SigPhi · Voltaire

Dictionnaire philosophique

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Image du Très-Haut qui régla ta carrière, Hélas! j’eusse autrefois éclipsé ta lumière.

Sur la voûte des cieux élevé plus que toi, Le trône où tu t’assieds s’abaissait devant moi: Je suis tombé; l’orgueil m’a plongé dans l’abîme.

Hélas! je fus ingrat; c’est là mon plus grand crime.

J’osai me révolter contre mon créateur: C’est peu de me créer, il fut mon bienfaiteur; Il m’aimait: j’ai forcé sa justice éternelle D’appesantir son bras sur ma tête rebelle; Je l’ai rendu barbare en sa sévérité, Il punit à jamais, et je l’ai mérité.

Mais si le repentir pouvait obtenir grâce!...Non, rien ne fléchira ma haine et mon audace; Non, je déteste un maître, et sans doute il vaut mieux Régner dans les enfers qu’obéir dans les cieux.

Les amours d’Adam et d’Ève sont traités avec une mollesse élégante et même attendrissante, qu’on n’attendrait pas du génie un peu dur et du style souvent raboteux de Milton.

DU REPROCHE DE PLAGIAT FAIT À MILTON.

Quelques-uns l’ont accusé d’avoir pris son poëme dans la tragédie du Bannissement d’Adam, de Grotius, et dans la Sarcotis du jésuite Masenius, imprimée à Cologne en 1654 et en 1661, longtemps avant que Milton donnât son Paradis perdu.

Pour Grotius, on savait assez en Angleterre que Milton avait transporté dans son poëme épique anglais quelques vers latins de la tragédie d’Adam. Ce n’est point du tout être plagiaire, c’est enrichir sa langue des beautés d’une langue étrangère. On n’accusa point Euripide de plagiat pour avoir imité dans un chœur d’Iphigénie le second livre de l’Iliade; au contraire, on lui sut très-bon gré de cette imitation, qu’on regarda comme un hommage rendu à Homère sur le théâtre d’Athènes.

Virgile n’essuya jamais de reproche pour avoir heureusement imité dans l’Énéide une centaine de vers du premier des poëtes grecs.

On a poussé l’accusation un peu plus loin contre Milton. Un Écossais nommé Will. Lauder, très-attaché à la mémoire de Charles I, que Milton avait insulté avec l’acharnement le plus grossier, se crut en droit de flétrir la mémoire de l’accusateur de ce monarque. On prétendait que Milton avait fait une infâme fourberie pour ravir à Charles I la triste gloire d’être l’auteur de l’Éikon Basiliké, livre longtemps cher aux royalistes, et que Charles I avait, dit-on, composé dans sa prison pour servir de consolation à sa déplorable infortune.

Lauder voulut donc, vers l’année 1752, commencer par prouver que Milton n’était qu’un plagiaire, avant de prouver qu’il avait agi en faussaire contre la mémoire du plus malheureux des rois. Il se procura des éditions du poëme de la Sarcotis; il paraissait évident que Milton en avait imité quelques morceaux, comme il avait imité Grotius et le Tasse.

Mais Lauder ne s’en tint pas là.; il déterra une mauvaise traduction en vers latins du Paradis perdu du poëte anglais; et, joignant plusieurs vers de cette traduction à ceux de Masenius, il crut rendre par là l’accusation plus grave et la honte de Milton plus complète. Ce fut en quoi il se trompa lourdement; sa fraude fut découverte. Il voulait faire passer Milton pour un faussaire, et lui-même fut convaincu de l’être. On n’examina point le poëme de Masenius, dont il n’y avait alors que très-peu d’exemplaires en Europe. Toute l’Angleterre, convaincue du mauvais artifice de l’Écossais, n’en demanda pas davantage. L’accusateur, confondu, fut obligé de désavouer sa manœuvre et d’en demander pardon.

Depuis ce temps on imprima une nouvelle édition de Masenius, en 1757. Le public littéraire fut surpris du grand nombre de très-beaux vers dont la Sarcotis était parsemée. Ce n’est à la vérité qu’une longue déclamation de collége sur la chute de l’homme; mais l’exorde, l’invocation, la description du jardin d’Éden, le portrait d’Ève, celui du diable, sont précisément les mêmes que dans Milton. Il y a bien plus: c’est le même sujet, le même nœud, la même catastrophe. Si le diable veut, dans Milton, se venger sur l’homme du mal que Dieu lui a fait, il a précisément le même dessein chez le jésuite Masenius; et il le manifeste dans des vers dignes peut-être du siècle d’Auguste:...Semel excidimus crudelibus astris, Et conjuratas involvit terra cohortes.

Fata manent, tenet et superos oblivio nostri; Indecore premimur, vulgi tolluntur inertes Ac viles animæ, cœloquo fruunlur aperto: Nos, divum soboles, patriaque in sede locandi, Pellimur exilio, mœstoque Acheronte tenemur.

