8° Indulgences pour sept années, douze livres.
9° Indulgences perpétuelles pour une confrérie, quarante livres.
10° Dispense d’irrégularité ou d’inhabilité, vingt-cinq livres; si l’irrégularité est grande, cinquante livres.
11° Permission de lire les livres défendus, vingt-cinq livres.
12° Dispense de simonie, quarante livres; sauf à augmenter suivant les circonstances.
13° Bref pour manger les viandes défendues, soixante-cinq livres.
14° Dispense de vœux simples de chasteté ou de religion, quinze livres. Bref déclaratoire de la nullité de la profession d’un religieux ou d’une religieuse, cent livres: si on demande ce bref dix ans après la profession, on le paye le double. Dispenses de mariage.
Dispense du quatrième degré de parenté avec cause, soixante-cinq livres; sans cause, quatre-vingt-dix livres: avec absolution des familiarités que les futurs ont eues ensemble, cent quatre- vingts livres.
Pour les parents du troisième au quatrième degré, tant du côté du père que de celui de la mère, la dispense sans cause est de huit cent quatre-vingts livres; avec cause, cent quarante-cinq livres.
Pour les parents au second degré d’un côté, et au quatrième de l’autre, les nobles payeront mille quatre cent trente livres; pour les roturiers, mille cent cinquante-cinq livres.
Celui qui voudra épouser la sœur de la fille avec laquelle il a été fiancé payera pour la dispense mille quatre cent trente livres.
Ceux qui sont parents au troisième degré, s’ils sont nobles, ou s’ils vivent honnêtement, payeront mille quatre cent trente livres; si la parenté est tant du côté du père que de celui de la mère, deux mille quatre cent trente livres.
Parents au second degré payeront quatre mille cinq cent trente livres; si la future a accordé des faveurs au futur, ils payeront de plus pour l’absolution deux mille trente livres.
Ceux qui ont tenu sur les fonts de baptême l’enfant de l’un ou de l’autre, la dispense est de deux mille sept cent trente livres. Si l’on veut se faire absoudre d’avoir pris des plaisirs prématurés, on payera de plus mille trois cent trente livres.
Celui qui a joui des faveurs d’une veuve pendant la vie du premier mari payera pour l’épouser légitimement cent quatre-vingt-dix livres.
En Espagne et en Portugal, les dispenses de mariage sont beaucoup plus chères. Les cousins germains ne les obtiennent pas à moins de deux mille écus, de dix jules de componade.
Les pauvres ne pouvant pas payer des taxes aussi fortes, on leur fait des remises: il vaut bien mieux tirer la moitié du droit que de ne rien avoir du tout en refusant la dispense.
On ne rapporte pas ici les sommes que l’on paye au pape pour les bulles des évêques, des abbés, etc.: on les trouve dans les almanachs; mais on ne voit pas de quelle autorité la cour de Rome impose des taxes sur les laïques qui épousent leurs cousines.
DROIT DE LA GUERRE.
Dialogue entre un Français et un Allemand.
DRUIDES.
(La scène est dans le Tartare.)
LES FURIES entourées de serpents, et le fouet à la main.
Allons, Barbaroquincorix, druide celte, et toi, détestable Calchas, hiérophante grec, voici les moments où vos justes supplices se renouvellent: l’heure des vengeances a sonné.
Le druide et Calchas.
Aïe! la tête, les flancs, les yeux, les oreilles, les fesses! pardon, mesdames, pardon!
Calchas.
Voici deux vipères qui m’arrachent les yeux.
Le druide.
Un serpent m’entre dans les entrailles par le fondement; je suis dévoré.
Calchas.
Je suis déchiré: faut-il que mes yeux reviennent tous les jours pour m’être arrachés!
Le druide.
Faut-il que ma peau renaisse pour tomber en lambeaux! aïe! ouf!
Tisiphone.
Cela t’apprendra, vilain druide, à donner une autre fois la misérable plante parasite nommée le gui de chêne pour un remède universel. Eh bien! immoleras-tu encore à ton dieu Theutatès des petites filles et des petits garçons? les brûleras-tu encore dans des paniers d’osier, au son du tambour?
Le druide.
Jamais, jamais, madame; un peu de charité.
Tisiphone.
Tu n’en as jamais eu. Courage, mes serpents; encore un coup de fouet à ce sacré coquin. Alecton Qu’on m’étrille vigoureusement ce Calchas, qui vers nous s’est avancé L’œil farouche, l’air sombre, et le poil hérissé.
