église posséder plusieurs abbayes.

Alcuin, diacre, favori de Charlemagne, possédait à la fois celles de Saint-Martin de Tours, de Ferrières, de Comery, et quelques autres. On ne saurait trop en avoir: car si on est un saint, on édifie plus d’âmes; et si on a le malheur d’être un honnête homme du monde, on vit plus agréablement.

Il se pourrait bien que dès ce temps-là ces abbés fussent commendataires, car ils ne pouvaient réciter l’office dans sept ou huit endroits à la fois. Charles Martel et Pépin son fils, qui avaient pris pour eux tant d’abbayes, n’étaient pas des abbés réguliers.

Quelle est la différence entre un abbé commendataire, et un abbé qu’on appelle régulier? La même qu’entre un homme qui a cinquante mille écus de rente pour se réjouir, et un homme qui a cinquante mille écus pour gouverner.

Ce n’est pas qu’il ne soit loisible aux abbés réguliers de se réjouir aussi. Voici comment s’exprimait sur leur douce joie Jean Trithème dans une de ses harangues, en présence d’une convocation d’abbés bénédictins: Neglecto superum cultu, spretoque tonantis Imperio, Baccho indulgent Venerique nefandai, etc.

En voici une traduction, ou plutôt une imitation faite par une bonne âme, quelque temps après Jean Trithème: Ils se moquent du ciel et de la Providence; Ils aiment mieux Bacchus et la mère d’Amour; Ce sont leurs deux grands saints pour la nuit et le jour.

Des pauvres à prix d’or ils vendent la substance.

Ils s’abreuvent dans l’or; l’or est sur leurs lambris; L’or est sur leurs catins, qu’on paye au plus haut prix; Et, passant mollement de leur lit à la table, Ils ne craignent ni lois, ni rois, ni dieu, ni diable.

Jean Trithème, comme on voit, était de très-méchante humeur. On eût pu lui répondre ce que disait César avant les ides de mars: « Ce ne sont pas ces voluptueux que je crains, ce sont ces raisonneurs maigres et pâles. » Les moines qui chantent le Pervigilium Veneris pour matines ne sont pas dangereux: les moines argumentants, prêchants, cabalants, ont fait beaucoup plus de mal que tous ceux dont parle Jean Trithème.

Les moines ont été aussi maltraités par l’évéque célèbre de Belley qu’ils l’avaient été par l’abbé Trithème. Il leur applique, dans son Apocalypse de Méliton, ces paroles d’Osée: « Vaches grasses qui frustrez les pauvres, qui dites sans cesse: Apportez et nous boirons, le Seigneur a juré, par son saint nom, que voici les jours qui viendront sur vous; vous aurez agacement de dents, et disette de pain en toutes vos maisons. » La prédiction ne s’est pas accomplie; mais l’esprit de police qui s’est répandu dans toute l’Europe, en mettant des bornes à la cupidité des moines, leur a inspiré plus de décence.

Il faut convenir, malgré tout ce qu’on a écrit contre leurs abus, qu’il y a toujours eu parmi eux des hommes éminents en science et en vertu; que s’ils ont fait de grands maux, ils ont rendu de grands services, et qu’en général on doit les plaindre encore plus que les condamner.

SECTION IV.