Heu! dolor! et superum decreta indigna! Fatiscat Orbis, et antiquo turbentur cuncta tumultu, Ac redeat deforme Chaos; Styx atra ruinam Terrarum excipiat, fatoque impellat eodem Et cœlum, et cœli cives. Ut inulta cadamus Turba, nec umbrarum pariter caligino raptam Sarcoteam, invisum caput, involvamus! ut astris Regnantem, et nobis domina cervice minantem, Ignavi patiamur? Adhuc tamen improba vivit!

Vivit adhuc, fruiturque Dei secura favore!

Cernimus! et quicquam furiarum absconditur Orco!

Vah! pudor, æternumque probrum Stygis! Occidat, amens, Occidat, et nostræ subeat consortia culpæ.

Hæc mihi secluso cœlis solalia tantum Excidii restant. Juvat hac consorte malorum Posse frui, juvat ad nostram seducere pœnam Frustra exultantem, patriaque exsorte superbam.

Ærumnas exempta levant; minor illa ruina est, Quæ caput adversi labens oppresserit hostis.

(Sarcotis, I, 271 et seq.)

On trouve dans Masenius et dans Milton de petits épisodes, de légères excursions absolument semblables; l’un et l’autre parlent de Xerxès, qui couvrit la mer de ses vaisseaux: Quantus erat Xerxes, medium dum contrahit orbem Urbis in excidium!...(Sarcotis, III, 461.)

Tous deux parlent sur le même ton de la tour de Babel, tous deux font la même description du luxe, de l’orgueil, de l’avarice, de la gourmandise Ce qui a le plus persuadé le commun des lecteurs du plagiat de Milton, c’est la parfaite ressemblance du commencement des deux poëmes. Plusieurs lecteurs étrangers, après avoir lu l’exorde, n’ont pas douté que tout le reste du poëme de Milton ne fût pris de Masenius. C’est une erreur bien grande, et aisée à reconnaître.

Je ne crois pas que le poëte anglais ait imité en tout plus de deux cents vers du jésuite de Cologne; et j’ose dire qu’il n’a imité que ce qui méritait de l’être. Ces deux cents vers sont fort beaux; ceux de Milton le sont aussi; et le total du poëme de Masenius, malgré ces deux cents beaux vers, ne vaut rien du tout.

Molière prit deux scènes entières dans la ridicule comédie du Pédant joué, de Cyrano de Bergerac. « Ces deux scènes sont bonnes, disait-il en plaisantant avec ses amis; elles m’appartiennent de droit; je reprends mon bien. » On aurait été après cela très-mal reçu à traiter de plagiaire l’auteur du Tartuffe et du Misanthrope.

Il est certain qu’en général Milton, dans son Paradis, a volé de ses propres ailes en imitant; et il faut convenir que s’il a emprunté tant de traits de Grotius et du jésuite de Cologne, ils sont confondus dans la foule des choses originales qui sont à lui: il est toujours regardé en Angleterre comme un très-grand poëte.

Il est vrai qu’il aurait dû avouer qu’il avait traduit deux cents vers d’un jésuite; mais de son temps, dans la cour de Charles II, on ne se souciait ni des jésuites, ni de Milton, ni du Paradis perdu, ni du Paradis retrouvé. Tout cela était ou bafoué ou inconnu.

ÉPREUVE.

Toutes les absurdités qui avilissent la nature humaine nous sont donc venues d’Asie, avec toutes les sciences et tous les arts! C’est en Asie, c’est en Égypte qu’on osa faire dépendre la vie et la mort d’un accusé ou d’un coup de dés, ou de quelque chose d’équivalent, ou de l’eau froide, ou de l’eau chaude, ou d’un fer rouge, ou d’un morceau de pain d’orge. Une superstition à peu près semblable existe encore, à ce qu’on prétend, dans les Indes, sur les côtes de Malabar, et au Japon.

Elle passa d’Égypte en Grèce. Il y eut à Trézène un temple fort célèbre, dans lequel tout homme qui se parjurait mourait sur-le-champ d’apoplexie. Hippolyte, dans la tragédie de Phèdre, parle ainsi à sa maîtresse Aricie: Aux portes de Trézène, et parmi ces tombeaux Des princes de ma race antiques sépultures, Est un temple sacré, formidable aux parjures.

C’est là que les mortels n’osent jurer en vain; Le perfide y reçoit un châtiment soudain; Et, craignant d’y trouver la mort inévitable, Le mensonge n’a point de frein plus redoutable.

