Gabelle, gaillard, gain, galand, galle, garant, garre, garder, gauche, gobelet, gober, gogue, gourde, gousse, gras, grelot, gris, gronder, gros, guerre, guetter.
H.
Hagard, halle, halte, hanap, hanneton, haquenée, harasser, hardes, harnois, havre, hasard, heaume, heurter, hors, hucher, huer.
L.
Ladre, laid, laquais, leude (homme de pied), logis, lopin, lors, lorsque, lot, lourd.
M.
Magasin, maille, maraud, marche, maréchal, marmot, marque, mutin, mazette, mener, meurtre, morgue, mou, moufle, mouton.
N.
Nargue, narguer, niais.
O.
Osche ou hoche (petite entaillure que les boulangers font encore à de petites baguettes pour marquer le nombre des pains qu’ils fournissent, ancienne manière de tout compter chez les Welches: c’est ce qu’on appelle encore taille), oui, ouf.
P.
Palefroi, pantois, parc, piaffe, piailler, picorer.
R.
Race, racler, radoter, rançon, rat, ratisser, regarder, renifler, requinquer, rêver, rincer, risque, rosse, ruer.
S.
Saisir, saison, salaire, salle, savate, soin, sot (ce nom ne convenait-il pas un peu à ceux qui l’ont dérivé de l’hébreu? comme si les Welches avaient autrefois étudié à Jérusalem), soupe.
T.
Talus, tanné (couleur), tantôt, tape, tic, trace, trappe, trapu, traquer (qu’on n’a pas manqué de faire venir de l’hébreu, tant les Juifs et nous étions voisins autrefois), tringle, troc, trognon, trompe, trop, trou, troupe, trousse, trouve.
V.
Vacarme, valet, vassal.
Voyez à l’article Grec les mots qui peuvent être dérivés originairement de la langue grecque.
De tous les mots ci-dessus, et de tous ceux qu’on y peut joindre, il en est qui probablement ne sont pas de l’ancienne langue gauloise, mais de la teutone. Si on pouvait prouver l’origine de la moitié, c’est beaucoup.
Mais quand nous aurons bien constaté leur généalogie, quel fruit en pourrons-nous tirer? Il n’est pas question de savoir ce que notre langue fut, mais ce qu’elle est. Il importe peu de connaître quelques restes de ces ruines barbares, quelques mots d’un jargon qui ressemblait, dit l’empereur Julien, au hurlement des bêtes. Songeons à conserver dans sa pureté la belle langue qu’on parlait dans le grand siècle de Louis XIV.
Ne commence-t-on pas à la corrompre? N’est-ce pas corrompre une langue que de donner aux termes employés par les bons auteurs une signification nouvelle? Qu’arriverait-il si vous changiez ainsi le sens de tous les mots? On ne vous entendrait, ni vous, ni les bons écrivains du grand siècle.
Il est sans doute très-indifférent en soi qu’une syllabe signifie une chose ou une autre. J’avouerai même que si on assemblait une société d’hommes qui eussent l’esprit et l’oreille justes, et s’il s’agissait de réformer la langue, qui fut si barbare jusqu’à la naissance de l’Académie, on adoucirait la rudesse de plusieurs expressions, on donnerait de l’embonpoint à la sécheresse de quelques autres, et de l’harmonie à des sons rebutants. Oncle, ongle, radoub, perdre, borgne, plusieurs mots terminés durement, auraient pu être adoucis. Épieu, lieu, dieu, moyeu, feu, bleu, peuple, nuque, plaque, porche, auraient pu être plus harmonieux. Quelle différence du mot Theos au mot Dieu, de populos à peuples, de locus à lieu!
Quand nous commençâmes à parler la langue des Romains nos vainqueurs, nous la corrompîmes. D’Augustus nous fîmes aoust, août; de pavo, paon; de Cadomum, Caen; de Junius, juin; d’unctum, oint; de purpura, pourpre; de pretium, prix. C’est une propriété des barbares d’abréger tous les mots. Ainsi les Allemands et les Anglais firent d’ecclesia, kirk, church; de foras, furth; de condemnare, damn. Tous les nombres romains devinrent des monosyllabes dans presque tous les patois de l’Europe; et notre mot vingt, pour viginti, n’atteste-t-il pas encore la vieille rusticité de nos pères? La plupart des lettres que nous avons retranchées, et que nous prononcions durement, sont nos anciens habits de sauvages: chaque peuple en a des magasins.
