Tout cela s’applique naturellement à Jésus, dont Melchisédech était la figure, suivant l’apôtre. En effet, l’Évangile de Nicodème dit expressément que les Juifs devant Pilate reprochèrent à Jésus qu’il était né de la fornication. Sur quoi le savant Fabricius observe qu’on n’est assuré par aucun témoignage digne de foi que les Juifs aient objecté à Jésus-Christ pendant sa vie, ni même aux apôtres, cette calomnie qu’ils répandirent partout dans la suite. Cependant les Actes des apôtres font foi que les Juifs d’Antioche s’opposèrent, en blasphémant, à ce que Paul leur disait de Jésus; et Origène soutient que ces paroles, rapportées dans l’Évangile de saint Jean: « Nous ne sommes point nés de fornication, nous n’avons jamais servi personne », étaient de la part des juifs un reproche indirect qu’ils faisaient à Jésus sur le défaut de sa naissance et sur son état de serviteur: car ils prétendaient, comme nous l’apprend ce Père, que Jésus était originaire d’un petit hameau de la Judée, et avait eu pour mère une pauvre villageoise qui ne vivait que de son travail, laquelle ayant été convaincue d’adultère avec un soldat nommé Panther, fut chassée par son fiancé, qui était charpentier de profession; qu’après cet affront, errant misérablement de lieu en lieu, elle accoucha secrètement de Jésus, lequel, se trouvant dans la nécessité, fut contraint de s’aller louer serviteur en Égypte, où, ayant appris quelques-uns de ces secrets que les Égyptiens font tant valoir, il retourna en son pays, et que, tout fier des miracles qu’il savait faire, il se proclama lui-même Dieu.
Suivant une tradition très-ancienne, ce nom de Panther, qui a donné lieu à la méprise des Juifs, était le surnom du père de Joseph, comme l’assure saint Épiphane; ou plutôt le nom propre de l’aïeul de Marie, comme l’affirme saint Jean Damascène.
Quant à l’état de serviteur qu’ils reprochaient à Jésus, il déclare lui-même qu’il n’était pas venu pour être servi, mais pour servir. Zoroastre, selon les Arabes, avait également été serviteur d’Esdras, Épictète était même né dans la servitude; aussi saint Cyrille de Jérusalem a grande raison de dire qu’elle ne déshonore personne.
Sur l’article des miracles, nous apprenons à la vérité de Pline que les Égyptiens avaient le secret de teindre des étoffes de diverses couleurs en les plongeant dans la même cuve; et c’est là un des miracles qu’attribue à Jésus l’Évangile de l’enfance; mais, comme nous l’apprend saint Chrysostome, Jésus ne fit aucun miracle avant son baptême, et ceux qu’on lui attribue sont de purs mensonges. La raison qu’en donne ce Père, c’est que la sagesse du Seigneur ne lui permettait pas d’en faire pendant son enfance, parce qu’on les aurait regardés comme des prestiges.
C’est en vain que saint Épiphane prétend que de nier les miracles que quelques-uns attribuent à Jésus dans son enfance, ce serait fournir aux hérétiques un prétexte spécieux de dire qu’il ne devint fils de Dieu que par l’effusion du Saint-Esprit, qui descendit sur lui dans son baptême; ce sont les Juifs que nous combattons ici, et non pas les hérétiques.
