— Vous l’avez deviné, dit l’autre; mais cette monarchie est tombée, et nous faisons tous les jours de belles dissertations pour trouver les causes de sa décadence et de sa chute.
— Vous prenez bien de la peine, dit l’Indien; cet empire est tombé parce qu’il existait. Il faut bien que tout tombe; J’espère bien qu’il en arrivera tout autant à l’empire du Grand Mogol.
— À propos, dit l’Européan, croyez-vous qu’il faille plus d’honneur dans un État despotique, et plus de vertu dans une république? » L’Indien, s’étant fait expliquer ce qu’on entend par honneur, répondit que l’honneur était plus nécessaire dans une république, et qu’on avait bien plus besoin de vertu dans un État monarchique. « Car, dit-il, un homme qui prétend être élu par le peuple ne le sera pas s’il est déshonoré; au lieu qu’à la cour il pourra aisément obtenir une charge, selon la maxime d’un grand prince, qu’un courtisan, pour réussir, doit n’avoir ni honneur ni humeur. À l’égard de la vertu, il en faut prodigieusement dans une cour pour oser dire la vérité. L’homme vertueux est bien plus à son aise dans une république; il n’a personne à flatter.
— Croyez-vous, dit l’homme d’Europe, que les lois et les religions soient faites pour les climats, de même qu’il faut des fourrures à Moscou, et des étoffes de gaze à Delhi?
— Oui, sans doute, dit le brame; toutes les lois qui concernent la physique sont calculées pour le méridien qu’on habite; il ne faut qu’une femme à un Allemand, et il en faut trois ou quatre à un Persan. Les rites de la religion sont de même nature. Comment voudriez-vous, si j’étais chrétien, que je disse la messe dans ma province, où il n’y a ni pain ni vin? À l’égard des dogmes, c’est autre chose: le climat n’y fait rien. Votre religion n’a-t-elle pas commencé en Asie, d’où elle a été chassée? n’existe-t-elle pas vers la mer Baltique, où elle était inconnue?
— Dans quel État, sous quelle domination aimeriez-vous mieux vivre? dit le conseiller.
— Partout ailleurs que chez moi, dit son compagnon; et j’ai trouvé beaucoup de Siamois, de Tunquinois, de Persans et de Turcs, qui en disaient autant.
— Mais encore une fois, dit l’Européan, quel État choisiriez-vous? » Le brame répondit: « Celui où l’on n’obéit qu’aux lois.
— C’est une vieille réponse, dit le conseiller.
— Elle n’en est pas plus mauvaise, dit le brame.
— Où est ce pays-là? dit le conseiller. » Le brame dit: « Il faut le chercher. » (Voyez l’article Genève dans l’Encyclopédie).
ÉTATS GÉNÉRAUX.
Il y en a toujours eu dans l’Europe, et probablement dans toute la terre: tant il est naturel d’assembler la famille pour connaître ses intérêts et pourvoir à ses besoins. Les Tartares avaient leur cour-ilté. Les Germains, selon Tacite, s’assemblaient pour délibérer. Les Saxons et les peuples du Nord eurent leur vittenagemoth. Tout fut états généraux dans les républiques grecque et romaine.
Nous n’en voyons point chez les Égyptiens, chez les Perses, chez les Chinois, parce que nous n’avons que des fragments fort imparfaits de leurs histoires; nous ne les connaissons guère que depuis le temps où leurs rois furent absolus, ou du moins depuis le temps où ils n’avaient que les prêtres pour contre-poids de leur autorité.
Quand les comices furent abolis à Rome, les gardes prétoriennes prirent leur place; des soldats insolents, avides, barbares et lâches, furent la république, Septime Sévère les vainquit et les cassa.
Les états généraux de l’empire ottoman sont les janissaires et les spahis; dans Alger et dans Tunis, c’est la milice.
Le plus grand et le plus singulier exemple de ces états généraux est la diète de Ratisbonne, qui dure depuis cent ans, où siégent continuellement les représentants de l’empire, les ministres des électeurs, des princes, des comtes, des prélats et des villes impériales, lesquelles sont au nombre de trente-sept.
Les seconds états généraux de l’Europe sont ceux de la Grande-Bretagne. Ils ne sont pas toujours assemblés comme la diète de Ratisbonne, mais ils sont devenus si nécessaires que le roi les convoque tous les ans. La chambre des communes répond précisément aux députés des villes reçus dans la diète de l’empire; mais elle est en beaucoup plus grand nombre, et jouit d’un pouvoir bien supérieur. C’est proprement la nation. Les pairs et les évêques ne sont en parlement que pour eux, et la chambre des communes y est pour tout le pays. Ce parlement d’Angleterre n’est autre chose qu’une imitation perfectionnée de quelques états généraux de France.
