SigPhi · Voltaire

Dictionnaire philosophique

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— Je l’en défie, dit le vieillard; on ne donne pas une manufacture comme une métairie, parce qu’on ne donne pas l’industrie. Cela serait beaucoup plus fou que s’il faisait tuer tous ses chevaux parce que l’un d’eux t’aura jeté par terre, et que tu es un mauvais écuyer. L’intérêt de monseigneur n’est pas que je mange du pain sans levain ou levé: il est que je procure à ses sujets de quoi manger, et que j’augmente ses revenus par mon travail. Je suis un honnête homme; et quand j’aurais le malheur de n’être pas né tel, ma profession me forcerait à le devenir, car dans les entreprises de négoce, ce n’est pas comme dans celles de cour et dans les tiennes: point de succès sans probité. Que t’importe que j’aie été baptisé dans l’âge qu’on appelle de raison, tandis que tu l’as été sans le savoir? Que t’importe que j’adore Dieu à la manière de mes pères? Si tu suivais tes belles maximes, si tu avais la force en main, tu irais donc d’un bout de l’univers à l’autre, faisant pendre à ton plaisir le Grec qui ne croit pas que l’Esprit procède du Père et du Fils; tous les Anglais, tous les Hollandais, Danois, Suédois, Islandais, Prussiens, Hanovriens, Saxons, Holstenois, Hessois, Vurtembergeois, Bernois, Hambourgeois, Cosaques, Valaques, Russes, qui ne croient pas le pape infaillible; tous les musulmans qui croient un seul Dieu, et les Indiens, dont la religion est plus ancienne que la juive, et les lettrés chinois, qui depuis quatre mille ans servent un Dieu unique sans superstition et sans fanatisme? Voilà donc ce que tu ferais si tu étais le maître?

— Assurément, dit le moine; car je suis dévoré du zèle de la maison du Seigneur: Zelus domus suæ comedit me.

— Çà, dis-moi un peu, cher aumônier, repartit l’anabaptiste, es-tu dominicain, ou jésuite, ou diable?

— Je suis jésuite, dit l’autre.

— Eh! mon ami, si tu n’es pas diable, pourquoi dis-tu des choses si diaboliques?

— C’est que le révérend père recteur m’a ordonné de les dire.

— Et qui a ordonné cette abomination au révérend père recteur?

— C’est le provincial.

— De qui le provincial a-t-il reçu cet ordre?

— De notre général, et le tout pour plaire à un plus grand seigneur que lui. » Dieux de la terre, qui avec trois doigts avez trouvé le secret de vous rendre maîtres d’une grande partie du genre humain, si dans le fond du cœur vous avouez que vos richesses et votre puissance ne sont point essentielles à votre salut et au nôtre, jouissez-en avec modération. Nous ne voulons pas vous démitrer, vous détiarer; mais ne nous écrasez pas. Jouissez, et laissez-nous paisibles; démêlez vos intérêts avec les rois, et laissez-nous nos manufactures.

CONSEILLER ou JUGE.

Bartolomé.

Quoi! il n’y a que deux ans que vous étiez au collége, et vous voilà déjà conseiller de la cour de Naples? Géronimo.

Oui, c’est un arrangement de famille: il m’en a peu coûté.

Bartolomé.

Vous êtes donc devenu bien savant depuis que je ne vous ai vu?

Géronimo.

Je me suis quelquefois fait inscrire dans l’école de droit, où l’on m’apprenait que le droit naturel est commun aux hommes et aux bêtes, et que le droit des gens n’est que pour les gens. On me parlait de l’édit du préteur, et il n’y a plus de préteur; des fonctions des édiles, et il n’y a plus d’édiles; du pouvoir des maîtres sur les esclaves, et il n’y a plus d’esclaves. Je ne sais presque rien des lois de Naples, et me voilà juge.

Bartolomé.

Ne tremblez-vous pas d’être chargé de décider du sort des familles, et ne rougissez-vous pas d’être si ignorant?

Géronimo.