M. Wagenseil nous a donné la traduction latine d’un ouvrage des Juifs, intitulé Toldos Jeschu, dans lequel il est rapporté que Jeschu étant à Bethléem de Juda, lieu de sa naissance, il se mit à crier tout haut: « Quels sont ces hommes méchants qui prétendent que je suis bâtard et d’une origine impure? ce sont eux qui sont des bâtards et des hommes très-impurs. N’est-ce pas une mère vierge qui m’a enfanté? Et je suis entré en elle par le sommet de la tête. » Ce témoignage a paru d’un si grand poids à M. Bergier que ce savant théologien n’a point fait difficulté de l’employer sans en citer la source. Voici ses propres termes, page 23 de la Certitude des preuves du christianisme: « Jésus est né d’une vierge par l’opération du Saint-Esprit; Jésus lui-même nous l’a ainsi assuré plusieurs fois de sa propre bouche. Tel est le récit des apôtres. » Il est certain que ces paroles de Jésus ne se trouvent que dans le Toldos Jeschu, et la certitude de cette preuve de M. Bergier subsiste, quoique saint Matthieu applique à Jésus ce passage d’Isaïe: « Il ne disputera point, il ne criera point, et personne n’entendra sa voix dans les rues. » Selon saint Jérôme c’est aussi une ancienne tradition parmi les gymnosophistes de l’Inde que Buddas, auteur de leur dogme, naquit d’une vierge qui l’enfanta par le côté. C’est ainsi que naquirent Jules César, Scipion l’Africain, Manlius, Édouard VI, roi d’Angleterre, et d’autres, au moyen d’une opération que les chirurgiens nomment césarienne, parce qu’elle consiste à tirer un enfant de la matrice par une incision faite à l’abdomen de la mère. Simon surnommé le Magicien, et Manès, prétendaient aussi tous les deux être nés d’une vierge. Mais cela signifiait seulement que leurs mères étaient vierges lorqu’elles les conçurent. Or, pour se convaincre combien sont incertaines les marques de la virginité, il ne faut que lire la glose du célèbre évêque du Puy-en-Velai, M. de Pompignan, sur ce passage des Proverbes: « Trois choses me sont difficiles à comprendre, et la quatrième m’est entièrement inconnue: la voie de l’aigle dans l’air, la voie du serpent sur le rocher, la voie d’un navire au milieu de la mer, et la voie de l’homme dans sa jeunesse. » Pour traduire littéralement ces paroles, suivant ce prélat, chap. iii, seconde partie de l’Incrédulité convaincue par les prophéties, il aurait fallu dire: viam viri in virgine adolescentula, la voie de l’homme dans une jeune fille alma. La traduction de notre Vulgate, dit-il, substitue un autre sens, exact et véritable en lui-même, mais moins conforme au texte original. Enfin il confirme sa curieuse interprétation par l’analogie de ce verset avec le suivant: « Telle est la voie de la femme adultère, qui après avoir mangé s’essuie la bouche, et dit: Je n’ai point fait de mal. » Quoi qu’il en soit, la virginité de Marie n’était pas encore généralement reconnue au commencement du iii siècle. Plusieurs ont été dans cette opinion et y sont encore, disait saint Clément d’Alexandrie, que Marie est accouchée d’un fils sans que son accouchement ait produit aucun changement dans sa personne: car quelques-uns disent qu’une sage-femme l’ayant visitée après son enfantement, elle lui trouva toutes les marques de la virginité. On voit que ce Père veut parler de l’Évangile de la nativité de Marie, où l’ange Gabriel lui dit: « Sans mélange d’homme, vierge vous concevrez, vierge vous enfanterez, vierge vous nourrirez »; et du protévangile de Jacques, où la sage-femme s’écrie: « Quelle merveille inouïe! Marie vient démettre un fils au monde, et a encore toutes les marques de la virginité. » Ces deux Évangiles n’en furent pas moins déclarés apocryphes par la suite, quoiqu’ils fussent en ce point conformes au sentiment adopté par l’Église: on écarta les échafauds quand une fois l’édifice fut élevé.