Le plus insupportable reste de la barbarie welche et gauloise est dans nos terminaisons en oin: coin, soin, oint, groin, foin, point, loin, morsouin, tintouin, pourpoint. Il faut qu’un langage ait d’ailleurs de grands charmes pour faire pardonner ces sons, qui tiennent moins de l’homme que de la plus dégoûtante espèce des animaux.
Mais enfin, chaque langue a des mots désagréables que les hommes éloquents savent placer heureusement, et dont ils ornent la rusticité. C’est un très-grand art: c’est celui de nos bons auteurs. Il faut donc s’en tenir à l’usage qu’ils ont fait de la langue reçue.
Il n’est rien de choquant dans la prononciation d’oin quand ces terminaisons sont accompagnées de syllabes sonores. Au contraire, il y a beaucoup d’harmonie dans ces deux phrases: « Les tendres soins que j’ai pris de votre enfance. Je suis loin d’être insensible à tant de vertus et de charmes. » Mais il faut se garder de dire, comme dans la tragédie de Nicomède (acte II, sc. iii): Non; mais il m’a surtout laissé ferme en ce point, D’estimer beaucoup Rome, et ne la craindre point.
Le sens est beau; il fallait l’exprimer en vers plus mélodieux: les deux rimes de point choquent l’oreille. Personne n’est révolté de ces vers dans l’Andromaque: Nous le verrions encor nous partager ses soins; Il m’aimerait peut-être: il le feindrait du moins.
Adieu, tu peux partir; je demeure en Épire.
Je renonce à la Grèce, à Sparte, à son empire, À toute ma famille, etc.
(Andromaque, acte V, scène iii.)
Voyez comme les derniers vers soutiennent les premiers, comme ils répandent sur eux la beauté de leur harmonie.
On peut reprocher à la langue française un trop grand nombre de mots simples auxquels manque le composé, et de termes composés qui n’ont point le simple primitif. Nous avons des architraves, et point de traves; un homme est implacable, et n’est point placable; il y a des gens inaimables, et cependant inaimable ne s’est pas encore dit.
C’est par la même bizarrerie que le mot de garçon est très-usité, et que celui de garce est devenu une injure grossière. Vénus est un mot charmant, vénérien donne une idée affreuse.
Le latin eut quelques singularités pareilles. Les Latins disaient possible, et ne disaient pas impossible. Ils avaient le verbe providere, et non le substantif providentia; Cicéron fut le premier qui l’employa comme un mot technique.
Il me semble que, lorsqu’on a eu dans un siècle un nombre suffisant de bons écrivains, devenus classiques, il n’est plus guère permis d’employer d’autres expressions que les leurs, et qu’il faut leur donner le même sens, ou bien dans peu de temps le siècle présent n’entendrait plus le siècle passé.
Vous ne trouverez dans aucun auteur du siècle de Louis XIV que Rigault ait peint les portraits au parfait, que Benserade ait persiflé la cour, que le surintendant Fouquet ait eu un goût décidé pour les beaux arts, etc.
Le ministère prenait alors des engagements, et non pas des errements. On tenait, on remplissait, ou accomplissait ses promesses; on ne les réalisait pas. On citait les anciens, on ne faisait pas des citations. Les choses avaient du rapport les unes aux autres, des ressemblances, des analogies, des conformités; on les rapprochait, on en tirait des inductions, des conséquences: aujourd’hui on imprime qu’un article d’une déclaration du roi a trait à un arrêt de la cour des aides. Si on avait demandé à Patru, à Pellisson, à Boileau, à Racine, ce que c’est qu’avoir trait, ils n’auraient su que répondre. On recueillait ses moissons; aujourd’hui on les récolte. On était exact, sévère, rigoureux, minutieux même; à présent on s’avise d’être strict. Un avis était semblable à un autre; il n’en était pas différent; il lui était conforme; il était fondé sur les mêmes raisons; deux personnes étaient du même sentiment, avaient la même opinion, etc., cela s’entendait: je lis dans vingt mémoires nouveaux que les états ont eu un avis parallèle à celui du parlement; que le parlement de Rouen n’a pas une opinion parallèle à celui de Paris, comme si parallèle pouvait signifier conforme; comme si deux choses parallèles ne pouvaient pas avoir mille différences.
Aucun auteur du bon siècle n’usa du mot de fixer que pour signifier arrêter, rendre stable, invariable.
Et fixant de ses vœux l’inconstance fatale, Phèdre depuis longtemps ne craint plus de rivale.
(Phèdre, acte I, scène i.)
C’est à ce jour heureux qu’il fixa son retour...Égayer la chagrine, et fixer la volage.