Si j’étais savant, je rougirais peut-être davantage. J’entends dire aux savants que presque toutes les lois se contredisent; que ce qui est juste à Gaiette est injuste à Otrante; que dans la même juridiction on perd à la seconde chambre le même procès qu’on gagne à la troisième. J’ai toujours dans l’esprit ce beau discours d’un avocat vénitien: « Illustrissimi signori, l’anno passato avete giudicato così; e questo anno nella medesima lite avete giudicato tutto il contrario: e sempre ben. » Le peu que j’ai lu de nos lois m’a paru souvent très-embrouillé. Je crois que si je les étudiais pendant quarante ans, je serais embarrassé pendant quarante ans: cependant je les étudie; mais je pense qu’avec du bon sens et de l’équité on peut être un très-bon magistrat, sans être profondément savant. Je ne connais point de meilleur juge que Sancho Pança: cependant il ne savait pas un mot du code de l’île de Barataria. Je ne chercherai point à accorder ensemble Cujas et Camille Descurtis: ils ne sont point mes législateurs. Je ne connais de lois que celles qui ont la sanction du souverain. Quand elles seront claires, je les suivrai à la lettre; quand elles seront obscures, je suivrai les lumières de ma raison, qui sont celles de ma conscience. Bartolomé.

Vous me donnez envie d’être ignorant, tant vous raisonnez bien. Mais comment vous tirerez-vous des affaires d’État, de finance, de commerce?

Géronimo.

Dieu merci! nous ne nous en mêlons guère à Naples. Une fois, le marquis de Carpi, notre vice-roi, voulut nous consulter sur les monnaies: nous parlâmes de l’æs grave des Romains, et les banquiers se moquèrent de nous. On nous assembla dans un temps de disette pour régler le prix du blé: nous fûmes assemblés six semaines, et on mourait de faim. On consulta enfin deux forts laboureurs et deux bons marchands de blé, et il y eut dès le lendemain plus de pain au marché qu’on n’en voulait.

Chacun doit se mêler de son métier; le mien est de juger les contestations, et non pas d’en faire naître: mon fardeau est assez grand.

CONSÉQUENCE.

Quelle est donc notre nature, et qu’est-ce que notre chétif esprit? Quoi! l’on peut tirer les conséquences les plus justes, les plus lumineuses, et n’avoir pas le sens commun? Cela n’est que trop vrai. Le fou d’Athènes qui croyait que tous les vaisseaux qui abordaient au Pirée lui appartenaient pouvait calculer merveilleusement combien valait le chargement de ces vaisseaux, et en combien de jours ils pouvaient arriver de Smyrne au Pirée.

Nous avons vu des imbéciles qui ont fait des calculs et des raisonnements bien plus étonnants. Ils n’étaient donc pas imbéciles, me dites-vous. Je vous demande pardon, ils l’étaient. Ils posaient tout leur édifice sur un principe absurde; ils enfilaient régulièrement des chimères. Un homme peut marcher très-bien et s’égarer, et alors mieux il marche et plus il s’égare.

Le Fo des Indiens eut pour père un éléphant qui daigna faire un enfant à une princesse indienne, laquelle accoucha du dieu Fo par le côté gauche. Cette princesse était la propre sœur d’un empereur des Indes: donc Fo était le neveu de l’empereur; et les petit-fils de l’éléphant et du monarque étaient cousins issus de germain; donc, selon les lois de l’État, la race de l’empereur étant éteinte, ce sont les descendants de l’éléphant qui doivent succéder. Le principe reçu, on ne peut mieux conclure.

Il est dit que l’éléphant divin était haut de neuf pieds de roi. Tu présumes avec raison que la porte de son écurie devait avoir plus de neuf pieds, afin qu’il pût y entrer à son aise. Il mangeait cinquante livres de riz par jour, vingt-cinq livres de sucre, et buvait vingt-cinq livres d’eau. Tu trouves par ton arithmétique qu’il avalait trente-six mille cinq cents livres pesant par année; on ne peut compter mieux. Mais ton éléphant a-t-il existé? était-il beau-frère de l’empereur? sa femme a-t-elle fait un enfant par le côté gauche? c’est là ce qu’il fallait examiner. Vingt auteurs qui vivaient à la Cochinchine l’ont écrit l’un après l’autre: tu devais confronter ces vingt auteurs, peser leurs témoignages, consulter les anciennes archives, voir s’il est question de cet éléphant dans les registres, examiner si ce n’est point une fable que des imposteurs ont eu intérêt d’accréditer. Tu es parti d’un principe extravagant pour en tirer des conclusions justes.