Ce que Jeschu ajoute: « Je suis entré en elle par le sommet de la tête », a de même été le sentiment de l’Église. Le bréviaire des maronites porte que le verbe du père est entré par l’oreille de la femme bénie. Saint Augustin et le pape Félix disent expressément que la vierge devint enceinte par l’oreille. Saint Éphrem dit la même chose dans une hymne, et Voisin, son traducteur, observe que cette pensée vient originairement de Grégoire de Néocésarée, surnommé Thaumaturge. Agobar rapporte que l’Église chantait de son temps: « Le Verbe est entré par l’oreille de la Vierge, et il en est sorti par la porte dorée. » Eutychius parle aussi d’Élianus, qui assista au concile de Nicée, et qui disait que le Verbe entra par l’oreille de la Vierge, et qu’il en sortit par la voie de l’enfantement. Cet Élianus était un chorévêque, dont le nom se trouve dans la liste arabe des Pères de Nicée, publiée par Selden.
On n’ignore pas que le jésuite Sanchez a sérieusement agité la question si la vierge Marie a fourni de la semence dans l’incarnation du Christ, et qu’il s’est décidé pour l’affirmative d’après d’autres théologiens; mais ces écarts d’une imagination licencieuse doivent être mis au rang de l’opinion de l’Arétin, qui y fait intervenir le Saint-Esprit sous la forme d’un pigeon, comme la fable dit que Jupiter changé en cygne avait visité Léda; ou comme les premiers Pères de l’Église, tels que saint Justin, Athénagore, Tertullien, saint Clément d’Alexandrie, saint Cyprien, Lactance, saint Ambroise, et autres, ont cru, d’après les Juifs Philon et Josèphe l’historien, que les anges avaient connu charnellement les femmes et avaient engendré avec elles. Saint Augustin impute même aux manichéens d’enseigner que de belles filles et de beaux garçons, apparaissant tout nus aux princes des ténèbres, qui sont les mauvais anges, font échapper de leurs membres relâchés par la concupiscence la substance vitale, que ce Père appelle la nature de Dieu. Évode tranche le mot en disant que la majesté divine trouve moyen de s’échapper par les génitoires des démons.
Il est vrai que tous ces Pères croyaient les anges corporels; mais depuis que les ouvrages de Platon eurent donné l’idée de la spiritualité, on expliqua cette ancienne opinion d’un commerce charnel des anges avec les femmes en disant que le même ange qui, transformé en femme, avait reçu la semence d’un homme, se servait de cette semence pour engendrer avec une femme, auprès de laquelle il prenait à son tour la figure d’un homme. Les théologiens désignent par les termes d’incube et de succube ces différents rôles qu’ils font jouer aux anges. Les curieux peuvent lire les détails de ces dégoûtantes rêveries, page 225 des variantes de la Genèse, par Othon Gualtérius; liv. II, chap. xv des Disquisitions magiques, par Delrio; et chap. xiii du Discours des sorciers, par Henri Boguet.
SECTION II.
Aucune généalogie, fût-elle réimprimée dans le Moréri, n’approche de celle de Mahomet ou Mohammed, fils d’Abdallah, fils d’Abd’all Moutaleb, fils d’Ashem; lequel Mohammed fut, dans son jeune âge, palefrenier de la veuve Cadisha, puis son facteur, puis son mari; puis prophète de Dieu, puis condamné à être pendu, puis conquérant et roi d’Arabie, puis mourut de sa belle mort, rassasié de gloire et de femmes.
Les barons allemands ne remontent que jusqu’à Vitikind, et nos nouveaux marquis français ne peuvent guère montrer de titres au delà de Charlemagne. Mais la race de Mahomet ou Mohammed, qui subsiste encore, a toujours fait voir un arbre généalogique dont le tronc est Adam, et dont les branches s’étendent d’Ismael jusqu’aux gentilshommes qui portent aujourd’hui le grand titre de cousins de Mahomet.
Nulle difficulté sur cette généalogie, nulle dispute entre les savants, point de faux calculs à rectifier, point de contradiction à pallier, point d’impossibilités qu’on cherche à rendre possibles.
Votre orgueil murmure de l’authenticité de ces titres. Vous me dites que vous descendez d’Adam, aussi bien que le grand prophète, si Adam est le père commun; mais que cet Adam n’a jamais été connu de personne, pas même des anciens Arabes; que ce nom n’a jamais été cité que dans les livres juifs; que par conséquent vous vous inscrivez en faux contre les titres de noblesse de Mahomet ou Mohammed.
