Le même esprit de fanatisme entretenait la fureur des conquêtes éloignées: à peine l’Europe avait réparé ses pertes que la découverte d’un nouveau monde hâta la ruine du nôtre. À ce terrible mot: Allez et forcez, l’Amérique fut désolée et ses habitants exterminés; l’Afrique et l’Europe s’épuisèrent en vain pour la repeupler; le poison de l’or et du plaisir ayant énervé l’espèce, le monde se trouva désert, et fut menacé de le devenir tous les jours davantage par les guerres continuelles qu’alluma sur notre continent l’ambition de s’étendre dans ces îles étrangères.
Comptons maintenant les milliers d’esclaves que le fanatisme a faits, soit en Asie, où l’incirconcision était une tache d’infamie; soit en Afrique, où le nom de chrétien était un crime; soit en Amérique, où le prétexte du baptême étouffa l’humanité. Comptons les milliers d’hommes que l’on a vus périr ou sur les échafauds dans les siècles de persécution, ou dans les guerres civiles par la main de leurs concitoyens, ou de leurs propres mains par des macérations excessives. Parcourons la surface de la terre, et après avoir vu d’un coup d’œil tant d’étendards déployés au nom de la religion, en Espagne contre les Maures, en France contre les Turcs, en Hongrie contre les Tartares; tant d’ordres militaires fondés pour convertir les infidèles à coups d’épée, s’entr’égorger au pied de l’autel qu’ils devaient défendre, détournons nos regards de ce tribunal affreux élevé sur le corps des innocents et des malheureux pour juger les vivants comme Dieu jugera les morts, mais avec une balance bien différente.
En un mot, toutes les horreurs de quinze siècles renouvelées plusieurs fois dans un seul, des peuples sans défense égorgés au pied des autels, des rois poignardés ou empoisonnés, un vaste État réduit à sa moitié par ses propres citoyens, la nation la plus belliqueuse et la plus pacifique divisée d’avec elle-même, le glaive tiré entre le fils et le père, des usurpateurs, des tyrans, des bourreaux, des parricides et des sacriléges, violant toutes les conventions divines et humaines par esprit de religion: voilà l’histoire du fanatisme et ses exploits.
SECTION II.
Si cette expression tient encore à son origine, ce n’est que par un filet bien mince.
Fanaticus était un titre honorable; il signifiait desservant ou bienfaiteur d’un temple. Les antiquaires, comme le dit le Dictionnaire de Trévoux, ont retrouvé des inscriptions dans lesquelles des Romains considérables prenaient ce titre de fanaticus.
Dans la harangue de Cicéron pro domo sua, il y a un passage où le mot fanaticus me paraît difficile à expliquer. Le séditieux et débauché Clodius, qui avait fait exiler Cicéron pour avoir sauvé la république, non-seulement avait pillé et démoli les maisons de ce grand homme; mais, afin que Cicéron ne pût jamais rentrer dans sa maison de Rome, il en avait consacré le terrain, et les prêtres y avaient bâti un temple à la Liberté, ou plutôt à l’esclavage dans lequel César, Pompée, Crassus et Clodius, tenaient alors la république: tant la religion, dans tous les temps, a servi à persécuter les grands hommes!
Lorsque enfin, dans un temps plus heureux, Cicéron fut rappelé, il plaida devant le peuple pour obtenir que le terrain de sa maison lui fût rendu, et qu’on la rebâtît aux frais du peuple romain. Voici comme il s’exprime dans son plaidoyer contre Clodius (Oratio pro domo sua, cap, xl): « Adspicite, adspicite, pontifices, hominem religiosum, et,...monete eum, modum quemdam esse religionis: nimium esse superstitiosum non oportere. Quid tibi necesse fuit anili superstitione, homo fanatice, sacrificium, quod alienæ domi fieret, invisere? » Le mot fanaticus signifie-t-il en cette place insensé fanatique, impitoyable fanatique, abominable fanatique, comme on l’entend aujourd’hui? ou bien signifie-t-il pieux, consécrateur, homme religieux, dévot zélateur des temples? ce mot est-il ici une injure ou une louange ironique? Je n’en sais pas assez pour décider, mais je vais traduire: « Regardez, pontifes, regardez cet homme religieux; avertissez-le que la religion même a ses bornes, qu’il ne faut pas être si scrupuleux. Quel besoin, vous consécrateur, vous fanatique, quel besoin avez-vous de recourir à des superstitions de vieille pour assister à un sacrifice qui se faisait dans une maison étrangère? » Cicéron fait ici allusion aux mystères de la bonne déesse, que Clodius avait profanés en se glissant déguisé en femme avec une vieille, pour entrer dans la maison de César et pour y coucher avec sa femme: c’est donc ici évidemment une ironie.