C’est moins la logique qui manque aux hommes que la source de logique. Il ne s’agit pas de dire: Six vaisseaux qui m’appartiennent sont chacun de deux cents tonneaux, le tonneau est de deux mille livres pesant; donc j’ai douze cent mille livres de marchandises au port du Pirée. Le grand point est de savoir si ces vaisseaux sont à toi. Voilà le principe dont la fortune dépend; tu compteras après.

Un ignorant fanatique et conséquent est souvent un homme à étouffer. Il aura lu que Phinées, transporté d’un saint zèle, ayant trouvé un Juif couché avec une Madianite, les tua tous deux, et fut imité par les lévites, qui massacrèrent tous les ménages moitié madianites et moitié juifs. Il sait que son voisin catholique couche avec sa voisine huguenote; il les tuera tous deux sans difficulté: on ne peut agir plus conséquemment. Quel est le remède à cette maladie horrible de l’âme? C’est d’accoutumer de bonne heure les enfants à ne rien admettre qui choque la raison; de ne leur conter jamais d’histoires de revenants, de fantômes, de sorciers, de possédés, de prodiges ridicules. Une fille d’une imagination tendre et sensible entend parler de possessions: elle tombe dans une maladie de nerfs, elle a des convulsions, elle se croit possédée. J’en ai vu mourir une de la révolution que ces abominables histoires avaient faite dans ses organes.

CONSPIRATIONS CONTRE LES PEUPLES, ou PROSCRIPTIONS.

CONSTANTIN.

SECTION PREMIÈRE.

Du siècle de Constantin.

Parmi les siècles qui suivirent celui d’Auguste, vous avez raison de distinguer celui de Constantin. Il est à jamais célèbre par les grands changements qu’il apporta sur la terre. Il commençait, il est vrai, à ramener la barbarie: non-seulement on ne retrouvait plus des Cicérons, des Horaces et des Virgiles, mais il n’y avait pas même de Lucains, ni de Sénèques; pas un historien sage et exact: on ne voit que des satires suspectes, ou des panégyriques encore plus hasardés.

Les chrétiens commençaient alors à écrire l’histoire; mais ils n’avaient pris ni Tite-Live ni Thucydide pour modèle. Les sectateurs de l’ancienne religion de l’empire n’écrivaient ni avec plus d’éloquence ni avec plus de vérité. Les deux partis, animés l’un contre l’autre, n’examinaient pas bien scrupuleusement les calomnies dont on chargeait leurs adversaires. De là vient que le même homme est regardé tantôt comme un dieu, tantôt comme un monstre.

La décadence en toute chose, et dans les moindres arts mécaniques comme dans l’éloquence et dans la vertu, arriva après Marc-Aurèle. Il avait été le dernier empereur de cette secte stoïque qui élevait l’homme au-dessus de lui-même en le rendant dur pour lui seul, et compatissant pour les autres. Ce ne fut plus, depuis la mort de cet empereur vraiment philosophe, que tyrannie et confusion. Les soldats disposaient souvent de l’empire. Le sénat tomba dans un tel mépris que, du temps de Gallien, il fut défendu par une loi expresse aux sénateurs d’aller à la guerre. On vit à la fois trente chefs de partis prendre le titre d’empereur, dans trente provinces de l’empire. Les barbares fondaient déjà de tous côtés, au milieu du III siècle, sur cet empire déchiré. Cependant il subsista par la seule discipline militaire qui l’avait fondé.

