SigPhi · Voltaire

Dictionnaire philosophique

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Joatham, le plus jeune des frères, échappé seul au carnage (comme il arrive toujours dans les anciennes histoires), harangua les Juifs; il leur dit que les arbres allèrent un jour se choisir un roi. On ne voit pas trop comment les arbres marchent; mais s’ils parlaient, ils pouvaient bien marcher. Ils s’adressèrent d’abord à l’olivier, et lui dirent: « Règne. » L’olivier répondit: « Je ne quitterai pas le soin de mon huile pour régner sur vous. » Le figuier dit qu’il aimait mieux ses figues que l’embarras du pouvoir suprême. La vigne donna la préférence à ses raisins. Enfin les arbres s’adressèrent au buisson; le buisson répondit: « Je régnerai sur vous, je vous offre mon ombre; et si vous n’en voulez pas, le feu sortira du buisson et vous dévorera. » Il est vrai que la fable pèche par le fond, parce que le feu ne sort point d’un buisson; mais elle montre l’antiquité de l’usage des fables.

Celle de l’estomac et des membres, qui servit à calmer une sédition dans Rome, il y a environ deux mille trois cents ans, est ingénieuse et sans défaut. Plus les fables sont anciennes, plus elles sont allégoriques.

L’ancienne fable de Vénus, telle qu’elle est rapportée dans Hésiode, n’est-elle pas une allégorie de la nature entière? Les parties de la génération sont tombées de l’Éther sur le rivage de la mer: Vénus naît de cette écume précieuse; son premier nom est celui d’Amante de l’organe de la génération, Philometès: y a-t-il une image plus sensible?

Cette Vénus est la déesse de la beauté; la beauté cesse d’être aimable si elle marche sans les grâces; la beauté fait naître l’amour; l’amour a des traits qui percent les cœurs; il porte un bandeau qui cache les défauts de ce qu’on aime; il a des ailes, il vient vite et fuit de même.

La sagesse est conçue dans le cerveau du maître des dieux sous le nom de Minerve; l’âme de l’homme est un feu divin que Minerve montre à Prométhée, qui se sert de ce feu divin pour animer l’homme.

Il est impossible de ne pas reconnaître dans ces fables une peinture vivante de la nature entière. La plupart des autres fables sont, ou la corruption des histoires anciennes, ou le caprice de l’imagination. Il en est des anciennes fables comme de nos contes modernes: il y en a de moraux, qui sont charmants; il en est qui sont insipides.

Les fables des anciens peuples ingénieux ont été grossièrement imitées par des peuples grossiers: témoin celles de Bacchus, d’Hercule, de Prométhée, de Pandore, et tant d’autres; elles étaient l’amusement de l’ancien monde. Les barbares qui en entendirent parler confusément les firent entrer dans leur mythologie sauvage; et ensuite ils osèrent dire: C’est nous qui les avons inventées. Hélas! pauvres peuples ignorés et ignorants, qui n’avez connu aucun art ni agréable ni utile, chez qui même le nom de géométrie ne parvint jamais, pouvez-vous dire que vous avez inventé quelque chose? Vous n’avez su ni trouver des vérités, ni mentir habilement.

La plus belle fable des Grecs est celle de Psyché. La plus plaisante fut celle de la matrone d’Éphèse.

La plus jolie parmi les modernes fut celle de la Folie, qui, ayant crevé les yeux à l’Amour, est condamnée à lui servir de guide.

Les fables attribuées à Ésope sont toutes des emblèmes, des instructions aux faibles, pour se garantir des forts autant qu’ils le peuvent. Toutes les nations un peu savantes les ont adoptées, La Fontaine est celui qui les a traitées avec le plus d’agrément: il y en a environ quatre-vingts qui sont des chefs-d’œuvre de naïveté, de grâce, de finesse, quelquefois même de poésie; c’est encore un des avantages du siècle de Louis XIV d’avoir produit un La Fontaine. Il a trouvé si bien le secret de se faire lire, sans presque le chercher, qu’il a eu en France plus de réputation que l’inventeur même.