Vous ajoutez qu’en tout cas, s’il y a eu un premier homme, quel qu’ait été son nom, vous en descendez tout aussi bien que l’illustre palefrenier de Cadisha; et que s’il n’y a point eu de premier homme, si le genre humain a toujours existé, comme tant de savants le prétendent, vous êtes gentilhomme de toute éternité.
À cela on vous réplique que vous êtes roturier de toute éternité, si vous n’avez pas vos parchemins en bonne forme.
Vous répondez que les hommes sont égaux; qu’une race ne peut être plus ancienne qu’une autre; que les parchemins, auxquels pend un morceau de cire, sont d’une invention nouvelle; qu’il n’y a aucune raison qui vous oblige de céder à la famille de Mohammed, ni à celle de Confutzée, ni à celle des empereurs du Japon, ni aux secrétaires du roi du grand collége. Je ne puis combattre votre opinion par des preuves physiques, ou métaphysiques, ou morales. Vous vous croyez égal au daïri du Japon, et je suis entièrement de votre avis. Tout ce que je vous conseille, quand vous vous trouverez en concurrence avec lui, c’est d’être le plus fort.
GÉNÉRATION.
Je dirai comment s’opère la génération, quand on m’aura enseigné comment Dieu s’y est pris pour la création.
Mais toute l’antiquité, me dites-vous, tous les philosophes, tous les cosmogonites sans exception, ont ignoré la création proprement dite. Faire quelque chose de rien a paru une contradiction à tous les penseurs anciens. L’axiome rien ne vient de rien a été le fondement de toute philosophie; et nous demandons, au contraire, comment quelque chose peut en produire une autre?
Je vous réponds qu’il m’est aussi impossible de voir clairement comment un être vient d’un autre être, que de comprendre comment il est arrivé du néant.
Je vois bien qu’une plante, un animal engendre son semblable; mais telle est notre destinée, que nous savons parfaitement comment on tue un homme, et que nous ignorons comment on le fait naître.
Nul animal, nul végétal ne peut se former sans germe; autrement une carpe pourrait naître sur un if, et un lapin au fond d’une rivière, sauf à y périr.
Vous voyez un gland, vous le jetez en terre, il devient chêne. Mais savez-vous ce qu’il faudrait pour que vous sussiez comment ce germe se développe et se change en chêne? Il faudrait que vous fussiez Dieu.
Vous cherchez le mystère de la génération de l’homme; dites-moi d’abord seulement le mystère qui lui donne des cheveux et des ongles; dites-moi comment il remue le petit doigt quand il le veut.
Vous reprochez à mon système que c’est celui d’un grand ignorant: j’en conviens; mais je vous répondrai ce que dit l’évêque d’Aire Montmorin à quelques-uns de ses confrères. Il avait eu deux enfants de son mariage avant d’entrer dans les ordres; il les présenta, et on rit. « Messieurs, dit-il, la différence entre nous, c’est que j’avoue les miens. » Si vous voulez quelque chose de plus sur la génération et sur les germes, lisez ou relisez ce que j’ai lu autrefois dans une de ces petites brochures qui se perdent quand elles ne sont pas enchâssées dans des volumes d’une taille un peu plus fournie.
GÉNÉREUX, GÉNÉROSITÉ.