Pendant tous ces troubles, le christianisme s’établissait par degrés, surtout en Égypte, dans la Syrie, et sur les côtes de l’Asie Mineure. L’empire romain admettait toutes sortes de religions, ainsi que toutes sortes de sectes philosophiques. On permettait le culte d’Osiris; on laissait même aux Juifs de grands priviléges, malgré leurs révoltes; mais les peuples s’élevèrent souvent dans les provinces contre les chrétiens. Les magistrats les persécutaient, et on obtint même souvent contre eux des édits émanés des empereurs. Il ne faut pas être étonné de cette haine générale qu’on portait d’abord au christianisme, tandis qu’on tolérait tant d’autres religions. C’est que ni les Égyptiens, ni les Juifs, ni les adorateurs de la déesse de Syrie, et de tant d’autres dieux étrangers, ne déclaraient une guerre ouverte aux dieux de l’empire. Ils ne s’élevaient point contre la religion dominante; mais un des premiers devoirs des chrétiens était d’exterminer le culte reçu dans l’empire. Les prêtres des dieux jetaient des cris quand ils voyaient diminuer les sacrifices et les offrandes; le peuple, toujours fanatique et toujours emporté, se soulevait contre les chrétiens: cependant plusieurs empereurs les protégèrent. Adrien défendit expressément qu’on les persécutât. Marc-Aurèle ordonna qu’on ne les poursuivit point pour cause de religion. Caracalla, Héliogabale, Alexandre, Philippe, Gallien, leur laissèrent une liberté entière; ils avaient au III siècle des églises publiques très-fréquentées et très-riches, et leur liberté fut si grande qu’ils tinrent seize conciles dans ce siècle. Le chemin des dignités étant fermé aux premiers chrétiens, qui étaient presque tous d’une condition obscure, ils se jetèrent dans le commerce, et il y en eut qui amassèrent de grandes richesses. C’est la ressource de toutes les sociétés qui ne peuvent avoir de charges dans l’État: c’est ainsi qu’en ont usé les calvinistes en France, tous les non-conformistes en Angleterre, les catholiques en Hollande, les Arméniens en Perse, les Banians dans l’Inde, et les Juifs dans toute la terre. Cependant à la fin la tolérance fut si grande, et les mœurs du gouvernement si douces, que les chrétiens furent admis à tous les honneurs et à toutes les dignités. Ils ne sacrifiaient point aux dieux de l’empire; on ne s’embarrassait pas s’ils allaient aux temples ou s’ils les fuyaient; il y avait parmi les Romains une liberté absolue sur les exercices de leur religion; personne ne fut jamais forcé de les remplir. Les chrétiens jouissaient donc de la même liberté que les autres: il est si vrai qu’ils parvinrent aux honneurs, que Dioclétien et Galérius les en privèrent en 303, dans la persécution dont nous parlerons.

Il faut adorer la Providence dans toutes ses voies; mais je me borne, selon vos ordres, à l’histoire politique.

Manès, sous le règne de Probus, vers l’an 278, forma une religion nouvelle dans Alexandrie. Cette secte était composée des anciens principes des Persans, et de quelques dogmes du christianisme. Probus et son successeur Carus laissèrent en paix Manès et les chrétiens. Numérien leur laissa une liberté entière. Dioclétien protégea les chrétiens, et toléra les manichéens pendant douze années; mais, en 296, il donna un édit contre les manichéens, et les proscrivit comme des ennemis de l’empire attachés aux Perses. Les chrétiens ne furent point compris dans l’édit; ils demeurèrent tranquilles sous Dioclétien, et firent une profession ouverte de leur religion dans tout l’empire, jusqu’aux deux dernières années du règne de ce prince.

Pour achever l’esquisse du tableau que vous demandez, il faut vous représenter quel était alors l’empire romain. Malgré toutes les secousses intérieures et étrangères, malgré les incursions des barbares, il comprenait tout ce que possède aujourd’hui le sultan des Turcs, excepté l’Arabie; tout ce que possède la maison d’Autriche en Allemagne, et toutes les provinces d’Allemagne jusqu’à l’Elbe; l’Italie, la France, l’Espagne, l’Angleterre, et la moitié de l’Écosse; toute l’Afrique jusqu’au désert de Darha, et même les îles Canaries. Tant de pays étaient tenus sous le joug par des corps d’armée moins considérables que l’Allemagne et la France n’en mettent aujourd’hui sur pied quand elles sont en guerre.