Cicéron appelle Clodius homme religieux; l’ironie doit donc être soutenue dans tout ce passage. Il se sert de termes honorables pour mieux faire sentir la honte de Clodius. Il me paraît donc qu’il emploie le mot fanatique comme un mot honorable, comme un mot qui emporte avec lui l’idée de consécrateur, de pieux, de zélé desservant d’un temple.
On put depuis donner ce nom à ceux qui se crurent inspirés par les dieux.
Les dieux à leur interprète Ont fait un étrange don: Ne peut-on être prophète Sans qu’on perde la raison?
Le même Dictionnaire de Trévoux dit que les anciennes chroniques de France appellent Clovis fanatique et païen. Le lecteur désirerait qu’on nous eût désigné ces chroniques. Je n’ai point trouvé cette épithète de Clovis dans le peu de livres que j’ai vers le mont Krapack, où je demeure.
On entend aujourd’hui par fanatisme une folie religieuse, sombre et cruelle. C’est une maladie de l’esprit qui se gagne comme la petite-vérole. Les livres la communiquent beaucoup moins que les assemblées et les discours. On s’échauffe rarement en lisant: car alors on peut avoir le sens rassis. Mais quand un homme ardent et d’une imagination forte parle à des imaginations faibles, ses yeux sont en feu, et ce feu se communique; ses tons, ses gestes, ébranlent tous les nerfs des auditeurs. Il crie: Dieu vous regarde, sacrifiez ce qui n’est qu’humain; combattez les combats du Seigneur; et on va combattre.
Le fanatisme est à la superstition ce que le transport est à la fièvre, ce que la rage est à la colère.
Celui qui a des extases, des visions, qui prend des songes pour des réalités, et ses imaginations pour des prophéties, est un fanatique novice qui donne de grandes espérances: il pourra bientôt tuer pour l’amour de Dieu.
Barthélemy Diaz fut un fanatique profès. Il avait à Nuremberg un frère, Jean Diaz, qui n’était encore qu’enthousiaste luthérien, vivement convaincu que le pape est l’antechrist, ayant le signe de la bête. Barthélemy, encore plus vivement persuadé que le pape est Dieu en terre, part de Rome pour aller convertir ou tuer son frère: il l’assassine; voilà du parfait, et nous avons ailleurs rendu justice à ce Diaz.
Polyeucte, qui va au temple, dans un jour de solennité, renverser et casser les statues et les ornements, est un fanatique moins horrible que Diaz, mais non moins sot. Les assassins du duc François de Guise, de Guillaume prince d’Orange, du roi Henri III, du roi Henri IV, et de tant d’autres, étaient des énergumènes malades de la même rage que Diaz.
Le plus grand exemple de fanatisme est celui des bourgeois de Paris qui coururent assassiner, égorger, jeter par les fenêtres, mettre en pièces, la nuit de la Saint-Barthélemy, leurs concitoyens qui n’allaient point à la messe. Guyon, Patouillet, Chaudon, Nonotte, l’ex-jésuite Paulian, ne sont que des fanatiques du coin de la rue, des misérables à qui on ne prend pas garde; mais un jour de Saint-Barthélemy ils feraient de grandes choses.
Il y a des fanatiques de sang-froid: ce sont les juges qui condamnent à la mort ceux qui n’ont d’autre crime que de ne pas penser comme eux; et ces juges-là sont d’autant plus coupables, d’autant plus dignes de l’exécration du genre humain, que, n’étant pas dans un accès de fureur comme les Clément, les Chastel, les Ravaillac, les Damiens, il semble qu’ils pourraient écouter la raison.