En 1355, sous le roi Jean, les trois états furent assemblés à Paris pour secourir le roi Jean contre les Anglais. Ils lui accordèrent une somme considérable, à cinq livres cinq sous le marc, de peur que le roi Jean n’en changeât la valeur numéraire. Ils réglèrent l’impôt nécessaire pour recueillir cet argent, et ils établirent neuf commissaires pour présider à la recette. Le roi promit, pour lui et pour ses successeurs, de ne faire, dans l’avenir, aucun changement dans la monnaie.
Qu’est-ce que promettre pour soi et pour ses héritiers? ou c’est ne rien promettre, ou c’est dire: Ni moi, ni mes héritiers, n’avons le droit d’altérer la monnaie; nous sommes dans l’impuissance de faire le mal.
Avec cet argent, qui fut bientôt levé, on forma aisément une armée qui n’empêcha pas le roi Jean d’être fait prisonnier à la bataille de Poitiers.
On devait rendre compte aux états, au bout de l’année, de l’emploi de la somme accordée. C’est ainsi qu’on en use aujourd’hui en Angleterre avec la chambre des communes. La nation anglaise a conservé tout ce que la nation française a perdu.
Les états généraux de Suède ont une coutume plus honorable encore à l’humanité, et qui ne se trouve chez aucun peuple. Ils admettent dans leurs assemblées deux cents paysans qui font un corps séparé des trois autres, et qui soutiennent la liberté de ceux qui travaillent à nourrir les hommes.
Les états généraux de Danemark prirent une résolution toute contraire en 1660; ils se dépouillèrent de tous leurs droits en faveur du roi. Ils lui donnèrent un pouvoir absolu et illimité. Mais ce qui est plus étrange, c’est qu’ils ne s’en sont point repentis jusqu’à présent.
Les états généraux, en France, n’ont point été assemblés depuis 1613 et les cortès d’Espagne ont duré cent ans après. On les assembla encore en 1712, pour confirmer la renonciation de Philippe V à la couronne de France. Ces états généraux n’ont point été convoqués depuis ce temps.
ÉTERNITÉ.
J’admirais, dans ma jeunesse, tous les raisonnements de Samuel Clarke; j’aimais sa personne, quoiqu’il fût un arien déterminé ainsi que Newton, et j’aime encore sa mémoire parce qu’il était bon homme; mais le cachet de ses idées, qu’il avait mis sur ma cervelle encore molle, s’effaça quand cette cervelle se fut un peu fortifiée. Je trouvai, par exemple, qu’il avait aussi mal combattu l’éternité du monde qu’il avait mal établi la réalité de l’espace infini.
J’ai tant de respect pour la Genèse et pour l’Église, qui l’adopte, que je la regarde comme la seule preuve de la création du monde depuis cinq mille sept cent dix-huit ans, selon le comput des Latins, et depuis sept mille deux cent soixante et dix-huit ans, selon les Grecs.
Toute l’antiquité crut au moins la matière éternelle; et les plus grands philosophes attribuèrent aussi l’éternité à l’ordre de l’univers.
Ils se sont tous trompés, comme on sait; mais on peut croire, sans blasphème, que l’éternel formateur de toutes choses fit d’autres mondes que le nôtre.
Voici ce que dit sur ces mondes et sur cette éternité un auteur inconnu, dans une petite feuille qui peut aisément se perdre, et qu’il est peut-être bon de conserver:...Foliis tantum ne carmina manda.
(Virg., Æn., VI, 74.)
S’il y a dans cet écrit quelques propositions téméraires, la petite société qui travaille à la rédaction du recueil les désavoue de tout son cœur.
EUCHARISTIE.
Dans cette question délicate, nous ne parlerons point en théologiens. Soumis de cœur et d’esprit à la religion dans laquelle nous sommes nés, aux lois sous lesquelles nous vivons, nous n’agiterons point la controverse: elle est trop ennemie de toutes les religions, qu’elle se vante de soutenir; de toutes les lois, qu’elle feint d’expliquer; et surtout de la concorde, qu’elle a bannie de la terre dans tous les temps.
Une moitié de l’Europe anathématise l’autre au sujet de l’eucharistie, et le sang a coulé des rivages de la mer Baltique au pied des Pyrénées, pendant près de deux cents ans, pour un mot qui signifie douce charité.
