SigPhi · Voltaire

Dictionnaire philosophique

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Je ne parlerai pas ici de l’assassinat d’Urie, et de l’adultère de Bethsabée: ils sont assez connus, et les voies de Dieu sont si différentes des voies des hommes qu’il a permis que Jésus-Christ descendit de cette Bethsabée, tout étant purifié par ce saint mystère.

Je ne demande pas maintenant comment Jurieu a eu l’insolence de persécuter le sage Bayle pour n’avoir pas approuvé toutes les actions du bon roi David; mais je demande comment on a souffert qu’un homme tel que Jurieu molestât un homme tel que Bayle.

DÉCRÉTALES.

Lettres des papes qui règlent les points de doctrine ou de discipline, et qui ont force de loi dans l’Église latine.

Outre les véritables, recueillies par Denis le Petit, il y en a une collection de fausses, dont l’auteur est inconnu, de même que l’époque. Ce fut un archevêque de Mayence, nommé Biculphe, qui la répandit en France, vers la fin du viii siècle; il avait aussi apporté à Vorms une épître du pape Grégoire, de laquelle on n’avait point entendu parler auparavant; mais il n’en est resté aucun vestige, tandis que les fausses décrétales ont eu, comme nous l’allons voir, le plus grand succès pendant huit siècles.

Ce recueil porte le nom d’Isidore Mercator, et renferme un nombre infini de décrétales faussement attribuées aux papes depuis Clément I jusqu’à Sirice; la fausse donation de Constantin; le concile de Rome sous Silvestre; la lettre d’Athanase à Marc; celle d’Anastase aux évêques de Germanie et de Bourgogne; celle de Sixte III aux Orientaux; celle de Léon I, touchant les priviléges des chorévêques; celle de Jean I à l’archevêque Zacharie; une de Boniface II à Eulalie d’Alexandrie; une de Jean III aux évêques de France et de Bourgogne; une de Grégoire, contenant un privilége du monastère de Saint-Médard; une du même à Félix, évêque de Messine; et plusieurs autres.

L’objet de l’auteur a été d’étendre l’autorité du pape et des évêques. Dans cette vue, il établit que les évêques ne peuvent être jugés définitivement que par le pape seul; et il répète souvent cette maxime, que non-seulement tout évêque, mais tout prêtre, et en général toute personne opprimée, peut en tout état de cause appeler directement au pape. Il pose encore comme un principe incontestable qu’on ne peut tenir aucun concile, même provincial, sans la permission du pape.

Ces décrétales favorisant l’impunité des évêques, et plus encore les prétentions ambitieuses des papes, les uns et les autres les adoptèrent avec empressement. En 861, Rotade, évêque de Soissons, ayant été privé de la communion épiscopale dans un concile provincial pour cause de désobéissance, appelle au pape. Hincmar de Reims, son métropolitain, nonobstant cet appel, le fit déposer dans un autre concile, sous prétexte que depuis il y avait renoncé et s’était soumis au jugement des évêques.

Le pape Nicolas I, instruit de l’affaire, écrivit à Hincmar, et blâma sa conduite. « Vous deviez, dit-il, honorer la mémoire de saint Pierre, et attendre notre jugement, quand même Rotade n’eût point appelé. » Et dans une autre lettre sur la même atïaire, il menace Hincmar de l’excommunier s’il ne rétablit pas Rotade. Ce pape fit plus. Rotade étant venu à Rome, il le déclara absous dans un concile tenu la veille de Noël en 864, et le renvoya à son siége avec des lettres. Celle qu’il adresse à tous les évêques des Gaules est digne de remarque; la voici.

« Ce que vous dites est absurde, que Rotade, après avoir appelé au saint-siége, ait changé de langage pour se soumettre de nouveau à votre jugement. Quand il l’aurait fait, vous deviez le redresser, et lui apprendre qu’on n’appelle point d’un juge supérieur à un inférieur. Mais, encore qu’il n’eût pas appelé au saint-siége, vous n’avez dû en aucune manière déposer un évêque sans notre participation, au préjudice de tant de décrétales de nos prédécesseurs: car si c’est par leur jugement que les écrits des autres docteurs sont approuvés ou rejetés, combien plus doit-on respecter ce qu’ils ont écrit eux-mêmes pour décider sur la doctrine ou la discipline! Quelques-uns vous disent que ces décrétales ne sont point dans le code des canons; cependant quand ils les trouvent favorables à leurs intentions, ils s’en servent sans distinction, et ne les rejettent que pour diminuer la puissance du saint-siége; que, s’il faut rejeter les décrétales des anciens papes parce qu’elles ne sont pas dans le code des canons, il faut donc rejeter les écrits de saint Grégoire et des autres Pères, et même les saintes Écritures.