La générosité est un dévouement aux intérêts des autres, qui porte à leur sacrifier ses avantages personnels. En général, au moment où l’on relâche de ses droits en faveur de quelqu’un, et qu’on lui donne plus qu’il ne peut exiger, on devient généreux. La nature, en produisant l’homme au milieu de ses semblables, lui a prescrit des devoirs à remplir envers eux. C’est dans l’obéissance à ces devoirs que consiste l’honnêteté, et c’est au delà de ces devoirs que commence la générosité. L’âme généreuse s’élève donc au-dessus de l’intention que la nature semblait avoir en la formant. Quel bonheur pour l’homme de pouvoir ainsi devenir supérieur à son être! et quel prix ne doit point avoir à ses yeux la vertu qui lui procure cet avantage! On peut donc regarder la générosité comme le plus sublime de tous les sentiments, comme le mobile de toutes les belles actions, et peut-être comme le germe de toutes les vertus: car il y en a peu qui ne soient essentiellement le sacrifice d’un intérêt personnel à un intérêt étranger. Il ne faut pas confondre la grandeur d’âme, la générosité, la bienfaisance et l’humanité: on peut n’avoir de la grandeur d’âme que pour soi, et l’on n’est jamais généreux qu’envers les autres; on peut être bienfaisant sans faire de sacrifices, et la générosité en suppose toujours; on n’exerce guère l’humanité qu’envers les malheureux et les inférieurs, et la générosité a lieu envers tout le monde. D’où il suit que la générosité est un sentiment aussi noble que la grandeur d’âme, aussi utile que la bienfaisance, et aussi tendre que l’humanité: elle est le résultat de la combinaison de ces trois vertus, et, plus parfaite qu’aucune d’elles, elle y peut suppléer. Le beau plan que celui d’un monde où tout le genre humain serait généreux! Dans le monde tel qu’il est, la générosité est la vertu des héros; le reste des hommes se borne à l’admirer. La générosité est de tous les états: c’est la vertu dont la pratique satisfait le plus l’amour-propre. Il est un art d’être généreux: cet art n’est pas commun; il consiste à dérober le sacrifice que l’on fait. La générosité ne peut guère avoir de plus beau motif que l’amour de la patrie et le pardon des injures. La libéralité n’est autre chose que la générosité restreinte à un objet pécuniaire; c’est cependant une grande vertu lorsqu’elle se propose le soulagement des malheureux. Mais il y a une économie sage et raisonnée, qui devrait toujours régler les hommes dans la dispensation de leurs bienfaits. Voici un trait de cette économie. Un prince donne une somme d’argent pour l’entretien des pauvres d’une ville; mais il fait en sorte que cette somme s’accroisse à mesure qu’elle est employée, et que bientôt elle puisse servir au soulagement de toute la province. De quel bonheur ne jouirait-on pas sur la terre si la générosité des souverains avait toujours été dirigée par les mêmes vues!
On fait des générosités à ses amis, des libéralités à ses domestiques, des aumônes aux pauvres.
GENÈSE.
L’écrivain sacré s’étant conformé aux idées reçues, et n’ayant pas dû s’en écarter, puisque sans cette condescendance il n’aurait pas été entendu, il ne nous reste que quelques remarques à faire sur la physique de ces temps reculés: car pour la théologie, nous la respectons, nous y croyons, et nous n’y touchons jamais.
« Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre. » C’est ainsi qu’on a traduit; mais la traduction n’est pas exacte. Il n’y a pas d’homme un peu instruit qui ne sache que le texte porte: « Au commencement, les dieux firent ou les dieux fit le ciel et la terre. » Cette leçon d’ailleurs est conforme à l’ancienne idée des Phéniciens, qui avaient imaginé que Dieu employa des dieux inférieurs pour débrouiller le chaos, le chautereb. Les Phéniciens étaient depuis longtemps un peuple puissant, qui avait sa théogonie avant que les Hébreux se fussent emparés de quelques cantons vers son pays. Il est bien naturel de penser que quand les Hébreux eurent enfin un petit établissement vers la Phénicie, ils commencèrent à apprendre la langue. Alors leurs écrivains purent emprunter l’ancienne physique de leurs maîtres: c’est la marche de l’esprit humain.