Boileau ne l’a jamais compté parmi ceux qui faisaient honneur à ce grand siècle: sa raison ou son prétexte était qu’il n’avait jamais rien inventé. Ce qui pouvait encore excuser Boileau, c’était le grand nombre de fautes contre la langue et contre la correction du style: fautes que La Fontaine aurait pu éviter, et que ce sévère critique ne pouvait pardonner. C’était la cigale, qui, « ayant chanté tout l’été, s’en alla crier famine chez la fourmi sa voisine »; qui lui dit « qu’elle la payera avant l’août, foi d’animal, intérêt et principal »; et à qui la fourmi répond: « Vous chantiez? j’en suis fort aise; eh bien! dansez maintenant. » C’était le loup, qui, voyant la marque du collier du chien, lui dit: « Je ne voudrais pas même à ce prix un trésor; » comme si les trésors étaient à l’usage des loups.

C’était la « race escarbots, qui est en quartier d’hiver comme la marmotte ».

C’était l’astrologue qui se laissa choir, et à qui on dit: « Pauvre bête, penses-tu lire au-dessus de ta tête? » En effet, Copernic, Galilée, Cassini, Halley, ont très-bien lu au-dessus de leur tête; et le meilleur des astronomes peut se laisser tomber sans être une pauvre bête.

L’astrologie judiciaire est à la vérité une charlatanerie très-ridicule; mais ce ridicule ne consistait pas à regarder le ciel: il consistait à croire ou à vouloir faire croire qu’on y lit ce qu’on n’y lit point. Plusieurs de ces fables, ou mal choisies, ou mal écrites, pouvaient mériter en effet la censure de Boileau.

Rien n’est plus insipide que la femme noyée dont on dit qu’il faut chercher le corps en remontant le cours de la rivière, parce que cette femme avait été contredisante.

Le tribut des animaux envoyé au roi Alexandre est une fable qui, pour être ancienne, n’en est pas meilleure. Les animaux n’envoient point d’argent à un roi; et un lion ne s’avise pas de voler de l’argent.

Un satyre qui reçoit chez lui un passant ne doit point le renvoyer sur ce qu’il souffle d’abord dans ses doigts parce qu’il a trop froid, et qu’ensuite, en prenant l’écuelle aux dents, il souffle sur son potage, qui est trop chaud. L’homme avait très-grande raison, et le satyre était un sot. D’ailleurs on ne prend point l’écuelle avec les dents.

Mère écrevisse, qui reproche à sa fille de ne pas aller droitet la fille qui lui répond que sa mère va tortu, n’a point paru une fable agréable.

Le buisson et le canard en société avec une chauve-souris pour des marchandises, « ayant des comptoirs, des facteurs, des agents, payant le principal et les intérêts, et ayant des sergents à leur porte », n’a ni vérité, ni naturel, ni agrément.

Un buisson qui sort de son pays avec une chauve-souris pour aller trafiquer est une de ces imaginations froides et hors de la nature, que La Fontaine ne devait pas adopter.

Un logis plein de chiens et de chats, « vivant entre eux comme cousins et se brouillant pour un pot de potage », semble bien indigne d’un homme de goût.

La pie-margot-caquet-bon-bec est encore pire; l’aigle lui dit qu’elle n’a que faire de sa compagnie, parce qu’elle parle trop. Sur quoi La Fontaine remarque qu’il faut à la cour porter habit de deux paroisses.

Que signifie un milan présenté par un oiseleur à un roi, auquel il prend le bout du nez avec ses griffes?

Un singe qui avait épousé une fille parisienne et qui la battait est un très-mauvais conte qu’on avait fait à La Fontaine, et qu’il eut le malheur de mettre en vers.

De telles fables et quelques autres pourraient sans doute justifier Boileau: il se pouvait même que La Fontaine ne sût pas distinguer ses mauvaises fables des bonnes.

M de La Sablière appelait La Fontaine un fablier, qui portait naturellement des fables, comme un prunier des prunes. Il est vrai qu’il n’avait qu’un style, et qu’il écrivait un opéra de ce même style dont il parlait de Janot Lapin et de Rominagrobis. Il dit dans l’opéra de Daphné: J’ai vu le temps qu’une jeune fillette Pouvait sans peur aller au bois seulette: Maintenant, maintenant les bergers sont loups.

Je vous dis, je vous dis: Filles, gardez-vous.

Jupiter vous vaut bien; Je ris aussi quand l’Amour veut qu’il pleure: Vous autres dieux, n’attaquez rien, Qui, sans vous étonner, s’ose défendre une heure.

Que vous êtes reprenante.

Gouvernante!

Malgré tout cela, Boileau devait rendre justice au mérite singulier du bonhomme (c’est ainsi qu’il l’appelait), et être enchanté avec tout le public du style de ses bonnes fables.