Le savant commentateur du grand Racine fait cette remarque sur les épreuves de Trézène: « M. de Lamotte a dit qu’Hippolyte devait proposer à son père de venir entendre sa justification dans ce temple où l’on n’osait jurer en vain. Il est vrai que Thésée n’aurait pu douter alors de l’innocence de ce jeune prince; mais il eût eu une preuve trop convaincante contre la vertu de Phèdre, et c’est ce qu’Hippolyte ne voulait pas faire. M. de Lamotte aurait dû se défier un peu de son goût, en soupçonnant celui de Racine, qui semble avoir prévu son objection. En effet, Racine suppose que Thésée est si prévenu contre Hippolyte qu’il ne veut pas même l’admettre à se justifier par serment. » Je dois dire que la critique de Lamotte est de feu M. le marquis de Lassai. Il la fit à table chez M. de La Faye, où j’étais avec feu M. de Lamotte, qui promit qu’il en ferait usage; et, en effet, dans ses discours sur la tragédie il fait honneur de cette critique à M. le marquis de Lassai. Cette réflexion me parut très-judicieuse, ainsi qu’à M. de La Paye et à tous les convives, qui étaient, excepté moi, les meilleurs connaisseurs de Paris. Mais nous convînmes tous que c’était Aricie qui devait demander à Thésée l’épreuve du temple de Trézène, d’autant plus que Thésée, immédiatement après, parle assez longtemps à cette princesse, laquelle oublie la seule chose qui pouvait éclairer le père et justifier le fils. Cet oubli me paraît inexcusable. Ni M. de Lassai, ni M. de Lamotte ne devaient se défier de leur goût en cette occasion. C’est en vain que le commentateur objecte que Thésée a déclaré à son fils qu’il n’en croira point ses serments: Toujours les scélérats ont recours au parjure.

(Phèdre, IV, ii.)

Il y a une prodigieuse différence entre un serment fait dans une chambre, et un serment fait dans un temple où les parjures sont punis d’une mort subite. Si Aricie avait dit un mot, Thésée n’avait aucune excuse de ne pas conduire Hippolyte dans ce temple; mais alors il n’y avait plus de catastrophe.

Hippolyte ne devait donc point parler de la vertu du temple de Trézène à son Aricie; il n’avait pas besoin de lui faire serment de l’aimer; elle en était assez persuadée. C’est une légère faute qui a échappé au tragique le plus sage, le plus élégant et le plus passionné que nous ayons eu.

Après cette petite digression, je reviens à la barbare folie des épreuves. Elle ne fut point reçue dans la république romaine. On ne peut regarder comme une des épreuves dont nous parlons l’usage de faire dépendre les grandes entreprises de la manière dont les poulets sacrés mangeaient des vesces. Il ne s’agit ici que des épreuves faites sur les hommes. On ne proposa jamais aux Manlius, aux Camille, aux Scipion, de se justifier en mettant la main dans de l’eau bouillante sans s’échauder.

Ces inepties barbares ne furent point admises sous les empereurs. Mais nos Tartares, qui vinrent détruire l’empire (car la plupart de ces déprédateurs étaient originaires de Tartarie), remplirent notre Europe de cette jurisprudence qu’ils tenaient des Perses. Elle ne fut point connue dans l’empire d’Orient jusqu’à Justinien, malgré la détestable superstition qui régnait alors; mais depuis ce temps les épreuves dont nous parlons y furent reçues. Cette manière de juger les hommes est si ancienne qu’on la trouve établie chez les Juifs dans tous les temps.

Coré, Dathan et Abiron disputent le pontificat au grand-prêtre Aaron dans le désert; Moïse leur ordonne d’apporter deux cent cinquante encensoirs et leur dit que Dieu choisira entre leurs encensoirs, et celui d’Aaron. À peine les révoltés eurent paru pour soutenir cette épreuve qu’ils furent engloutis dans la terre, et que le feu du ciel frappa deux cent cinquante de leurs principaux adhérents; après quoi le Seigneur fit encore mourir quatorze mille sept cents hommes du parti, La querelle n’en continua pas moins entre les chefs d’Israël et Aaron pour le sacerdoce. On se servit alors de l’épreuve des verges: chacun présenta sa verge, et celle d’Aaron fut la seule qui fleurit.

Quand le peuple de Dieu eut fait tomber les murs de Jéricho au son des trompettes, il fut vaincu par les habitants du village de Haï. Cette défaite ne parut pas naturelle à Josué; il consulta le Seigneur, qui lui répondit qu’Israël avait péché, que quelqu’un s’était approprié une part de ce qui était dévoué à l’anathème dans Jéricho. En effet, tout le butin avait dû être brûlé avec les hommes, les femmes, les enfants, et les bêtes; et quiconque avait sauvé ou emporté quelque chose devait être exterminé. Josué, pour découvrir le coupable, soumit toutes les tribus à l’épreuve du sort. Il tomba d’abord sur la tribu de Juda, ensuite sur la famille de Zaré, puis sur la maison où demeurait Zabdi, et enfin sur le petit-fils de Zabdi, nommé Achan.