« Vous dites, continue le pape, que les jugements des évêques ne sont pas des causes majeures; nous soutenons qu’elles sont d’autant plus grandes que les évêques tiennent un plus grand rang dans l’Église. Direz-vous qu’il n’y a que les affaires des métropolitains qui soient des causes majeures? Mais ils ne sont pas d’un autre ordre que les évêques, et nous n’exigeons pas des témoins ou des juges d’autre qualité pour les uns et pour les autres: c’est pourquoi nous voulons que les causes des uns et des autres nous soient réservées. Et ensuite, se trouvera-t-il quelqu’un assez déraisonnable pour dire que l’on doive conserver à toutes les Églises leurs priviléges, et que la seule Église romaine doit perdre les siens? » Il conclut en leur ordonnant de recevoir Rotade, et de le rétablir.

Le pape Adrien II, successeur de Nicolas I, ne paraît pas moins zélé dans une affaire semblable d’Hincmar de Laon. Ce prélat s’était rendu odieux au clergé et au peuple de son diocèse par ses injustices et ses violences. Ayant été accusé au concile de Verberie, en 869, où présidait Hincmar de Reims, son oncle et son métropolitain, il appela au pape, et demanda la permission d’aller à Rome: elle lui fut refusée. On suspendit seulement la procédure, et on ne passa pas outre. Mais sur de nouveaux sujets de plaintes que le roi Charles le Chauve et Hincmar de Reims eurent contre lui, on le cita d’abord au concile d’Attigny, où il comparut, et bientôt après il prit la fuite; ensuite au concile de Douzy, où il renouvela son appel, et fut déposé. Le concile écrivit au pape une lettre synodale le 6 septembre 871, pour lui demander la confirmation des actes qu’il lui envoyait; et, loin d’aquiescer au jugement du concile, Adrien désapprouva dans les termes les plus forts la condamnation d’Hincmar, soutenant que puisque Hincmar de Laon criait dans le concile qu’il voulait se défendre devant le saint-siége, il ne fallait pas prononcer de condamnation contre lui. Ce sont les termes de ce pape dans sa lettre aux évêques du concile, et dans celle qu’il écrivit au roi.

Voici la réponse vigoureuse que Charles fit à Adrien: « Vos lettres portent: « Nous voulons et nous ordonnons, par l’autorité apostolique, qu’Hincmar de Laon vienne à Rome et devant nous, appuyé de votre puissance. » Nous admirons où l’auteur de cette lettre a trouvé qu’un roi, obligé à corriger les méchants et à venger les crimes, doive envoyer à Rome un coupable condamné selon les règles, vu principalement qu’avant sa déposition il a été convaincu dans trois conciles d’entreprises contre le repos public, et qu’après sa déposition il persévéra dans sa désobéissance.

« Nous sommes obligés de vous écrire encore que, nous autres rois de France, nés de race royale, n’avons point passé jusqu’à présent pour les lieutenants des évêques, mais pour les seigneurs de la terre. Et, comme dit saint Léon et le concile romain, les rois et les empereurs que Dieu a établis pour commander sur la terre ont permis aux évêques de régler leurs affaires suivant leurs ordonnances; mais ils n’ont pas été les économes des évêques, et si vous feuilletez les registres de vos prédécesseurs, vous ne trouverez point qu’ils aient écrit aux nôtres comme vous venez de nous écrire. » Il rapporte ensuite deux lettres de saint Grégoire pour montrer avec quelle modestie il écrivait, non-seulement aux rois de France, mais aux exarques d’Italie. « Enfin, conclut-il, je vous prie de ne me plus envoyer, à moi ni aux évêques de mon royaume, de telles lettres, afin que nous puissions toujours leur rendre l’honneur et le respect qui leur convient. » Les évêques du concile de Douzy répondirent au pape à peu près sur le même ton; et quoique nous n’ayons pas la lettre en entier, il paraît qu’ils voulaient prouver que l’appel d’Hincmar ne devait pas être jugé à Rome, mais en France par des juges délégués conformément aux canons du concile de Sardique.

