Qui l’attache au bonheur d’autrui; Tous les brillants qui l’embellissent, Tous les talents qui l’ennoblissent Sont en lui, mais non pas à lui.
Il n’est rien que le temps n’absorbe et ne dévore Et les faits qu’on ignore Sont bien peu différents des faits non avenus.
La bonté qui brille en elle De ses charmes les plus doux, Est une image de celle Qu’elle voit briller en vous.
Et par vous seule enrichie, Sa politesse affranchie Des moindres obscurités, Est la lueur réfléchie De vos sublimes clartés.
Ils ont vu par la bonne foi De leurs peuples troublés d’effroi La crainte heureusement déçue, Et déracinée à jamais, La haine si souvent reçue En survivance de la paix.
Dévoile à ma vue empressée Ces déliés d’adoption, Synonymes de la pensée, Symboles de l’abstraction.
N’est-ce pas une fortune Quand d’une charge commune Deux moitiés portent le faix, Que la moindre le réclame, Et que du bonheur de l’âme Le corps seul fasse les frais?
« Il ne fallait pas, sans doute, donner de si détestables ouvrages pour modèles à celui qu’on critiquait avec tant d’amertume; il eût mieux valu laisser jouir en paix son adversaire de son mérite, et conserver celui qu’on avait. Mais, que voulez-vous? le genus irritabile vatum est malade de la même bile qui le tourmentait autrefois. Le public pardonne ces pauvretés aux gens à talent, parce que le public ne songe qu’à s’amuser.
« Il voit dans une allégorie intitulée Pluton, des juges condamnés à être écorchés et à s’asseoir aux enfers sur un siége couvert de leur peau, au lieu de fleurs de lis; le lecteur ne s’embarrasse pas si ces juges le méritent ou non; si le complaignant qui les cite devant Pluton a tort ou raison. Il lit ces vers uniquement pour son plaisir: s’ils lui en donnent, il n’en veut pas davantage; s’ils lui déplaisent, il laisse là l’allégorie, et ne ferait pas un seul pas pour faire confirmer ou casser la sentence.
« Les inimitables tragédies de Racine ont toutes été critiquées, et très-mal; c’est qu’elles l’étaient par des rivaux. Les artistes sont les juges compétents de l’art, il est vrai; mais ces juges compétents sont presque toujours corrompus.
« Un excellent critique serait un artiste qui aurait beaucoup de science et de goût, sans préjugés et sans envie. Cela est difficile à trouver. » On est accoutumé, chez toutes les nations, aux mauvaises critiques de tous les ouvrages qui ont du succès. Le Cid trouva son Scudéri, et Corneille fut longtemps après vexé par l’abbé d’Aubignac, prédicateur du roi, soi-disant législateur de théâtre, et auteur de la plus ridicule tragédie, toute conforme aux règles qu’il avait données. Il n’y a sorte d’injures qu’il ne dise à l’auteur de Cinna et des Horaces. L’abbé d’Aubignac, prédicateur du roi, aurait bien dû prêcher contre d’Aubignac.
On a vu, chez les nations modernes qui cultivent les lettres, des gens qui se sont établis critiques de profession, comme on a créé des langueyeurs de porcs pour examiner si ces animaux qu’on amène au marché ne sont pas malades. Les langueyeurs de la littérature ne trouvent aucun auteur bien sain; ils rendent compte deux ou trois fois par mois de toutes les maladies régnantes, des mauvais vers faits dans la capitale et dans les provinces, des romans insipides dont l’Europe est inondée, des systèmes de physique nouveaux, des secrets pour faire mourir les punaises. Ils gagnent quelque argent à ce métier, surtout quand ils disent du mal des bons ouvrages, et du bien des mauvais. On peut les comparer aux crapauds qui passent pour sucer le venin de la terre, et pour le communiquer à ceux qui les touchent. Il y eut un nommé Dennis, qui fit ce métier pendant soixante ans à Londres, et qui ne laissa pas d’y gagner sa vie. L’auteur qui a cru être un nouvel Arétin, et s’enrichir en Italie par sa frusta letteraria, n’y a pas fait fortune.