Il n’est d’autre remède à cette maladie épidémique que l’esprit philosophique, qui, répandu de proche en proche, adoucit enfin les mœurs des hommes, et qui prévient les accès du mal: car dès que ce mal fait des progrès, il faut fuir et attendre que l’air soit purifié. Les lois et la religion ne suffisent pas contre la peste des âmes; la religion, loin d’être pour elles un aliment salutaire, se tourne en poison dans les cerveaux infectés. Ces misérables ont sans cesse présent à l’esprit l’exemple d’Aod, qui assassine le roi Églon; de Judith, qui coupe la tête d’Holopherne en couchant avec lui; de Samuel, qui hache en morceaux le roi Agag; du prêtre Joad, qui assassine sa reine à la porte aux chevaux, etc., etc., etc. Ils ne voient pas que ces exemples, qui sont respectables dans l’antiquité, sont abominables dans le temps présent: ils puisent leurs fureurs dans la religion même qui les condamne.
Les lois sont encore très-impuissantes contre ces accès de rage: c’est comme si vous lisiez un arrêt du conseil à un frénétique. Ces gens-là sont persuadés que l’esprit saint qui les pénètre est au-dessus des lois, que leur enthousiasme est la seule loi qu’ils doivent entendre.
Que répondre à un homme qui vous dit qu’il aime mieux obéir à Dieu qu’aux hommes, et qui en conséquence est sûr de mériter le ciel en vous égorgeant?
Lorsqu’une fois le fanatisme a gangrené un cerveau, la maladie est presque incurable. J’ai vu des convulsionnaires qui, en parlant des miracles de saint Pâris, s’échauffaient par degrés parmi eux; leurs yeux s’enflammaient, tout leur corps tremblait, la fureur défigurait leur visage, et ils auraient tué quiconque les eût contredits.
Oui, je les ai vus ces convulsionnaires, je les ai vus tordre leurs membres et écumer. Ils criaient: Il faut du sang. Ils sont parvenus à faire assassiner leur roi par un laquais, et ils ont fini par ne crier que contre les philosophes.
Ce sont presque toujours les fripons qui conduisent les fanatiques, et qui mettent le poignard entre leurs mains; ils ressemblent à ce Vieux de la montagne qui faisait, dit-on, goûter les joies du paradis à des imbéciles, et qui leur promettait une éternité de ces plaisirs dont il leur avait donné un avant-goût, à condition qu’ils iraient assassiner tous ceux qu’il leur nommerait. Il n’y a eu qu’une seule religion dans le monde qui n’ait pas été souillée par le fanatisme, c’est celle des lettrés de la Chine. Les sectes des philosophes étaient non-seulement exemples de cette peste, mais elles en étaient le remède: car l’effet de la philosophie est de rendre l’âme tranquille, et le fanatisme est incompatible avec la tranquillité. Si notre sainte religion a été si souvent corrompue par cette fureur infernale, c’est à la folie des hommes qu’il faut s’en prendre.
Ainsi du plumage qu’il eut Icare pervertit l’usage: Il le reçut pour son salut, Il s’en servit pour son dommage.
(Bertaud, évêque de Séez.)
SECTION III.
Les fanatiques ne combattent pas toujours les combats du Seigneur. ils n’assassinent pas toujours des rois et des princes. Il y a parmi eux des tigres, mais on y voit encore plus de renards.
Quel tissu de fourberies, de calomnies, de larcins, tramé par les fanatiques de la cour de Rome contre les fanatiques de la cour de Calvin; des jésuites contre les jansénistes, et vicissim! et si vous remontez plus haut, l’histoire ecclésiastique, qui est l’école des vertus, est aussi celle des scélératesses employées par toutes les sectes les unes contre les autres. Elles ont toutes le même bandeau sur les yeux, soit quand il faut incendier les villes et les bourgs de leurs adversaires, égorger les habitants, les condamner aux supplices, soit quand il faut simplement tromper, s’enrichir et dominer. Le même fanatisme les aveugle; elles croient bien faire: tout fanatique est fripon en conscience, comme il est meurtrier de bonne foi pour la bonne cause.
Lisez, si vous pouvez, les cinq ou six mille volumes de reproches que les jansénistes et les molinistes se sont faits pendant cent ans sur leurs friponneries, et voyez si Scapin et Trivelin en approchent.
Une des bonnes friponneries théologiques qu’on ait faites est, à mon gré, celle d’un petit évêque (on nous assure dans la relation que c’était un évêque biscayen; nous trouverons bien un jour son nom et son évêché); son diocèse était partie en Biscaye et partie en France.