L’Écriture n’explique pas comment ces tribus errantes avaient alors des maisons; elle ne dit pas non plus de quel sort on se servait; mais il est certain, par le texte, qu’Achan étant convaincu de s’être approprié une petite lame d’or, un manteau d’écarlate, et deux cents sicles d’argent, fut brûlé avec ses fils, ses brebis, ses bœufs, ses ânes, et sa tente même, dans la vallée d’Achor.

La terre promise fut partagée au sort. On tirait au sorties deux boucs d’expiation pour savoir lequel des deux serait offert en sacrifice, tandis qu’on enverrait l’autre au désert.

Quand il fallut élire Saül pour roi, on consulta le sort, qui désigna d’abord la tribu de Benjamin, la famille de Métri dans cette tribu, et ensuite Saül, fils de Cis, dans la famille de Métri.

Le sort tomba sur Jonathas, pour le punir d’avoir mangé un peu de miel au bout d’une verge.

Les matelots de Joppé jetèrent le sort pour apprendre de Dieu quelle était la cause de la tempête. Le sort leur apprit que c’était Jonas, et ils le jetèrent dans la mer.

Toutes ces épreuves par le sort, qui n’étaient que des superstitions profanes chez les autres nations, étaient la voix de Dieu même chez le peuple chéri, et tellement la voix de Dieu que les apôtres tirèrent au sort la place de l’apôtre Judas. Les deux concurrents étaient saint Mathias et Barsabas. La Providence se déclara pour saint Mathias.

Le pape Honorius, troisième du nom, défendit, par une décrétale, que l’on se servît dorénavant de cette voie pour élire des évêques. Elle était assez commune: c’est ce que les païens appelaient sortilegium, sortilége. Caton dit dans la Pharsale (IX, 581): Sortilegis egeant dubii...Il y avait d’autres épreuves au nom du Seigneur chez les Juifs, comme les eaux de jalousie. Une femme soupçonnée d’adultère devait boire de cette eau mêlée avec de la cendre, et consacrée par le grand-prêtre. Si elle était coupable, elle enflait sur-le-champ, et mourait. C’est sur cette loi que tout l’Occident chrétien établit les épreuves dans les accusations juridiques, ne sachant pas que ce qui était ordonné par Dieu même dans l’Ancien Testament n’était qu’une superstition absurde dans le Nouveau.

Le duel fut une de ces épreuves, et elle a duré jusqu’au xvi siècle. Celui qui tuait son adversaire avait toujours raison.

La plus terrible de toutes était de porter, dans l’espace de neuf pas, une barre de fer ardent sans se brûler. Aussi l’histoire du moyen âge, quelque fabuleuse qu’elle soit, ne rapporte aucun exemple de cette épreuve, ni de celle qui consistait à marcher sur neuf coutres de charrue enflammés. On peut douter de toutes les autres, ou expliquer les tours de charlatans dont on se servait pour tromper les juges. Par exemple, il était très-aisé de faire l’épreuve de l’eau bouillante impunément: on pouvait présenter un cuvier à moitié plein d’eau fraîche, et y verser juridiquement de la chaude, moyennant quoi l’accusé plongeait sa main dans de l’eau tiède jusqu’au coude, et prenait au fond l’anneau bénit qu’on y jetait.

On pouvait faire bouillir de l’huile avec de l’eau; l’huile commence à s’élever, à jaillir, à paraître bouillonner quand l’eau commence à frémir; et cette huile n’a encore acquis que très-peu de chaleur. On semble alors mettre sa main dans l’eau bouillante, et on l’humecte d’une huile qui la préserve.

Un champion peut très-facilement s’être endurci jusqu’à tenir quelques secondes un anneau jeté dans le feu, sans qu’il reste de grandes marques de brûlures.

Passer entre deux feux sans se brûler n’est pas un grand tour d’adresse quand on passe fort vite, et qu’on s’est bien pommadé le visage et les mains. C’est ainsi qu’en usa ce terrible Pierre Aldobrandin, Petrus Igneus (supposé que ce conte soit vrai), quand il passa entre deux bûchers à Florence, pour démontrer, avec l’aide de Dieu, que son archevêque était un fripon et un débauché. Charlatans! charlatans! disparaissez de l’histoire.

C’était une plaisante épreuve que celle d’avaler un morceau de pain d’orge, qui devait étouffer son homme s’il était coupable. J’aime bien mieux Arlequin, que le juge interroge sur un vol dont le docteur Balouard l’accuse. Le juge était à table, et buvait d’excellent vin quand Arlequin comparut; il prend la bouteille et le verre du juge; il vide la bouteille, et lui dit: « Monsieur, je veux que ce vin-là me serve de poison, si j’ai fait ce dont on m’accuse. » ÉQUIVOQUE.

Faute de définir les termes, et surtout faute de netteté dans l’esprit, presque toutes les lois, qui devraient être claires comme l’arithmétique et la géométrie, sont obscures comme des logogriphes. La triste preuve en est que presque tous les procès sont fondés sur le sens des lois, entendues presque toujours différemment par les plaideurs, les avocats et les juges.