Ces deux exemples suffisent pour faire sentir combien les papes étendaient leur juridiction à la faveur de ces fausses décrétales. Et quoique Hincmar de Reims objectât à Adrien que, n’étant point rapportées dans le code des canons, elles ne pouvaient renverser la discipline établie par les canons, ce qui le fit accuser auprès du pape Jean VIII de ne pas recevoir les décrétales des papes, il ne laissa pas d’alléguer lui-même ces décrétales dans ses lettres et ses autres opuscules. Son exemple fut suivi par plusieurs évêques. On admit d’abord celles qui n’étaient point contraires aux canons les plus récents, ensuite on se rendit encore moins scrupuleux.

Les conciles eux-mêmes en firent usage. C’est ainsi que dans celui de Reims, tenu l’an 992, les évêques se servirent des décrétales d’Anaclet, de Jules, de Damase, et des autres papes, dans la cause d’Arnoul. Les conciles suivants imitèrent celui de Reims. Les papes Grégoire VII, Urbain II, Pascal II, Urbain III, Alexandre III, soutinrent les maximes qu’ils y lisaient, persuadés que c’était la discipline des beaux jours de l’Église. Enfin les compilateurs des canons, Bouchard de Vorms, Yves de Chartres, et Gratien, en remplirent leur collection. Lorsqu’on eut commencé à enseigner le décret publiquement dans les écoles, et à le commenter, tous les théologiens polémiques et scolastiques, et tous les interprètes du droit canon, employèrent à l’envi ces fausses décrétales pour confirmer les dogmes catholiques ou établir la discipline, et en parsemèrent leurs ouvrages.

Ce ne fut que dans le xvi siècle que l’on conçut les premiers soupçons sur leur authenticité. Érasme et plusieurs avec lui la révoquèrent en doute; voici sur quels fondements: 1º Les décrétales rapportées dans la collection d’Isidore ne sont point dans celle de Denis le Petit, qui n’a commencé à citer les décrétales des papes qu’à Sirice. Cependant il nous apprend qu’il avait pris un soin extrême à les recueillir. Ainsi elles n’auraient pu lui échapper, si elles avaient existé dans les archives de l’Église de Rome, où il faisait son séjour. Si elles ont été inconnues à l’Église romaine à qui elles étaient favorables, elles l’ont été également à toute l’Église. Les Pères ni les conciles des huit premiers siècles n’en ont fait aucune mention. Or comment accorder un silence aussi universel avec leur authenticité?

2º Ces décrétales n’ont aucun rapport avec l’état des choses dans les temps où on les suppose écrites. On n’y dit pas un mot des hérétiques des trois premiers siècles, ni des autres affaires de l’Église dont les véritables ouvrages d’alors sont remplis: ce qui prouve qu’elles ont été fabriquées postérieurement.

3º Leurs dates sont presque toutes fausses. Leur auteur suit en général la chronologie du livre pontifical, qui, de l’aveu de Caronius, est très-fautive. C’est un indice pressant que cette collection n’a été composée que depuis le livre pontifical.

4º Ces décrétales, dans toutes les citations des passages de l’Écriture, emploient la version appelée Vulgate, faite ou du moins revue et corrigée par saint Jérôme; donc elles sont plus récentes que saint Jérôme.

5° Enfin elles sont toutes écrites d’un même style, qui est très- barbare, et en cela très-conforme à l’ignorance du viii siècle: or il n’est pas vraisemblable que tous les différents papes dont elles portent le nom aient affecté cette uniformité de style. On en peut conclure avec assurance que toutes ces décrétales sont d’une même main.

Outre ces raisons générales, chacune des pièces qui composent le recueil d’Isidore porte avec elle des marques de supposition qui lui sont propres, et dont aucune n’a échappé à la critique sévère de David Blondel, à qui nous sommes principalement redevables des lumières que nous avons aujourd’hui sur cette compilation, qui n’est plus nommée que les fausses décrétales; mais les usages par elles introduits n’en subsistent pas moins dans une partie de l’Europe.

DÉFLORATION.

DÉFLORATION.

Il semble que le Dictionnaire encyclopédique, à l’article Défloration, fasse entendre qu’il n’était pas permis par les lois romaines de faire mourir une fille, à moins qu’auparavant on ne lui ôtât sa virginité. On donne pour exemple la fille de Séjan, que le bourreau viola dans la prison avant de l’étrangler, pour n’avoir pas à se reprocher d’avoir étranglé une pucelle, et pour satisfaire à la loi.

Premièrement, Tacite ne dit point que la loi ordonnât qu’on ne fît jamais mourir les pucelles. Une telle loi n’a jamais existé; et si une fille de vingt ans, vierge ou non, avait commis un crime capital, elle aurait été punie comme une vieille mariée; mais la loi portait qu’on ne punirait pas de mort les enfants, parce qu’on les croyait incapables de crimes.