Calchas.
On m’arrache le poil, on me brûle, on me berne, on m’écorche, on m’empale.
Alecton.
Scélérat! égorgeras-tu encore une jeune fille au lieu de la marier, et le tout pour avoir du vent?
Calchas et le druide.
Ah! quels tourments! que de peines! et point mourir!
Alecton et Tisiphone.
Ah! ah! j’entends de la musique. Dieu me pardonne! c’est Orphée; nos serpents sont devenus doux comme des moutons.
Calchas.
Je ne souffre plus du tout; voilà qui est bien étrange!
Le druide.
Je suis tout ragaillardi. Oh! la grande puissance de la bonne musique! Eh! qui es-tu, homme divin, qui guéris les blessures et qui réjouis l’enfer?
Orphée.
Mes camarades, je suis prêtre comme vous; mais je n’ai jamais trompé personne, et je n’ai égorgé ni garçon ni fille. Lorsque j’étais sur la terre, au lieu de faire abhorrer les dieux, je les ai fait aimer; j’ai adouci les mœurs des hommes, que vous rendiez féroces; je fais le même métier dans les enfers. J’ai rencontré là-bas deux barbares prêtres qu’on fessait à toute outrance: l’un avait autrefois haché un roi en morceaux, l’autre avait fait couper la tête à sa propre reine, à la Porte-aux-Chevaux. J’ai fini leur pénitence, je leur ai joué du violon; ils m’ont promis que quand ils reviendraient au monde ils vivraient en honnêtes gens.
Le druide et Calchas.
Nous vous en promettons autant, foi de prêtres.
Orphée.
Oui, mais passalo il pericolo, gabbato il santo.
(La scène finit par une danse figurée d’Orphée, des damnes et des furies, et par une symphonie très-agréable.)
E.
ÉCLIPSE.
Chaque phénomène extraordinaire passa longtemps, chez la plupart des peuples connus, pour être le présage de quelque événement heureux ou malheureux. Ainsi, les historiens romains n’ont pas manqué d’observer qu’une éclipse de soleil accompagna la naissance de Romulus, qu’une autre annonça son décès, et qu’une troisième avait présidé à la fondation de la ville de Rome.
Nous parlerons, à l’article Vision de Constantin, de l’apparition de la croix qui précéda le triomphe du christianisme; et, sous le mot Prophéties, de l’étoile nouvelle qui avait éclairé la naissance de Jésus: bornons-nous ici à ce que l’on a dit des ténèbres dont toute la terre fut couverte avant qu’il rendît l’esprit.
Les écrivains de l’Église, grecs et latins, ont cité comme authentiques deux lettres attribuées à Denis l’Aréopagite, dans lesquelles il rapporte qu’étant à Héliopolis d’Égypte avec Apollophane son ami, ils virent tout d’un coup, vers la sixième heure, la lune qui vint se placer au-dessous du soleil, et y causer une grande éclipse; ensuite, sur la neuvième heure, ils l’aperçurent de nouveau, quittant la place qu’elle y occupait pour aller se remettre à l’endroit opposé du diamètre. Ils prirent alors les règles de Philippe Aridœus, et ayant examiné le cours des astres, ils trouvèrent que le soleil naturellement n’avait pu être éclipsé en ce temps-là. De plus, ils observèrent que la lune, contre son mouvement naturel, au lieu de venir de l’occident se ranger sous le soleil, était venue du côté de l’orient, et s’en était enfin retournée en arrière de même côté. C’est ce qui fit dire à Apollophane: « Ce sont là, mon cher Denis, des changements des choses divines; » à quoi Denis répliqua: « Ou l’auteur de la nature souffre, ou la machine de l’univers sera bientôt détruite. » Denis ajoute qu’ayant exactement remarqué et le temps et l’année de ce prodige, et ayant combiné tout cela avec ce que Paul lui en apprit dans la suite, il se rendit à la vérité ainsi que son ami. Voilà ce qui a fait croire que les ténèbres arrivées à la mort de Jésus-Christ avaient été causées par une éclipse surnaturelle, et ce qui a donné tant de cours à ce sentiment que Maldonat dit que c’est celui de presque tous, les catholiques. Comment en effet résister à l’autorité d’un témoin oculaire, éclairé, et désintéressé, puisque alors on suppose que Denis était encore païen?