Tout le droit public de notre Europe eut pour origine des équivoques, à commencer par la loi salique. Fille n’héritera point en terre salique; mais qu’est-ce que terre salique? et fille n’héritera-t-elle point d’un argent comptant, d’un collier à elle légué, qui vaudra mieux que la terre?

Les citoyens de Rome saluent Karl, fils de Pepin le Bref l’Austrasien, du nom d’imperator. Entendaient-ils par là: Nous vous conférons tous les droits d’Octave, de Tibère, de Caligula, de Claude; nous vous donnons tout le pays qu’ils possédaient? Mais ils ne pouvaient le donner puisque, loin d’en être les maîtres, ils l’étaient à peine de leur ville. Jamais il n’y eut d’expression plus équivoque; et elle l’était tellement qu’elle l’est encore.

L’évêque de Rome Léon III, qui, dit-on, déclara Charlemagne empereur, comprenait-il la force des termes qu’il prononçait? Les Allemands prétendent qu’il entendait que Charles serait son maître; la daterie a prétendu qu’il voulait dire qu’il serait maître de Charlemagne.

Les choses les plus respectables, les plus sacrées, les plus divines, n’ont-elles pas été obscurcies par les équivoques des langues?

On demande à deux chrétiens de quelle religion ils sont; l’un et l’autre répond: Je suis catholique. On les croit tous deux de la même communion: cependant l’un est de la grecque, l’autre de la latine, et tous deux irréconciliables. Si l’on veut s’éclaircir davantage, il se trouve que chacun deux entend par catholique universel, et qu’en ce cas universel a signifié partie.

L’âme de saint François est au ciel, est en paradis. Un de ces mots signifie l’air, l’autre veut dire jardin.

On se sert du mot esprit pour exprimer vent, extrait, pensée, brandevin rectifié, apparition d’un corps mort.

L’équivoque a été tellement un vice nécessaire de toutes les langues formées par ce qu’on appelle le hasard et par l’habitude, que l’auteur même de toute clarté et de toute vérité daigna condescendre à la manière de parler de son peuple: c’est ce qui fait qu’héloïm signifie en quelques endroits des juges, d’autres fois des dieux, et d’autres fois des anges.

« Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon assemblée, » serait une équivoque dans une langue et dans un sujet profane; mais ces paroles reçoivent un sens divin de la bouche qui les prononce, et du sujet auquel elles sont appliquées.

« Je suis le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob; or Dieu n’est pas le Dieu des morts, mais des vivants. » Dans le sens ordinaire ces paroles pouvaient signifier: Je suis le même Dieu qu’ont adoré Abraham et Jacob, comme la terre qui a porté Abraham, Isaac et Jacob porte aussi leurs descendants; le soleil qui luit aujourd’hui est le soleil qui éclairait Abraham, Isaac et Jacob; la loi de leurs enfants est leur loi. Et cela ne signifie pas qu’Abraham, Isaac et Jacob soient encore vivants. Mais quand c’est le Messie qui parle, il n’y a plus d’équivoque; le sens est aussi clair que divin. Il est évident qu’Abraham, Isaac et Jacob ne sont point au rang des morts, mais qu’ils vivent dans la gloire, puisque cet oracle est prononcé par le Messie; mais il fallait que ce fût lui qui le dît.

Les discours des prophètes juifs pouvaient être équivoques aux yeux des hommes grossiers qui n’en pénétraient pas le sens; mais ils ne le furent pas pour les esprits éclairés des lumières de la foi.

Tous les oracles de l’antiquité étaient équivoques: l’un prédit à Crésus qu’un puissant empire succombera; mais sera-ce le sien? sera-ce celui de Cyrus? L’autre dit à Pyrrhus que les Romains peuvent le vaincre, et qu’il peut vaincre les Romains. Il est impossible que cet oracle mente.

Lorsque Septime Sévère, Pescennius Niger et Clodius Albinus disputaient l’empire, l’oracle de Delphes consulté (malgré le jésuite Baltus, qui prétend que les oracles avaient cessé) répondit: « Le brun est fort bon, le blanc ne vaut rien, l’africain est passable. » On voit qu’il y avait plus d’une manière d’expliquer un tel oracle.

Quand Aurélien consulta le dieu de Palmyre (et toujours malgré Baltus), le dieu dit que les colombes craignent le faucon. Quelque chose qui arrivât, le dieu se tirait d’affaire. Le faucon était le vainqueur, les colombes étaient les vaincus.

Quelquefois des souverains ont employé l’équivoque aussi bien que les dieux. Je ne sais quel tyran ayant juré à un captif de ne le pas tuer, ordonna qu’on ne lui donnât point à manger, disant qu’il lui avait promis de ne le pas faire mourir, mais non de contribuer à le faire vivre.

ESCLAVES.

SECTION PREMIÈRE.