Vingt nations, dans cette partie du monde, ont en horreur le système de la transsubstantiation catholique. Elles crient que ce dogme est le dernier effort de la folie humaine. Elles attestent ce fameux passage de Cicéron, qui dit que les hommes ayant épuisé toutes les épouvantables démences dont ils sont capables, ne se sont point encore avisés de manger le dieu qu’ils adorent. Elles disent que presque toutes les opinions populaires étant fondées sur des équivoques, sur l’abus des mots, les catholiques romains n’ont fondé leur système de l’eucharistie et de la transsubstantiation que sur une équivoque; qu’ils ont pris au propre ce qui n’a pu être dit qu’au figuré, et que la terre, depuis seize cents ans, a été ensanglantée pour des logomachies, pour des malentendus.
Leurs prédicateurs dans les chaires, leurs savants dans leurs livres, les peuples dans leurs discours, repètent sans cesse que Jésus-Christ ne prit point son corps avec ses deux mains pour le faire manger à ses apôtres; qu’un corps ne peut être en cent mille endroits à la fois, dans du pain et dans un calice; que du pain qu’on rend en excréments, et du vin qu’on rend en urine, ne peuvent être le Dieu formateur de l’univers; que ce dogme peut exposer la religion chrétienne à la dérision des plus simples, au mépris et à l’exécration du reste du genre humain.
C’est là ce que disent les Tillotson, les Smalridge, les Turretin, les Claude, les Daillé, les Amyrault, les Mestrezat, les Dumoulin, les Blondel, et la foule innombrable des réformateurs du xvi siècle; tandis que le mahométan, paisible maître de l’Afrique, de la plus belle partie de l’Europe et de l’Asie, rit avec dédain de nos disputes, et que le reste de la terre les ignore.
Encore une fois, je ne controverse point; je crois d’une foi vive tout ce que la religion catholique apostolique enseigne sur l’eucharistie, sans y comprendre un seul mot.
Voici mon seul objet. Il s’agit de mettre aux crimes le plus grand frein possible. Les stoïciens disaient qu’ils portaient Dieu dans leur cœur; ce sont les expressions de Marc-Aurèle et d’Épictète, les plus vertueux de tous les hommes, et qui étaient, si on ose le dire, des dieux sur la terre. Ils entendaient par ces mots: « Je porte Dieu dans moi, » la partie de l’âme divine, universelle, qui anime toutes les intelligences.
La religion catholique va plus loin; elle dit aux hommes: Vous aurez physiquement dans vous ce que les stoïciens avaient métaphysiquement. Ne vous informez pas de ce que je vous donne à manger et à boire, ou à manger simplement. Croyez seulement que c’est Dieu que je vous donne; il est dans votre estomac. Votre cœur le souillera-t-il par des injustices, par des turpitudes? Voilà donc des hommes qui reçoivent Dieu dans eux, au milieu d’une cérémonie auguste, à la lueur de cent cierges, après une musique qui a enchanté leurs sens, au pied d’un autel brillant d’or. L’imagination est subjuguée, l’âme est saisie et attendrie. On respire à peine, on est détaché de tout lien terrestre, on est uni avec Dieu, il est dans notre chair et dans notre sang. Qui osera, qui pourra commettre après cela une seule faute, en recevoir seulement la pensée? Il était impossible, sans doute, d’imaginer un mystère qui retînt plus fortement les hommes dans la vertu.
Cependant Louis XI, en recevant Dieu dans lui, empoisonne son frère; l’archevêque de Florence, en faisant Dieu, et les Pazzi, en recevant Dieu, assassinent les Médicis dans la cathédrale. Le pape Alexandre VI, au sortir du lit de sa fille bâtarde, donne Dieu à son bâtard César Borgia; et tous deux font périr par la corde, par le poison, par le fer, quiconque possède deux arpents de terre à leur bienséance.
Jules II fait et mange Dieu; mais, la cuirasse sur le dos et le casque en tête, il se souille de sang et de carnage. Léon X tient Dieu dans son estomac, ses maîtresses dans ses bras, et l’argent extorqué par les indulgences dans ses coffres et dans ceux de sa sœur.
Troll, archevêque d’Upsal, fait égorger sous ses yeux les sénateurs de Suède, une bulle du pape à la main. Van Galen, évêque de Munster, fait la guerre à tous ses voisins, et devient fameux par ses rapines.
L’abbé N...est plein de Dieu, ne parle que de Dieu, donne à Dieu toutes les femmes, ou imbéciles, ou folles, qu’il peut diriger, et vole l’argent de ses pénitents.