Tous les abus grossiers qui durèrent dans la distribution des bénéfices depuis le X siècle jusqu’au XIII ne subsistent plus aujourd’hui; et s’ils sont inséparables de la nature humaine, ils sont beaucoup moins révoltants par la décence qui les couvre. Un Maillard ne dirait plus aujourd’hui en chaire: « domina, quæ facitis placitum domini episcopi, etc. — Ô madame, qui faites le plaisir de monsieur l’évêque! Si vous demandez comment cet enfant de dix ans a eu un bénéfice, on vous répondra que madame sa mère était fort privée de monsieur l’évêque. » On n’entend plus en chaire un cordelier Menot criant: « Deux crosses, deux mitres, et adhuc non sunt contenti. » « Entre vous, mesdames, qui faites à monsieur l’évêque le plaisir que savez, et puis dites: Oh! oh! il fera du bien à mon fils, ce sera un des mieux pourvus en l’Église. » « Isti protonotarii, qui habent illas dispensas ad tria, immo in quindecim beneficia, et sunt simoniaci et sacrilegi, et non cessant arripere beneficia incompatibilia: idem est eis. Si vacet episcopatus, pro eo habendo dabitur unus grossus fasciculus aliorum beneficiorum. Primo accumulabuntur archidiaconatus, abbatiæ, duo prioratus, quatuor aut quinque prœbendœ, et dabuntur haec omnia pro compensatione. — Si ces protonotaires, qui ont des dispenses pour trois ou même quinze bénéfices, sont simoniaques et sacriléges, et si on ne cesse d’accrocher des bénéfices incompatibles, c’est même chose pour eux. Il vaque un bénéfice; pour l’avoir on vous donnera une poignée d’autres bénéfices, un archidiaconat, des abbayes, deux prieurés, quatre ou cinq prébendes, et tout cela pour faire la compensation. » Le même prédicateur dans un autre endroit s’exprime ainsi: « Dans quatre plaideurs qu’on rencontre au palais, il y a toujours un moine; et si on leur demande ce qu’ils font là, un clericus répondra: « Notre chapitre est bandé contre le doyen, contre l’évêque, et contre les autres officiers, et je vais après les queues de ces messieurs pour cette affaire. — Et toi, maître moine, que fais-tu ici? — Je plaide une abbaye de huit cents livres de rente pour mon maître. — Et toi, moine blanc? — Je plaide un petit prieuré pour moi. — Et vous, mendiants, qui n’avez terre ni sillon, que battez-vous ici le pavé? — Le roi nous a octroyé du sel, du bois, et autres choses; mais ses officiers nous les dénient. » Ou bien: « Un tel curé, par son avarice et envie, nous veut empêcher la sépulture et la dernière volonté d’un qui est mort ces jours passés, tellement qu’il nous est force d’en venir à la cour. » Il est vrai que ce dernier abus, dont retentissent tous les tribunaux de l’Église catholique romaine, n’est point déraciné.

Il en est un plus funeste encore, c’est celui d’avoir permis aux bénédictins, aux bernardins, aux chartreux même, d’avoir des mainmortables, des esclaves. On distingue sous leur domination, dans plusieurs provinces de France et en Allemagne: Esclavage de la personne, Esclavage des biens, Esclavage de la personne et des biens.

L’esclavage de la personne consiste dans l’incapacité de disposer de ses biens en faveur de ses enfants, s’ils n’ont pas toujours vécu avec leur père dans la même maison et à la même table. Alors tout appartient aux moines. Le bien d’un habitant du Mont-Jura, mis entre les mains d’un notaire de Paris, devient dans Paris même la proie de ceux qui originairement avaient embrassé la pauvreté évangélique au Mont-Jura. Le fils demande l’aumône à la porte de la maison que son père a bâtie, et les moines, bien loin de lui donner cette aumône, s’arrogent jusqu’au droit de ne point payer les créanciers du père, et de regarder comme nulles les dettes hypothéquées sur la maison dont ils s’emparent. La veuve se jette en vain à leurs pieds pour obtenir une partie de sa dot: cette dot, ces créances, ce bien paternel, tout appartient de droit divin aux moines. Les créanciers, la veuve, les enfants, tout meurt dans la mendicité.

L’esclavage réel est celui qui est affecté à une habitation. Quiconque vient occuper une maison dans l’empire de ces moines, et y demeure un an et un jour, devient leur serf pour jamais. Il est arrivé quelquefois qu’un négociant français, père de famille, attiré par ses affaires dans ce pays barbare, y ayant pris une maison à loyer pendant une année, et étant mort ensuite dans sa patrie, dans une autre province de France, sa veuve, ses enfants, ont été tout étonnés de voir des huissiers venir s’emparer de leurs meubles, avec des paréatis, les vendre au nom de saint Claude, et chasser une famille entière de la maison de son père.

L’esclavage mixte est celui qui, étant composé des deux, est ce que la rapacité a jamais inventé de plus exécrable, et ce que les brigands n’oseraient pas même imaginer.