Quelques Gascons hasardèrent de dire: J’ai fixé cette dame, pour: je l’ai regardée fixement, j’ai fixé mes yeux sur elle. De là est venue la mode de dire: Fixer une personne. Alors vous ne savez point si on entend par ce mot: j’ai rendu cette personne moins incertaine, moins volage; ou si on entend: je l’ai observée, j’ai fixé mes regards sur elle. Voilà un nouveau sens attaché à un mot reçu, et une nouvelle source d’équivoques.
Presque jamais les Pellisson, les Bossuet, les Fléchier, les Massillon, les Fénelon, les Racine, les Quinault, les Boileau, Molière même et La Fontaine, qui tous deux ont commis beaucoup de fautes contre la langue, ne se sont servis du terme vis-à-vis que pour exprimer une position de lieu. On disait: L’aile droite de l’armée de Scipion vis-à-vis l’aile gauche d’Annibal. Quand Ptolémée fut vis-à-vis de César, il trembla.
Vis-à-vis est l’abrégé de visage à visage; et c’est une expression qui ne s’employa jamais dans la poésie noble, ni dans le discours oratoire.
Aujourd’hui l’on commence à dire: Coupable vis-à-vis de vous, bienfaisant vis-à-vis de nous, difficile vis-à-vis de nous, mécontent vis-à-vis de nous, au lieu de: coupable, bienfaisant envers nous, difficile avec nous, mécontent de nous.
J’ai lu dans un écrit public: Le roi mal satisfait vis-à-vis de son parlement. C’est un amas de barbarismes. On ne peut être mal satisfait. Mal est le contraire de satis, qui signifie assez. On est peu content, mécontent; on se croit mal servi, mal obéi. On n’est ni satisfait, ni mal satisfait, ni content, ni mécontent, ni bien, ni mal obéi, vis-à-vis de quelqu’un, mais de quelqu’un. Mal satisfait est de l’ancien style des bureaux. Des écrivains peu corrects se sont permis cette faute.
Presque tous les écrits nouveaux sont infectés de l’emploi vicieux de ce mot vis-à-vis. On a négligé ces expressions si faciles, si heureuses, si bien mises à leur place par les bons écrivains: envers, pour, avec, à regard, en faveur de.
Vous me dites qu’un homme est bien disposé vis-à-vis de moi; qu’il a un ressentiment vis-à-vis de moi; que le roi veut se conduire en père vis-à-vis de la nation. Dites que cet homme est bien disposé pour moi, à mon égard, en ma faveur; qu’il a du ressentiment contre moi; que le roi veut se conduire en père du peuple; qu’il veut agir en père avec la nation, envers la nation: ou bien vous parlerez fort mal.
Quelques auteurs, qui ont parlé allobroge en français, ont dit élogier au lieu de louer, ou faire un éloge; par contre au lieu d’au contraire; éduquer pour élever, ou donner de l’éducation; égaliser les fortunes pour égaler.
Ce qui peut le plus contribuer à gâter la langue, à la replonger dans la barbarie, c’est d’employer dans le barreau, dans les conseils d’État, des expressions gothiques dont on se servait dans le xiv siècle: « Nous aurions reconnu; nous aurions observé; nous aurions statué; il nous aurait paru aucunement utile. » Hé, mes pauvres législateurs! qui vous empêche de dire: « Nous avons reconnu; nous avons statué; il nous a paru utile? » Le sénat romain, dès le temps des Scipions, parlait purement, et on aurait sifflé un sénateur qui aurait prononcé un solécisme. Un parlement croit se donner du relief en disant au roi qu’il ne peut obtempérer. Les femmes ne peuvent entendre ce mot, qui n’est pas français. Il y a vingt manières de s’exprimer intelligiblement.
C’est un défaut trop commun d’employer des termes étrangers pour exprimer ce qu’ils ne signifient pas. Ainsi de celata, qui signifie un casque en italien, on fit le mot salade dans les guerres d’Italie; de bowling-green, gazon où l’on joue à la boule, on a fait boulingrin; roastbeef, bœuf rôti, a produit chez nos maîtres-d’hôtel du bel air des bœufs rôtis d’agneau, des bœufs rôtis de perdreaux. De l’habit de cheval riding-coat on a fait redingote; et du salon du sieur Devaux à Londres, nommé vaux-hall, on a fait un facs-hall à Paris. Si on continue, la langue française si polie redeviendra barbare. Notre théâtre l’est déjà par des imitations abominables; notre langage le sera de même. Les solécismes, les barbarismes, le style boursouflé, guindé, inintelligible, ont inondé la scène depuis Racine, qui semblait les avoir bannis pour jamais par la pureté de sa diction toujours élégante. On ne peut dissimuler qu’excepté quelques morceaux d’Électre, et surtout de Rhadamiste, tout le reste des ouvrages de l’auteur est quelquefois un amas de solécismes et de barbarismes, jeté au hasard en vers qui révoltent l’oreille.