L’ex-jésuite Guyot-Desfontaines, qui embrassa cette profession au sortir de Bicêtre, y amassa quelque argent. C’est lui qui, lorsque le lieutenant de police le menaçait de le renvoyer à Bicêtre, et lui demandait pourquoi il s’occupait d’un travail si odieux, répondit: Il faut que je vive. Il attaquait les hommes les plus estimables à tort et à travers, sans avoir seulement lu ni pu lire les ouvrages de mathématiques et de physique dont il rendait compte.
Il prit un jour l’Alciphron de Berkeley, évêque de Cloyne, pour un livre contre la religion. Voici comme il s’exprime: « J’en ai trop dit pour vous faire mépriser un livre qui dégrade également l’esprit et la probité de l’auteur; c’est un tissu de sophismes libertins forgés à plaisir pour détruire les principes de la religion, de la politique, et de la morale. » Dans un autre endroit, il prend le mot anglais cake, qui signifie gâteau en anglais, pour le géant Cacus. Il dit à propos de la tragédie de la Mort de César, que Brutus était un fanatique barbare, un quaker. Il ignorait que les quakers sont les plus pacifiques des hommes, et ne versent jamais le sang. C’est avec ce fonds de science qu’il cherchait à rendre ridicules les deux écrivains les plus estimables de leur temps, Fontenelle et Lamotte.
Il fut remplacé dans cette charge de Zoïle subalterne par un autre ex-jésuite nommé Fréron, dont le nom seul est devenu un opprobre. On nous fit lire, il n’y a pas longtemps, une de ces feuilles dont il infecte la basse littérature. « Le temps de Mahomet II, dit-il, est le temps de l’entrée des Arabes en Europe. » Quelle foule de bévues en peu de paroles!
Quiconque a reçu une éducation tolérable sait que les Arabes assiégèrent Constantinople sous le calife Moavia, dès notre vii siècle; qu’ils conquirent l’Espagne dans l’année de notre ère 713, et bientôt après une partie de la France, environ sept cents ans avant Mahomet II.
Ce Mahomet II, fils d’Amurat II, n’était point Arabe, mais Turc.
Il s’en fallait beaucoup qu’il fût le premier prince turc qui eût passé en Europe: Orcan, plus de cent ans avant lui, avait subjugué la Thrace, la Bulgarie, et une partie de la Grèce.
On voit que ce folliculaire parlait à tort et à travers des choses les plus aisées à savoir, et dont il ne savait rien. Cependant il insultait l’Académie, les plus honnêtes gens, les meilleurs ouvrages, avec une insolence égale à son absurdité; mais son excuse était celle de Guyot-Desfontaines: Il faut que je vive. C’est aussi l’excuse de tous les malfaiteurs dont on fait justice.
On ne doit pas donner le nom de critiques à ces gens-là. Ce mot vient de krites, juge, estimateur, arbitre. Critique signifie bon juge. Il faut être un Quintilien pour oser juger les ouvrages d’autrui; il faut du moins écrire comme Bayle écrivit sa République des Lettres; il a eu quelques imitateurs, mais en petit nombre. Les journaux de Trévoux ont été décriés pour leur partialité poussée jusqu’au ridicule, et pour leur mauvais goût.
Quelquefois les journaux se négligent, ou le public s’en dégoûte par pure lassitude, ou les auteurs ne fournissent pas des matières assez agréables; alors les journaux, pour réveiller le public, ont recours à un peu de satire. C’est ce qui a fait dire à La Fontaine: Tout faiseur de journal doit tribut au malin.
Mais il vaut mieux ne payer son tribut qu’à la raison et à l’équité.
Il y a d’autres critiques qui attendent qu’un bon ouvrage paraisse pour faire vite un livre contre lui. Plus le libelliste attaque un homme accrédité, plus il est sûr de gagner quelque argent; il vit quelques mois de la réputation de son adversaire. Tel était un nommé Faydit, qui tantôt écrivait contre Bossuet, tantôt contre Tillemont, tantôt contre Fénelon; tel a été un polisson qui s’intitule Pierre de Chiniac de La Bastide Duclaux avocat au parlement. Cicéron avait trois noms comme lui. Puis viennent les critiques contre Pierre de Chiniac, puis les réponses de Pierre de Chiniac à ses critiques. Ces beaux livres sont accompagnés de brochures sans nombre, dans lesquelles les auteurs font le public juge entre eux et leurs adversaires; mais le juge, qui n’a jamais entendu parler de leur procès, est fort en peine de prononcer. L’un veut qu’on s’en rapporte à sa dissertation insérée dans le Journal littéraire, l’autre à ses éclaircissements donnés dans le Mercure. Celui-ci crie qu’il a donné une version exacte d’une demi-ligne de Zoroastre, et qu’on ne l’a pas plus entendu qu’il n’entend le persan. Il duplique à la contre-critique qu’on a faite de sa critique d’un passage de Chaufepié.