La fille de Séjan était enfant aussi bien que son frère, et si la barbarie de Tibère et la lâcheté du sénat les abandonnèrent au bourreau, ce fut contre toutes les lois. De telles horreurs ne se seraient pas commises du temps des Scipions et de Caton le censeur, Cicéron n’aurait pas fait mourir une fille de Catilina, âgée de sept à huit ans. Il n’y avait que Tibère et le sénat de Tibère qui pussent outrager ainsi la nature. Le bourreau qui commit les deux crimes abominables de déflorer une fille de huit ans, et de l’étrangler ensuite, méritait d’être un des favoris de Tibère.

Heureusement Tacite ne dit point que cette exécrable exécution soit vraie; il dit qu’on l’a rapportée, tradunt; et ce qu’il faut bien observer, c’est qu’il ne dit point que la loi défendît d’infliger le dernier supplice à une vierge, il dit seulement que la chose était inouïe, inauditum. Quel livre immense on composerait de tous les faits qu’on a crus, et dont il fallait douter!

DÉISME, voyez THÉISME.

DÉJECTION.

Excréments; leur rapport avec le corps de l’homme, avec ses idées et ses passions.

L’homme n’a jamais pu produire par l’art rien de ce que fait la nature. Il a cru faire de l’or, et il n’a jamais pu seulement faire de la boue, quoiqu’il en soit pétri. On nous a fait voir un canard artificiel qui marchait, qui béquetait; mais on n’a pu réussir à le faire digérer, et à former de vraies déjections.

Quel art pourrait produire une matière qui, ayant été préparée par les glandes salivaires, ensuite par le suc gastrique, puis par la bile hépatique, et par le suc pancréatique, ayant fourni dans sa route un chyle qui s’est changé en sang, devient enfin ce composé fétide et putride qui sort de l’intestin rectum par la force étonnante des muscles?

Il y a sans doute autant d’industrie et de puissance à former ainsi cette déjection qui rebute la vue, et à lui préparer les conduits qui servent à sa sortie, qu’à produire la semence qui fit naître Alexandre, Virgile et Newton, et les yeux avec lesquels Galilée vit de nouveaux cieux. La décharge de ces excréments est nécessaire à la vie comme la nourriture.

Le même artifice les prépare, les pousse et les évacue, chez l’homme et chez les animaux.

Ne nous étonnons pas que l’homme, avec tout son orgueil, naisse entre la matière fécale et l’urine, puisque ces parties de lui-même, plus ou moins élaborées, plus souvent ou plus rarement expulsées, plus ou moins putrides, décident de son caractère et de la plupart des actions de sa vie.

Sa merde commence à se former dans le duodénum quand ses aliments sortent de son estomac et s’imprègnent de la bile de son foie. Qu’il ait une diarrhée, il est languissant et doux, la force lui manque pour être méchant. Qu’il soit constipé, alors les sels et les soufres de sa merde entrent dans son chyle, portent l’acrimonie dans son sang, fournissent souvent à son cerveau des idées atroces. Tel homme (et le nombre en est grand) n’a commis des crimes qu’à cause de l’acrimonie de son sang, qui ne venait que de ses excréments par lesquels ce sang était altéré.

Ô homme! qui oses te dire l’image de Dieu, dis-moi si Dieu mange, et s’il a un boyau rectum.

Toi l’image de Dieu! et ton cœur et ton esprit dépendent d’une selle!

Toi l’image de Dieu sur ta chaise percée! Le premier qui dit cette impertinence la proféra-t-il par une extrême bêtise, ou par un extrême orgueil?

Plus d’un penseur (comme vous le verrez ailleurs) a douté qu’une âme immatérielle et immortelle pût venir, de je ne sais où, se loger pour si peu de temps entre de la matière fécale et de l’urine.

Qu’avons-nous, disent- ils, au-dessus des animaux? Plus d’idées, plus de mémoire, la parole, et deux mains adroites. Qui nous les a données? Celui qui donne des ailes aux oiseaux et des écailles aux poissons. Si nous sommes ses créatures, comment pouvons-nous être son image?

Nous répondons à ces philosophes que nous ne sommes l’image de Dieu que par la pensée. Ils nous répliquent que la pensée est un don de Dieu, qui n’est point du tout sa peinture; et que nous ne sommes images de Dieu en aucune façon. Nous les laissons dire, et nous les renvoyons à messieurs de Sorbonne.

Plusieurs animaux mangent nos excréments; et nous mangeons ceux de plusieurs animaux, ceux des grives, des bécasses, des ortolans, des alouettes.