La Fontaine n’était pas né inventeur; ce n’était pas un écrivain sublime, un homme d’un goût toujours sûr, un des premiers génies du grand siècle; et c’est encore un défaut très-remarquable dans lui de ne pas parler correctement sa langue: il est dans cette partie très-inférieur à Phèdre; mais c’est un homme unique dans les excellents morceaux qu’il nous a laissés: ils sont dans la bouche de tous ceux qui ont été élevés honnêtement; ils contribuent même à leur éducation; ils iront à la dernière postérité; ils conviennent à tous les hommes, à tous les âges; et ceux de Boileau ne conviennent guère qu’aux gens de lettres.

DE QUELQUES FANATIQUES QUI ONT VOULU PROSCRIRE LES ANCIENNES FABLES.

Il y eut parmi ceux qu’on nomme jansénistes une petite secte de cerveaux durs et creux, qui voulurent proscrire les belles fables de l’antiquité, substituer saint Prosper à Ovide, et Santeul à Horace. Si on les avait crus, les peintres n’auraient plus représenté Iris sur l’arc-en-ciel, ni Minerve avec son égide: mais Nicole et Arnauld combattant contre des jésuites et contre des protestants; M Perrier guérie d’un mal aux yeux par une épine de la couronne de Jésus-Christ, arrivée de Jérusalem à Port-Royal; le conseiller Carré de Montgeron, présentant à Louis XV le Recueil des convulsions de saint Médard, et saint Ovide ressuscitant des petits garçons.

Aux yeux de ces sages austères, Fénelon n’était qu’un idolâtre qui introduisait l’enfant Cupidon chez la nymphe Eucharis, à l’exemple du poëme impie de l’Énéide.

Pluche, à la fin de sa fable du ciel, intitulée Histoire, fait une longue dissertation pour prouver qu’il est honteux d’avoir dans ses tapisseries des figures prises des Métamorphoses d’Ovide; et que Zéphyre et Flore, Vertumne et Pomone, devraient être bannis des jardins de Versailles. Il exhorte l’Académie des belles-lettres à s’opposer à ce mauvais goût; et il dit qu’elle seule est capable de rétablir les belles-lettres.

Voici une petite apologie de la fable que nous présentons à notre cher lecteur pour le prémunir contre la mauvaise humeur de ces ennemis des beaux-arts.

D’autres rigoristes, plus sévères que sages, ont voulu proscrire depuis peu l’ancienne mythologie comme un recueil de contes puérils, indignes de la gravité reconnue de nos mœurs. Il serait triste pourtant de brûler Ovide, Homère, Hésiode, et toutes nos belles tapisseries, et nos tableaux, et nos opéras: beaucoup de fables, après tout, sont plus philosophiques que ces messieurs ne sont philosophes. S’ils font grâce aux contes familiers d’Ésope, pourquoi faire main-basse sur ces fables sublimes qui ont été respectées du genre humain, dont elles ont fait l’instruction? Elles sont mêlées de beaucoup d’insipidité, car quelle chose est sans mélange? Mais tous les siècles adopteront la boîte de Pandore, au fond de laquelle se trouve la consolation du genre humain; les deux tonneaux de Jupiter, qui versent sans cesse le bien et le mal; la nue embrassée par Ixion, emblème et châtiment d’un ambitieux; et la mort de Narcisse, qui est la punition de l’amour-propre. Y a-t-il rien de plus sublime que Minerve, la divinité de la sagesse, formée dans la tête du maître des dieux? Y a-t-il rien de plus vrai et de plus agréable que la déesse de la beauté, obligée de n’être jamais sans les grâces? Les déesses des arts, toutes filles de la Mémoire, ne nous avertissent-elles pas aussi bien que Locke que nous ne pouvons sans mémoire avoir le moindre jugement, la moindre étincelle d’esprit? Les flèches de l’Amour, son bandeau, son enfance, Flore caressée par Zéphyre, etc., ne sont-ils pas les emblèmes sensibles de la nature entière? Ces fables ont survécu aux religions qui les consacraient; les temples des dieux d’Égypte, de la Grèce, de Rome, ne sont plus, et Ovide subsiste. On peut détruire les objets de la crédulité, mais non ceux du plaisir; nous aimerons à jamais ces images vraies et riantes. Lucrèce ne croyait pas à ces dieux de la fable; mais il célébrait la nature sous le nom de Vénus.