Enfin il n’y a pas un seul de ces critiques qui ne se croie juge de l’univers, et écouté de l’univers.
Eh! l’ami, qui le savait là?
CROIRE.
Nous avons vu, à l’article Certitude, qu’on doit être souvent très-incertain quand on est certain, et qu’on peut manquer de bon sens quand on juge suivant ce qu’on appelle le sens commun. Mais qu’appelez-vous croire?
Voici un Turc qui me dit: « Je crois que l’ange Gabriel descendait souvent de l’empyrée pour apporter à Mahomet des feuillets de l’Alcoran, écrits en lettres d’or sur du vélin bleu. » Eh bien! Moustapha, sur quoi ta tête rase croit-elle cette chose incroyable?
« Sur ce que j’ai les plus grandes probabilités qu’on ne m’a point trompé dans le récit de ces prodiges improbables; sur ce qu’Abubeker le beau-père, Ali le gendre, Aishca ou Aissé la fille, Omar, Otman, certifièrent la vérité du fait en présence de cinquante mille hommes, recueillirent tous les feuillets, les lurent devant les fidèles, et attestèrent qu’il n’y avait pas un mot de changé.
« Sur ce que nous n’avons jamais eu qu’un Alcoran qui n’a jamais été contredit par un autre Alcoran. Sur ce que Dieu n’a jamais permis qu’on ait fait la moindre altération dans ce livre.
« Sur ce que les préceptes et les dogmes sont la perfection de la raison. Le dogme consiste dans l’unité d’un Dieu pour lequel il faut vivre et mourir; dans l’immortalité de l’âme; dans les récompenses éternelles des justes et la punition des méchants, et dans la mission de notre grand prophète Mahomet, prouvée par des victoires.
« Les préceptes sont d’être juste et vaillant, de faire l’aumône aux pauvres, de nous abstenir de cette énorme quantité de femmes que les princes orientaux, et surtout les roitelets juifs, épousaient sans scrupule; de renoncer au bon vin d’Engaddi et de Tadmor, que ces ivrognes d’Hébreux ont tant vanté dans leurs livres; de prier Dieu cinq fois par jour, etc.
« Cette sublime religion a été confirmée par le plus beau et le plus constant des miracles, et le plus avéré dans l’histoire du monde: c’est que Mahomet, persécuté par les grossiers et absurdes magistrats scolastiques qui le décrétèrent de prise de corps, Mahomet, obligé de quitter sa patrie, n’y revint qu’en victorieux; qu’il fit de ses juges imbéciles et sanguinaires l’escabeau de ses pieds; qu’il combattit toute sa vie les combats du Seigneur; qu’avec un petit nombre il trompha toujours du grand nombre; que lui et ses successeurs convertirent la moitié de la terre, et que, Dieu aidant, nous convertirons un jour l’autre moitié. » Rien n’est plus éblouissant. Cependant Moustapha, en croyant si fermement, sent toujours quelques petits nuages de doute s’élever dans son âme, quand on lui fait quelques difficultés sur les visites de l’ange Gabriel; sur le sura ou le chapitre apporté du ciel pour déclarer que le grand prophète n’est point cocu; sur la jument Borac, qui le transporte en une nuit de la Mecque à Jérusalem. Moustapha bégaye, il fait de très-mauvaises réponses, il en rougit; et cependant non-seulement il dit qu’il croit, mais il veut aussi vous engager à croire. Vous pressez Moustapha; il reste la bouche béante, les yeux égarés, et va se laver en l’honneur d’Alla, en commençant son ablution par le coude, et en finissant par le doigt index.
Moustapha est-il en effet persuadé, convaincu de tout ce qu’il nous a dit? est-il parfaitement sûr que Mahomet fut envoyé de Dieu, comme il est sûr que la ville de Stamboul existe, comme il est sûr que l’impératrice Catherine II a fait aborder une flotte du fond de la mer hyperborée dans le Péloponèse, chose aussi étonnante que le voyage de la Mecque à Jérusalem en une nuit; et que cette flotte a détruit celle des Ottomans auprès des Dardanelles?