Voyez à l’article Ézéchiel pourquoi le Seigneur lui ordonna de manger de la merde sur son pain, et se borna ensuite à la fiente de vache.

Nous avons connu le trésorier Paparel qui mangeait les déjections des laitières; mais ce cas est rare, et c’est celui de ne pas disputer des goûts.

DÉLITS LOCAUX.

Parcourez toute la terre, vous trouverez que le vol, le meurtre, l’adultère, la calomnie, sont regardés comme des délits que la société condamne et réprime; mais ce qui est approuvé en Angleterre, et condamné en Italie, doit-il être puni en Italie comme un de ces attentats contre l’humanité entière? c’est là ce que j’appelle délit local. Ce qui n’est criminel que dans l’enceinte de quelques montagnes, ou entre deux rivières, n’exige-t-il pas des juges plus d’indulgence que ces attentats qui sont en horreur à toutes les contrées? Le juge ne doit-il pas se dire à lui-même: Je n’oserais punir à Raguse ce que je punis à Lorette? Cette réflexion ne doit-elle pas adoucir dans son cœur cette dureté qu’il n’est que trop aisé de contracter dans le long exercice de son emploi?

On connaît les kermesses de la Flandre: elles étaient portées dans le siècle passé jusqu’à une indécence qui pouvait révolter des yeux inaccoutumés à ces spectacles.

Voici comme l’on célébrait la fête de Noël dans quelques villes. D’abord paraissait un jeune homme à moitié nu, avec des ailes au dos; il récitait l’Ave Maria à une jeune fille, qui lui répondait fiat, et l’ange la baisait sur la bouche; ensuite un enfant enfermé dans un grand coq de carton criait en imitant le chant du coq: Puer natus est nobis. Un gros bœuf en mugissant disait ubi, qu’il prononçait oubi; une brebis bêlait en criant Bethléem. Un âne criait hihanus, pour signifier eamus; une longue procession, précédée de quatre fous avec des grelots et des marottes, fermait la marche. Il reste encore aujourd’hui des traces de ces dévotions populaires, que chez des peuples plus instruits on prendrait pour profanations. Un Suisse de mauvaise humeur, et peut-être plus ivre que ceux qui jouaient le rôle du bœuf et de l’âne, se prit de parole avec eux dans Louvain; il y eut des coups de donnés: on voulut faire pendre le Suisse, qui échappa à peine.

Le même homme eut une violente querelle à la Haye en Hollande, pour avoir pris hautement le parti de Barneveldt contre un gomariste outré. Il fut mis en prison à Amsterdam pour avoir dit que les prêtres sont le fléau de l’humanité et la source de tous nos malheurs. « Eh quoi! disait-il, si l’on croit que les bonnes œuvres peuvent servir au salut, on est au cachot; si l’on se moque d’un coq et d’un âne, on risque la corde. » Cette aventure, toute burlesque qu’elle est, fait assez voir qu’on peut être répréhensible sur un ou deux points de notre hémisphère, et être absolument innocent dans le reste du monde.

DÉLUGE UNIVERSEL.

Nous commençons par déclarer que nous croyons le déluge universel, parce qu’il est rapporté dans les saintes Écritures hébraïques transmises aux chrétiens.

Nous le regardons comme un miracle: 1° Parce que tous les faits où Dieu daigne intervenir, dans les sacrés cahiers, sont autant de miracles: 2° Parce que l’Océan n’aurait pu s’élever de quinze coudées, ou vingt et un pieds et demi de roi, au-dessus des plus hautes montagnes, sans laisser son lit à sec, et sans violer en même temps toutes les lois de la pesanteur et de l’équilibre des liqueurs, ce qui exigeait évidemment un miracle; 3° Parce que, quand même il aurait pu parvenir à la hauteur proposée, l’arche n’aurait pu contenir, selon les lois de la physique, toutes les bêtes de l’univers et leur nourriture pendant si longtemps, attendu que les lions, les tigres, les panthères, les léopards, les onces, les rhinocéros, les ours, les loups, les hyènes, les aigles, les éperviers, les milans, les vautours, les faucons, et tous les animaux carnassiers, qui ne se nourrissent que de chair, seraient morts de faim, même après avoir mangé toutes les autres espèces.