Comme ces prétendues lettres de Denis ne furent forgées que vers le v ou vi siècle, Eusèbe de Césarée s’était contenté d’alléguer le témoignage de Phlégon, affranchi de l’empereur Adrien. Cet auteur était aussi païen, et avait écrit l’histoire des olympiades, en seize livres, depuis leur origine jusqu’à l’an 140 de l’ère vulgaire. On lui fait dire qu’en la quatrième année de la deux cent deuxième olympiade il y eut la plus grande éclipse de soleil qu’on eût jamais vue: le jour fut changé en nuit à la sixième heure; on voyait les étoiles, et un tremblement de terre renversa plusieurs édifices de la ville de Nicée en Bithynie. Eusèbe ajoute que les mêmes événements sont rapportés dans les monuments anciens des Grecs comme étant arrivés la dix-huitième année de Tibère. On croit qu’Eusèbe veut parler de Thallus, historien grec, déjà cité par Justin, Tertullien, et Jules Africain; mais l’ouvrage de Thallus ni celui de Phlégon n’étant point parvenus jusqu’à nous, l’on ne peut juger de l’exactitude des deux citations que par le raisonnement.
Il est vrai que le Chronicon paschale des Grecs, ainsi que saint Jérôme, Anastase, l’auteur de l’Historia miscellanea, et Fréculphe de Luxem parmi les Latins, se réunissent tous à représenter le fragment de Phlégon de la même manière, et s’accordent à y lire le même nombre qu’Eusèbe. Mais on sait que ces cinq témoins, allégués comme uniformes dans leur déposition, ont traduit ou copié le passage, non de Phlégon lui-même, mais d’Eusèbe, qui l’a cité le premier; et Jean Philoponus, qui avait lu Phlégon, bien loin d’être d’accord avec Eusèbe, en diffère de deux ans. On pourrait aussi nommer Maxime et Madela comme ayant vécu dans le temps que l’ouvrage de Phlégon subsistait encore, et alors voici le résultat. Cinq des auteurs cités sont des copistes ou des traducteurs d’Eusèbe. Philoponus, là où il déclare qu’il rapporte les propres termes de Phlégon, lit d’une seconde façon, Maxime d’une troisième, et Madela d’une quatrième; en sorte qu’il s’en faut de beaucoup qu’ils rapportent le passage de la même manière.
On a d’ailleurs une preuve non équivoque de l’infidélité d’Eusèbe en fait de citations. Il assure que les Romains avaient dressé à Simon, que nous appelons le Magicien, une statue avec cette inscription: « Simoni deo sancto, À Simon dieu saint. « Théodoret, saint Augustin, saint Cyrille de Jérusalem, Clément d’Alexandrie, Tertullien, et saint Justin, sont tous six parfaitement d’accord là-dessus avec Eusèbe; saint Justin, qui dit avoir vu cette statue, nous apprend qu’elle était placée entre les deux ponts du Tibre, c’est-à-dire dans l’île formée par ce fleuve. Cependant cette inscription, qui fut déterrée à Rome, l’an 1574, dans l’endroit même indiqué par Justin, porte: « Semoni Sanco deo Fidio, Au dieu Semo Sancus Fidius. » Nous lisons dans Ovide que les anciens Sabins avaient bâti un temple sur le mont Quirinal à cette divinité, qu’ils nommaient indifféremment Semo, Sancus, Sanctus, ou Fidius; et l’on trouve dans Gruter deux inscriptions pareilles, dont l’une était sur le mont Quirinal, et l’autre se voit encore à Rieti, pays des anciens Sabins.
Enfin les calculs de MM. Hodgson, Halley, Whiston, Gale Morris, ont démontré que Phlégon et Thallus avaient parlé d’une éclipse naturelle arrivée le 24 novembre, la première année de la deux cent deuxième olympiade, et non dans la quatrième année, comme le prétend Eusèbe. Sa grandeur, pour Nicée en Bithynie, ne fut, selon M. Whiston, que d’environ neuf à dix doigts, c’est-à-dire deux tiers et demi du disque du soleil; son commencement à huit heures un quart, et sa fin à dix heures quinze minutes. Et entre le Caire en Égypte et Jérusalem, suivant M. Gale Morris, le soleil fut totalement obscurci pendant près de deux minutes. À Jérusalem, le milieu de l’éclipse arriva vers une heure un quart après midi.