Que conclure de ces contradictions? que tous ces gens-là n’ont pas cru véritablement en Dieu; qu’ils ont encore moins cru qu’ils eussent mangé le corps de Dieu et bu son sang; qu’ils n’ont jamais imaginé avoir Dieu dans leur estomac; que s’ils l’avaient cru fermement, ils n’auraient jamais commis aucun de ces crimes réfléchis; qu’en un mot, le remède le plus fort contre les atrocités des hommes a été le plus inefficace. Plus l’idée en était sublime, plus elle a été rejetée en secret par la malice humaine.
Non-seulement tous nos grands criminels qui ont gouverné, et ceux qui ont voulu extorquer une petite part au gouvernement, en sous-ordre, n’ont pas cru qu’ils recevaient Dieu dans leurs entrailles, mais ils n’ont pas cru réellement en Dieu; du moins ils en ont entièrement effacé l’idée de leur tête. Leur mépris pour le sacrement qu’ils faisaient et qu’ils conféraient a été porté jusqu’au mépris de Dieu même. Quelle est donc la ressource qui nous reste contre la déprédation, l’insolence, la violence, la calomnie, la persécution? De bien persuader l’existence de Dieu au puissant qui opprime le faible. Il ne rira pas du moins de cette opinion; et s’il n’a pas cru que Dieu fût dans son estomac, il pourra croire que Dieu est dans toute la nature. Un mystère incompréhensible l’a rebuté: pourra-t-il dire que l’existence d’un Dieu rémunérateur et vengeur est un mystère incompréhensible? Enfin, s’il ne s’est pas soumis à la voix d’un évêque catholique qui lui a dit: Voilà Dieu, qu’un homme consacré par moi a mis dans ta bouche, résistera-t-il à la voix de tous les astres et de tous les êtres animés qui lui crient: C’est Dieu qui nous a formés?
EUPHÉMIE.
On trouve ces mots au grand Dictionnaire encyclopédique, à propos du mot Euphémisme: « Les personnes peu instruites croient que les Latins n’avaient pas la délicatesse d’éviter les paroles obscènes. C’est une erreur. » C’est une vérité assez honteuse pour ces respectables Romains. Il est bien vrai que ni dans le sénat, ni sur les théâtres, on ne prononçait les termes consacrés à la débauche; mais l’auteur de cet article avait oublié l’épigramme infâme d’Auguste contre Fulvie, et les lettres d’Antoine et les turpitudes affreuses d’Horace, de Catulle, de Martial. Ce qu’il y a de plus étrange, c’est que ces grossièretés, dont nous n’avons jamais approché, se trouvent mêlées dans Horace à des leçons de morale. C’est dans la même page l’école de Platon avec les figures de l’Arétin. Cette Euphémie, cet adoucissement était bien cynique.
ÉVANGILE.
C’est une grande question de savoir quels sont les premiers Évangiles. C’est une vérité constante, quoi qu’en dise Abbadie, qu’aucun des premiers Pères de l’Église, inclusivement jusqu’à Irénée, ne cite aucun passage des quatre Évangiles que nous connaissons. Au contraire, les alloges, les théodosiens, rejetèrent constamment l’Évangile de saint Jean, et ils en parlaient toujours avec mépris, comme l’avance saint Épiphane dans sa trente-quatrième homélie. Nos ennemis remarquent encore que non-seulement les plus anciens Pères ne citent jamais rien de nos Évangiles, mais qu’ils rapportent plusieurs passages qui ne se trouvent que dans les Évangiles apocryphes rejetés du canon.
Saint Clément, par exemple, rapporte que notre Seigneur, ayant été interrogé sur le temps où son royaume aviendrait, répondit: « Ce sera quand deux ne feront qu’un, quand le dehors ressemblera au dedans, et quand il n’y aura ni mâle ni femelle. » Or il faut avouer que ce passage ne se trouve dans aucun de nos Évangiles. Il y a cent exemples qui prouvent cette vérité; on les peut recueillir dans l’Examen critique de M. Fréret, secrétaire perpétuel de l’Académie des belles-lettres de Paris.
Le savant Fabricius s’est donné la peine de rassembler les anciens Évangiles que le temps a conservés; celui de Jacques paraît le premier. Il est certain qu’il a encore beaucoup d’autorité dans quelques Églises d’Orient. Il est appelé premier Évangile. Il nous reste la passion et la résurrection, qu’on prétend écrites par Nicodème. Cet Évangile de Nicodème est cité par saint Justin et par Tertullien: c’est là qu’on trouve les noms des accusateurs de notre Sauveur, Annas, Caïphas, Summas, Datam, Gamaliel, Judas, Lévi, Nephthalim: l’attention de rapporter ces noms donne une apparence de candeur à l’ouvrage. Nos adversaires ont conclu que, puisqu’on supposa tant de faux Évangiles reconnus d’abord pour vrais, on peut aussi avoir supposé ceux qui font aujourd’hui l’objet de notre croyance. Ils insistent beaucoup sur la foi des premiers hérétiques qui moururent pour ces Évangiles apocryphes. Il y eut donc, disent-ils, des faussaires, des séducteurs, et des gens séduits, qui moururent pour l’erreur: ce n’est donc pas une preuve de la vérité de notre religion que des martyrs soient morts pour elle?