Alma Venus, cœli subter labentia signa Quæ mare navigerum, quæ terras frugiferentes Concelebras, perte quoniam genus omne animantum Concipitur, visitque exortum lumina solis, etc.

(Lucr., I, 2-5.)

Tendre Vénus, âme de l’univers, Par qui tout naît, tout respire et tout aime; Toi dont les feux brûlent au fond des mers. Toi qui régis la terre et le ciel même, etc.

Si l’antiquité dans ses ténèbres s’était bornée à reconnaître la Divinité dans ces images, aurait-on beaucoup de reproches à lui faire? L’âme productrice du monde était adorée par les sages; elle gouvernait les mers sous le nom de Neptune, les airs sous l’emblème de Junon, les campagnes sous celui de Pan. Elle était la divinité des armées sous le nom de Mars; on animait tous ses attributs: Jupiter était le seul dieu. La chaîne d’or avec laquelle il enlevait les dieux inférieurs et les hommes était une image frappante de l’unité d’un être souverain. Le peuple s’y trompait; mais que nous importe le peuple?

On demande tous les jours pourquoi les magistrats grecs et romains permettaient qu’on tournât en ridicule sur le théâtre ces mêmes divinités qu’on adorait dans les temples? On fait là une supposition fausse: on ne se moquait point des dieux sur le théâtre, mais des sottises attribuées à ces dieux par ceux qui avaient corrompu l’ancienne mythologie. Les consuls et les préteurs trouvaient bon qu’on traitât gaiement sur la scène l’aventure des deux Sosies; mais ils n’auraient pas souffert qu’on eût attaqué devant le peuple le culte de Jupiter et de Mercure. C’est ainsi que mille choses, qui paraissent contradictoires, ne le sont point. J’ai vu sur le théâtre d’une nation savante et spirituelle des aventures tirées de la Légende dorée: dira-t-on pour cela que cette nation permet qu’on insulte aux objets de la religion? Il n’est pas à craindre qu’on devienne païen pour avoir entendu à Paris l’opéra de Proserpine, ou pour avoir vu à Rome les noces de Psyché peintes dans un palais du pape par Raphaël. La fable forme le goût, et ne rend personne idolâtre.

Les belles fables de l’antiquité ont encore ce grand avantage sur l’histoire, qu’elles présentent une morale sensible: ce sont des leçons de vertu, et presque toute l’histoire est le succès des crimes. Jupiter, dans la fable, descend sur la terre pour punir Tantale et Lycaon; mais, dans l’histoire, nos Tantales et nos Lycaons sont les dieux de la terre. Baucis et Philémon obtiennent que leur cabane soit changée en un temple; nos Baucis et nos Philémons voient vendre par le collecteur des tailles leurs marmites, que les dieux changent en vases d’or dans Ovide.

Je sais combien l’histoire peut nous instruire, je sais combien elle est nécessaire; mais en vérité il faut lui aider beaucoup pour en tirer des règles de conduite. Que ceux qui ne connaissent la politique que dans les livres se souviennent toujours de ces vers de Corneille: Ces exemples récents suffiraient pour m’instruire.

Si par l’exemple seul on se devait conduire;...Quelquefois l’un se brise où l’autre s’est sauvé, Et par où l’un périt, un autre est conservé.

(Cinna, acte II, scène i.)

Henri VIII, tyran de ses parlements, de ses ministres, de ses femmes, des consciences et des bourses, vit et meurt paisible: le bon, le brave Charles I périt sur un échafaud. Notre admirable héroïne Marguerite d’Anjou donne en vain douze batailles en personne contre les Anglais, sujets de son mari: Guillaume III chasse Jacques II d’Angleterre sans donner bataille. Nous avons vu de nos jours la famille impériale de Perse égorgée, et des étrangers sur son trône. Pour qui ne regarde qu’aux événements, l’histoire semble accuser la Providence, et les belles fables morales la justifient. Il est clair qu’on trouve dans elles l’utile et l’agréable: ceux qui dans ce monde ne sont ni l’un ni l’autre crient contre elles. Laissons-les dire, et lisons Homère et Ovide, aussi bien que Tite-Live et Rapin-Thoiras. Le goût donne des préférences, le fanatisme donne les exclusions.

Tous les arts sont amis, ainsi qu’ils sont divins: Qui veut les séparer est loin de les connaître.

L’histoire nous apprend ce que sont les humains, La fable ce qu’ils doivent être.