On imprima autrefois, à la suite des Pensées de Pascal, une dissertation d’un marchand de Rouen, nommé Le Pelletier, dans laquelle il propose la manière de bâtir un vaisseau où l’on puisse faire entrer tous les animaux, et les nourrir pendant un an. On voit bien que ce marchand n’avait jamais gouverné de basse-cour. Nous sommes obligés d’envisager M. Le Pelletier, architecte de l’arche, comme un visionnaire qui ne se connaissait pas en ménagerie, et le déluge comme un miracle adorable, terrible, et incompréhensible à la faible raison du sieur Le Pelletier tout comme à la nôtre; 4° Parce que l’impossibilité physique d’un déluge universel, par des voies naturelles, est démontrée en rigueur; en voici la démonstration.

Toutes les mers couvrent la moitié du globe; en prenant une mesure commune de leur profondeur vers les rivages et en haute mer, on compte cinq cents pieds.

Pour qu’elles couvrissent les deux hémisphères seulement de cinq cents pieds, il faudrait non-seulement un océan de cinq cents pieds de profondeur sur toute la terre habitable, mais il faudrait encore une nouvelle mer pour envelopper notre océan actuel; sans quoi les lois de la pesanteur et des fluides feraient écouler ce nouvel amas d’eau, profond de cinq cents pieds, que la terre supporterait.

Voilà donc deux nouveaux océans pour couvrir, seulement de cinq cents pieds, le globe terraqué.

En ne donnant aux montagnes que vingt mille pieds de hauteur, ce serait donc quarante océans de cinq cents pieds de hauteur chacun qu’il serait nécessaire d’établir les uns sur les autres, pour égaler seulement la cime des hautes montagnes. Chaque océan supérieur contiendrait tous les autres, et le dernier de tous ces océans serait d’une circonférence qui contiendrait quarante fois celle du premier.

Pour former cette masse d’eau, il aurait fallu la créer du néant. Pour la retirer, il aurait fallu l’anéantir.

Donc l’événement du déluge est un double miracle, et le plus grand qui ait jamais manifesté la puissance de l’éternel souverain de tous les globes.

Nous sommes très-surpris que des savants aient attribué à ce déluge quelques coquilles répandues cà et là sur notre continent.

Nous sommes encore plus surpris de ce que nous lisons à l’article Déluge du Grand Dictionnaire encyclopédique; on y cite un auteur qui dit des choses si profondes qu’on les prendrait pour creuses. C’est toujours Pluche; il prouve la possibilité du déluge par l’histoire des géants qui firent la guerre aux dieux.

Briarée, selon lui, est visiblement le déluge, car il signifie la perte de la sérénité; et en quelle langue signifie-t-il cette perte? en hébreu. Mais Briarée est un mot grec qui veut dire robuste. Ce n’est point un mot hébreu. Quand par hasard il le serait, gardons-nous d’imiter Bochart, qui fait dériver tant de mots grecs, latins, français même, de l’idiome hébraïque. Il est certain que les Grecs ne connaissaient pas plus l’idiome juif que la langue chinoise.

Le géant Othus est aussi en hébreu, selon Pluche, le dérangement des saisons. Mais c’est encore un mot grec qui ne signifie rien, du moins que je sache; et quand il signifierait quelque chose, quel rapport, s’il vous plaît, avec l’hébreu?

Porphyrion est un tremblement de terre en hébreu; mais en grec, c’est du porphyre. Le déluge n’a que faire là.

Mimas, c’est une grande pluie; pour le coup en voilà une qui peut avoir quelque rapport au déluge. Mais en grec mimas veut dire imitateur, comédien; il n’y a pas moyen de donner au déluge une telle origine, Encelade, autre preuve du déluge en hébreu: car, selon Pluche, c’est la fontaine du temps; mais malheureusement, en grec, c’est du bruit.

Éphialtes, autre démonstration du déluge en hébreu: car éphialtes, qui signifie sauteur, oppresseur, incube, en grec, est, selon Pluche, un grand amas de nuées.

Or, les Grecs ayant tout pris chez les Hébreux, qu’ils ne connaissaient pas, ont évidemment donné à leurs géants tous ces noms que Pluche tire de l’hébreu comme il peut; le tout en mémoire du déluge.

Deucalion, selon lui, signifie l’affaiblissement du soleil. Cela n’est pas vrai; mais n’importe.

C’est ainsi que raisonne Pluche; c’est lui que cite l’auteur de l’article Déluge sans le réfuter. Parle-t-il sérieusement? se moque-t-il? je n’en sais rien. Tout ce que je sais, c’est qu’il n’y a guère de système dont on puisse parler sans rire.

J’ai peur que cet article du Grand Dictionnaire, attribué à M. Boulanger, ne soit sérieux; en ce cas nous demandons si ce morceau est philosophique? La philosophie se trompe si souvent que nous n’osons prononcer contre M. Boulanger.