On ne s’en est pas tenu à ces prétendus témoignages de Denis, de Phlégon et de Thallus; on a allégué dans ces derniers temps l’histoire de la Chine, touchant une grande éclipse de soleil que l’on prétend être arrivée contre l’ordre de la nature, l’an 32 de Jésus-Christ. Le premier ouvrage où il en est fait mention est une Histoire de la Chine, publiée à Paris, en 1672, par le jésuite Greslon. On trouve dans l’extrait qu’en donna le Journal des Savants, du 2 février de la même année, ces paroles singulières: « Les annales de la Chine remarquent qu’au mois d’avril de l’an 32 de Jésus-Christ, il y eut une grande éclipse de soleil qui n’était pas selon l’ordre de la nature. Si cela était, ajoute-t-on, cette éclipse pourrait bien être celle qui se fit au temps de la passion de Jésus-Christ, lequel mourut au mois d’avril, selon quelques auteurs. C’est pourquoi les missionnaires de la Chine prient les astronomes de l’Europe d’examiner s’il n’y eut point d’éclipse en ce mois et en cette année, et si naturellement il pouvait y en avoir; parce que, cette circonstance étant bien vérifiée, on en pourrait tirer de grands avantages pour la conversion des Chinois. » Pourquoi prier les mathématiciens de l’Europe de faire ce calcul, comme si les jésuites Adam Shâl et Verbiest, qui avaient réformé le calendrier de la Chine et calculé les éclipses, les équinoxes et les solstices, n’avaient pas été en état de le faire eux-mêmes. D’ailleurs l’éclipse dont parle Greslon étant arrivée contre le cours de la nature, comment la calculer? Bien plus, de l’aveu du jésuite Couplet, les Chinois ont inséré dans leurs fastes un grand nombre de fausses éclipses; et le Chinois Yam-Quemsiam, dans sa Réponse à l’Apologie pour la religion chrétienne, publiée par les jésuites à la Chine, dit positivement que cette prétendue éclipse n’est marquée dans aucune histoire chinoise.
Que penser après cela du jésuite Tachard, qui, dans l’épître dédicatoire de son premier Voyage de Siam, dit que la sagesse suprême fit connaître autrefois aux rois et aux peuples d’Orient Jésus-Christ naissant et mourant, par une nouvelle étoile et par une éclipse extraordinaire? Ignorait-il ce mot de saint Jérôme, sur un sujet à peu près semblable: « Cette opinion, qui est assez propre à flatter les oreilles du peuple, n’en est pas plus véritable pour cela? » Mais ce qui aurait dû épargner toutes ces discussions, c’est que Tertullien, dont nous avons déjà parlé, dit que le jour manqua tout d’un coup pendant que le soleil était au milieu de sa carrière; que les païens crurent que c’était une éclipse, ne sachant pas que cela avait été prédit par Amos en ces termes: « Le soleil se couchera à midi, et la lumière se cachera sur la terre au milieu du jour. » Ceux, ajoute Tertullien, qui ont recherché la cause de cet événement, et qui ne l’ont pu découvrir, l’ont nié; mais le fait est certain, et vous le trouverez marqué dans vos archives.
Origène, au contraire, dit qu’il n’est pas étonnant que les auteurs étrangers n’aient rien dit des ténèbres dont parlent les évangélistes, puisqu’elles ne parurent qu’aux environs de Jérusalem; la Judée, selon lui, étant désignée sous le nom de toute la terre en plus d’un endroit de l’Écriture. Il avoue d’ailleurs que le passage de l’Évangile de Luc où l’on lisait de son temps que toute la terre fut couverte de ténèbres à cause de l’éclipse du soleil avait été ainsi falsifié par quelque chrétien ignorant qui avait cru donner par là du jour au texte de l’évangéliste, ou par quelque ennemi malintentionné qui avait voulu faire naître un prétexte de calomnier l’Église, comme si les évangélistes avaient marqué une éclipse dans un temps où il était notoire qu’elle ne pouvait arriver. Il est vrai, ajoute-t-il, que Phlégon dit qu’il y en eut une sous Tibère; mais comme il ne dit pas qu’elle soit arrivée dans la pleine lune, il n’y a rien en cela de merveilleux.