FACILE.

(grammaire.)

Facile ne signifie pas seulement une chose aisément faite, mais encore qui paraît l’être. Le pinceau du Corrége est facile. Le style de Quinault est beaucoup plus facile que celui de Despréaux, comme le style d’Ovide l’emporte en facilité sur celui de Perse.

Cette facilité en peinture, en musique, en éloquence, en poésie, consiste dans un naturel heureux, qui n’admet aucun tour de recherche, et qui peut se passer de force et de profondeur. Ainsi les tableaux de Paul Véronèse ont un air plus facile et moins fini que ceux de Michel-Ange. Les symphonies de Rameau sont supérieures à celles de Lulli, et semblent moins faciles. Bossuet est plus véritablement éloquent et plus facile que Fléchier. Rousseau, dans ses épîtres, n’a pas, à beaucoup près, la facilité et la vérité de Despréaux.

Le commentateur de Despréaux dit que ce poëte exact et laborieux avait appris à l’illustre Racine à faire difficilement des vers, et que ceux qui paraissent faciles sont ceux qui ont été faits avec le plus de difficulté.

Il est très-vrai qu’il en coûte souvent pour s’exprimer avec clarté: il est vrai qu’on peut arriver au naturel par des efforts; mais il est vrai aussi qu’un heureux génie produit souvent des beautés faciles sans aucune peine, et que l’enthousiasme va plus loin que l’art.

La plupart des morceaux passionnés de nos bons poëtes sont sortis achevés de leur plume, et paraissent d’autant plus faciles qu’ils ont en effet été composés sans travail; l’imagination alors conçoit et enfante aisément. Il n’en est pas ainsi dans les ouvrages didactiques: c’est là qu’on a besoin d’art pour paraître facile. Il y a, par exemple, beaucoup moins de facilité que de profondeur dans l’admirable Essai sur l’homme de Pope.

On peut faire facilement de très-mauvais ouvrages qui n’auront rien de gêné, qui paraîtront faciles; et c’est le partage de ceux qui ont, sans génie, la malheureuse habitude de composer. C’est en ce sens qu’un personnage de l’ancienne comédie, qu’on nomme italienne, dit à un autre: Tu fais de méchants vers admirablement bien.

Le terme facile est une injure pour une femme, et est quelquefois dans la société une louange pour un homme; c’est souvent un défaut dans un homme d’État, Les mœurs d’Atticus étaient faciles; c’était le plus aimable des Romains. La facile Cléopâtre se donna à Antoine aussi aisément qu’à César. Le facile Claude se laissait gouverner par Agrippine. Facile n’est là par rapport à Claude qu’un adoucissement; le mot propre est faible.

Un homme facile est en général un esprit qui se rend aisément à la raison, aux remontrances, un cœur qui se laisse fléchir aux prières; et faible est celui qui laisse prendre sur lui trop d’autorité.

FACTION.

De ce qu’on entend par ce mot.

Le mot faction venant du latin facere, on l’emploie pour signifier l’état d’un soldat à son poste, en faction; les quadrilles ou les troupes des combattants dans le cirque; les factions vertes, bleues, rouges, et blanches.

La principale acception de ce terme signifie un parti séditieux dans un État. Le terme de parti par lui-même n’a rien d’odieux, celui de faction l’est toujours.

Un grand homme et un médiocre peuvent avoir aisément un parti à la cour, dans l’armée, à la ville, dans la littérature.

On peut avoir un parti par son mérite, par la chaleur et le nombre de ses amis, sans être chef de parti.

Le maréchal de Catinat, peu considéré à la cour, s’était fait un grand parti dans l’armée sans y prétendre.

Un chef de parti est toujours un chef de faction; tels ont été le cardinal de Retz, Henri duc de Guise, et tant d’autres.

Un parti séditieux, quand il est encore faible, quand il ne partage pas tout l’État, n’est qu’une faction.

La faction de César devint bientôt un parti dominant qui engloutit la république.

Quand l’empereur Charles VI disputait l’Espagne à Philippe V, il avait un parti dans ce royaume, et enfin il n’y eut plus qu’une faction. Cependant on peut dire toujours le parti de Charles VI.

Il n’en est pas ainsi des hommes privés. Descartes eut longtemps un parti en France; on ne peut dire qu’il eut une faction.

C’est ainsi qu’il y a des mots synonymes en plusieurs cas, qui cessent de l’être dans d’autres.

FACULTÉ.