Nous osons encore moins demander ce que c’est que l’abîme qui se rompit et les cataractes du ciel qui s’ouvrirent. Isaac Vossius nie l’universalité du déluge; hoc est pie nugari. Calmet la soutient en assurant que les corps ne pèsent dans l’air que par la raison que l’air les comprime. Calmet n’était pas physicien, et la pesanteur de l’air n’a rien à faire avec le déluge. Contentons-nous de lire et de respecter tout ce qui est dans la Bible sans en comprendre un mot.

Je ne comprends pas comment Dieu créa une race pour la noyer, et pour lui substituer une race plus méchante encore; Comment sept paires de toutes les espèces d’animaux non immondes vinrent des quatre quarts du globe, avec deux paires des immondes, sans que les loups mangeassent les brebis en chemin, et sans que les éperviers mangeassent les pigeons, etc., etc.; Comment huit personnes purent gouverner, nourrir, abreuver tant d’embarqués pendant près de deux ans: car il fallut encore un an, après la cessation du déluge, pour alimenter tous ces passagers, vu que l’herbe était courte.

Je ne suis pas comme M. Le Pelletier: j’admire tout, et je n’explique rien.

DÉMOCRATIE.

Le pire des états, c’est l’état populaire.

Cinna s’en explique ainsi à Auguste. Mais aussi Maxime soutient que Le pire des états, c’est l’état monarchique.

Bayle ayant plus d’une fois, dans son Dictionnaire, soutenu le pour et le contre, fait, à l’article de Périclès, un portrait fort hideux de la démocratie, et surtout de celle d’Athènes.

Un républicain grand amateur de la démocratie, qui est l’un de nos faiseurs de questions, nous envoie sa réfutation de Bayle et son apologie d’Athènes. Nous exposerons ses raisons. C’est le privilége de quiconque écrit de juger les vivants et les morts; mais on est jugé soi-même par d’autres, qui le seront à leur tour; et de siècle en siècle toutes les sentences sont réformées.

Bayle donc, après quelques lieux communs, dit ces propres mots: « Qu’on chercherait en vain dans l’histoire de Macédoine autant de tyrannie que l’histoire d’Athènes nous en présente. » Peut-être Bayle était-il mécontent de la Hollande quand il écrivait ainsi; et probablement mon républicain qui le réfute est content de sa petite ville démocratique, quant à présent.

Il est difficile de peser dans une balance bien juste les iniquités de la république d’Athènes et celles de la cour de Macédoine. Nous reprochons encore aujourd’hui aux Athéniens le bannissement de Cimon, d’Aristide, de Thémistocle, d’Alcibiade, les jugements à mort portés contre Phocion et contre Socrate, jugements qui ressemblent à ceux de quelques-uns de nos tribunaux absurdes et cruels.

Enfin ce qu’on ne pardonne point aux Athéniens, c’est la mort de leurs six généraux victorieux, condamnés pour n’avoir pas eu le temps d’enterrer leurs morts après la victoire, et pour en avoir été empêchés par une tempête. Cet arrêt est à la fois si ridicule et si barbare, il porte un tel caractère de superstition et d’ingratitude, que ceux de l’Inquisition, ceux qui furent rendus contre Urbain Grandier et contre la maréchale d’Ancre, contre Morin, contre tant de sorciers, etc., ne sont pas des inepties plus atroces.

On a beau dire, pour excuser les Athéniens, qu’ils croyaient, d’après Homère, que les âmes des morts étaient toujours errantes, à moins qu’elles n’eussent reçu les honneurs de la sépulture ou du bûcher: une sottise n’excuse point une barbarie.

Le grand mal que les âmes de quelques Grecs se fussent promenées une semaine ou deux au bord de la mer! Le mal est de livrer des vivants aux bourreaux, et des vivants qui vous ont gagné une bataille, des vivants que vous deviez remercier à genoux.

Voilà donc les Athéniens convaincus d’avoir été les plus sots et les plus barbares juges de la terre.

Mais il faut mettre à présent dans la balance les crimes de la cour de Macédoine; on verra que cette cour l’emporte prodigieusement sur Athènes en fait de tyrannie et de scélératesse.

Il n’y a d’ordinaire nulle comparaison à faire entre les crimes des grands, qui sont toujours ambitieux, et les crimes du peuple, qui ne veut jamais, et qui ne peut vouloir que la liberté et l’égalité. Ces deux sentiments liberté et égalité ne conduisent point droit à la calomnie, à la rapine, à l’assassinat, à l’empoisonnement, à la dévastation des terres de ses voisins, etc.; mais la grandeur ambitieuse et la rage du pouvoir précipitent dans tous ces crimes en tous temps et en tous lieux.