Le fond du discours de Moustapha est qu’il croit ce qu’il ne croit pas. Il s’est accoutumé à prononcer, comme son molla, certaines paroles qu’il prend pour des idées. Croire, c’est très-souvent douter.
Sur quoi crois-tu cela? dit Harpagon. — Je le crois sur ce que je le crois, répond maître Jacques. La plupart des hommes pourraient répondre de même.
Croyez-moi pleinement, mon cher lecteur, il ne faut pas croire de léger.
Mais que dirons-nous de ceux qui veulent persuader aux autres ce qu’ils ne croient point? Et que dirons-nous des monstres qui persécutent leurs confrères dans l’humble et raisonnable doctrine du doute et de la défiance de soi-même?
CROMWELL.
SECTION PREMIÈRE.
On peint Cromwell comme un homme qui a été fourbe toute sa vie. J’ai de la peine à le croire. Je pense qu’il fut d’abord enthousiaste, et qu’ensuite il fit servir son fanatisme même à sa grandeur. Un novice fervent à vingt ans devient souvent un fripon habile à quarante. On commence par être dupe, et on finit par être fripon, dans le grand jeu de la vie humaine. Un homme d’État prend pour aumônier un moine tout pétri des petitesses de son couvent, dévot, crédule, gauche, tout neuf pour le monde: le moine s’instruit, se forme, s’intrigue, et supplante son maître.
Cromwell ne savait d’abord s’il se ferait ecclésiastique ou soldat. Il fut l’un et l’autre. Il fit, en 1622, une campagne dans l’armée du prince d’Orange Frédéric-Henri, grand homme, frère de deux grands hommes; et quand il revint en Angleterre, il se mit au service de l’évêque Williams, et fut le théologien de monseigneur tandis que monseigneur passait pour l’amant de sa femme. Ses principes étaient ceux des puritains; ainsi il devait haïr de tout son cœur un évêque, et ne pas aimer les rois. On le chassa de la maison de l’évêque Williams parce qu’il était puritain, et voilà l’origine de sa fortune. Le parlement d’Angleterre se déclarait contre la royauté et contre l’épiscopat; quelques amis qu’il avait dans ce parlement lui procurèrent la nomination d’un village. Il ne commença à exister que dans ce temps-là, et il avait plus de quarante ans sans qu’il eût jamais fait parler de lui. Il avait beau posséder l’Écriture sainte, disputer sur les droits des prêtres et des diacres, faire quelques mauvais sermons et quelques libelles, il était ignoré. J’ai vu de lui un sermon qui est fort insipide, et qui ressemble assez aux prédications des quakers; on n’y découvre assurément aucune trace de cette éloquence persuasive avec laquelle il entraîna depuis les parlements. C’est qu’en effet il était beaucoup plus propre au affaires qu’à l’Église. C’était surtout dans son ton et dans son air que consistait son éloquence; un geste de cette main qui avait gagné tant de batailles et tué tant de royalistes persuadait plus que les périodes de Cicéron. Il faut avouer que ce fut sa valeur incomparable qui le fit connaître, et qui le mena par degrés au faîte de la grandeur.