Toutes les puissances du corps et de l’entendement ne sont-elles pas des facultés, et, qui pis est, des facultés très-ignorées, de franches qualités occultes, à commencer par le mouvement, dont personne n’a découvert l’origine?

Quand le président de la faculté de médecine, dans le Malade imaginaire, demande à Thomas Diafoirus « quare opium facit dormire », Thomas répond très-pertinemment « quia est in eo virtus dormitiva, cujus est natura sensus assoupire », parce qu’il y a dans l’opium une faculté soporative qui fait dormir. Les plus grands physiciens ne peuvent guère mieux dire.

Le sincère chevalier de Jaucourt avoue, à l’article Sommeil, qu’on ne peut former sur la cause du sommeil que de simples conjectures. Un autre Thomas, plus révéré que Diafoirus, n’a pas répondu autrement que ce bachelier de comédie à toutes les questions qu’il propose dans ses volumes immenses.

Il est dit à l’article Faculté du grand Dictionnaire encyclopédique « que la faculté vitale une fois établie dans le principe intelligent qui nous anime, on conçoit aisément que cette faculté, excitée par les impressions que le sensorium vital transmet à la partie du sensorium commun, détermine l’influx alternatif du suc nerveux dans les fibres motrices des organes vitaux, pour faire contracter alternativement ces organes ».

Cela revient précisément à la réponse du jeune médecin Thomas, « quia est in eo virtus alternativa quæ facit alternare ». Et ce Thomas Diafoirus a du moins le mérite d’être plus court.

La faculté de remuer le pied quand on le veut, celle de se ressouvenir du passé, celle d’user de ses cinq sens, toutes nos facultés, en un mot, ne sont-elles pas à la Diafoirus?

Mais la pensée! nous disent les gens qui savent le secret; la pensée, qui distingue l’homme du reste des animaux!

Sanctius his animal, mentisque capacius altæ.

(Ovid., Met., I, 76.)

Cet animal si saint, plein d’un esprit sublime.

Si saint qu’il vous plaira; c’est ici que Diafoirus triomphe plus que jamais. Tout le monde au fond répond « quia est in eo virtus pensativaquæ facit pensare ». Personne ne saura jamais par quel mystère il pense.

Cette question s’étend donc à tout dans la nature entière. Je ne sais s’il n’y aurait pas dans cet abîme même une preuve de l’existence de l’Être suprême. Il y a un secret dans tous les premiers ressorts de tous les êtres, à commencer par un galet des bords de la mer, et à finir par l’anneau de Saturne et par la voie lactée. Or comment ce secret sans que personne le sût? il faut bien qu’il y ait un être qui soit au fait.

Des savants, pour éclairer notre ignorance, nous disent qu’il faut faire des systèmes, qu’à la fin nous trouverons le secret; mais nous avons tant cherché sans rien trouver qu’à la fin on se dégoûte. C’est la philosophie paresseuse, nous crient-ils. — Non, c’est le repos raisonnable de gens qui ont couru en vain; et après tout, philosophie paresseuse vaut mieux que théologie turbulente et chimères métaphysiques.

FAIBLE.

FAIBLE.

Foible, qu’on prononce faible, et que plusieurs écrivent ainsi, est le contraire de fort, et non de dur et de solide. Il peut se dire de presque tous les êtres. Il reçoit souvent l’article de: le fort et le faible d’une épée; faible de reins; armée faible de cavalerie; ouvrage philosophique faible de raisonnement, etc.

Le faible du cœur n’est point le faible de l’esprit; le faible de l’âme n’est point celui du cœur. Une âme faible est sans ressort et sans action; elle se laisse aller à ceux qui la gouvernent.

Un cœur faible s’amollit aisément, change facilement d’inclinations, ne résiste point à la séduction, à l’ascendant qu’on veut prendre sur lui, et peut subsister avec un esprit fort: car on peut penser fortement et agir faiblement. L’esprit faible reçoit les impressions sans les combattre, embrasse les opinions sans examen, s’effraye sans cause, tombe naturellement dans la superstition.

Un ouvrage peut être faible par les pensées ou par le style: par les pensées, quand elles sont trop communes, ou lorsque, étant justes, elles ne sont pas assez approfondies; par le style, quand il est dépourvu d’images, de tours, de figures, qui réveillent l’attention. Les oraisons funèbres de Mascaron sont faibles, et son style n’a point de vie, en comparaison de Bossuet.