Pourquoi appelons-nous esclaves ceux que les Romains appelaient servi, et les Grecs δουλοι? L’étymologie est ici fort en défaut, et les Bochart ne pourront faire venir ce mot de l’hébreu.

Le plus ancien monument que nous ayons de ce nom d’esclave est le testament d’un Ermangaut, archevêque de Narbonne, qui lègue à l’évêque Frédelon son esclave Anaph, Anaphum slavonium. Cet Anaph était bien heureux d’appartenir à deux évêques de suite.

Il n’est pas hors de vraisemblance que les Slavons étant venus du fond du Nord, avec tant de peuples indigents et conquérants, piller ce que l’empire romain avait ravi aux nations, et surtout la Dalmatie et l’Illyrie, les Italiens aient appelé schiavitù le malheur de tomber entre leurs mains, et schiavi ceux qui étaient en captivité dans leurs nouveaux repaires.

Tout ce qu’on peut recueillir du fatras de l’histoire du moyen âge, c’est que du temps des Romains notre univers connu se divisait en hommes libres et en esclaves. Quand les Slavons, Alains, Huns, Hérules, Lombards, Ostrogoths, Visigoths, Vandales, Bourguignons, Francs, Normands, vinrent partager les dépouilles du monde, il n’y a pas d’apparence que la multitude des esclaves diminua: d’anciens maîtres se virent réduits à la servitude; le très-petit nombre enchaîna le grand, comme on le voit dans les colonies où l’on emploie les nègres, et comme il se pratique en plus d’un genre.

Nous n’avons rien dans les anciens auteurs concernant les esclaves des Assyriens et des Égyptiens.

Le livre où il est le plus parlé d’esclaves est l’Iliade. D’abord la belle Chryséis est esclave chez Achille, Toutes les Troyennes, et surtout les princesses, craignent d’être esclaves des Grecs, et d’aller filer pour leurs femmes.

L’esclavage est aussi ancien que la guerre, et la guerre aussi ancienne que la nature humaine.

On était si accoutumé à cette dégradation de l’espèce qu’Épictète, qui assurément valait mieux que son maître, n’est jamais étonné d’être esclave.

Aucun législateur de l’antiquité n’a tenté d’abroger la servitude; au contraire, les peuples les plus enthousiastes de la liberté, les Athéniens, les Lacédémoniens, les Romains, les Carthaginois, furent ceux qui portèrent les lois les plus dures contre les serfs. Le droit de vie et de mort sur eux était un des principes de la société. Il faut avouer que, de toutes les guerres, celle de Spartacus est la plus juste, et peut-être la seule juste.

Qui croirait que les Juifs, formés, à ce qu’il semblait, pour servir toutes les nations tour à tour, eussent pourtant quelques esclaves aussi? Il est prononcé dans leurs lois qu’ils pourront acheter leurs frères pour six ans, et les étrangers pour toujours. Il était dit que les enfants d’Ésaü devaient être les serfs des enfants de Jacob. Mais depuis, sous une autre économie, les Arabes, qui se disaient enfants d’Ésaü, réduisirent les enfants de Jacob à l’esclavage.

Les Évangiles ne mettent pas dans la bouche de Jésus-Christ une seule parole qui rappelle le genre humain à sa liberté primitive, pour laquelle il semble né. Il n’est rien dit dans le Nouveau Testament de cet état d’opprobre et de peine auquel la moitié du genre humain était condamnée; pas un mot dans les écrits des apôtres et des Pères de l’Église pour changer des bêtes de somme en citoyens, comme on commença à le faire parmi nous vers le XIII siècle. S’il est parlé de l’esclavage, c’est de l’esclavage du péché.

Il est difficile de bien comprendre comment, dans saint Jean les Juifs peuvent dire à Jésus: « Nous n’avons jamais servi sous personne, » eux qui étaient alors sujets des Romains; eux qui avaient été vendus au marché, après la prise de Jérusalem; eux dont dix tribus, emmenées esclaves par Salmanazar, avaient disparu de la face de la terre, et dont deux autres tribus furent dans les fers des Babyloniens soixante et dix ans; eux, sept fois réduits en servitude dans leur terre promise, de leur propre aveu; eux qui dans tous leurs écrits parlaient de leur servitude en Égypte, dans cette Égypte qu’ils abhorraient, et où ils coururent en foule pour gagner quelque argent, dès qu’Alexandre daigna leur permettre de s’y établir. Le révérend P. dom Calmet dit qu’il faut entendre ici une servitude intrinsèque, ce qui n’est pas moins difficile à comprendre.