Il y a donc des peuples chrétiens gémissant dans un triple esclavage sous des moines qui ont fait vœu d’humilité et de pauvreté! Chacun demande comment les gouvernements souffrent ces fatales contradictions: c’est que les moines sont riches, et leurs esclaves sont pauvres; c’est que les moines, pour conserver leur droit d’Attila, font des présents aux commis, aux maîtresses de ceux qui pourraient interposer leur autorité pour réprimer une telle oppression. Le fort écrase toujours le faible; mais pourquoi faut-il que les moines soient les plus forts?

Quel horrible état que celui d’un moine dont le couvent est riche! la comparaison continuelle qu’il fait de sa servitude et de sa misère avec l’empire et l’opulence de l’abbé, du prieur, du procureur, du secrétaire, du maître des bois, etc., lui déchire l’âme à l’église et au réfectoire. Il maudit le jour où il prononça ses vœux imprudents et absurdes; il se désespère; il voudrait que tous les hommes fussent aussi malheureux que lui. S’il a quelque talent pour contrefaire les écritures, il l’emploie en faisant de fausses chartes pour plaire au sous-prieur, il accable les paysans qui ont le malheur inexprimable d’être vassaux d’un couvent: étant devenu bon faussaire, il parvient aux charges; et comme il est fort ignorant, il meurt dans le doute et dans la rage.

_________ DICTIONNAIRE PHILOSOPHIQUE BLASPHÈME.

C’est un mot grec qui signifie atteinte à la réputation. Blasphemia se trouve dans Démosthène. De là vient, dit Ménage, le mot de blâmer. Blasphème ne fut employé dans l’Église grecque que pour signifier injure faite à Dieu. Les Romains n’employèrent jamais cette expression, ne croyant pas apparemment qu’on pût jamais offenser l’honneur de Dieu comme on offense celui des hommes.

Il n’y a presque point de synonymes. Blasphème n’emporte pas tout à fait l’idée de sacrilège. On dira d’un homme qui aura pris le nom de Dieu en vain, qui dans l’emportement de la colère aura ce qu’on appelle juré le nom de Dieu: C’est un blasphémateur; mais on ne dira pas: C’est un sacrilège. L’homme sacrilège est celui qui se parjure sur l’Évangile, qui étend sa rapacité sur les choses consacrées, qui détruit les autels, qui trempe sa main dans le sang des prêtres.

Les grands sacrilèges ont toujours été punis de mort chez toutes les nations, et surtout les sacrilèges avec effusion de sang.

L’auteur des Instituts au droit criminel compte parmi les crimes de lèse-majesté divine au second chef l’inobservation des fêtes et des dimanches. Il devait ajouter l’inobservation accompagnée d’un mépris marqué: car la simple négligence est un péché, mais non pas un sacrilège, comme il le dit. Il est absurde de mettre dans le même rang, comme fait cet auteur, la simonie, l’enlèvement d’une religieuse, et l’oubli d’aller à vêpres un jour de fête. C’est un grand exemple des erreurs où tombent les jurisconsultes qui, n’ayant pas été appelés à faire des lois, se mêlent d’interpréter celles de l’État.

Les blasphèmes prononcés dans l’ivresse, dans la colère, dans l’excès de la débauche, dans la chaleur d’une conversation indiscrète, ont été soumis par les législateurs à des peines beaucoup plus légères. Par exemple, l’avocat que nous avons déjà cité dit que les lois de France condamnent les simples blasphémateurs à une amende pour la première fois, double pour la seconde, triple pour la troisième, quadruple pour la quatrième. Le coupable est mis au carcan pour la cinquième récidive, au carcan encore pour la sixième, et la lèvre supérieure est coupée avec un fer chaud; et pour la septième fois on lui coupe la langue. Il fallait ajouter que c’est l’ordonnance de 1666.

Les peines sont presque toujours arbitraires: c’est un grand défaut dans la jurisprudence. Mais aussi ce défaut ouvre une porte à la clémence, à la compassion; et cette compassion est d’une justice étroite: car il serait horrible de punir un emportement de jeunesse comme on punit des empoisonneurs et des parricides. Une sentence de mort pour un délit qui ne mérite qu’une correction n’est qu’un assassinat commis avec le glaive de la justice.