Il commença par se jeter en volontaire qui voulait faire fortune dans la ville de Hull, assiégée par le roi. Il y fit de belles et d’heureuses actions, pour lesquelles il reçut une gratification d’environ six mille francs du parlement. Ce présent fait par le parlement à un aventurier fait voir que le parti rebelle devait prévaloir. Le roi n’était pas en état de donner à ses officiers généraux ce que le parlement donnait à des volontaires. Avec de l’argent et du fanatisme on doit à la longue être maître de tout. On fit Cromwell colonel. Alors ses grands talents pour la guerre se développèrent au point que lorsque le parlement créa le comte de Manchester général de ses armées, il fit Cromwell lieutenant-général, sans qu’il eût passé par les autres grades. Jamais homme ne parut plus digne de commander; jamais on ne vit plus d’activité et de prudence, plus d’audace et plus de ressources que dans Cromwell. Il est blessé à la bataille d’York; et tandis que l’on met le premier appareil à sa plaie, il apprend que son général Manchester se retire, et que la bataille est perdue. Il court à Manchester; il le trouve fuyant avec quelques officiers; il le prend par le bras, et lui dit avec un air de confiance et de grandeur: « Vous vous méprenez, milord; ce n’est pas de ce côté-ci que sont les ennemis. » Il le ramène près du champ de bataille, rallie pendant la nuit plus de douze mille hommes, leur parle au nom de Dieu, cite Moïse, Gédéon et Josué, recommence la bataille au point du jour contre l’armée royale victorieuse, et la défait entièrement. Il fallait qu’un tel homme pérît ou fût le maître. Presque tous les officiers de son armée étaient des enthousiastes qui portaient le Nouveau Testament à l’arçon de leur selle: on ne parlait, à l’armée comme dans le parlement, que de perdre Babylone, d’établir le culte dans Jérusalem, de briser le colosse. Cromwell, parmi tant de fous, cessa de l’être, et pensait qu’il valait mieux les gouverner que d’être gouverné par eux. L’habitude de prêcher en inspiré lui restait. Figurez-vous un fakir qui s’est mis aux reins une ceinture de fer par pénitence, et qui ensuite détache sa ceinture pour en donner sur les oreilles aux autres fakirs: voilà Cromwell. Il devient aussi intrigant qu’il était intrépide; il s’associe avec tous les colonels de l’armée, et forme ainsi dans les troupes une république qui force le généralissime à se démettre. Un autre généralissime est nommé, il le dégoûte. Il gouverne l’armée, et par elle il gouverne le parlement; il met ce parlement dans la nécessité de le faire enfin généralissime. Tout cela est beaucoup; mais ce qui est essentiel, c’est qu’il gagne toutes les batailles qu’il donne en Angleterre, en Écosse, en Irlande; et il les gagne, non en voyant combattre et en se ménageant, mais toujours en chargeant l’ennemi, ralliant ses troupes, courant partout, souvent blessé, tuant de sa main plusieurs officiers royalistes, comme un grenadier furieux et acharné.
Au milieu de cette guerre affreuse Cromwell faisait l’amour; il allait, la Bible sous le bras, coucher avec la femme de son major général Lambert. Elle aimait le comte de Holland, qui servait dans l’armée du roi. Cromwell le prend prisonnier dans une bataille, et jouit du plaisir de faire trancher la tête à son rival. Sa maxime était de verser le sang de tout ennemi important, ou dans le champ de bataille, ou par la main des bourreaux. Il augmenta toujours son pouvoir, en osant toujours en abuser; les profondeurs de ses desseins n’ôtaient rien à son impétuosité féroce. Il entre dans la chambre du parlement, et, prenant sa montre qu’il jette par terre et qu’il brise en morceaux: « Je vous casserai, dit-il, comme cette montre. » Il y revient quelque temps après, chasse tous les membres l’un après l’autre, en les faisant défiler devant lui. Chacun d’eux est obligé, en passant, de lui faire une profonde révérence: un d’eux passe le chapeau sur la tête; Cromwell lui prend son chapeau, et le jette par terre: « Apprenez, dit-il, à me respecter. » Lorsqu’il eut outragé tous les rois en faisant couper la tête à son roi légitime, et qu’il commença lui-même à régner, il envoya son portrait à une tête couronnée: c’était à la reine de Suède Christine. Marvell, fameux poëte anglais, qui faisait fort bien des vers latins, accompagna ce portrait de six vers où il fait parler Cromwell lui-même. Cromwell corrigea les deux derniers que voici: At tibi submittit frontem reverentior umbra, Non sunt hi vultus regibus usque truces.
Le sens hardi de ces six vers peut se rendre ainsi: Les armes à la main j’ai défendu les lois; D’un peuple audacieux j’ai vengé la querelle.
Regardez sans frémir cette image fidèle: Mon front n’est pas toujours l’épouvante des rois.
Cette reine fut la première à le reconnaître, dès qu’il fut protecteur des trois royaumes. Presque tous les souverains de l’Europe envoyèrent des ambassadeurs à leur frère Cromwell, à ce domestique d’un évêque, qui venait de faire périr par la main du bourreau un souverain leur parent. Ils briguèrent à l’envi son alliance. Le cardinal Mazarin, pour lui plaire, chassa de France les deux fils de Charles I, les deux petits-fils de Henri IV, les deux cousins germains de Louis XIV. La France conquit Dunkerque pour lui, et on lui en remit les clefs. Après sa mort, Louis XIV et toute sa cour portèrent le deuil, excepté Mademoiselle, qui eut le courage de venir au cercle en habit de couleur, et soutint seule l’honneur de sa race.