Ils ajoutent de plus qu’on ne demanda jamais aux martyrs: Croyez-vous à l’Évangile de Jean, ou à l’Évangile de Jacques? Les païens ne pouvaient fonder des interrogatoires sur des livres qu’ils ne connaissaient pas: les magistrats punirent quelques chrétiens très-injustement, comme perturbateurs du repos public; mais ils ne les interrogèrent jamais sur nos quatre Évangiles. Ces livres ne furent un peu connus des Romains que sous Dioclétien; et ils eurent à peine quelque publicité dans les dernières années de Dioclétien. C’était un crime abominable, irrémissible à un chrétien, de faire voir un Évangile à un Gentil. Cela est si vrai que vous ne rencontrez le mot d’Évangile dans aucun auteur profane.
Les sociniens rigides ne regardent donc nos quatre divins Évangiles que comme des ouvrages clandestins, fabriqués environ un siècle après Jésus-Christ, et cachés soigneusement aux Gentils pendant un autre siècle; ouvrages, disent-ils, grossièrement écrits par des hommes grossiers, qui ne s’adressèrent longtemps qu’à la populace de leur parti. Nous ne voulons pas répéter ici leurs autres blasphèmes. Cette secte, quoique assez répandue, est aujourd’hui aussi cachée que l’étaient les premiers Évangiles. Il est d’autant plus difficile de les convertir qu’ils ne croient que leur raison. Les autres chrétiens ne combattent contre eux que par la voix sainte de l’Écriture: ainsi il est impossible que les uns et les autres, étant toujours ennemis, puissent jamais se rencontrer.
Pour nous, restons toujours inviolablement attachés à nos quatre Évangiles avec l’Église infaillible; réprouvons les cinquante Évangiles qu’elle a réprouvés; n’examinons point pourquoi notre Seigneur Jésus-Christ permit qu’on fît cinquante Évangiles faux, cinquante histoires fausses de sa vie, et soumettons-nous à nos pasteurs, qui sont les seuls sur la terre éclairés du Saint-Esprit.
Qu’Abbadie soit tombé dans une erreur grossière en regardant comme authentiques les lettres, si ridiculement supposées, de Pilate à Tibère, et la prétendue proposition de Tibère au sénat de mettre Jésus-Christ au rang des dieux; si Abbadie est un mauvais critique et un très-mauvais raisonneur, l’Église est-elle moins éclairée? devons-nous moins la croire? devons-nous lui être moins soumis?
ÉVÈQUE.
Samuel Ornik, natif de Bâle, était, comme on sait, un jeune homme très-aimable, qui d’ailleurs savait par cœur son Nouveau Testament en grec et en allemand. Ses parents le firent voyager à l’âge de vingt ans. On le chargea de porter des livres au coadjuteur de Paris, du temps de la Fronde. Il arrive à la porte de l’archevêché; le suisse lui dit que monseigneur ne voit personne. Camarade, lui dit Ornik, vous êtes rude à vos compatriotes; les apôtres laissèrent approcher tout le monde, et Jésus-Christ voulait qu’on laissât venir à lui tous les petits enfants. Je n’ai rien à demander à votre maître; au contraire, je viens lui apporter. — Entrez donc, lui dit le suisse. » Il attend une heure dans une première antichambre. Comme il était fort naïf, il attaque de conversation un domestique, qui aimait fort à dire tout ce qu’il savait de son maître. « Il faut qu’il soit puissamment riche, dit Ornik, pour avoir cette foule de pages et d’estafiers que je vois courir dans la maison. — Je ne sais pas ce qu’il a de revenu, répond l’autre; mais j’entends dire à Joly et à l’abbé Charier qu’il a déjà deux millions de dettes. — Il faudra, dit Ornik, qu’il envoie fouiller dans la gueule d’un poisson pour payer son corban. Mais quelle est cette dame qui sort d’un cabinet, et qui passe? — C’est madame de Pomereu, l’une de ses maîtresses. — Elle est vraiment fort jolie; mais je n’ai point lu que les apôtres eussent une telle compagnie dans leur chambre à coucher les matins. Ah! voilà, je crois, monsieur qui va donner audience. — Dites: Sa Grandeur, monseigneur. — Hélas! très-volontiers. » Ornik salue Sa Grandeur, lui présente ses livres, et en est reçu avec un sourire très-gracieux. On lui dit quatre mots, et on monte en carrosse, escorté de cinquante cavaliers. En montant, monseigneur laisse tomber une gaîne. Ornik est tout étonné que monseigneur porte une si grande écritoire dans sa poche. « Ne voyez-vous pas que c’est son poignard? lui dit le causeur. Tout le monde porte régulièrement son poignard quand on va au parlement, — Voilà une plaisante manière d’officier, dit Ornik; » et il s’en va fort étonné.