Dans le temps où l’on place Moïse, les philosophes phéniciens en savaient-ils assez pour regarder la terre comme un point, en comparaison de la multitude infinie de globes que Dieu a placés dans l’immensité de l’espace qu’on nomme le ciel? Cette idée si ancienne et si fausse, que le ciel fut fait pour la terre, a presque toujours prévalu chez le peuple ignorant. C’est à peu près comme si on disait que Dieu créa toutes les montagnes et un grain de sable, et qu’on s’imaginât que ces montagnes ont été faites pour ce grain de sable. Il n’est guère possible que les Phéniciens, si bons navigateurs, n’eussent pas quelques bons astronomes; mais les vieux préjugés prévalaient, et ces vieux préjugés durent être ménagés par l’auteur de la Genèse, qui écrivait pour enseigner les voies de Dieu, et non la physique: « La terre était tohu-bohu et vide; les ténèbres étaient sur la face de l’abîme, et l’esprit de Dieu était porté sur les eaux. » Tohu-bohu signifie précisément chaos, désordre; c’est un de ces mots imitatifs qu’on trouve dans toutes les langues, comme sens dessus dessous, tintamarre, trictrac, tonnerre, bombe. La terre n’était point encore formée telle qu’elle est; la matière existait, mais la puissance divine ne l’avait point encore arrangée. L’esprit de Dieu signifie à la lettre le souffle, le vent, qui agitait les eaux. Cette idée est exprimée dans les fragments de l’auteur phénicien Sanchoniathon. Les Phéniciens croyaient, comme tous les autres peuples, la matière éternelle. Il n’y a pas un seul auteur dans l’antiquité qui ait jamais dit qu’on eût tiré quelque chose du néant. On ne trouve même dans toute la Bible aucun passage où il soit dit que la matière ait été faite de rien: non que la création de rien ne soit très-vraie, mais cette vérité n’était pas connue des Juifs charnels.
Les hommes furent toujours partagés sur la question de l’éternité du monde, mais jamais sur l’éternité de la matière...Gigni De nihilo nihilum, in nihilum nil posse reverti.
(Pers., sat. iii, 83.)
Voilà l’opinion de toute l’antiquité.
« Dieu dit: Que la lumière soit faite, et la lumière fut faite; et il vit que la lumière était bonne; et il divisa la lumière des ténèbres; et il appela la lumière jour, et les ténèbres nuit; et le soir et le matin furent un jour. Et Dieu dit aussi: Que le firmament soit fait au milieu des eaux, et qu’il sépare les eaux des eaux; et Dieu fit le firmament; et il divisa les eaux au-dessus du firmament des eaux au-dessous du firmament; et Dieu appela le firmament ciel; et le soir et le matin fit le second jour, etc.; et il vit que cela était bon. » Commençons par examiner si l’évêque d’Avranches Huet, Leclerc, etc., n’ont pas évidemment raison contre ceux qui prétendent trouver ici un trait d’éloquence sublime.
Cette éloquence n’est affectée dans aucune histoire écrite par les Juifs. Le style est ici de la plus grande simplicité, comme dans le reste de l’ouvrage. Si un orateur, pour faire connaître la puissance de Dieu, employait seulement cette expression: « Il dit que la lumière soit, et la lumière fut », ce serait alors du sublime. Tel est ce passage d’un psaume: Dixit, et facta sunt. C’est un trait qui, étant unique en cet endroit, et placé pour faire une grande image, frappe l’esprit et l’enlève. Mais ici c’est le narré le plus simple. L’auteur juif ne parle pas de la lumière autrement que des autres objets de la création; il dit également à chaque article: et Dieu vit que cela était bon. Tout est sublime dans la création, sans doute; mais celle de la lumière ne l’est pas plus que celle de l’herbe des champs: le sublime est ce qui s’élève au-dessus du reste, et le même tour règne partout dans ce chapitre.