Jamais roi ne fut plus absolu que lui. Il disait qu’il avait mieux aimé gouverner sous le nom de protecteur que sous celui de roi, parce que les Anglais savaient jusqu’où s’étend la prérogative d’un roi d’Angleterre, et ne savaient pas jusqu’où celle d’un protecteur pouvait aller. C’était connaître les hommes, que l’opinion gouverne, et dont l’opinion dépend d’un nom. Il avait conçu un profond mépris pour la religion qui avait servi à sa fortune. Il y a une anecdote certaine conservée dans la maison de Saint-Jean, qui prouve assez le peu de cas que Cromwell faisait de cet instrument qui avait opéré de si grands effets dans ses mains. Il buvait un jour avec Ireton, Flectwood, et Saint-Jean, bisaïeul du célèbre milord Bolingbroke; on voulut déboucher une bouteille, et le tire-bouchon tomba sous la table; ils le cherchaient tous, et ne le trouvaient pas. Cependant une députation des Églises presbytériennes attendait dans l’antichambre, et un huissier vint les annoncer. « Qu’on leur dise que je suis retiré, dit Cromwell, et que je cherche le Seigneur. » C’était l’expression dont se servaient les fanatiques quand ils faisaient leurs prières. Lorsqu’il eut ainsi congédié la bande des ministres, il dit à ses confidents ces propres paroles: « Ces faquins-là croient que nous cherchons le Seigneur, et nous cherchons que le tire-bouchon. » Il n’y a guère d’exemple en Europe d’aucun homme qui, venu de si bas, se soit élevé si haut. Mais que lui fallait-il absolument avec tous ses grands talents? la fortune. Il l’eut, cette fortune; mais fut-il heureux? Il vécut pauvre et inquiet jusqu’à quarante-trois ans; il se baigna depuis dans le sang, passa sa vie dans le trouble, et mourut avant le temps à cinquante-sept ans. Que l’on compare à cette vie celle d’un Newton, qui a vécu quatre-vingt-quatre années, toujours tranquille, toujours honoré, toujours la lumière de tous les êtres pensants, voyant augmenter chaque jour sa renommée, sa réputation, sa fortune, sans avoir jamais ni soins, ni remords, et qu’on juge lequel a été le mieux partagé.
O curas hominum, o quantum est in rebus inane!
(Pers., sat. I, vers 1.)
SECTION II.
Olivier Cromwell fut regardé avec admiration par les puritains et les indépendants d’Angleterre; il est encore leur héros; mais Richard Cromwell son fils est mon homme.
Le premier est un fanatique qui serait sifflé aujourd’hui dans la chambre des communes s’il y prononçait une seule des inintelligibles absurdités qu’il débitait avec tant de confiance devant d’autres fanatiques qui l’écoutaient la bouche béante et les yeux égarés, au nom du Seigneur. S’il disait qu’il faut chercher le Seigneur, et combattre les combats du Seigneur; s’il introduisait le jargon juif dans le parlement d’Angleterre, à la honte éternelle de l’esprit humain, il serait bien plus près d’être conduit à Bedlam que d’être choisi pour commander des armées.
Il était brave, sans doute: les loups le sont aussi; il y a même des singes aussi furieux que des tigres. De fanatique il devint politique habile, c’est-à-dire que de loup il devint renard, monta, par la fourberie, des premiers degrés où l’enthousiasme enragé du temps l’avait placé jusqu’au faîte de la grandeur; et le fourbe marcha sur les têtes des fanatiques prosternés. Il régna; mais il vécut dans les horreurs de l’inquiétude. Il n’eut ni des jours sereins ni des nuits tranquilles. Les consolations de l’amitié et de la société n’approchèrent jamais de lui; il mourut avant le temps, plus digne, sans doute, du dernier supplice que le roi qu’il fit conduire d’une fenêtre de son palais même à l’échafaud.