Cette grande puissance s’affermit et s’augmenta même depuis César jusqu’à Théodose, autant par les lois, par la police et par les bienfaits, que par les armes et par la terreur. C’est encore un sujet d’étonnement qu’aucun de ces peuples conquis n’ait pu, depuis qu’ils se gouvernent par eux-mêmes, ni construire des grands chemins, ni élever des amphithéâtres et des bains publics, tels que leurs vainqueurs leur en donnèrent. Des contrées qui sont aujourd’hui presque barbares et désertes étaient peuplées et policées: telles furent l’Épire, la Macédoine, la Thessalie, l’Illyrie, la Pannonie, surtout l’Asie Mineure et les côtes de l’Afrique; mais aussi il s’en fallait beaucoup que l’Allemagne, la France, et l’Angleterre fussent ce qu’elles sont aujourd’hui. Ces trois États sont ceux qui ont le plus gagné à se gouverner par eux-mêmes; encore a-t-il fallu près de douze siècles pour mettre ces royaumes dans l’état florissant où nous les voyons; mais il faut avouer que tout le reste a beaucoup perdu à passer sous d’autres lois. Les ruines de l’Asie Mineure et de la Grèce, la dépopulation de l’Égypte, et la barbarie de l’Afrique, attestent aujourd’hui la grandeur romaine. Le grand nombre des villes florissantes qui couvraient ces pays est changé en villages malheureux; et le terrain même est devenu stérile sous les mains des peuples abrutis.

SECTION II.

SECTION II.

Je ne parlerai point ici de la confusion qui agita l’empire depuis l’abdication de Dioclétien. Il y eut après sa mort six empereurs à la fois. Constantin triompha d’eux tous, changea la religion et l’empire, et fut l’auteur non-seulement de cette grande révolution, mais de toutes celles qu’on a vues depuis dans l’Occident. Vous voudriez savoir quel était son caractère: demandez-le à Julien, à Zosime, à Sozomène, à Victor; ils vous diront qu’il agit d’abord en grand prince, ensuite en voleur public, et que la dernière partie de sa vie fut d’un voluptueux, d’un effeminé et d’un prodigue. Ils le peindront toujours ambitieux, cruel et sanguinaire. Demandez-le à Eusèbe, à Grégoire de Nazianze, à Lactance; ils vous diront que c’était un homme parfait. Entre ces deux extrêmes, il n’y a que les faits avérés qui puissent vous faire trouver la vérité. Il avait un beau-père, il l’obligea de se pendre; il avait un beau-frère, il le fit étrangler; il avait un neveu de douze à treize ans, il le fit égorger; il avait un fils aîné, il lui fit couper la tête; il avait une femme, il la fit étouffer dans un bain. Un vieil auteur gaulois dit qu’il aimait à faire maison nette.

Si vous ajoutez à toutes ces affaires domestiques qu’ayant été sur les bords du Rhin à la chasse de quelques hordes de Francs qui habitaient dans ces quartiers-là, et ayant pris leurs rois, qui probablement étaient de la famille de notre Pharamond et de notre Clodion le Chevelu, il les exposa aux bêtes pour son divertissement, vous pourrez inférer de tout cela, sans craindre de vous tromper, que ce n’était pas l’homme du monde le plus accommodant.

Examinons à présent les principaux événements de son règne. Son père Constance Chlore était au fond de l’Angleterre, où il avait pris pour quelques mois le titre d’empereur. Constantin était à Nicomédie, auprès de l’empereur Galère; il lui demanda la permission d’aller trouver son père, qui était malade; Galère n’en fit aucune difficulté: Constantin partit avec les relais de l’empire qu’on appelait veredarii. On pourrait dire qu’il était aussi dangereux d’être cheval de poste que d’être de la famille de Constantin, car il faisait couper les jarrets à tous les chevaux après s’en être servi, de peur que Galère ne révoquât sa permission, et ne le fit revenir à Nicomédie. Il trouva son père mourant, et se fit reconnaître empereur par le petit nombre de troupes romaines qui étaient alors en Angleterre.

Une élection d’un empereur romain faite à York par cinq ou six mille hommes ne devait guère paraître légitime à Rome: il y manquait au moins la formule du senatus populusque romanus. Le sénat, le peuple et les gardes prétoriennes, élurent d’un consentement unanime Maxence, fils du césar Maximien Hercule, déjà césar lui-même, et frère de cette Fausta que Constantin avait épousée, et qu’il fit depuis étouffer. Ce Maxence est appelé tyran, usurpateur, par nos historiens, qui sont toujours pour les gens heureux. Il était le protecteur de la religion païenne contre Constantin, qui déjà commençait à se déclarer pour les chrétiens. Païen et vaincu, il fallait bien qu’il fût un homme abominable.