Il parcourt la France, et s’édifie de ville en ville; de là il passe en Italie. Quand il est sur les terres du pape, il rencontra un de ces évêques à mille écus de rente, qui allait à pied. Ornik était très-honnête; il lui offre une place dans sa cambiature. « Vous allez sans doute, monseigneur, consoler quelque malade? — Monsieur, j’allais chez mon maître. — Votre maître! c’est Jésus-Christ, sans doute? — Monsieur, c’est le cardinal Azolin; je suis son aumônier. Il me donne des gages bien médiocres; mais il m’a promis de me placer auprès de dona Olimpia, la belle-sœur favorite di nostrosignore. — Quoi! vous êtes aux gages d’un cardinal? Mais ne savez-vous pas qu’il n’y avait point de cardinaux du temps de Jésus-Christ et de saint Jean? — Est-il possible! s’écria le prélat italien. — Rien n’est plus vrai; vous l’avez lu dans l’Évangile. — Je ne l’ai jamais lu, répliqua l’évêque; je ne sais que l’office de Notre-Dame. — Il n’y avait, vous dis-je, ni cardinaux ni évêques; et quand il y eut des évêques, les prêtres furent presque leurs égaux, à ce que Jérôme assure en plusieurs endroits. — Sainte Vierge! dit l’Italien, je n’en savais rien; et des papes? — Il n’y en avait pas plus que de cardinaux. » Le bon évêque se signa; il crut être avec l’esprit malin, et sauta en bas de la cambiature.
EXAGÉRATION.
EXAGÉRATION.
C’est le propre de l’esprit humain d’exagérer. Les premiers écrivains agrandirent la taille des premiers hommes, leur donnèrent une vie dix fois plus longue que la nôtre, supposèrent que les corneilles vivaient trois cents ans, les cerfs neuf cents, et les nymphes trois mille années. Si Xerxès passe en Grèce, il traîne quatre millions d’hommes à sa suite. Si une nation gagne une bataille, elle a presque toujours perdu peu de guerriers, et tué une quantité prodigieuse d’ennemis. C’est peut-être en ce sens qu’il est dit dans les Psaumes: Omnis homo mendax.
Quiconque fait un récit a besoin d’être le plus scrupuleux de tous les hommes s’il n’exagère pas un peu pour se faire écouter. C’est là ce qui a tant décrédité les voyageurs, on se défie toujours d’eux. Si l’un a vu un chou grand comme une maison, l’autre a vu la marmite faite pour ce chou. Ce n’est qu’une longue unanimité de témoignages valides qui met à la fin le sceau de la probabilité aux récits extraordinaires.
La poésie est surtout le champ de l’exagération. Tous les poëtes ont voulu attirer l’attention des hommes par des images frappantes. Si un dieu marche dans l’Iliade, il est au bout du monde à la troisième enjambée. Ce n’était pas la peine de parler des montagnes pour les laisser à leur place; il fallait les faire sauter comme des chèvres, ou les fondre comme de la cire.
L’ode, dans tous les temps, a été consacrée à l’exagération. Aussi plus une nation devient philosophe, plus les odes à enthousiasme, et qui n’apprennent rien aux hommes, perdent de leur prix.
De tous les genres de poésie, celui qui charme le plus les esprits instruits et cultivés, c’est la tragédie. Quand la nation n’a pas encore le goût formé, quand elle est dans ce passage de la barbarie à la culture de l’esprit, alors presque tout dans la tragédie est gigantesque et hors de la nature.
Rotrou, qui, avec du génie, travailla précisément dans le temps de ce passage, et qui donna dans l’année 1636 son Hercule mourant, commence par faire parler ainsi son héros (acte I, scène i): Père de la clarté, grand astre, âme du monde, Quels termes n’a franchis ma course vagabonde?
Sur quels bords a-t-on vu tes rayons étalés Où ces bras triomphants ne se soient signalés?
J’ai porté la terreur plus loin que ta carrière, Plus loin qu’où les rayons ont porté ta lumière; J’ai forcé des pays que le jour ne voit pas, Et j’ai vu la nature au-delà de mes pas.