L’Italie, les Gaules, l’Espagne, une partie de l’Allemagne, étaient habitées par des étrangers devenus maîtres, et par des natifs devenus serfs. Quand l’évêque de Séville Opas et le comte Julien appelèrent les Maures mahométans contre les rois chrétiens visigoths qui régnaient delà les Pyrénées, les mahométans, selon leur coutume, proposèrent au peuple de se faire circoncire, ou de se battre, ou de payer en tribut de l’argent et des filles. Le roi Roderic fut vaincu: il n’y eut d’esclaves que ceux qui furent pris à la guerre; les colons gardèrent leurs biens et leur religion en payant. C’est ainsi que les Turcs en usèrent depuis en Grèce. Mais ils imposèrent aux Grecs un tribut de leurs enfants, les mâles pour être circoncis et pour servir d’icoglans et de janissaires; les filles, pour être élevées dans les sérails. Ce tribut fut depuis racheté à prix d’argent. Les Turcs n’ont plus guère d’esclaves pour le service intérieur des maisons que ceux qu’ils achètent des Circassiens, des Mingréliens et des Petits-Tartares.

Entre les Africains musulmans et les Européans chrétiens, la coutume de piller, de faire esclave tout ce qu’on rencontre sur mer a toujours subsisté. Ce sont des oiseaux de proie qui fondent les uns sur les autres. Algériens, Marocains, Tunisiens, vivent de piraterie. Les religieux de Malte, successeurs des religieux de Rhodes, jurent de piller et d’enchaîner tout ce qu’ils trouveront de musulmans. Les galères du pape vont prendre des Algériens, ou sont prises sur les côtes septentrionales d’Afrique. Ceux qui se disent blancs vont acheter des nègres à bon marché, pour les revendre cher en Amérique. Les Pensylvaniens seuls ont renoncé depuis peu solennellement à ce trafic, qui leur a paru malhonnête.

SECTION II.

SECTION II.

J’ai lu depuis peu au mont Krapack, où l’on sait que je demeure, un livre fait à Paris, plein d’esprit, de paradoxes, de vues et de courage, tel à quelques égards que ceux de Montesquieu, et écrit contre Montesquieu. Dans ce livre on préfère hautement l’esclavage à la domesticité, et surtout à l’état libre de manœuvre. On y plaint le sort de ces malheureux hommes libres, qui peuvent gagner leur vie où ils veulent, par le travail pour lequel l’homme est né, et qui est le gardien de l’innocence comme le consolateur de la vie. Personne, dit l’auteur, n’est chargé de les nourrir, de les secourir; au lieu que les esclaves étaient nourris et soignés par leurs maîtres ainsi que leurs chevaux. Cela est vrai; mais l’espèce humaine aime mieux se pourvoir que dépendre; et les chevaux nés dans les forêts les préfèrent aux écuries.

Il remarque avec raison que les ouvriers perdent beaucoup de journées, dans lesquelles il leur est défendu de gagner leur vie; mais ce n’est point parce qu’ils sont libres, c’est parce que nous avons quelques lois ridicules et beaucoup trop de fêtes.

Il dit très-justement que ce n’est pas la charité chrétienne qui a brisé les chaînes de la servitude, puisque cette charité les a resserrées pendant plus de douze siècles; et il pouvait encore ajouter que chez les chrétiens, les moines mêmes, tout charitables qu’ils sont, possèdent encore des esclaves réduits à un état affreux, sous le nom de mortaillables, de mainmortables, de serfs de glèbe.

Il affirme, ce qui est très-vrai, que les princes chrétiens n’affranchirent les serfs que par avarice. C’est en effet pour avoir l’argent amassé par ces malheureux qu’ils leur signèrent des patentes de manumission; ils ne leur donnèrent pas la liberté, ils la vendirent. L’empereur Henri V commença; il affranchit les serfs de Spire et de Vorms au xii siècle. Les rois de France l’imitèrent. Cela prouve de quel prix est la liberté, puisque ces hommes grossiers l’achetèrent très-chèrement.

Enfin c’est aux hommes sur l’état desquels on dispute à décider quel est l’état qu’ils préfèrent. Interrogez le plus vil manœuvre, couvert de haillons, nourri de pain noir, dormant sur la paille dans une hutte entr’ouverte; demandez-lui s’il voudrait être esclave, mieux nourri, mieux vêtu, mieux couché; non-seulement il répondra en reculant d’horreur, mais il en est à qui vous n’oseriez en faire la proposition.

Demandez ensuite à un esclave s’il désirerait d’être affranchi, et vous verrez ce qu’il vous répondra. Par cela seul la question est décidée.

Considérez encore que le manœuvre peut devenir fermier, et de fermier propriétaire. Il peut même, en France, parvenir à être conseiller du roi, s’il a gagné du bien. Il peut être, en Angleterre, franc-tenancier, nommer un député au parlement; en Suède, devenir lui-même un membre des états de la nation. Ces perspectives valent bien celle de mourir abandonné dans le coin d’une étable de son maître.

SECTION III.

SECTION III.

Puffendorf dit que l’esclavage a été établi « par un libre consentement des parties, et par un contrat de faire afin qu’on nous donne ».

Je ne croirai Puffendorf que quand il m’aura montré le premier contrat.