C’était encore une opinion fort ancienne, que la lumière ne venait pas du soleil. On la voyait répandue dans l’air avant le lever et après le coucher de cet astre; on s’imaginait que le soleil ne servait qu’à la pousser plus fortement. Aussi l’auteur de la Genèse se conforme-t-il à cette erreur populaire, et même il ne fait créer le soleil et la lune que quatre jours après la lumière. Il était impossible qu’il y eût un matin et un soir avant qu’il existât un soleil. L’auteur inspiré daignait descendre aux préjugés vagues et grossiers de la nation. Dieu ne prétendait pas enseigner la philosophie aux Juifs. Il pouvait élever leur esprit jusqu’à la vérité; mais il aimait mieux descendre jusqu’à eux. On ne peut trop répéter cette solution.
La séparation de la lumière et des ténèbres n’est pas d’une autre physique; il semble que la nuit et le jour fussent mêlés ensemble comme des grains d’espèces différentes que l’on sépare les uns des autres. On sait assez que les ténèbres ne sont autre chose que la privation de la lumière, et qu’il n’y a de lumière en effet qu’autant que nos yeux reçoivent cette sensation; mais on était alors bien loin de connaître ces vérités.
L’idée d’un firmament est encore de la plus haute antiquité. On s’imaginait que les cieux étaient très solides, parce qu’on y voyait toujours les mêmes phénomènes. Les cieux roulaient sur nos têtes, ils étaient donc d’une matière fort dure. Le moyen de supputer combien les exhalaisons de la terre et des mers pouvaient fournir d’eau aux nuages? Il n’y avait point de Halley qui pût faire ce calcul. On se figurait donc des réservoirs d’eau dans le ciel. Ces réservoirs ne pouvaient être portés que sur une bonne voûte; on voyait à travers cette voûte, elle était donc de cristal. Pour que les eaux supérieures tombassent de cette voûte sur la terre, il était nécessaire qu’il y eût des portes, des écluses, des cataractes, qui s’ouvrissent et se fermassent. Telle était l’astronomie d’alors; et puisqu’on écrivait pour des Juifs, il fallait bien adopter leurs idées grossières, empruntées des autres peuples un peu moins grossiers qu’eux.
« Dieu fit deux grands luminaires, l’un pour présider au jour, l’autre à la nuit; il fit aussi les étoiles. » C’est toujours, il est vrai, la même ignorance de la nature. Les Juifs ne savaient pas que la lune n’éclaire que par une lumière réfléchie. L’auteur parle ici des étoiles comme de points lumineux, tels qu’on les voit, quoiqu’elles soient autant de soleils dont chacun a des mondes roulants autour de lui. L’Esprit saint se proportionnait donc à l’esprit du temps. S’il avait dit que le soleil est un million de fois plus gros que la terre, et la lune cinquante fois plus petite, on ne l’aurait pas compris: ils nous paraissent deux astres presque également grands.
« Dieu dit aussi: Faisons l’homme à notre image, et qu’il préside aux poissons, etc. » Qu’entendaient les Juifs par Faisons l’homme à notre image? Ce que toute l’antiquité entendait: Finxit in effigiem moderantum cuncta deorum.
(Ovid., Metam., I, 83.)
On ne fait des images que des corps. Nulle nation n’imagina un dieu sans corps, et il est impossible de se le représenter autrement. On peut bien dire: Dieu n’est rien de ce que nous connaissons; mais on ne peut avoir aucune idée de ce qu’il est. Les Juifs crurent Dieu constamment corporel, comme tous les autres peuples. Tous les premiers Pères de l’Église crurent aussi Dieu corporel, jusqu’à ce qu’ils eussent embrassé les idées de Platon, ou plutôt jusqu’à ce que les lumières du christianisme fussent plus pures.
« Il les créa mâle et femelle. » Si Dieu ou les dieux secondaires créèrent l’homme mâle et femelle à leur ressemblance, il semble en ce cas que les Juifs croyaient Dieu et les dieux mâles et femelles. On a recherché si l’auteur veut dire que l’homme avait d’abord les deux sexes, ou s’il entend que Dieu fit Adam et Ève le même jour. Le sens le plus naturel est que Dieu forma Adam et Ève en même temps; mais ce sens contredirait absolument la formation de la femme, faite d’une côte de l’homme longtemps après les sept jours.