Toute harangue est faible quand elle n’est pas relevée par des tours ingénieux et par des expressions énergiques; mais un plaidoyer est faible quand, avec tout le secours de l’éloquence et toute la véhémence de l’action, il manque de raison. Nul ouvrage philosophique n’est faible, malgré la faiblesse d’un style lâche, quand le raisonnement est juste et profond. Une tragédie est faible, quoique le style en soit fort, quand l’intérêt n’est pas soutenu. La comédie la mieux écrite est faible si elle manque de ce que les Latins appelaient vis comica, la force comique: c’est ce que César reproche à Térence: Lenibus atque ulinam scriptis adjuncta foret vis Comica!

C’est surtout en quoi a péché souvent la comédie nommée larmoyante. Les vers faibles ne sont pas ceux qui pèchent contre les règles, mais contre le génie; qui, dans leur mécanique, sont sans variété, sans choix de termes, sans heureuses inversions, et qui, dans leur poésie, conservent trop la simplicité de la prose. On ne peut mieux sentir cette différence qu’en comparant les endroits que Racine et Campistron son imitateur ont traités.

FANATISME.

SECTION PREMIÈRE.

C’est l’effet d’une fausse conscience qui asservit la religion aux caprices de l’imagination et aux dérèglements des passions.

En général, il vient de ce que les législateurs ont eu des vues trop étroites, ou de ce qu’on a passé les bornes qu’ils se prescrivaient. Leurs lois n’étaient faites que pour une société choisie. Étendues par le zèle à tout un peuple, et transportées par l’ambition d’un climat à l’autre, elles devaient changer et s’accommoder aux circonstances des lieux et des personnes. Mais qu’est-il arrivé? c’est que certains esprits d’un caractère plus proportionné à celui du petit troupeau pour lequel elles avaient été faites, les ont reçues avec la même chaleur, en sont devenus les apôtres et même les martyrs, plutôt que de démordre d’un seul iota. Les autres, au contraire, moins ardents, ou plus attachés à leurs préjugés d’éducation, ont lutté contre le nouveau joug, et n’ont consenti à l’embrasser qu’avec des adoucissements; et de là le schisme entre les rigoristes et les mitigés, qui les rend tous furieux, les uns pour la servitude et les autres pour la liberté.

Imaginons une immense rotonde un panthéon à mille autels; et, placés au milieu du dôme, figurons-nous un dévot de chaque secte, éteinte ou subsistante, aux pieds de la divinité qu’il honore à sa façon, sous toutes les formes bizarres que l’imagination a pu créer. À droite, c’est un contemplatif étendu sur une natte, qui attend, le nombril en l’air, que la lumière céleste vienne investir son âme. À gauche, c’est un énergumène prosterné qui frappe du front contre la terre, pour en faire sortir l’abondance. Là, c’est un saltimbanque qui danse sur la tombe de celui qu’il invoque. Ici, c’est un pénitent immobile et muet comme la statue devant laquelle il s’humilie. L’un étale ce que la pudeur cache, parce que Dieu ne rougit pas de sa ressemblance; l’autre voile jusqu’à son visage, comme si l’ouvrier avait horreur de son ouvrage. Un autre tourne le dos au midi, parce que c’est là le vent du démon; un autre tend les bras vers l’orient, où Dieu montre sa face rayonnante. De jeunes filles en pleurs meurtrissent leur chair encore innocente pour apaiser le démon de la concupiscence, par des moyens capables de l’irriter; d’autres, dans une posture tout opposée, sollicitent les approches de la Divinité. Un jeune homme, pour amortir l’instrument de la virilité, y attache des anneaux de fer d’un poids proportionné à ses forces; un autre arrête la tentation dès sa source, par une amputation tout à fait inhumaine, et suspend à l’autel les dépouilles de son sacrifice.

Voyons-les tous sortir du temple, et, pleins du dieu qui les agite, répandre la frayeur et l’illusion sur la face de la terre. Ils se partagent le monde, et bientôt le feu s’allume aux quatre extrémités; les peuples écoutent, et les rois tremblent. Cet empire que l’enthousiasme d’un seul exerce sur la multitude qui le voit ou l’entend, la chaleur que les esprits rassemblés se communiquent, tous ces mouvements tumultueux, augmentés par le trouble de chaque particulier, rendent en peu de temps le vertige général. C’est assez d’un peuple enchanté à la suite de quelques imposteurs, la séduction multipliera les prodiges, et voilà tout le monde à jamais égaré. L’esprit humain, une fois sorti des routes lumineuses de la nature, n’y rentre plus; il erre autour de la vérité sans en rencontrer autre chose que des lueurs, qui, se mêlant aux fausses clartés dont la superstition l’environne, achèvent de l’enfoncer dans les ténèbres.