Il y avait dans la partie de France une paroisse qui fut habitée autrefois par quelques Maures de Maroc. Le seigneur de la paroisse n’est point mahométan; il est très-bon catholique comme tout l’univers doit l’être, attendu que le mot catholique veut dire universel.
M. l’évêque soupçonna ce pauvre seigneur, qui n’était occupé qu’à faire du bien, d’avoir eu de mauvaises pensées, de mauvais sentiments dans le fond de son cœur, je ne sais quoi qui sentait l’hérésie. Il l’accusa même d’avoir dit en plaisantant qu’il y avait d’honnêtes gens à Maroc comme en Biscaye, et qu’un honnête Marocain pouvait à toute force n’être pas le mortel ennemi de l’Être suprême, qui est le père de tous les hommes.
Notre fanatique écrivit une grande lettre au roi de France, seigneur suzerain de ce pauvre petit seigneur de paroisse. Il pria dans sa lettre le seigneur suzerain de transférer le manoir de cette ouaille infidèle en Basse-Bretagne ou en Basse-Normandie, selon le bon plaisir de Sa Majesté, afin qu’il n’infectât plus les Basques de ses mauvaises plaisanteries.
Le roi de France et son conseil se moquèrent, comme de raison, de cet extravagant.
Notre pasteur biscayen, ayant appris quelque temps après que sa brebis française était malade, défendit au porte-Dieu du canton de la communier, à moins qu’elle ne donnât un billet de confession par lequel il devait apparaître que le mourant n’était point circoncis, qu’il condamnait de tout son cœur l’hérésie de Mahomet, et toute autre hérésie dans ce goût, comme le calvinisme et le jansénisme, et qu’il pensait en tout comme lui évêque biscayen.
Les billets de confession étaient alors fort à la mode. Le mourant fit venir chez lui son curé, qui était un ivrogne imbécile, et le menaça de le faire pendre par le parlement de Bordeaux s’il ne lui donnait pas tout à l’heure le viatique, dont lui mourant se sentait un extrême besoin. Le curé eut peur; il administra mon homme, lequel, après la cérémonie, déclara hautement devant témoins que le pasteur biscayen l’avait faussement accusé auprès du roi d’avoir du goût pour la religion musulmane, qu’il était bon chrétien, et que le Biscayen était un calomniateur. Il signa cet écrit par-devant notaire; tout fut en règle: il s’en porta mieux, et le repos de la bonne conscience le guérit bientôt entièrement.
Le petit Biscayen, outré qu’un vieux moribond se fût moqué de lui, résolut de s’en venger; et voici comme il s’y prit.
Il fit fabriquer en son patois, au bout de quinze jours, une prétendue profession de foi que le curé prétendit avoir entendue. On la fit signer par le curé et par trois ou quatre paysans qui n’avaient point assisté à la cérémonie. Ensuite on fit contrôler cet acte de faussaire, comme si ce contrôle l’avait rendu authentique.
Un acte non signé par la partie seule intéressée, un acte signé par des inconnus, quinze jours après l’événement, un acte désavoué par des témoins véritables, était visiblement un crime de faux; et comme il s’agissait de matière de foi, ce crime menait visiblement le curé avec ses faux témoins aux galères dans ce monde, et en enfer dans l’autre.
Le petit seigneur châtelain, qui était goguenard et point méchant, eut pitié de l’âme et du corps de ces misérables; il ne voulut point les traduire devant la justice humaine, et se contenta de les traduire en ridicule. Mais il a déclaré que dès qu’il serait mort, il se donnerait le plaisir de faire imprimer toute cette manœuvre de son Biscayen avec les preuves, pour amuser le petit nombre de lecteurs qui aiment ces anecdotes, et point du tout pour instruire l’univers: car il y a tant d’auteurs qui parlent à l’univers, qui s’imaginent rendre l’univers attentif, qui croient l’univers occupé d’eux, que celui-ci ne croit pas être lu d’une douzaine de personnes dans l’univers entier. Revenons au fanatisme.
C’est cette rage de prosélytisme, cette fureur d’amener les autres à boire de son vin, qui amena le jésuite Castel et le jésuite Routh auprès du célèbre Montesquieu lorsqu’il se mourait. Ces deux énergumènes voulaient se vanter de lui avoir persuadé les mérites de l’attrition et de la grâce suffisante. Nous l’avons converti, disaient-ils; c’était dans le fond une bonne âme; il aimait fort la compagnie de Jésus. Nous avons eu un peu de peine à le faire convenir de certaines vérités fondamentales; mais comme dans ces moments-là on a toujours l’esprit plus net, nous l’avons bientôt convaincu.