Eusèbe nous dit que Constantin, en allant à Rome combattre Maxence, vit dans les nuées, aussi bien que toute son armée, la grande enseigne des empereurs nommée le Labarum, surmontée d’un P latin, ou d’un grand R grec, avec une croix en sautoir, et deux mots grecs qui signifiaient: Tu vaincras par ceci. Quelques auteurs prétendent que ce signe lui apparut à Besançon, d’autres disent à Cologne, quelques-uns à Trêves, d’autres à Troyes. Il est étrange que le ciel se soit expliqué en grec dans tout ces pays-là. Il eût paru plus naturel aux faibles lumières des hommes que ce signe eût paru en Italie le jour de la bataille; mais alors il eût fallu que l’inscription eût été en latin. Un savant antiquaire, nommé Loisel, a réfuté cette antiquité; mais on l’a traité de scélérat.

On pourrait cependant considérer que cette guerre n’était pas une guerre de religion, que Constantin n’était pas un saint, qu’il est mort soupçonné d’être arien, après avoir persécuté les orthodoxes; et qu’ainsi on n’a pas un intérêt bien évident à soutenir ce prodige.

Après sa victoire, le sénat s’empressa d’adorer le vainqueur et de détester la mémoire du vaincu. On se hâta de dépouiller l’arc de triomphe de Marc-Aurèle pour orner celui de Constantin; on lui dressa une statue d’or, ce qu’on ne faisait que pour les dieux; il la reçut malgré le Labarum, et reçut encore le titre de grand-pontife, qu’il garda toute sa vie. Son premier soin, à ce que disent Zonare et Zosime, fut d’exterminer toute la race du tyran et ses principaux amis; après quoi il assista très-humainement aux spectacles et aux jeux publics.

Le vieux Dioclétien était mourant alors dans sa retraite de Salone. Constantin aurait pu ne se pas tant presser d’abattre ses images dans Rome; il eût pu se souvenir que cet empereur oublié avait été le bienfaiteur de son père, et qu’il lui devait l’empire. Vainqueur de Maxence, il lui restait à se défaire de Licinius, son beau-frère, auguste comme lui; et Licinius songeait à se défaire de Constantin, s’il pouvait. Cependant leurs querelles n’éclatant pas encore, ils donnèrent conjointement, en 313, à Milan, le fameux édit de liberté de conscience. « Nous donnons, disent-ils, à tout le monde la liberté de suivre telle religion que chacun voudra, afin d’attirer la bénédiction du ciel sur nous et sur tous nos sujets; nous déclarons que nous avons donné aux chrétiens la faculté libre et absolue d’observer leur religion; bien entendu que tous les autres auront la même liberté, pour maintenir la tranquillité de notre règne. » On pourrait faire un livre sur un tel édit; mais je ne veux pas seulement y hasarder deux lignes.

Constantin n’était pas encore chrétien. Licinius, son collègue, ne l’était pas non plus. Il y avait encore un empereur ou un tyran à exterminer: c’était un païen déterminé, nommé Maximin. Licinius le combattit avant de combattre Constantin. Le ciel lui fut encore plus favorable qu’à Constantin même, car celui-ci n’avait eu que l’apparition d’un étendard, et Licinius eut celle d’un ange. Cet ange lui apprit une prière avec laquelle il vaincrait sûrement le barbare Maximin. Licinius la mit par écrit, la fit réciter trois fois à son armée, et remporta une victoire complète. Si ce Licinius, beau-frère de Constantin, avait régné heureusement, on n’aurait parlé que de son ange; mais Constantin l’ayant fait pendre, ayant égorgé son jeune fils, étant devenu maître absolu de tout, on ne parle que du Labarum de Constantin.