Il parut, il y a quelques années, un Dictionnaire néologique dans lequel on montrait ces fautes dans tout leur ridicule. Mais malheureusement cet ouvrage, plus satirique que judicieux, était fait par un homme un peu grossier qui n’avait ni assez de justesse dans l’esprit ni assez d’équité pour ne pas mêler indifféremment les bonnes et les mauvaises critiques.
Il parodie quelquefois très-grossièrement les morceaux les plus fins et les plus délicats des éloges des académiciens, prononcés par Fontenelle; ouvrage qui en tout sens fait honneur à la France. Il condamne, dans Crébillon, fais-toi d’autres vertus, etc.; l’auteur, dit-il, veut dire pratique d’autres vertus. Si l’auteur qu’il reprend s’était servi de ce mot pratique, il aurait été fort plat. Il est beau de dire: Je me fais des vertus conformes à ma situation. Cicéron a dit: Facere de necessitate virtutem; d’où nous est venu le proverbe faire de nécessité vertu. Racine a dit dans Britannicus: Qui, dans l’obscurité nourrissant sa douleur, S’est fait une vertu conforme à son malheur.
(Acte II, scène iii.)
Ainsi Crébillon avait imité Racine; il ne fallait pas blâmer dans l’un ce qu’on admire dans l’autre.
Mais il est vrai qu’il eût fallu manquer absolument de goût et de jugement pour ne pas reprendre les vers suivants, qui pèchent tous, ou contre la langue, ou contre l’élégance, ou contre le sens commun.
Mon fils, je t’aime encor tout ce qu’on peut aimer.
(Crébillon, Pyrrhus, acte III, scène v.)
Tant le sort entre nous a jeté de mystère.
(Idem, acte III, scène iv.)
Les dieux ont leur justice, et le trône a ses mœurs.
(Idem, acte II, scène i.)
Agénor inconnu ne compte point d’aïeux, Pour me justifier d’un amour odieux.
(Idem, Sémiramis, acte I, scène v.)
Ma raison s’arme en vain de quelques étincelles.
(Idem, ibid.)
Ah! que les malheureux éprouvent de tourments!
(Idem, Électre, acte III, scène ii.)
Un captif tel que moi Honorerait ses fers même sans qu’il fût roi.
(Idem, Sémiramis, acte II, scène iii.)
Un guerrier généreux, que la vertu couronne, Vaut bien un roi formé par le secours des lois: Le premier qui le fut n’eut pour lui que sa voix.
(Idem, Sémiramis, acte II, scène iii.)
À ce prix je deviendrai sa mère, Mais je ne la suis pas; je n’en ressens du moins Les entrailles, l’amour, les remords, ni les soins.
(Idem, ibid., acte IV, scène vii.)
Je crois que tu n’es pas coupable; Mais si tu l’es, tu n’es qu’un homme détestable.
(Crébillon, Catilina, acte IV, scène ii.)
Mais vous me payerez ses funestes appas.
C’est vous qui leur gagnez sur moi la préférence.
(Idem, ibid., acte II, scène i.)
Seigneur, enfin la paix si longtemps attendue M’est redonnée ici par le même héros Dont la seule valeur nous causa tant de maux.
(Idem, Pyrrhus, acte V, scène iii.)
Autour du vase affreux par moi-même rempli Du sang de Nonnius avec soin recueilli, Au fond de ton palais j’ai rassemblé leur troupe.
(Idem, Catilina, acte IV, scène iii.)
Ces phrases obscures, ces termes impropres, ces fautes de syntaxe, ce langage inintelligible, ces pensées si fausses et si mal exprimées; tant d’autres tirades où l’on ne parle que des dieux et des enfers, parce qu’on ne sait pas faire parler les hommes; un style boursouflé et plat à la fois, hérissé d’épithètes inutiles, de maximes monstrueuses exprimées en vers dignes d’elles, c’est là ce qui a succédé au style de Racine; et pour achever la décadence de la langue et du goût, ces pièces visigothes et vandales ont été suivies de pièces plus barbares encore.