Ce fanatisme de convertisseur est si fort que le moine le plus débauché quitterait sa maîtresse pour aller convertir une âme à l’autre bout de la ville.
Nous avons vu le P. Poisson, cordelier à Paris, qui ruina son couvent pour payer ses filles de joie, et qui fut enfermé pour ses mœurs dépravées: c’était un des prédicateurs de Paris les plus courus, et un des convertisseurs les plus acharnés.
Tel était le célèbre curé de Versailles Fantin. Cette liste pourrait être longue; mais il ne faut pas révéler les fredaines de certaines personnes constituées en certaines places. Vous savez ce qui arriva à Cham pour avoir révélé la turpitude de son père; il devint noir comme du charbon.
Prions Dieu seulement, en nous levant et en nous couchant, qu’il nous délivre des fanatiques, comme les pèlerins de la Mecque prient Dieu de ne point rencontrer de visages tristes sur leur chemin.
SECTION IV.
Ludlow, enthousiaste de la liberté plutôt que fanatique de religion, ce brave homme qui avait plus de haine pour Cromwell que pour Charles I rapporte que les milices du parlement étaient toujours battues par les troupes du roi, dans le commencement de la guerre civile, comme le régiment des portes-cochères ne tenait pas, du temps de la Fronde, contre le grand Condé. Cromwell dit au général Fairfax: « Comment voulez-vous que des portefaix de Londres et des garçons de boutique indisciplinés résistent à une noblesse animée par le fantôme de l’honneur? Présentons-leur un plus grand fantôme, le fanatisme. Nos ennemis ne combattent que pour le roi; persuadons à nos gens qu’ils font la guerre pour Dieu. Donnez-moi une patente, je vais lever un régiment de frères meurtriers, et je vous réponds que j’en ferai des fanatiques invincibles. » Il n’y manqua pas, il composa son régiment des frères rouges de fous mélancoliques; il en fit des tigres obéissants. Mahomet n’avait pas été mieux servi par ses soldats.
Mais pour inspirer ce fanatisme, il faut que l’esprit du temps vous seconde. Un parlement de France essayerait en vain aujourd’hui de lever un régiment de portes-cochères; il n’ameuterait pas seulement dix femmes de la halle.
Il n’appartient qu’aux habiles de faire des fanatiques et de les conduire; mais ce n’est pas assez d’être fourbe et hardi, nous avons déjà vu que tout dépend de venir au monde à propos.
SECTION V.
La géométrie ne rend donc pas toujours l’esprit juste. Dans quel précipice ne tombe-t-on pas encore avec ces lisières de la raison? Un fameux protestant, que l’on comptait entre les premiers mathématiciens de nos jours et qui marchait sur les traces des Newton, des Leibnitz, des Bernouilli, s’avisa, au commencement de ce siècle, de tirer des corollaires assez singuliers. Il est dit qu’avec un grain de foi on transportera des montagnes; et lui, par une analyse toute géométrique, se dit à lui-même: J’ai beaucoup de grains de foi, donc je ferai plus que transporter des montagnes. Ce fut lui qu’on vit à Londres, en l’année 1707, accompagné de quelques savants, et même de savants qui avaient de l’esprit, annoncer publiquement qu’ils ressusciteraient un mort dans tel cimetière que l’on voudrait. Leurs raisonnements étaient toujours conduits par la synthèse. Ils disaient: Les vrais disciples doivent faire des miracles; nous sommes les vrais disciples, nous ferons donc tout ce qu’il nous plaira. Des impies saints de l’Église romaine, qui n’étaient point géomètres, ont ressuscité beaucoup d’honnêtes gens: donc, à plus forte raison, nous, qui avons réformé les réformés, nous ressusciterons qui nous voudrons.
Il n’y a rien à répliquer à ces arguments; ils sont dans la meilleure forme du monde. Voilà ce qui a inondé l’antiquité de prodiges; voilà pourquoi les temples d’Esculape à Épidaure, et dans d’autres villes, étaient pleins d’ex-voto; les voûtes étaient ornées de cuisses redressées, de bras remis, de petits enfants d’argent: tout était miracle.