N’est-il pas à propos de remarquer ici que ce qui fut blasphème dans un pays fut souvent piété dans un autre?

Un marchand de Tyr, abordé au port de Canope, aura pu être scandalisé de voir porter en cérémonie un oignon, un chat, un bouc; il aura pu parler indécemment d’Isheth, d’Oshireth, et d’Horeth; il aura peut-être détourné la tête, et ne se sera point mis à genoux en voyant passer en procession les parties génitales du genre humain plus grandes que nature. Il en aura dit son sentiment à souper, il aura même chanté une chanson dans laquelle les matelots tyriens se moquaient des absurdités égyptiaques. Une servante de cabaret l’aura entendu; sa conscience ne lui permet pas de cacher ce crime énorme. Elle court dénoncer le coupable au premier shoen qui porte l’image de la vérité sur la poitrine, et on sait comment l’image de la vérité est faite. Le tribunal des shoen ou shotim condamne le blasphémateur tyrien à une mort affreuse, et confisque son vaisseau. Ce marchand était regardé à Tyr comme un des plus pieux personnages de la Phénicie.

Numa voit que sa petite horde de Romains est un ramas de flibustiers latins qui volent à droite et à gauche tout ce qu’ils trouvent, bœufs, moutons, volailles, filles. Il leur dit qu’il a parlé à la nymphe Égérie dans une caverne, et que la nymphe lui a donné des lois de la part de Jupiter. Les sénateurs le traitent d’abord de blasphémateur, et le menacent de le jeter de la roche Tarpéienne la tête en bas. Numa se fait un parti puissant. Il gagne des sénateurs qui vont avec lui dans la grotte d’Égérie. Elle leur parle; elle les convertit. Ils convertissent le sénat et le peuple. Bientôt ce n’est plus Numa qui est un blasphémateur. Ce nom n’est plus donné qu’à ceux qui doutent de l’existence de la nymphe.

Il est triste parmi nous que ce qui est blasphème à Rome, à Notre-Dame de Lorette, dans l’enceinte des chanoines de San-Gennaro, soit piété dans Londres, dans Amsterdam, dans Stockholm, dans Berlin, dans Copenhague, dans Berne, dans Bâle, dans Hambourg. Il est encore plus triste que dans le même pays, dans la même ville, dans la même rue, on se traite réciproquement de blasphémateur.

Que dis-je? des dix mille Juifs qui sont à Rome, il n’y en a pas un seul qui ne regarde le pape comme le chef de ceux qui blasphèment; et réciproquement les cent mille chrétiens qui habitent Rome à la place des deux millions de joviens qui la remplissaient du temps de Trajan, croient fermement que les Juifs s’assemblent les samedis dans leurs synagogues pour blasphémer.

Un cordelier accorde sans difficulté le titre de blasphémateur au dominicain, qui dit que la sainte Vierge est née dans le péché originel, quoique les dominicains aient une bulle du pape qui leur permet d’enseigner dans leurs couvents la conception maculée, et qu’outre cette bulle ils aient pour eux la déclaration expresse de saint Thomas d’Aquin.

La première origine de la scission faite dans les trois quarts de la Suisse, et dans une partie de la basse Allemagne, fut une querelle dans l’église cathédrale de Francfort, entre un cordelier dont j’ignore le nom, et un dominicain nommé Vigan.

Tous deux étaient ivres, selon l’usage de ce temps-là. L’ivrogne cordelier, qui prêchait, remercia Dieu dans son sermon de ce qu’il n’était pas jacobin, jurant qu’il fallait exterminer les jacobins blasphémateurs qui croyaient la sainte Vierge née en péché mortel, et délivrée du péché par les seuls mérites de son fils; l’ivrogne jacobin lui dit tout haut: « Vous en avez menti, blasphémateur vous-même. » Le cordelier descend de chaire, un grand crucifix de fer à la main, en donne cent coups à son adversaire, et le laisse presque mort sur la place.