La prose n’est pas moins tombée. On voit, dans des livres sérieux et faits pour instruire, une affectation qui indigne tout lecteur sensé.
« Il faut mettre sur le compte de l’amour-propre ce qu’on met sur le compte des vertus. « L’esprit se joue à pure perte dans ces questions où l’on a fait les frais de penser.
« Les éclipses étaient en droit d’effrayer les hommes.
« Épicure avait un extérieur à l’unisson de son âme.
« L’empereur Claudius renvia sur Auguste.
« La religion était en collusion avec la nature.
« Cléopâtre était une beauté privilégiée.
« L’air de gaieté brillait sur les enseignes de l’armée.
« Le triumvir Lépide se rendit nul.
« Un consul se fit clef de meute dans la république.
« Mécénas était d’autant plus éveillé qu’il affichait le sommeil.
« Julie, affectée de pitié, élève à son amant ses tendres supplications.
« Elle cultiva l’espérance.
« Son âme épuisée se fond comme l’eau.
« Sa philosophie n’est point parlière.
« Son amant ne veut pas mesurer ses maximes à sa toise, et prendre une âme aux livrées de la maison. » Tels sont les excès d’extravagance où sont tombés des demi-beaux esprits qui ont eu la manie de se singulariser.
On ne trouve pas dans Rollin une seule phrase qui tienne de ce jargon ridicule, et c’est en quoi il est très-estimable, puisqu’il a résisté au torrent du mauvais goût.
Le défaut contraire à l’affectation est le style négligé, lâche et rampant, l’emploi fréquent des expressions populaires et proverbiales.
« Le général poursuivit sa pointe.
« Les ennemis furent battus à plate couture.
« Il se prêta à des propositions de paix, après avoir chanté victoire.
« Les légions vinrent au-devant de Drusus par manière d’acquit.
« Un soldat romain se donnant à dix as par jour, corps et âme. » La différence qu’il y avait entre eux était, au lieu de dire, dans un style plus concis, la différence entre eux était. Le plaisir qu’il y a à cacher ses démarches à son rival, au lieu de dire le plaisir de cacher ses démarches à son rival.
Lors de la bataille de Fontenoy, au lieu de dire dans le temps de la bataille, l’époque de la bataille, tandis, lorsque l’on donnait la bataille.
Par une négligence encore plus impardonnable, et faute de chercher le mot propre, quelques écrivains ont imprimé: Il l’envoya faire faire la revue des troupes. Il était si aisé de dire: Il l’envoya passer les troupes en revue; il lui ordonna d’aller faire la revue.
Il s’est glissé dans la langue un autre vice: c’est d’employer des expressions poétiques dans ce qui doit être écrit du style le plus simple. Des auteurs de journaux et même de quelques gazettes parlent des forfaits d’un coupeur de bourse condamné à être fouetté dans ces lieux. Des janissaires ont mordu la poussière. Les troupes n’ont pu résister à l’inclémence des airs. On annonce une histoire d’une petite ville de province, avec les preuves, et une table des matières, en faisant l’éloge de la magie du style de l’auteur. Un apothicaire donne avis au public qu’il débite une drogue nouvelle à trois livres la bouteille; il dit qu’il a interrogé la nature, et qu’il l’a forcée d’obéir à ses lois.
Un avocat, à propos d’un mur mitoyen, dit que le droit de sa partie est éclairé du flambeau des présomptions.
Un historien, en parlant de l’auteur d’une sédition, vous dit qu’il alluma le flambeau de la discorde. S’il décrit un petit combat, il dit que ces vaillants chevaliers descendaient dans le tombeau, en y précipitant leurs ennemis victorieux.
Ces puérilités ampoulées ne devaient pas reparaître après le plaidoyer de maître Petit-Jean dans les Plaideurs. Mais enfin il y aura toujours un petit nombre d’esprits bien faits qui conservera les bienséances du style et le bon goût, ainsi que la pureté de la langue. Le reste sera oublié.
FRANC ARBITRE.
Depuis que les hommes raisonnent, les philosophes ont embrouillé cette matière; mais les théologiens l’ont rendue inintelligible par leurs absurdes subtilités sur la grâce. Locke est peut-être le premier homme qui ait eu un fil dans ce labyrinthe, car il est le premier qui, sans avoir l’arrogance de croire partir d’un principe général, ait examiné la nature humaine par analyse.
On dispute depuis trois mille ans si la volonté est libre ou non; Locke fait voir d’abord que la question est absurde, et que la liberté ne peut pas plus appartenir à la volonté que la couleur et le mouvement.