Enfin le fameux protestant géomètre dont je parle était de si bonne foi, il assura si positivement qu’il ressusciterait les morts, et cette proposition plausible fit tant d’impression sur le peuple, que la reine Anne fut obligée de lui donner un jour, une heure et un cimetière à son choix, pour faire son miracle loyalement et en présence de la justice. Le saint géomètre choisit l’église cathédrale de Saint-Paul pour faire sa démonstration: le peuple se rangea en haie; des soldats furent placés pour contenir les vivants et les morts dans le respect; les magistrats prirent leurs places; le greffier écrivit tout sur les registres publics; on ne peut trop constater les nouveaux miracles. On déterra un corps au choix du saint; il pria, il se jeta à genoux, il fit de très-pieuses contorsions; ses compagnons l’imitèrent: le mort ne donna aucun signe de vie; on le reporta dans son trou, et on punit légèrement le ressusciteur et ses adhérents. J’ai vu depuis un de ces pauvres gens; il m’a avoué qu’un d’eux était en péché véniel, et que le mort en pâtit, sans quoi la résurrection était infaillible.
S’il était permis de révéler la turpitude de gens à qui l’on doit le plus sincère respect, je dirais ici que Newton, le grand Newton, a trouvé dans l’Apocalypse que le pape est l’antechrist, et bien d’autres choses de cette nature; je dirais qu’il était arien très-sérieusement. Je sais que cet écart de Newton est à celui de mon autre géomètre comme l’unité est à l’infini: il n’y a point de comparaison à faire. Mais quelle pauvre espèce que le genre humain, si le grand Newton a cru trouver dans l’Apocalypse l’histoire présente de l’Europe!
Il semble que la superstition soit une maladie épidémique dont les âmes les plus fortes ne sont pas toujours exemptes. Il y a en Turquie des gens de très-bon sens, qui se feraient empaler pour certains sentiments d’Abubeker. Ces principes une fois admis, ils raisonnent très-conséquemment; les navariciens, les radaristes, les jabaristes, se damnent chez eux réciproquement avec des arguments très-subtils; ils tirent tous des conséquences plausibles, mais ils n’osent jamais examiner les principes.
Quelqu’un répand dans le monde qu’il y a un géant haut de soixante et dix pieds; bientôt après tous les docteurs examinent de quelle couleur doivent être ses cheveux, de quelle grandeur est son pouce, quelles dimensions ont ses ongles: on crie, on cabale, on se bat; ceux qui soutiennent que le petit doigt du géant n’a que quinze lignes de diamètre font brûler ceux qui affirment que le petit doigt a un pied d’épaisseur. « Mais, messieurs, votre géant existe-t-il? dit modestement un passant. — Quel doute horrible! s’écrient tous ces disputants; quel blasphème! quelle absurdité! » Alors ils font tous une petite trêve pour lapider le passant; et après l’avoir assassiné en cérémonie, de la manière la plus édifiante, ils se battent entre eux comme de coutume au sujet du petit doigt et des ongles.
FANTAISIE.
Fantaisie signifiait autrefois l’imagination, et on ne se servait guère de ce mot que pour exprimer cette faculté de l’âme qui reçoit les objets sensibles.
Descartes, Gassendi, et tous les philosophes de leur temps, disent que les espèces, les images des choses, se peignent en la fantaisie; et c’est de là que vient le mot fantôme. Mais la plupart des termes abstraits sont reçus à la longue dans un sens différent de leur origine, comme des instruments que l’industrie emploie à des usages nouveaux.
Fantaisie veut dire aujourd’hui un désir singulier, un goût passager: il a eu la fantaisie d’aller à la Chine; la fantaisie du jeu, du bal, lui a passé.
Un peintre fait un portrait de fantaisie, qui n’est d’après aucun modèle. Avoir des fantaisies, c’est avoir des goûts extraordinaires qui ne sont pas de durée. Fantaisie en ce sens est moins que bizarrerie et que caprice.
Le caprice peut signifier un dégoût subit et déraisonnable: il a eu la fantaisie de la musique, et il s’en est dégoûté par caprice.
La bizarrerie donne une idée d’inconséquence et de mauvais goût que la fantaisie n’exprime pas: il a eu la fantaisie de bâtir, mais il a construit sa maison dans un goût bizarre.
Il y a encore des nuances entre avoir des fantaisies et être fantasque: le fantasque approche beaucoup plus du bizarre.