Richard Cromwell, au contraire, né avec un esprit doux et sage, refuse de garder la couronne de son père aux dépens du sang de trois ou quatre factieux qu’il pouvait sacrifier à son ambition. Il aime mieux être réduit à la vie privée que d’être un assassin tout-puissant. Il quitte le protectorat sans regret, pour vivre en citoyen. Libre et tranquille à la campagne, il y jouit de la santé; il y possède son âme en paix pendant quatre-vingt-dix années, aimé de ses voisins, dont il est l’arbitre et le père.
Lecteurs, prononcez. Si vous aviez à choisir entre le destin du père et celui du fils, lequel prendriez-vous?
CUISSAGE ou CULAGE.
DROIT DE PRÉLIBATION, DE MARQUETTE, ETC.
Dion Cassius, ce flatteur d’Auguste, ce détracteur de Cicéron (parce que Cicéron avait défendu la cause de la liberté), cet écrivain sec et diffus, ce gazetier des bruits populaires, ce Dion Cassius rapporte que des sénateurs opinèrent, pour récompenser César de tout le mal qu’il avait fait à la république, de lui donner le droit de coucher, à l’âge de cinquante sept-ans, avec toutes les dames qu’il daignerait honorer de ses faveurs. Et il se trouve encore parmi nous des gens assez bons pour croire cette ineptie. L’auteur même de l’Esprit des lois la prend pour une vérité, et en parle comme d’un décret qui aurait passé dans le sénat romain, sans l’extrême modestie du dictateur, qui se sentit peu propre à remplir les vœux du sénat. Mais si les empereurs romains n’eurent pas ce droit par un sénatus-consulte appuyé d’un plébiscite, il est très-vraisemblable qu’ils l’obtinrent par la courtoisie des dames. Les Marc-Aurèle, les Julien, n’usèrent point de ce droit; mais tous les autres l’étendirent autant qu’ils le purent.
Il est étonnant que dans l’Europe chrétienne on ait fait très-longtemps une espèce de loi féodale, et que du moins on ait regardé comme un droit coutumier l’usage d’avoir le pucelage de sa vassale. La première nuit des noces de la fille au vilain appartenait sans contredit au seigneur.
Ce droit s’établit comme celui de marcher avec un oiseau sur le poing, et de se faire encenser à la messe. Les seigneurs, il est vrai, ne statuèrent pas que les femmes de leurs vilains leur appartiendraient, ils se bornèrent aux filles; la raison en est plausible. Les filles sont honteuses, il faut un peu de temps pour les apprivoiser. La majesté des lois les subjugue tout d’un coup; les jeunes fiancées donnaient donc sans résistance la première nuit de leurs noces au seigneur châtelain, ou au baron, quand il les jugeait dignes de cet honneur.
On prétend que cette jurisprudence commença en Écosse; je le croirais volontiers: les seigneurs écossais avaient un pouvoir encore plus absolu sur leurs clans que les barons allemands et français sur leurs sujets.
Il est indubitable que des abbés, des évêques, s’attribuèrent cette prérogative en qualité de seigneurs temporels: et il n’y a pas bien longtemps que des prélats se sont désistés de cet ancien privilége pour des redevances en argent, auxquelles ils avaient autant de droit qu’aux pucelages des filles.
Mais remarquons bien que cet excès de tyrannie ne fut jamais approuvé par aucune loi publique. Si un seigneur ou un prélat avait assigné par-devant un tribunal réglé une fille fiancée à un de ses vassaux pour venir lui payer sa redevance, il eût perdu sans doute sa cause avec dépens.
Saisissons cette occasion d’assurer qu’il n’y a jamais eu de peuple un peu civilisé qui ait établi des lois formelles contre les mœurs; je ne crois pas qu’il y en ait un seul exemple. Des abus s’établissent, on les tolère; ils passent en coutume; les voyageurs les prennent pour des lois fondamentales. Ils ont vu, disent-ils, dans l’Asie de saints mahométans bien crasseux marcher tout nus, et de bonnes dévotes venir leur baiser ce qui ne mérite pas de l’être; mais je les défie de trouver dans l’Alcoran une permission à des gueux de courir tout nus et de faire baiser leur vilenie par des dames.
On me citera, pour me confondre, le phallum que les Égyptiens portaient en procession, et l’idole Jaganat des Indiens. Je répondrai que cela n’est pas plus contre les mœurs que de s’aller faire couper le prépuce en cérémonie à l’âge de huit ans. On a porté dans quelques-unes de nos villes le saint prépuce en procession; on le garde encore dans quelques sacristies, sans que cette facétie ait causé le moindre trouble dans les familles. Je puis encore assurer qu’aucun concile, aucun arrêt de parlement n’a jamais ordonné qu’on fêterait le saint prépuce.