Que veut dire ce mot être libre? il veut dire pouvoir, ou bien il n’a point de sens. Or que la volonté puisse, cela est aussi ridicule au fond que si on disait qu’elle est jaune ou bleue, ronde ou carrée. La volonté est le vouloir, et la liberté est le pouvoir. Voyons pied à pied la chaîne de ce qui se passe en nous, sans nous offusquer l’esprit d’aucun terme de l’école ni d’aucun principe antécédent.
On vous propose de monter à cheval, il faut absolument que vous fassiez un choix, car il est bien clair que vous irez ou que vous n’irez pas. Il n’y a point de milieu. Il est donc de nécessité absolue que vous vouliez le oui ou le non. Jusque-là il est démontré que la volonté n’est pas libre. Vous voulez monter à cheval; pourquoi? C’est, dira un ignorant, parce que je le veux. Cette réponse est un idiotisme; rien ne se fait ni ne se peut faire sans raison, sans cause: votre vouloir en a donc une. Quelle est-elle? l’idée agréable de monter à cheval qui se présente dans votre cerveau, l’idée dominante, l’idée déterminante. Mais, direz-vous, ne puis-je résister à une idée qui me domine? Non; car quelle serait la cause de votre résistance? aucune. Vous ne pouvez obéir par votre volonté qu’à une idée qui vous dominera davantage.
Or vous recevez toutes vos idées; vous recevez donc votre vouloir, vous voulez donc nécessairement: le mot de liberté, n’appartient donc en aucune manière à la volonté.
Vous me demandez comment le penser et le vouloir se forment en vous. Je vous réponds que je n’en sais rien. Je ne sais pas plus comment on fait des idées que je ne sais comment le monde a été fait. Il ne nous est donné que de chercher à tâtons ce qui se passe dans notre incompréhensible machine.
La volonté n’est donc point une faculté qu’on puisse appeler libre. Une volonté libre est un mot absolument vide de sens; et ce que les scolastiques ont appelé volonté d’indifférence, c’est-à-dire de vouloir sans cause, est une chimère qui ne mérite pas d’être combattue.
Où sera donc la liberté? dans la puissance de faire ce qu’on veut. Je veux sortir de mon cabinet, la porte est ouverte, je suis libre d’en sortir.
Mais, dites-vous, si la porte est fermée, et que je veuille rester chez moi, j’y demeure librement. Expliquons-nous. Vous exercez alors le pouvoir que vous avez de demeurer; vous avez cette puissance, mais vous n’avez pas celle de sortir.
La liberté, sur laquelle on a écrit tant de volumes, n’est donc, réduite à ses justes termes, que la puissance d’agir.
Dans quel sens faut-il donc prononcer ce mot: L’homme est libre? dans le même sens qu’on prononce les mots de santé, de force, de bonheur. L’homme n’est pas toujours fort, toujours sain, toujours heureux.
Une grande passion, un grand obstacle, lui ôtent sa liberté, sa puissance d’agir.
Le mot de liberté, de franc arbitre, est donc un mot abstrait, un mot général, comme beauté, bonté, justice. Ces termes ne disent pas que tous les hommes soient toujours beaux, bons et justes; aussi ne sont-ils pas toujours libres.
Allons plus loin: cette liberté n’étant que la puissance d’agir, quelle est cette puissance? Elle est l’effet de la constitution et de l’état actuel de nos organes. Leibnitz veut résoudre un problème de géométrie, il tombe en apoplexie, il n’a certainement pas la liberté de résoudre son problème, un jeune homme vigoureux, amoureux éperdument, qui tient sa maîtresse facile entre ses bras, est-il libre de dompter sa passion? non sans doute: il a la puissance de jouir, et n’a pas la puissance de s’abstenir. Locke a donc eu très-grande raison d’appeler la liberté puissance. Quand est-ce que ce jeune homme pourra s’abstenir malgré la violence de sa passion? quand une idée plus forte déterminera en sens contraire les ressorts de son âme et de son corps.
Mais quoi! les autres animaux auront donc la même liberté, la même puissance? Pourquoi non? Ils ont des sens, de la mémoire, du sentiment, des perceptions, comme nous; ils agissent avec spontanéité comme nous: il faut bien qu’ils aient aussi, comme nous, la puissance d’agir en vertu de leurs perceptions, en vertu du jeu de leurs organes.