Ces ténèbres, continue Origène, étaient de la nature de celles qui couvrirent l’Égypte au temps de Moïse, lesquelles ne se firent point sentir dans le canton où demeuraient les Israélites. Celles d’Égypte durèrent trois jours, et celles de Jérusalem ne durèrent que trois heures; les premières étaient la figure des secondes, et de même que Moïse, pour les attirer sur l’Égypte, éleva les mains au ciel et invoqua le Seigneur, ainsi Jésus-Christ, pour couvrir de ténèbres Jérusalem, étendit ses mains sur la croix contre un peuple ingrat qui avait crié: Crucifiez-le, crucifiez-le.
C’est bien ici le cas de s’écrier aussi comme Plutarque: Les ténèbres de la superstition sont plus dangereuses que celles des éclipses.
ÉCONOMIE.
Ce mot ne signifie dans l’acception ordinaire que la manière d’administrer son bien: elle est commune à un père de famille et à un surintendant des finances d’un royaume. Les différentes sortes de gouvernement, les tracasseries de famille et de cour, les guerres injustes et mal conduites, l’épée de Thémis mise dans les mains des bourreaux pour faire périr l’innocent, les discordes intestines, sont des objets étrangers à l’économie.
Il ne s’agit pas ici des déclamations de ces politiques qui gouvernent un État du fond de leur cabinet par des brochures.
ÉCONOMIE DOMESTIQUE.
La première économie, celle par qui subsistent toutes les autres, est celle de la campagne. C’est elle qui fournit les trois seules choses dont les hommes ont un vrai besoin: le vivre, le vêtir, et le couvert; il n’y en a pas une quatrième, à moins que ce ne soit le chauffage dans les pays froids. Toutes les trois bien entendues donnent la santé, sans laquelle il n’y a rien.
On appelle quelquefois le séjour de la campagne la vie patriarcale; mais, dans nos climats, cette vie patriarcale serait impraticable, et nous ferait mourir de froid, de faim et de misère.
Abraham va de la Chaldée au pays de Sichem; de là il faut qu’il fasse un long voyage dans des déserts arides jusqu’à Memphis pour aller acheter du blé. J’écarte toujours respectueusement, comme je le dois, tout ce qui est divin dans l’histoire d’Abraham et de ses enfants; je ne considère ici que son économie rurale.
Je ne lui vois pas une seule maison: il quitte la plus fertile contrée de l’univers et des villes où il y avait des maisons commodes, pour aller errer dans des pays dont il ne pouvait entendre la langue.
Il va de Sodome dans le désert de Gérare, sans avoir le moindre établissement. Lorsqu’il renvoie Agar et l’enfant qu’il a eu d’elle, c’est encore dans un désert; et il ne leur donne pour tout viatique qu’un morceau de pain et une cruche d’eau. Lorsqu’il va sacrifier son fils au Seigneur, c’est encore dans un désert. Il va couper le bois lui-même pour brûler la victime, et le charge sur le dos de son fils qu’il doit immoler.
Sa femme meurt dans un lieu nommé Arbé ou Hébron: il n’a pas seulement six pieds de terre à lui pour l’ensevelir; il est obligé d’acheter une caverne pour y mettre sa femme: c’est le seul morceau de terre qu’il ait jamais possédé.
Cependant il eut beaucoup d’enfants, car, sans compter Isaac et sa postérité, il eut de son autre femme Céthura, à l’âge de cent quarante ans, selon le calcul ordinaire, cinq enfants mâles qui s’en allèrent vers l’Arabie.
Il n’est point dit qu’Isaac eût un seul quartier de terre dans le pays où mourut son père; au contraire, il s’en va dans le désert de Gérare avec sa femme Rebecca, chez ce même Abimélech, roi de Gérare, qui avait été amoureux de sa mère.
Ce roi du désert devient aussi amoureux de sa femme Rebecca, que son mari fait passer pour sa sœur, comme Abraham avait donné sa femme Sara pour sa sœur à ce même roi Abimélech, quarante ans auparavant. Il est un peu étonnant que dans cette famille on fasse toujours passer sa femme pour sa sœur, afin d’y gagner quelque chose; mais puisque ces faits sont consacrés, c’est à nous de garder un silence respectueux.
L’Écriture dit qu’il s’enrichissait dans cette terre horrible, devenue fertile pour lui, et qu’il devint extrêmement puissant; mais il est dit aussi qu’il n’avait pas de l’eau à boire, qu’il eut une grande querelle avec les pasteurs du roitelet de Gérare pour un puits, et on ne voit point qu’il eût une maison en propre.