Neptune et ses Tritons ont vu d’un œil timide Promener mes vaisseaux sur leur campagne humide.
L’air tremble comme l’onde au seul bruit de mon nom, Et n’ose plus servir la haine de Junon.
Mais qu’en vain j’ai purgé le séjour où nous sommes!
Je donne aux immortels la peur que j’ôte aux hommes.
On voit par ces vers combien l’exagéré, l’ampoulé, le forcé, étaient encore à la mode; et c’est ce qui doit faire pardonner à Pierre Corneille.
Il n’y avait que trois ans que Mairet avait commencé à se rapprocher de la vraisemblance et du naturel dans sa Sophonisbe. Il fut le premier en France qui non-seulement fit une pièce régulière, dans laquelle les trois unités sont exactement observées, mais qui connut le langage des passions, et qui mit de la vérité dans le dialogue. Il n’y a rien d’exagéré, rien d’ampoulé, dans cette pièce. L’auteur tomba dans un vice tout contraire: c’est la naïveté et la familiarité, qui ne sont convenables qu’à la comédie. Cette naïveté plut alors beaucoup.
La première entrevue de Sophonisbe et de Massinisse charma toute la cour. La coquetterie de cette reine captive, qui veut plaire à son vainqueur, eut un prodigieux succès. On trouva même très-bon que de deux suivantes qui accompagnaient Sophonisbe dans cette scène, l’une dit à l’autre, en voyant Massinisse attendri: Ma compagne, il se prend. Ce trait comique était dans la nature, et les discours ampoulés n’y sont pas; aussi cette pièce resta plus de quarante années au théâtre.
L’exagération espagnole reprit bientôt sa place dans l’imitation du Cid que donna Pierre Corneille, d’après Guillem de Castro et Baptista Diamante, deux auteurs qui avaient traité ce sujet avec succès à Madrid. Corneille ne craignit point de traduire ces vers de Diamante: Su sangre señor que en humo Su sentimiento esplicava, Por la boca que la vierté De verse alli derramada Por otro que por su rey.
Son sang sur la poussière écrivait mon devoir...Ce sang qui, tout sorti, fume encor de courroux De se voir répandu pour d’autres que pour vous.
Le comte de Gormaz ne prodigue pas des exagérations moins fortes quand il dit: Grenade et l’Aragon tremblent quand ce fer brille.
Mon nom sert de rempart à toute la Castille...Le prince, pour essai de générosité, Gagnerait des combats marchant à mon côté.
Non-seulement ces rodomontades étaient intolérables, mais elles étaient exprimées dans un style qui faisait un énorme contraste avec les sentiments si naturels et si vrais de Chimène et de Rodrigue.
Toutes ces images boursouflées ne commencèrent à déplaire aux esprits bien faits que lorsque enfin la politesse de la cour de Louis XIV apprit aux Français que la modestie doit être la compagne de la valeur; qu’il faut laisser aux autres le soin de nous louer; que ni les guerriers, ni les ministres, ni les rois, ne parlent avec emphase, et que le style boursouflé est le contraire du sublime.
On n’aime point aujourd’hui qu’Auguste parle de l’empire absolu qu’il a sur tout le monde, et de son pouvoir souverain sur la terre et sur l’onde; on n’entend plus qu’en souriant Émilie dire à Cinna (acte III, scène iv): Pour être plus qu’un roi, tu te crois quelque chose.
Jamais il n’y eut un effet d’exagération plus outrée. Il n’y avait pas longtemps que des chevaliers romains des plus anciennes familles, un Septime, un Achillas, avaient été aux gages de Ptolémée, roi d’Égypte. Le sénat de Rome pouvait se croire au-dessus des rois; mais chaque bourgeois de Rome ne pouvait avoir cette prétention ridicule. On haïssait le nom de roi à Rome, comme celui de maître, dominus; mais on ne le méprisait pas. On le méprisait si peu que César l’ambitionna, et ne fut tué que pour l’avoir recherché. Octave lui-même, dans cette tragédie, dit à Cinna: Bien plus, ce même jour je te donne Émilie, Le digne objet des vœux de toute l’Italie, Et qu’ont mise si haut mon amour et mes soins, Qu’en te couronnant roi je t’aurais donné moins.
Le discours d’Émilie est donc non-seulement exagéré, mais entièrement faux.