On crie: S’il est ainsi, tout n’est que machine, tout est dans l’univers assujetti à des lois éternelles. Eh bien, voudriez-vous que tout se fît au gré d’un million de caprices aveugles? Ou tout est la suite de la nécessité de la nature des choses, ou tout est l’effet de l’ordre éternel d’un maître absolu: dans l’un et dans l’autre cas nous ne sommes que des roues de la machine du monde.
C’est un vain jeu d’esprit, c’est un lieu commun de dire que sans la liberté prétendue de la volonté, les peines et les récompenses sont inutiles. Raisonnez, et vous conclurez tout le contraire.
Si, quand on exécute un brigand, son complice qui le voit expirer a la liberté de ne se point effrayer du supplice; si sa volonté se détermine d’elle-même, il ira du pied de l’échafaud assassiner sur le grand chemin; si ses organes, frappés d’horreur, lui font éprouver une terreur insurmontable, il ne volera plus. Le supplice de son compagnon ne lui devient utile et n’assure la société qu’autant que sa volonté n’est pas libre.
La liberté n’est donc et ne peut être autre chose que la puissance de faire ce qu’on veut. Voilà ce que la philosophie nous apprend. Mais si on considère la liberté dans le sens théologique, c’est une matière si sublime que des regards profanes n’osent pas s’élever jusqu’à elle.
FRANCHISE.
Mot qui donne toujours une idée de liberté dans quelque sens qu’on le prenne; mot venu des Francs, qui étaient libres: il est si ancien que, lorsque le Cid assiégea et prit Tolède, dans le xi siècle, on donna des franchis ou franchises aux Français qui étaient venus à cette expédition, et qui s’établirent à Tolède. Toutes les villes murées avaient des franchises, des libertés, des priviléges, jusque dans la plus grande anarchie du pouvoir féodal. Dans tous les pays d’états, le souverain jurait à son avènement de garder leurs franchises.
Ce nom, qui a été donné généralement aux droits des peuples aux immunités, aux asiles, a été plus particulièrement affecté aux quartiers des ambassadeurs à Rome. C’était un terrain autour des palais; et ce terrain était plus ou moins grand, selon la volonté de l’ambassadeur. Tout ce terrain était un asile aux criminels; on ne pouvait les y poursuivre. Cette franchise fut restreinte sous Innocent XI à l’enceinte des palais. Les églises et les couvents en Italie ont la même franchise, et ne l’ont point dans les autres États. Il y a dans Paris plusieurs lieux de franchise, où les débiteurs ne peuvent être saisis pour leurs dettes par la justice ordinaire, et où les ouvriers peuvent exercer leurs métiers sans être passés maîtres. Les ouvriers ont cette franchise dans le faubourg Saint-Antoine; mais ce n’est pas un asile comme le Temple.
Cette franchise, qui exprime ordinairement la liberté d’une nation, d’une ville, d’un corps, a bientôt après signifié la liberté d’un discours, d’un conseil qu’on donne, d’un procédé dans une affaire; mais il y a une grande nuance entre parler avec franchise, et parler avec liberté. Dans un discours à son supérieur, la liberté est une hardiesse ou mesurée ou trop forte; la franchise se tient plus dans les justes bornes, et est accompagnée de candeur. Dire son avis avec liberté, c’est ne pas craindre; le dire avec franchise, c’est se conduire ouvertement et noblement. Parler avec trop de liberté, c’est marquer de l’audace; parler avec trop de franchise, c’est trop ouvrir son cœur.
FRANÇOIS RABELAIS.
FRANÇOIS XAVIER.
Il ne serait pas mal de savoir quelque chose de vrai concernant le célèbre François Xavero, que nous nommons Xavier, surnommé l’apôtre des Indes. Bien des gens s’imaginent encore qu’il établit le christianisme sur toute la côte méridionale de l’Inde, dans une vingtaine d’îles, et surtout au Japon. Il n’y a pas trente ans qu’à peine était-il permis d’en douter dans l’Europe.
Les jésuites n’ont fait nulle difficulté de le comparer à saint Paul. Ses voyages et ses miracles avaient été écrits en partie par Tursellin et Orlandin, par Lucéna, par Bartoli, tous jésuites, mais très-peu connus en France: moins on était informé des détails, plus sa réputation était grande.
Lorsque le jésuite Bouhours composa son histoire, Bouhours passait pour un très-bel esprit; il vivait dans la meilleure compagnie de Paris; je ne parle pas de la compagnie de Jésus, mais de celle des gens du monde les plus distingués par leur esprit et par leur savoir. Personne n’eut un style plus pur et plus éloigné de l’affectation: il fut même proposé dans l’Académie française de passer par-dessus les règles de son institution pour recevoir le père Bouhours dans son corps.