Grotius demande si un homme fait captif à la guerre a le droit de s’enfuir (et remarquez qu’il ne parle pas d’un prisonnier sur sa parole d’honneur). Il décide qu’il n’a pas ce droit. Que ne dit-il aussi qu’ayant été blessé il n’a pas le droit de se faire panser? La nature décide contre Grotius.

Voici ce qu’avance l’auteur de l’Esprit des lois après avoir peint l’esclavage des Nègres avec le pinceau de Molière: « M. Perry dit que les Moscovites se vendent aisément; j’en sais bien la raison, c’est que leur liberté ne vaut rien. » Le capitaine Jean Perry, Anglais qui écrivait en 1714 l’État présent de la Russie, ne dit pas un mot de ce que l’Esprit des lois lui fait dire. Il n’y a dans Perry que quelques lignes touchant l’esclavage des Russes; les voici: « Le czar a ordonné que, dans tous ses États, personne à l’avenir ne se dirait son golup ou esclave, mais seulement raab, qui signifie sujet. Il est vrai que ce peuple n’en a tiré aucun avantage réel, car il est encore aujourd’hui effectivement esclave. » L’auteur de l’Esprit des lois ajoute que, suivant le récit de Guillaume Dampier, « tout le monde cherche à se vendre dans le royaume d’Achem ». Ce serait là un étrange commerce. Je n’ai rien vu dans le Voyage de Dampier qui approche d’une pareille idée. C’est dommage qu’un homme qui avait tant d’esprit ait hasardé tant de choses, et cité faux tant de fois.

SECTION IV.

Serfs de corps, serfs de glèbe, mainmorte, etc.

On dit communément qu’il n’y a plus d’esclaves en France, que c’est le royaume des Francs; qu’esclave et franc sont contradictoires; qu’on y est si franc que plusieurs financiers y sont morts en dernier lieu avec plus de trente millions de francs acquis aux dépens des descendants des anciens Francs, s’il y en a. Heureuse la nation française d’être si franche! Cependant, comment accorder tant de liberté avec tant d’espèces de servitudes, comme, par exemple, celle de la mainmorte?

Plus d’une belle dame à Paris, bien brillante dans une loge de l’Opéra, ignore qu’elle descend d’une famille de Bourgogne, ou du Bourbonnais, ou de la Franche-Comté, ou de la Marche, ou de l’Auvergne, et que sa famille est encore esclave mortaillable, mainmortable.

De ces esclaves, les uns sont obligés de travailler trois jours de la semaine pour leur seigneur; les autres, deux. S’ils meurent sans enfants, leur bien appartient à ce seigneur; s’ils laissent des enfants, le seigneur prend seulement les plus beaux bestiaux, les meilleurs meubles à son choix, dans plus d’une coutume. Dans d’autres coutumes, si le fils de l’esclave mainmortable n’est pas dans la maison de l’esclavage paternel depuis un an et un jour à la mort du père, il perd tout son bien, et il demeure encore esclave: c’est-à-dire que s’il gagne quelque bien par son industrie, ce pécule à sa mort appartiendra au seigneur.

Voici bien mieux: un bon Parisien va voir ses parents en Bourgogne ou en Franche-Comté, il demeure un an et un jour dans une maison mainmortable, et s’en retourne à Paris; tous ses biens, en quelque endroit qu’ils soient situés, appartiendront au seigneur foncier, en cas que cet homme meure sans laisser de lignée.

On demande, à ce propos, comment le comté de Bourgogne eut le sobriquet de franche avec une telle servitude. C’est sans doute comme les Grecs donnèrent aux furies le nom d’Euménides, bons cœurs.

Mais le plus curieux, le plus consolant de toute cette jurisprudence, c’est que les moines sont seigneurs de la moitié des terres mainmortables.

Si par hasard un prince du sang, ou un ministre d’État, ou un chancelier, ou quelqu’un de leurs secrétaires, jetait les yeux sur cet article, il serait bon que dans l’occasion il se ressouvînt que le roi de France déclare à la nation, dans son ordonnance du 18 mai 1731, que « les moines et les bénéficiers possèdent plus de la moitié des biens de la Franche-Comté ».

Le marquis d’Argenson, dans le Droit public ecclésiastique, auquel il eut la meilleure part, dit qu’en Artois, de dix-huit charrues, les moines en ont treize.

On appelle les moines eux-mêmes gens de mainmorte, et ils ont des esclaves. Renvoyons cette possession monacale au chapitre des contradictions.

Quand nous avons fait quelques remontrances modestes sur cette étrange tyrannie de gens qui ont juré à Dieu d’être pauvres et humbles, on nous a répondu: Il y a six cents ans qu’ils jouissent de ce droit; comment les en dépouiller? Nous avons répliqué humblement: Il y a trente ou quarante mille ans, plus ou moins, que les fouines sont en possession de manger nos poulets; mais on nous accorde la permission de les détruire quand nous les rencontrons.