Ses enfants, Ésaü et Jacob, n’ont pas plus d’établissement que leur père. Jacob est obligé d’aller chercher à vivre dans la Mésopotamie, dont Abraham était sorti. Il sert sept années pour avoir une des filles de Laban, et sept autres années pour obtenir la seconde fille. Il s’enfuit avec Rachel et les troupeaux de son beau-père, qui court après lui. Ce n’est pas là une fortune bien assurée.
Ésaü est représenté aussi errant que Jacob. Aucun des douze patriarches, enfants de Jacob, n’a de demeure fixe, ni un champ dont il soit propriétaire. Ils ne reposent que sous des tentes, comme les Arabes bédouins.
Il est clair que cette vie patriarcale ne convient nullement à la température de notre air. Il faut à un bon cultivateur, tel que les Pignoux d’Auvergne, une maison saine tournée à l’orient, de vastes granges, de non moins vastes écuries, des étables proprement tenues: et le tout peut aller à cinquante mille francs au moins de notre monnaie d’aujourd’hui. Il doit semer tous les ans cent arpents en blé, en mettre autant en bons pâturages, posséder quelques arpents de vigne, et environ cinquante arpents pour les menus grains et les légumes; une trentaine d’arpents de bois, une plantation de mûriers, de vers à soie, des ruches. Avec tous ces avantages bien économisés, il entretiendra une nombreuse famille dans l’abondance de tout. Sa terre s’améliorera de jour en jour; il supportera sans rien craindre les dérangements des saisons et le fardeau des impôts, parce qu’une bonne année répare les dommages de deux mauvaises. Il jouira dans son domaine d’une souveraineté réelle, qui ne sera soumise qu’aux lois. C’est l’état le plus naturel de l’homme, le plus tranquille, le plus heureux, et malheureusement le plus rare.
Le fils de ce vénérable patriarche, se voyant riche, se dégoûte bientôt de payer la taxe humiliante de la taille; il a malheureusement appris quelque latin: il court à la ville, achète une charge qui l’exempte de cette taxe et qui donnera la noblesse à son fils au bout de vingt ans. Il vend son domaine pour payer sa vanité. Une fille élevée dans le luxe l’épouse, le déshonore, et le ruine: il meurt dans la mendicité, et son fils porte la livrée dans Paris.
Telle est la différence entre l’économie de la campagne et les illusions des villes.
L’économie à la ville est toute différente. Vivez-vous dans votre terre, vous n’achetez presque rien: le sol vous produit tout; vous pouvez nourrir soixante personnes sans presque vous en apercevoir. Portez à la ville le même revenu, vous achetez tout chèrement, et vous pouvez nourrir à peine cinq ou six domestiques. Un père de famille qui vit dans sa terre avec douze mille livres de rente aura besoin d’une grande attention pour vivre à Paris dans la même abondance avec quarante mille. Cette proportion a toujours subsisté entre l’économie rurale et celle de la capitale. Il en faut toujours revenir à la singulière lettre de M de Maintenon à sa belle-sœur M d’Aubigné, dont on a tant parlé; on ne peut trop la remettre sous les yeux:...
...« Vous croirez bien que je connais Paris mieux que vous; dans ce même esprit, voici, ma chère sœur, un projet de dépense tel que je l’exécuterais si j’étais hors de la cour. Vous êtes douze personnes: monsieur et madame, trois femmes, quatre laquais, deux cochers, un valet de chambre.
Quinze livres de viande à cinq sous la livre Deux pièces de rôti Du pain Le vin Le bois Le fruit La bougie La chandelle « Je compte quatre sous en vin pour vos quatre laquais et vos deux cochers: c’est ce que M de Montespan donne aux siens. Si vous aviez du vin en cave, il ne vous coûterait pas trois sous: j’en mets six pour votre valet de chambre, et vingt pour vous deux, qui n’en buvez pas pour trois.
« Je mets une livre de chandelle par jour, quoiqu’il n’en faille qu’une demi-livre. Je mets dix sous en bougie; il y en a six à la livre, qui coûte une livre dix sous, et qui dure trois jours.
« Je mets deux livres pour le bois: cependant vous n’en brûlerez que trois mois de l’année, et il ne faut que deux feux.