Il est affreux de voir comment l’opinion d’apaiser le ciel par le massacre, une fois introduite, s’est universellement répandue dans presque toutes les religions, et combien on a multiplié les raisons de ce sacrifice, afin que personne ne pût échapper au couteau. Tantôt ce sont des ennemis qu’il faut immoler à Mars exterminateur, les Scythes égorgent à ses autels le centième de leurs prisonniers, et par cet usage de la victoire on peut juger de la justice de la guerre; aussi chez d’autres peuples ne la faisait-on que pour avoir de quoi fournir aux sacrifices; de sorte qu’ayant d’abord été institués, ce semble, pour en expier les horreurs, ils servirent enfin à les justifier.

Tantôt ce sont des hommes justes qu’un Dieu barbare demande pour victimes: les Gètes se disputent l’honneur d’aller porter à Zamolxis les vœux de la patrie. Celui qu’un heureux sort destine au sacrifice est lancé à force de bras sur des javelots dressés: s’il reçoit un coup mortel en tombant sur les piques, c’est de bon augure pour le succès de la négociation et pour le mérite du député; mais s’il survit à sa blessure, c’est un méchant dont le dieu n’a point affaire.

Tantôt ce sont des enfants à qui les dieux redemandent une vie qu’ils viennent de leur donner: justice affamée du sang de l’innocence, dit Montaigne. Tantôt c’est le sang le plus cher: les Carthaginois immolaient leurs propres fils à Saturne, comme si le temps ne les dévorait pas assez tôt. Tantôt c’est le sang le plus beau: cette même Amestris qui avait fait enfuir douze hommes vivants dans la terre pour obtenir de Pluton, par cette offrande, une plus longue vie, cette Amestris sacrifie encore à cette insatiable divinité quatorze jeunes enfants des premières maisons de la Perse, parce que les sacrificateurs ont toujours fait entendre aux hommes qu’ils devaient offrir à l’autel ce qu’ils avaient de plus précieux. C’est sur ce principe que, chez quelques nations, on immolait les premiers-nés, et que chez d’autres on les rachetait par des offrandes plus utiles aux ministres du sacrifice. C’est ce qui autorisa sans doute en Europe la pratique de quelques siècles, de vouer les enfants au célibat dès l’âge de cinq ans, et d’emprisonner dans le cloître les frères du prince héritier, comme on les égorge en Asie.

Tantôt c’est le sang le plus pur: n’y a-t-il pas des Indiens qui exercent l’hospitalité envers tous les hommes, et qui se font un mérite de tuer tout étranger vertueux et savant qui passera chez eux, afin que ses vertus et ses talents leur demeurent? Tantôt c’est le sang le plus sacré: chez la plupart des idolâtres, ce sont les prêtres qui font la fonction des bourreaux à l’autel; et chez les Sibériens on tue les prêtres pour les envoyer prier dans l’autre monde à l’intention du peuple.

Mais voici d’autres fureurs et d’autres spectacles. Toute l’Europe passe en Asie par un chemin inondé du sang des Juifs, qui s’égorgent de leurs propres mains pour ne pas tomber sous le fer de leurs ennemis. Cette épidémie dépeuple la moitié du monde habité: rois, pontifes, femmes, enfants et vieillards, tout cède au vertige sacré qui fait égorger pendant deux siècles des nations innombrables sur le tombeau d’un Dieu de paix. C’est alors qu’on vit des oracles menteurs, des ermites guerriers; les monarques dans les chaires, et les prélats dans les camps; tous les états se perdre dans une populace insensée; les montagnes et les mers franchies; de légitimes possessions abandonnées pour voler à des conquêtes qui n’étaient plus la terre promise; les mœurs se corrompre sous un ciel étranger; des princes, après avoir dépouillé leurs royaumes pour racheter un pays qui ne leur avait jamais appartenu, achever de les ruiner pour leur rançon personnelle; des milliers de soldats égarés sous plusieurs chefs, n’en reconnaître aucun, hâter leur défaite par la défection; et cette maladie ne finir que pour faire place à une contagion encore plus horrible.