On croit qu’il fit mourir son fils aîné Crispus, et sa femme Fausta, la même année qu’il assembla le concile de Nicée. Zosime et Sozomène prétendent que les prêtres des dieux lui ayant dit qu’il n’y avait pas d’expiations pour de si grands crimes, il fit alors profession ouverte du christianisme, et démolit plusieurs temples dans l’Orient. Il n’est guère vraisemblable que des pontifes païens eussent manqué une si belle occasion d’amener à eux leur grand-pontife, qui les abandonnait. Cependant il n’est pas impossible qu’il s’en fût trouvé quelques-uns de sévères; il y a partout des hommes difficiles. Ce qui est bien plus étrange, c’est que Constantin chrétien n’ait fait aucune pénitence de ses parricides. Ce fut à Rome qu’il commit cette barbarie; et depuis ce temps le séjour de Rome lui devint odieux; il la quitta pour jamais, et alla fonder Constantinople. Comment ose-t-il dire dans un de ses rescrits qu’il transporte le siége de l’empire à Constantinople par ordre de Dieu même? n’est-ce pas se jouer impudemment de la Divinité et des hommes? Si Dieu lui avait donné quelque ordre, ne lui aurait-il pas donné celui de ne point assassiner sa femme et son fils?

Dioclétien avait déjà donné l’exemple de la translation de l’empire vers les côtes de l’Asie. Le faste, le despotisme et les mœurs asiatiques effarouchaient encore les Romains, tout corrompus et tout esclaves qu’ils étaient. Les empereurs n’avaient osé se faire baiser les pieds dans Rome, et introduire une foule d’eunuques dans leurs palais; Dioclétien commença dans Nicomédie, et Constantin acheva dans Constantinople, de mettre la cour romaine sur le pied de celle des Perses. Rome languit dès lors dans la décadence. L’ancien esprit romain tomba avec elle. Ainsi Constantin fit à l’empire le plus grand mal qu’il pouvait lui faire.

De tous les empereurs ce fut sans contredit le plus absolu. Auguste avait laissé une image de liberté; Tibère, Néron même, avaient ménagé le sénat et le peuple romain: Constantin ne ménagea personne. Il avait affermi d’abord sa puissance dans Rome, en cassant ces fiers prétoriens, qui se croyaient les maîtres des empereurs. Il sépara entièrement la robe et l’épée. Les dépositaires des lois, écrasés alors par le militaire, ne furent plus que des jurisconsultes esclaves. Les provinces de l’empire furent gouvernées sur un plan nouveau.

La grande vue de Constantin était d’être le maître en tout; il le fut dans l’Église comme dans l’État. On le voit convoquer et ouvrir le concile de Nicée, entrer au milieu des Pères tout couvert de pierreries, le diadème sur la tête, prendre la première place, exiler indifféremment tantôt Arius, tantôt Athanase. Il se mettait à la tête du christianisme sans être chrétien: car c’était ne pas l’être dans ce temps-là que de n’être pas baptisé; il n’était que catéchumène. L’usage même d’attendre les approches de la mort pour se faire plonger dans l’eau de régénération commençait à s’abolir pour les particuliers. Si Constantin, en différant son baptême jusqu’à la mort, crut pouvoir tout faire impunément dans l’espérance d’une expiation entière, il était triste pour le genre humain qu’une telle opinion eût été mise dans la tête d’un homme tout-puissant.

CONTRADICTIONS.

SECTION PREMIÈRE.

Plus on voit ce monde, et plus on le voit plein de contradictions et d’inconséquences. À commencer par le Grand Turc, il fait couper toutes les têtes qui lui déplaisent, et peut rarement conserver la sienne.

Si du Grand Turc nous passons au saint-père, il confirme l’élection des empereurs, il a des rois pour vassaux, mais il n’est pas si puissant qu’un duc de Savoie. Il expédie des ordres pour l’Amérique et pour l’Afrique, et il ne pourrait pas ôter un privilége à la république de Lucques. L’empereur est roi des Romains; mais le droit de leur roi consiste à tenir l’étrier du pape, et à lui donner à laver à la messe.

Les Anglais servent leur monarque à genoux, mais ils le déposent, l’emprisonnent, et le fond périr sur l’échafaud.

Des hommes qui font vœu de pauvreté obtiennent, en vertu de ce vœu, jusqu’à deux cent mille écus de rente, et, en conséquence de leur vœu d’humilité, sont des souverains despotiques. On condamne hautement à Rome la pluralité des bénéfices avec charge d’âmes; et on donne tous les jours des bulles à un Allemand pour cinq ou six évêchés à la fois. C’est, dit-on, que les évêques allemands n’ont point charge d’âmes. Le chancelier de France est la première personne de l’État: il ne peut manger avec le roi, du moins jusqu’à présent, et un colonel à peine gentilhomme a cet honneur. Une intendante est reine en province, et bourgeoise à la cour.