Il avait encore un plus grand avantage, celui du crédit de son ordre, qui alors, par un prestige presque inconcevable, gouvernait tous les princes catholiques.
La saine critique, il est vrai, commençait à s’établir; mais ses progrès étaient lents: on se piquait alors en général de bien écrire plutôt que d’écrire des choses véritables.
Bouhours fit les Vies de saint Ignace et de saint François Xavier sans presque s’attirer de reproches; à peine releva-t-on sa comparaison de saint Ignace avec César, et de Xavier avec Alexandre: ce trait passa pour une fleur de rhétorique.
J’ai vu au collége des jésuites de la rue Saint-Jacques un tableau de douze pieds de long sur douze de hauteur, qui représentait Ignace et Xavier montant au ciel chacun dans un char magnifique, attelé de quatre chevaux blancs; le Père éternel en haut, décoré d’une belle barbe blanche, qui lui pendait jusqu’à la ceinture; Jésus-Christ et la vierge Marie à ses côtés, le Saint-Esprit au-dessous d’eux en forme de pigeon, et des anges joignant les mains et baissant la tête pour recevoir père Ignace et père Xavier.
Si quelqu’un se fût moqué publiquement de ce tableau, le révérend P. La Chaise, confesseur du roi, n’aurait pas manqué de faire donner une lettre de cachet au ricaneur sacrilége.
Il faut avouer que François Xavier est comparable à Alexandre en ce qu’ils allèrent tous deux aux Indes, comme Ignace ressemble à César pour avoir été en Gaule; mais Xavier, vainqueur du démon, alla bien plus loin que le vainqueur de Darius. C’est un plaisir de le voir passer, en qualité de convertisseur volontaire, d’Espagne en France, de France à Rome, de Rome à Lisbonne, de Lisbonne au Mozambique, après avoir fait le tour de l’Afrique. Il reste longtemps au Mozambique, où il reçoit de Dieu le don de prophétie: ensuite il passe à Mélinde, et dispute sur l’Alcoran avec les mahométans, qui entendent sans doute sa langue aussi bien qu’il entend la leur; il trouve même des caciques, quoiqu’il n’y en ait qu’en Amérique. Le vaisseau portugais arrive à l’Ile Zocotora, qui est sans contredit celle des Amazones; il y convertit tous les insulaires; il y bâtit une église: de là il arrive à Goa; il y voit une colonne sur laquelle saint Thomas avait gravé qu’un jour saint Xavier viendrait rétablir la religion chrétienne qui avait fleuri autrefois dans l’Inde. Xavier lut parfaitement les anciens caractères, soit hébreux, soit indiens, dans lesquels cette prophétie était écrite. Il prend aussitôt une clochette, assemble tous les petits garçons autour de lui, leur explique le Credo, et les baptise. Son grand plaisir surtout était de marier les Indiens avec leurs maîtresses.
On le voit courir de Goa au cap Comorin, à la côte de la Pêcherie, au royaume de Travancor; dès qu’il est arrivé dans un pays, son plus grand soin est de le quitter: il s’embarque sur le premier vaisseau portugais qu’il trouve; vers quelque endroit que ce vaisseau dirige sa route, il n’importe à Xavier: pourvu qu’il voyage, il est content. On le reçoit par charité; il retourne deux ou trois fois à Goa, à Cochin, à Cori, à Negapatan, à Méliapour. Un vaisseau part pour Malaca: voilà Xavier qui court à Malaca avec le désespoir dans le cœur de n’avoir pu voir Siam, Pégu, et le Tonquin.
Vous le voyez dans l’île de Sumatra, à Bornéo, à Macassar, dans les îles Moluques, et surtout à Ternate et à Amboyne. Le roi de Ternate avait dans son immense sérail cent femmes en qualité d’épouses, et sept ou huit cents concubines. La première chose que fait Xavier est de les chasser toutes. Vous remarquerez d’ailleurs que l’île de Ternate n’a que deux lieues de diamètre.
De là, trouvant un autre vaisseau portugais qui part pour l’île de Ceilan, il retourne à Ceilan; il fait plusieurs tours de Ceilan à Goa et à Cochin. Les Portugais trafiquaient déjà au Japon; un vaisseau part pour ce pays, Xavier ne manque pas de s’y embarquer; il parcourt toutes les îles du Japon.
Enfin, dit le jésuite Bouhours, si on mettait bout à bout toutes les courses de Xavier, il y aurait de quoi faire plusieurs fois le tour de la terre.