On ne voit dans cette Macédoine, dont Bayle oppose la vertu à celle d’Athènes, qu’un tissu de crimes épouvantables pendant deux cents années de suite.

C’est Ptolémée, oncle d’Alexandre le Grand, qui assassine son frère Alexandre pour usurper le royaume.

C’est Philippe, son frère, qui passe sa vie à tromper et à violer et qui finit par être poignardé par Pausanias.

Olympias fait jeter la reine Cléopâtre et son fils dans une cuve d’airain brûlante. Elle assassine Aridée.

Antigone assassine Eumènes.

Antigone Gonatas, son fils, empoisonne le gouverneur de la citadelle de Corinthe, épouse sa veuve, la chasse, et s’empare de la citadelle.

Philippe, son petit-fils, empoisonne Démétrius, et souille toute la Macédoine de meurtres.

Persée tue sa femme de sa propre main, et empoisonne son frère.

Ces perfidies et ces barbaries sont fameuses dans l’histoire.

Ainsi donc, pendant deux siècles, la fureur du despotisme fait de la Macédoine le théâtre de tous les crimes; et, dans le même espace de temps, vous ne voyez le gouvernement populaire d’Athènes souillé que de cinq ou six iniquités judiciaires, de cinq ou six jugements atroces, dont le peuple s’est toujours repenti, et dont il a fait amende honorable. Il demanda pardon à Socrate après sa mort, et lui érigea le petit temple du Socrateion. Il demanda pardon à Phocion, et lui éleva une statue. Il demanda pardon aux six généraux condamnés avec tant de ridicule, et si indignement exécutés. Ils mirent aux fers le principal accusateur, qui n’échappa qu’à peine à la vengeance publique. Le peuple athénien était donc naturellement aussi bon que léger. Dans quel État despotique a-t-on jamais pleuré ainsi l’injustice de ses arrêts précipités?

Bayle a donc tort cette fois: mon républicain a donc raison. Le gouvernement populaire est donc par lui-même moins inique, moins abominable que le pouvoir tyrannique.

Le grand vice de la démocratie n’est certainement pas la tyrannie et la cruauté: il y eut des républicains montagnards, sauvages et féroces; mais ce n’est pas l’esprit républicain qui les fit tels: c’est la nature. L’Amérique septentrionale était toute en républiques. C’étaient des ours.

Le véritable vice d’une république civilisée est dans la fable turque du dragon à plusieurs têtes et du dragon à plusieurs queues. La multitude des têtes se nuit, et la multitude des queues obéit à une seule tête qui veut tout dévorer.

La démocratie ne semble convenir qu’à un très-petit pays; encore faut-il qu’il soit heureusement situé. Tout petit qu’il sera. il fera beaucoup de fautes, parce qu’il sera composé d’hommes. La discorde y régnera comme dans un couvent de moines; mais il n’y aura ni Saint-Barthélemy, ni massacres d’Irlande, ni vêpres siciliennes, ni Inquisition, ni condamnation aux galères pour avoir pris de l’eau dans la mer sans payer, à moins qu’on ne suppose cette république composée de diables dans un coin de l’enfer.

Après avoir pris le parti de mon Suisse contre l’ambidextre Bayle, j’ajouterai: Que les Athéniens furent guerriers comme les Suisses, et polis comme les Parisiens l’ont été sous Louis XIV; Qu’ils ont réussi dans tous les arts qui demandent le génie et la main, comme les Florentins du temps de Médicis; Qu’ils ont été les maîtres des Romains dans les sciences et dans l’éloquence, du temps même de Cicéron; Que ce petit peuple, qui avait à peine un territoire, et qui n’est aujourd’hui qu’une troupe d’esclaves ignorants, cent fois moins nombreux que les Juifs, et ayant perdu jusqu’à son nom, l’emporte pourtant sur l’empire romain par son antique réputation qui triomphe des siècles et de l’esclavage.

L’Europe a vu une république, dix fois plus petite encore qu’Athènes, attirer pendant cent cinquante ans les regards de l’Europe, et son nom placé à côté du nom de Rome, dans le temps que Rome commandait encore aux rois, qu’elle condamnait un Henri souverain de la France, et qu’elle absolvait et fouettait un autre Henri le premier homme de son siècle; dans le temps même que Venise conservait son ancienne splendeur, et que la nouvelle république des sept Provinces-Unies étonnait l’Europe et les Indes par son établissement et par son commerce.