Ce fut pour venger cet outrage que les dominicains firent beaucoup de miracles en Allemagne et en Suisse. Ils prétendaient prouver leur foi par ces miracles. Enfin ils trouvèrent le moyen de faire imprimer, dans Berne, les stigmates de notre Seigneur Jésus-Christ à un de leurs frères lais nommé Jetser: ce fut la sainte Vierge elle-même qui lui fit cette opération; mais elle emprunta la main du sous-prieur, qui avait pris un habit de femme, et entouré sa tête d’une auréole. Le malheureux petit frère lai, exposé tout en sang sur l’autel des dominicains de Berne à la vénération du peuple, cria enfin au meurtre, au sacrilège; les moines, pour l’apaiser, le communièrent au plus vite avec une hostie saupoudrée de sublimé corrosif: l’excès de l’acrimonie lui fit rejeter l’hostie.

Les moines alors l’accusèrent devant l’évêque de Lausanne d’un sacrilège horrible. Les Bernois, indignés, accusèrent eux-mêmes les moines; quatre d’entre eux furent brûlés à Berne, le 31 mai 1509, à la porte de Marsilly.

C’est ainsi que finit cette abominable histoire, qui détermina enfin les Bernois à choisir une religion, mauvaise à la vérité à nos yeux catholiques, mais dans laquelle ils seraient délivrés des cordeliers et des jacobins.

La foule de semblables sacrilèges est incroyable. C’est à quoi l’esprit de parti conduit.

Les jésuites ont soutenu pendant cent ans que les jansénistes étaient des blasphémateurs, et l’ont prouvé par mille lettres de cachet. Les jansénistes ont répondu, par plus de quatre mille volumes, que c’étaient les jésuites qui blasphémaient. L’écrivain des Gazettes ecclésiastiques prétend que tous les honnêtes gens blasphèment contre lui; et il blasphème du haut de son grenier contre tous les honnêtes gens du royaume. Le libraire du gazetier blasphème contre lui, et se plaint de mourir de faim. Il vaudrait mieux être poli et honnête.

Une chose aussi remarquable que consolante, c’est que jamais, en aucun pays de la terre, chez les idolâtres les plus fous, aucun homme n’a été regardé comme un blasphémateur pour avoir reconnu un Dieu suprême, éternel et tout-puissant. Ce n’est pas sans doute pour avoir reconnu cette vérité qu’on fit boire la ciguë à Socrate, puisque le dogme d’un Dieu suprême était annoncé dans tous les mystères de la Grèce. Ce fut une faction qui perdit Socrate. On l’accusa au hasard de ne pas reconnaître les dieux secondaires: ce fut sur cet article qu’on le traita de blasphémateur.

On accusa de blasphème les premiers chrétiens par la même raison; mais les partisans de l’ancienne religion de l’empire, les joviens, qui reprochaient le blasphème aux premiers chrétiens, furent enfin condamnés eux-mêmes comme blasphémateurs sous Théodose II.

Dryden a dit: This side to day and the other to morrow burns, And they are all God’s almighty in their turns.

Tel est chaque parti, dans sa rage obstiné, Aujourd’hui condamnant, et demain condamné.

BLÉ ou BLED.

SECTION PREMIÈRE.

Origine du mot et de la chose.

Il faut être pyrrhonien outré pour douter que pain vienne de panis. Mais pour faire du pain il faut du blé. Les Gaulois avaient du blé du temps de César; où avaient-ils pris ce mot de blé? On prétend que c’est de bladum, mot employé dans la latinité barbare du moyen âge par le chancelier Desvignes, de Vincis, à qui l’empereur Frédéric II fit, dit-on, crever les yeux.

Mais les mots latins de ces siècles barbares n’étaient que d’anciens mots celtes ou tudesques latinisés. Bladum venait donc de notre blead; et non pas notre blead de bladum. Les Italiens disaient biada; et les pays où l’ancienne langue romance s’est conservée disent encore blia.

Cette science n’est pas infiniment utile; mais on serait curieux de savoir où les Gaulois et les Teutons avaient trouvé du blé pour le semer. On vous répond que les Tyriens en avaient apporté en Espagne, les Espagnols en Gaule, et les Gaulois en Germanie. Et où les Tyriens avaient-ils pris ce blé? Chez les Grecs probablement, dont ils l’avaient reçu en échange de leur alphabet.