J’appelle loi contre les mœurs une loi publique qui me prive de mon bien, qui m’ôte ma femme pour la donner à un autre; et je dis que la chose est impossible.
Quelques voyageurs prétendent qu’en Laponie des maris sont venus leur offrir leur femme par politesse: c’est une plus grande politesse à moi de les croire. Mais je leur soutiens qu’ils n’ont jamais trouvé cette loi dans le code de la Laponie, de même que vous ne trouverez ni dans les constitutions de l’Allemagne, ni dans les ordonnances des rois de France, ni dans les registres du parlement d’Angleterre, aucune loi positive qui adjuge le droit de cuissage aux barons.
Des lois absurdes, ridicules, barbares, vous en trouverez partout; des lois contre les mœurs, nulle part.
CUL.
On répétera ici ce qu’on a déjà dit ailleurs, et ce qu’il faut répéter toujours, jusqu’au temps où les Français se seront corrigés; c’est qu’il est indigne d’une langue aussi polie et aussi universelle que la leur d’employer si souvent un mot déshonnête et ridicule, pour signifier des choses communes qu’on pourrait exprimer autrement sans le moindre embarras.
Pourquoi nommer cul-d’âne et cul-de-cheval des orties de mer? pourquoi donc donner le nom de cul-blanc à l’œnaute, et de cul-rouge à l’épeiche? Cette épeiche est une espèce de pivert, et l’œnante une espèce de moineau cendré. Il y a un oiseau qu’on nomme fétu-en-cul ou paille-en-cul; on avait cent manières de le désigner d’une expression beaucoup plus précise. N’est-il pas impertinent d’appeler cul-de-vaisseau le fond de la poupe?
Plusieurs auteurs nomment encore à-cul un petit mouillage, un ancrage, une grève, un sable, une anse, où les barques se mettent à l’abri des corsaires. Il y a un petit à-cul à Palo comme à Sainte-Marinthée.
On se sert continuellement du mot cul-de-lampe pour exprimer un fleuron, un petit cartouche, un pendentif, un encorbellement, une base de pyramide, un placard, une vignette.
Un graveur se sera imaginé que cet ornement ressemble à la base d’une lampe; il l’aura nommé cul-de-lampe pour avoir plus tôt fait; et les acheteurs auront répété ce mot après lui. C’est ainsi que les langues se forment. Ce sont les artisans qui ont nommé leurs ouvrages et leurs instruments.
Certainement il n’y avait nulle nécessité de donner le nom de cul-de-four aux voûtes sphériques, d’autant plus que ces voûtes n’ont rien de celles d’un four, qui est toujours surbaissée.
Le fond d’un artichaut est formé et creusé en ligne courbe, et le nom de cul ne lui convient en aucune manière. Les chevaux ont quelquefois une tache verdâtre dans les yeux, on l’appelle cul-de-verre. Une autre maladie des chevaux, qui est une espèce d’érysipèle, est appelée le cul-de-poule. Le haut d’un chapeau est un cul-de-chapeau. Il y a des boutons à compartiments, qu’on appelle boutons à cul-de-dé.
Comment a-t-on pu donner le nom de cul-de-sac à l’angiportus des Romains? Les Italiens ont pris le nom d’angiporto pour signifier strada senza uscita. On lui donnait autrefois chez nous le nom d’impasse, qui est expressif et sonore. C’est une grossièreté énorme que le mot de cul-de-sac ait prévalu.
Le terme de culage a été aboli. Pourquoi tous ceux que nous venons d’indiquer ne le sont-ils pas? Ce terme infâme de culage signifiait le droit que s’étaient donné plusieurs seigneurs, dans les temps de la tyrannie féodale, d’avoir à leur choix les prémices de tous les mariages dans l’étendue de leurs terres. On substitua ensuite le mot de cuissage à celui de culage. Le temps seul peut corriger toutes les façons vicieuses de parler.
Il est triste qu’en fait de langue, comme en d’autres usages plus importants, ce soit la populace qui dirige les premiers d’une nation.
CURÉ DE CAMPAGNE.