On cuit en place publique ceux qui sont convaincus du péché de non-conformité, et on explique gravement dans tous les colléges la seconde églogue de Virgile, avec la déclaration d’amour de Corydon au bel Alexis: « Formosum pastor Corydon ardebat Alexin; » et on fait remarquer aux enfants que, quoique Alexis soit blond et qu’Amyntas soit brun, cependant Amyntas pourrait bien avoir la préférence.

Si un pauvre philosophe, qui ne pense point à mal, s’avise de vouloir faire tourner la terre ou d’imaginer que la lumière vient du soleil, ou de supposer que la matière pourrait bien avoir quelques autres propriétés que celles que nous connaissons, on crie à l’impie, au perturbateur du repos public; et on traduit ad usum Delphini, les Tusculanes de Cicéron et Lucrèce, qui sont deux cours complets d’irréligion.

Les tribunaux ne croient plus aux possédés, on se moque des sorciers; mais on a brûlé Gaufridi et Grandier pour sortilége; et en dernier lieu la moitié d’un parlement voulait condamner au feu un religieux accusé d’avoir ensorcelé une fille de dix-huit ans en soufflant sur elle.

Le sceptique philosophe Bayle a été persécuté même en Hollande. La Mothe Le Vayer, plus sceptique et moins philosophe, a été précepteur du roi Louis XIV et du frère du roi. Gourville était à la fois pendu en effigie à Paris, et ministre de France en Allemagne.

Le fameux athée Spinosa vécut et mourut tranquille. Vanini, qui n’avait écrit que contre Aristote, fut brûlé comme athée: il a l’honneur, en cette qualité, de remplir un article dans les histoires des gens de lettres et dans tous les dictionnaires, immenses archives de mensonges et d’un peu de vérité: ouvrez ces livres, vous y verrez que non-seulement Vanini enseignait publiquement l’athéisme dans ses écrits, mais encore que douze professeurs de sa secte étaient partis de Naples avec lui dans le dessein de faire partout des prosélytes; ouvrez ensuite les livres de Vanini, vous serez bien surpris de ne voir que des preuves de l’existence de Dieu. Voici ce qu’on lit dans son Amphitheatrum, ouvrage également condamné et ignoré: « Dieu est son principe et son terme, sans fin et sans commencement, n’ayant besoin ni de l’un ni de l’autre, et père de tout commencement et de toute fin; il existe toujours, mais dans aucun temps; pour lui le passé ne fut point, et l’avenir ne viendra point; il règne partout sans être dans un lieu; immobile sans s’arrêter, rapide sans mouvement; il est tout, et hors de tout; il est dans tout, mais sans être enfermé; hors de tout, mais sans être exclu d’aucune chose; bon, mais sans qualité; entier, mais sans parties; immuable en variant tout l’univers; sa volonté est sa puissance; simple, il n’y a rien en lui de purement possible, tout y est réel; il est le premier, le moyen, le dernier acte; enfin étant tout, il est au-dessus de tous les êtres, hors d’eux, dans eux, au delà d’eux, à jamais devant et après eux. » C’est après une telle profession de foi que Vanini fut déclaré athée. Sur quoi fut-il condamné? sur la simple déposition d’un nommé Francon. En vain ses livres déposaient pour lui. Un seul ennemi lui a coûté la vie, et l’a flétri dans l’Europe.

Le petit livre de Cymbalum mundi, qui n’est qu’une imitation froide de Lucien, et qui n’a pas le plus léger, le plus éloigné rapport au christianisme, a été aussi condamné aux flammes. Mais Rabelais a été imprimé avec privilége, et on a très-tranquillement laissé un libre cours à l’Espion turc, et même aux Lettres persanes, à ce livre léger, ingénieux et hardi, dans lequel il y a une lettre tout entière en faveur du suicide; une autre où l’on trouve ces propres mots: « Si l’on suppose une religion; » une autre où il est dit expressément que les évêques n’ont « d’autres fonctions que de dispenser d’accomplir la loi; » une autre enfin où il est dit que le pape est un magicien qui fait accroire que trois ne sont qu’un, que le pain qu’on mange n’est pas du pain, etc.