Qui avait fait ce présent aux Grecs? C’était autrefois Cérès sans doute; et quand on a remonté à Cérès, on ne peut guère aller plus haut. Il faut que Cérès soit descendue exprès du ciel pour nous donner du froment, du seigle, de l’orge, etc.

Mais comme le crédit de Cérès, qui donna le blé aux Grecs, et celui d’Isheth ou Isis, qui en gratifia l’Égypte, est fort déchu aujourd’hui, nous restons dans l’incertitude sur l’origine du blé.

Sanchoniathon assure que Dagon ou Dagan, l’un des petits-fils de Thaut, avait en Phénicie l’intendance du blé. Or son Thaut est à peu près du temps de notre Jared. Il résulte de là que le blé est fort ancien, et qu’il est de la même antiquité que l’herbe. Peut-être que ce Dagon fut le premier qui fit du pain, mais cela n’est pas démontré.

Chose étrange! nous savons positivement que nous avons l’obligation du vin à Noé, et nous ne savons pas à qui nous devons le pain. Et, chose encore plus étrange! nous sommes si ingrats envers Noé, que nous avons plus de deux mille chansons en l’honneur de Bacchus, et qu’à peine en chantons-nous une seule en l’honneur de Noé notre bienfaiteur.

Un Juif m’a assuré que le blé venait de lui-même en Mésopotamie, comme les pommes, les poires sauvages, les châtaignes, les nèfles, dans l’Occident. Je le veux croire jusqu’à ce que je sois sûr du contraire, car enfin il faut bien que le blé croisse quelque part.

Il est devenu la nourriture ordinaire et indispensable dans les plus beaux climats, et dans tout le Nord.

De grands philosophes dont nous estimons les talents, et dont nous ne suivons point les systèmes ont prétendu, dans l’Histoire naturelle du chien, page 195, que les hommes ont fait le blé; que nos pères, à force de semer de l’ivraie et du gramen, les ont changés en froment. Comme ces philosophes ne sont pas de notre avis sur les coquilles ils nous permettront de n’être pas du leur sur le blé. Nous ne pensons pas qu’avec du jasmin on ait jamais fait venir des tulipes. Nous trouvons que le germe du blé est tout différent de celui de l’ivraie, et nous ne croyons à aucune transmutation. Quand on nous en montrera, nous nous rétracterons. Nous avons vu, à l’article Arbre à pain, qu’on ne mange point de pain dans les trois quarts de la terre. On prétend que les Éthiopiens se moquaient des Égyptiens, qui vivaient de pain. Mais enfin, puisque c’est notre nourriture principale, le blé est devenu un des plus grands objets du commerce et de la politique. On a tant écrit sur cette matière que si un laboureur semait autant de blé pesant que nous avons de volumes sur cette denrée, il pourrait espérer la plus ample récolte, et devenir plus riche que ceux qui, dans leurs salons vernis et dorés, ignorent l’excès de sa peine et de sa misère.

SECTION II.

Richesse du blé.

Dès qu’on commence à balbutier en économie politique, on fait comme font dans notre rue tous les voisins et les voisines qui demandent: Combien a-t-il de rentes, comment vit-il, combien sa fille aura-t-elle en mariage, etc.? On demande en Europe: L’Allemagne a-t-elle plus de blé que la France? L’Angleterre recueille-t-elle (et non pas récolte-t-elle) de plus belles moissons que l’Espagne? Le blé de Pologne produit-il autant de farine que celui de Sicile? La grande question est de savoir si un pays purement agricole est plus riche qu’un pays purement commerçant.

La supériorité de pays du blé est démontrée par le livre, aussi petit que plein, de M. Melon, le premier homme qui ait raisonné en France, par la voie de l’imprimerie, immédiatement après la déraison universelle du système de Law. M. Melon a pu tomber dans quelques erreurs relevées par d’autres écrivains instruits, dont les erreurs ont été relevées à leur tour. En attendant qu’on relève les miennes, voici le fait.