Ce mot désigne un caractère inégal et brusque. L’idée d’agrément est exclue du mot fantasque, au lieu qu’il y a des fantaisies agréables.
On dit quelquefois, en conversation familière, des fantaisies musquées; mais jamais on n’a entendu par ce mot, des bizarreries d’hommes d’un rang supérieur qu’on n’ose condamner, comme le dit le Dictionnaire de Trévoux: au contraire, c’est en les condamnant qu’on s’exprime ainsi; et musquée, en cette occasion, est une explétive qui ajoute à la force du mot, comme on dit sottise pommée, folie fieffée, pour dire sottise et folie complète.
FASTE.
Des différentes significations de ce mot.
Faste vient originairement du latin fasti, jours de fête; c’est en ce sens qu’Ovide l’entend dans son poëme intitulé les Fastes.
Godeau a fait sur ce modèle les Fastes de l’Église, mais avec moins de succès: la religion des Romains païens était plus propre à la poésie que celle des chrétiens; à quoi on peut ajouter qu’Ovide était un meilleur poëte que Godeau.
Les fastes consulaires n’étaient que la liste des consuls.
Les fastes des magistrats étaient les jours où il était permis de plaider; et ceux auxquels on ne plaidait pas s’appelaient néfastes, nefasti, parce qu’alors on ne pouvait parler, fari, en justice.
Ce mot nefastus, en ce sens, ne signifiait pas malheureux; au contraire nefastus et nefandus furent l’attribut des jours infortunés en un autre sens, qui signifiait jours dont on ne doit point parler, jours dignes de l’oubli; ille nefasto te posuit die. (Hor., ode xiii, liv. II, vers 1.)
Il y avait chez les Romains d’autres fastes encore, fasti urbis, fasti rustici: c’était un calendrier de l’usage de la ville et de la campagne.
On a toujours cherché dans ces jours de solennité à étaler quelque appareil dans ses vêtements, dans sa suite, dans ses festins. Cet appareil étalé dans d’autres jours s’est appelé faste. Il n’exprime que la magnificence dans ceux qui, par leur état, doivent représenter; il exprime la vanité dans les autres.
Quoique le mot de faste ne soit pas toujours injurieux, fastueux l’est toujours. Un religieux qui fait parade de sa vertu met du faste jusque dans l’humilité même.
FAUSSETÉ.
Fausseté est le contraire de la vérité. Ce n’est pas proprement le mensonge, dans lequel il entre toujours du dessein.
On dit qu’il y a eu cent mille hommes écrasés dans le tremblement de terre de Lisbonne: ce n’est pas un mensonge, c’est une fausseté.
La fausseté est presque toujours encore plus qu’erreur; la fausseté tombe plus sur les faits, l’erreur sur les opinions.
C’est une erreur de croire que le soleil tourne autour de la terre; c’est une fausseté d’avancer que Louis XIV dicta le testament de Charles II.
La fausseté d’un acte est un crime plus grand que le simple mensonge; elle désigne une imposture juridique, un larcin fait avec la plume.
Un homme a de la fausseté dans l’esprit quand il prend presque toujours à gauche; quand, ne considérant pas l’objet entier, il attribue à un côté de l’objet ce qui appartient à l’autre, et que ce vice de jugement est tourné chez lui en habitude.
Il y a de la fausseté dans le cœur quand on s’est accoutumé à flatter et à se parer de sentiments qu’on n’a pas; cette fausseté est pire que la dissimulation, et c’est ce que les Latins appelaient simulatio.
Il y a beaucoup de faussetés dans les historiens, des erreurs chez les philosophes, des mensonges dans presque tous les écrits polémiques, et encore plus dans les satiriques.
Les esprits faux sont insupportables, et les cœurs faux sont en horreur.
FAUSSETÉ DES VERTUS HUMAINES.
Quand le duc de La Rochefoucauld eut écrit ses pensées sur l’amour-propre, et qu’il eut mis à découvert ce ressort de l’homme, un monsieur Esprit, de l’Oratoire, écrivit un livre captieux, intitulé De la Fausseté des vertus humaines. Cet Esprit dit qu’il n’y a point de vertu; mais par grâce il termine chaque chapitre en renvoyant à la charité chrétienne. Aussi, selon le sieur Esprit, ni Caton, ni Aristide, ni Marc-Aurèle, ni Épictète, n’étaient des gens de bien: mais on n’en peut trouver que chez les chrétiens. Parmi les chrétiens, il n’y a de vertu que chez les catholiques; parmi les catholiques, il fallait encore en excepter les jésuites, ennemis des oratoriens: partant, la vertu ne se trouvait guère que chez les ennemis des jésuites.