Le jeune Ptolémée exagère bien davantage lorsqu’en parlant d’une bataille qu’il n’a point vue, et qui s’est donnée à soixante lieues d’Alexandrie, il décrit « des fleuves teints de sang, rendus plus rapides par le débordement des parricides; des montagnes de morts privés d’honneurs suprêmes, que la nature force à se venger eux-mêmes, et dont les troncs pourris exhalent de quoi faire la guerre au reste des vivants; et la déroute orgueilleuse de Pompée, qui croit que l’Égypte, en dépit de la guerre, ayant sauvé le ciel, pourra sauver la terre, et pourra prêter l’épaule au monde chancelant ».
Ce n’est point ainsi que Racine fait parler Mithridate d’une bataille dont il sort: Je suis vaincu: Pompée a saisi l’avantage D’une nuit qui laissait peu de place au courage.
Mes soldats presque nus dans l’ombre intimidés, Les rangs de toutes parts mal pris et mal gardés, Le désordre partout redoublant les alarmes, Nous-mêmes contre nous tournant nos propres armes, Les cris que les rochers renvoyaient plus affreux, Enfin toute l’horreur d’un combat ténébreux: Que pouvait la valeur dans ce trouble funeste?
Les uns sont morts, la fuite a sauvé tout le reste; Et je ne dois la vie, en ce commun effroi, Qu’au bruit de mon trépas que je laisse après moi.
(Mithridate, II, iii.)
C’est là parler en homme. Le roi Ptolémée n’a parlé qu’en poëte ampoulé et ridicule.
L’exagération s’est réfugiée dans les oraisons funèbres; on s’attend toujours à l’y trouver, on ne regarde jamais ces pièces d’éloquence que comme des déclamations: c’est donc un grand mérite dans Bossuet d’avoir su attendrir et émouvoir dans un genre qui semble fait pour ennuyer.
EXPIATION.
Dieu fit du repentir la vertu des mortels.
C’est peut-être la plus belle institution de l’antiquité que cette cérémonie solennelle qui réprimait les crimes en avertissant qu’ils doivent être punis, et qui calmait le désespoir des coupables en leur faisant racheter leurs transgressions par des espèces de pénitences. Il faut nécessairement que les remords aient prévenu révolutions produites par l’Éternel, il plut à l’Éternel de former un homme qui s’appelait Adimo, et une femme dont le nom répondait à celui de la vie.
Cette anecdote indienne est-elle prise des livres juifs? les Juifs l’ont-ils copiée des Indiens? ou peut-on dire que les uns et les autres l’ont écrite d’original, et que les beaux esprits se rencontrent?
Il n’était pas permis aux Juifs de penser que leurs écrivains eussent rien puisé chez les brachmanes, dont ils n’avaient pas entendu parler. Il ne nous est pas permis de penser sur Adam autrement que les Juifs. Par conséquent je me tais, et je ne pense point.
Fable Facile Faction Faculté Faible Fanatisme Fantaisie Faste Fausseté Fausseté des vertus humaines Faveur Favori et favorite Fécond Félicité Femme Fermeté Ferrare Fertilisation Fêtes Feu Fiction Fierté Fièvre Figure Filosofe Fin du monde Finesse Flatterie Fleuri Fleuves Flibustiers Foi ou Foy Foible, voyez Faible Folie Force physique Force Fornication Franc ou Franq Franc arbitre Franchise François_Rabelais François Xavier Fraude Frivolité Froid F.
FABLE.
Il est vraisemblable que les fables dans le goût de celles qu’on attribue à Ésope, et qui sont plus anciennes que lui, furent inventées en Asie par les premiers peuples subjugués; des hommes libres n’auraient pas eu toujours besoin de déguiser la vérité; on ne peut guère parler à un tyran qu’en paraboles, encore ce détour même est-il dangereux.
Il se peut très-bien aussi que, les hommes aimant naturellement les images et les contes, les gens d’esprit se soient amusés à leur en faire sans aucune autre vue. Quoi qu’il en soit, telle est la nature de l’homme que la fable est plus ancienne que l’histoire.
Chez les Juifs, qui sont une peuplade toute nouvelle en comparaison de la Chaldée et de Tyr ses voisines, mais fort ancienne par rapport à nous, on voit des fables toutes semblables à celles d’Ésope dès le temps des Juges, c’est-à-dire mille deux cent trente-trois ans avant notre ère, si on peut compter sur de telles supputations.
Il est donc dit dans les Juges que Gédéon avait soixante et dix fils, qui étaient « sortis de lui parce qu’il avait plusieurs femmes », et qu’il eut d’une servante un autre fils nommé Abimélech.
Or cet Abimélech écrasa sous une même pierre soixante et neuf de ses frères, selon la coutume; et les Juifs, pleins de respect et d’admiration pour Abimélech, allèrent le couronner roi sous un chêne auprès de la ville de Mello, qui d’ailleurs est peu connue dans l’histoire.