« Je mets une livre dix sous pour le fruit; le sucre ne coûte que onze sous la livre, et il n’en faut qu’un quarteron pour une compote.
« Je mets deux pièces de rôti: on en épargne une quand monsieur ou madame dîne ou soupe en ville; mais aussi j’ai oublié une volaille bouillie pour le potage. Nous entendons le ménage. Vous pouvez fort bien, sans passer quinze livres, avoir une entrée, tantôt de saucisses, tantôt de langue de mouton ou de fraise de veau, le gigot bourgeois, la pyramide éternelle, et la compote que vous aimez tant.
« Cela posé, et ce que j’apprends à la cour, ma chère enfant, votre dépense ne doit pas passer cent livres par semaine: c’est quatre cents livres par mois. Posons cinq cents, afin que les bagatelles que j’oublie ne se plaignent pas que je leur fais injustice. Cinq cents livres par mois font: Pour votre dépense de bouche Pour vos habits Pour loyer de maison Pour gages et habits de gens Pour les habits, l’opéra et les magnificences de monsieur « Tout cela n’est-il pas honnête? etc. » Le marc de l’argent valait alors à peu près la moitié du numéraire d’aujourd’hui; tout le nécessaire absolu était de la moitié moins cher, et le luxe ordinaire, qui est devenu nécessaire, et qui n’est plus luxe, coûtait trois à quatre fois moins que de nos jours. Ainsi le comte d’Aubigné aurait pu, pour ses douze mille livres de rente, qu’il mangeait à Paris assez obscurément, vivre en prince dans sa terre.
Il y a dans Paris trois ou quatre cents familles municipales qui occupent la magistrature depuis un siècle, et dont le bien est en rentes sur l’Hôtel de Ville. Je suppose qu’elles eussent chacune vingt mille livres de rente: ces vingt mille livres faisaient juste le double de ce qu’elles font aujourd’hui; ainsi elles n’ont réellement que la moitié de leur ancien revenu. De cette moitié on retrancha une moitié dans le temps inconcevable du système de Lass. Ces familles ne jouissent donc réellement que du quart du revenu qu’elles possédaient à l’avènement de Louis XIV au trône; et le luxe étant augmenté des trois quarts, reste à peu près rien pour elles, à moins qu’elles n’aient réparé leur ruine par de riches mariages, ou par des successions, ou par une industrie secrète; et c’est ce qu’elles ont fait.
En tout pays, tout simple rentier qui n’augmente pas son bien dans une capitale, le perd à la longue. Les terriens se soutiennent, parce que, l’argent augmentant numériquement, le revenu de leurs terres augmente en proportion; mais ils sont exposés à un autre malheur, et ce malheur est dans eux-mêmes. Leur luxe et leur inattention, non moins dangereuse encore, les conduisent à la ruine. Ils vendent leurs terres à des financiers qui entassent, et dont les enfants dissipent tout à leur tour. C’est une circulation perpétuelle d’élévation et de décadence; le tout faute d’une économie raisonnable, qui consiste uniquement à ne pas dépenser plus qu’on ne reçoit.
DE L’ÉCONOMIE PUBLIQUE.
L’économie d’un État n’est précisément que celle d’une grande famille. C’est ce qui porta le duc de Sully à donner le nom d’Économies à ses mémoires. Toutes les autres branches d’un gouvernement sont plutôt des obstacles que des secours à l’administration des deniers publics. Des traités qu’il faut quelquefois conclure à prix d’or, des guerres malheureuses, ruinent un État pour longtemps; les heureuses même l’épuisent. Le commerce intercepté et mal entendu l’appauvrit encore; les impôts excessifs comblent la misère.
Qu’est-ce qu’un État riche et bien organisé? C’est celui où tout homme qui travaille est sûr d’une fortune convenable à sa condition, à commencer par le roi et à finir par le manœuvre.
Prenons pour exemple l’État où le gouvernement des finances est le plus compliqué, l’Angleterre. Le roi est presque sûr d’avoir toujours un million sterling par an à dépenser pour sa maison, sa table, ses ambassadeurs, et ses plaisirs. Ce million revient tout entier au peuple par la consommation: car si les ambassadeurs dépensent leurs appointements ailleurs, les ministres étrangers consument leur argent à Londres. Tout possesseur de terres est certain de jouir de son revenu, aux taxes près imposées par ses représentants en parlement, c’est-à-dire par lui-même.