Ce monsieur Esprit commence par dire que la prudence n’est pas une vertu; et sa raison est qu’elle est souvent trompée. C’est comme si on disait que César n’était pas un grand capitaine parce qu’il fut battu à Dirrachium.
Si monsieur Esprit avait été philosophe, il n’aurait pas examiné la prudence comme une vertu, mais comme un talent, comme une qualité utile, heureuse; car un scélérat peut être très-prudent, et j’en ai connu de cette espèce. Ô la rage de prétendre que Nul n’aura de vertu que nous et nos amis!
Qu’est-ce que la vertu, mon ami? c’est de faire du bien: fais-nous-en, et cela suffit. Alors nous te ferons grâce du motif. Quoi! selon toi il n’y aura nulle différence entre le président de Thou et Ravaillac? entre Cicéron et ce Popilius auquel il avait sauvé la vie, et qui lui coupa la tête pour de l’argent? et tu déclareras Épictète et Porphyre des coquins, pour n’avoir pas suivi nos dogmes? Une telle insolence révolte. Je n’en dirai pas davantage, car je me mettrais en colère.
FAVEUR.
De ce qu’on entend par ce mot.
Faveur, du mot latin favor, suppose plutôt un bienfait qu’une récompense.
On brigue sourdement la faveur; on mérite et on demande hautement des récompenses.
Le dieu Faveur, chez les mythologistes romains, était fils de la Beauté et de la Fortune.
Toute faveur porte l’idée de quelque chose de gratuit; il m’a fait la faveur de m’introduire, de me présenter, de recommander mon ami, de corriger mon ouvrage.
La faveur des princes est l’effet de leur goût et de la complaisance assidue; la faveur du peuple suppose quelquefois du mérite, et plus souvent un hasard heureux.
Faveur diffère beaucoup de grâce. Cet homme est en faveur auprès du roi, et cependant il n’en a point encore obtenu de grâces.
On dit: Il a été reçu en grâce; on ne dit point: Il a été reçu en faveur, quoiqu’on dise être en faveur; c’est que la faveur suppose un goût habituel, et que faire grâce, recevoir en grâce, c’est pardonner, c’est moins que donner sa faveur.
Obtenir grâce est l’effet d’un moment; obtenir la faveur est l’effet du temps. Cependant on dit également: Faites-moi la grâce, faites-moi la faveur de recommander mon ami.
Des lettres de recommandation s’appelaient autrefois des lettres de faveur. Sévère dit dans la tragédie de Polyeucte (acte II, scène i): Car je voudrais mourir plutôt que d’abuser Des lettres de faveur que j’ai pour l’épouser.
On a la faveur, la bienveillance, non la grâce du prince et du public. On obtient la faveur de son auditoire par la modestie; mais il ne vous fait pas grâce si vous êtes trop long.
Les mois des gradués, avril et octobre, dans lesquels un collateur peut donner un bénéfice simple au gradué le moins ancien, sont des mois de faveur et de grâce.
Cette expression faveur signifiant une bienveillance gratuite qu’on cherche à obtenir du prince ou du public, la galanterie l’a étendue à la complaisance des femmes; et quoiqu’on ne dise point: Il a eu des faveurs du roi, on dit: Il a eu les faveurs d’une dame.
L’équivalent de cette expression n’est point connu en Asie, où les femmes sont moins reines.
On appelait autrefois faveurs, des rubans, des gants, des boucles, des nœuds d’épée, donnés par une dame.
Le comte d’Essex portait à son chapeau un gant de la reine Élisabeth, qu’il appelait faveur de la reine.
Enfin l’ironie se servit de ce mot pour signifier les suites fâcheuses d’un commerce hasardé: faveurs de Vénus, faveurs cuisantes.
FAVORI ET FAVORITE.
De ce qu’on entend par ces mots.
Ces mots ont un sens tantôt plus resserré, tantôt plus étendu. Quelquefois favori emporte l’idée de puissance, quelquefois seulement il signifie un homme qui plaît à son maître.