Le commerçant joue un jeu de hasard et d’industrie contre presque tout l’univers, et il est longtemps incertain s’il mariera sa fille à un pair du royaume, ou s’il mourra à l’hôpital.
Ceux qui, sans être négociants, placent leur fortune précaire dans les grandes compagnies de commerce, ressemblent parfaitement aux oisifs de la France qui achètent des effets royaux, et dont le sort dépend de la bonne ou mauvaise fortune du gouvernement.
Ceux dont l’unique profession est de vendre et d’acheter des billets publics, sur les nouvelles heureuses ou malheureuses qu’on débite, et de trafiquer la crainte et l’espérance, sont en sous-ordre dans le même cas que les actionnaires; et tous sont des joueurs, hors le cultivateur qui fournit de quoi jouer.
Une guerre survient; il faut que le gouvernement emprunte de l’argent comptant, car on ne paye pas des flottes et des armées avec des promesses. La chambre des communes imagine une taxe sur la bière, sur le charbon, sur les cheminées, sur les fenêtres, sur les acres de blé et de pâturage, sur l’importation, etc.
On calcule ce que cet impôt pourra produire à peu près; toute la nation en est instruite; un acte du parlement dit aux citoyens: Ceux qui voudront prêter à la patrie recevront quatre pour cent de leur argent pendant dix ans; au bout desquels ils seront remboursés.
Ce même gouvernement fait un fonds d’amortissement du surplus de ce que produisent les taxes. Ce fonds doit servir à rembourser les créanciers. Le temps du remboursement venu, on leur dit: Voulez-vous votre fonds, ou voulez-vous le laisser à trois pour cent? Les créanciers, qui croient leur dette assurée, laissent pour la plupart leur argent entre les mains du gouvernement.
Nouvelle guerre, nouveaux emprunts, nouvelles dettes; le fonds d’amortissement est vide, on ne rembourse rien.
Enfin ce monceau de papier représentatif d’un argent qui n’existe pas a été porté jusqu’à cent trente millions de livres sterling, qui font cent vingt-sept millions de guinées, en l’an 1770 de notre ère vulgaire.
Disons en passant que la France est à peu près dans ce cas; elle doit de fonds environ cent vingt-sept millions de louis d’or. Or ces deux sommes, montant à deux cent cinquante-quatre millions de louis d’or, n’existent pas dans l’Europe. Comment payer? Examinons d’abord l’Angleterre.
Si chacun redemande son fonds, la chose est visiblement impossible, à moins de la pierre philosophale ou de quelque multiplication pareille. Que faire? Une partie de la nation a prêté à toute la nation. L’Angleterre doit à l’Angleterre cent trente millions sterling à trois pour cent d’intérêt: elle paye donc de ce seul argent très-modique trois millions neuf cent mille livres sterling d’or chaque année. Les impôts sont d’environ sept millions: il reste donc pour satisfaire aux charges de l’État trois millions et cent mille livres sterling, sur quoi l’on peut, en économisant, éteindre peu à peu une partie des dettes publiques.
La banque de l’État, en produisant des avantages immenses aux directeurs, est utile à la nation parce qu’elle augmente le crédit, que ses opérations sont connues, et qu’elle ne pourrait faire plus de billets qu’il n’en faut sans perdre ce crédit et sans se ruiner elle-même. C’est là le grand avantage d’un pays commerçant, où tout se fait en vertu d’une loi positive, où nulle opération n’est cachée, où la confiance est établie sur des calculs faits par les représentants de l’État, examinés par tous les citoyens. L’Angleterre, quoi qu’on dise, voit donc son opulence assurée tant qu’elle aura des terres fertiles, des troupeaux abondants, et un commerce avantageux.
Si les autres pays parviennent à n’avoir pas besoin de ses blés et à tourner contre elle la balance du commerce, il peut arriver alors un très-grand bouleversement dans les fortunes des particuliers; mais la terre reste, l’industrie reste, et l’Angleterre, alors moins riche en argent, l’est toujours en valeurs renaissantes que le sol produit: elle revient au même état où elle était au XVI siècle.
Il en est absolument de tout un royaume comme d’une terre d’un particulier: si le fonds de la terre est bon, elle ne sera jamais ruinée; la famille qui la faisait valoir peut être réduite à l’aumône, mais le sol prospérera sous une autre famille.