« Et il se reposa le septième jour. » Les Phéniciens, les Chaldéens, les Indiens, disaient que Dieu avait fait le monde en six temps, que l’ancien Zoroastre appelle les six gahambârs, si célèbres chez les Perses.
Il est incontestable que tous ces peuples avaient une théologie avant que les Juifs habitassent les déserts d’Horeb et de Sinaï, avant qu’ils pussent avoir des écrivains. Plusieurs savants ont cru vraisemblable que l’allégorie des six jours est imitée de celle des six temps. Dieu peut avoir permis que de grands peuples eussent cette idée avant qu’il l’eût inspirée au peuple juif. Il avait bien permis que les autres peuples inventassent les arts avant que les Juifs en eussent aucun.
« Du lieu de volupté sortait un fleuve qui arrosait le jardin, et de là se partageait en quatre fleuves: l’un s’appelle Phison, qui tourne dans le pays d’Hévilath où vient l’or...Le second s’appelle Géhon, qui entoure l’Éthiopie...Le troisième est le Tigre, et le quatrième l’Euphrate. » Suivant cette version, le paradis terrestre aurait contenu près du tiers de l’Asie et de l’Afrique. L’Euphrate et le Tigre ont leur source à plus de soixante grandes lieues l’un de l’autre, dans des montagnes horribles qui ne ressemblent guère à un jardin. Le fleuve qui borde l’Éthiopie, et qui ne peut être que le Nil, commence à plus de mille lieues des sources du Tigre et de l’Euphrate; et si le Phison est le Phase, il est assez étonnant de mettre au même endroit la source d’un fleuve de Scythie et celle d’un fleuve d’Afrique. Il a donc fallu chercher une autre explication et d’autres fleuves. Chaque commentateur a fait son paradis terrestre.
On a dit que le jardin d’Éden ressemble à ces jardins d’Éden à Saana, dans l’Arabie Heureuse, fameuse dans toute l’antiquité; que les Hébreux, peuple très-récent, pouvaient être une horde arabe, et se faire honneur de ce qu’il y avait de plus beau dans le meilleur canton de l’Arabie; qu’ils ont toujours employé pour eux les anciennes traditions des grandes nations au milieu desquelles ils étaient enclavés. Mais ils n’en étaient pas moins conduits par le Seigneur.
« Le Seigneur prit donc l’homme, et le mit dans le jardin de volupté afin qu’il le cultivât. » C’est fort bien fait de cultiver son jardin, mais il est difficile qu’Adam cultivât un jardin de mille lieues de long: apparemment qu’on lui donna des aides. Il faut donc, encore une fois, que les commentateurs exercent ici leur talent de deviner. Aussi a-t-on donné à ces quatre fleuves trente positions différentes.
« Ne mangez point du fruit de la science du bien et du mal. » Il est difficile de concevoir qu’il y ait eu un arbre qui enseignât le bien et le mal, comme il y a des poiriers et des abricotiers. D’ailleurs on a demandé pourquoi Dieu ne veut pas que l’homme connaisse le bien et le mal. Le contraire ne paraît-il pas (si on ose le dire) beaucoup plus digne de Dieu, et beaucoup plus nécessaire à l’homme? Il semble à notre pauvre raison que Dieu devait ordonner de manger beaucoup de ce fruit; mais on doit soumettre sa raison, et conclure seulement qu’il faut obéir à Dieu.
« Dès que vous en aurez mangé, vous mourrez. » Cependant Adam en mangea, et n’en mourut point. Au contraire, on le fait vivre encore neuf cent trente ans. Plusieurs Pères ont regardé tout cela comme une allégorie. En effet, on pourrait dire que les autres animaux ne savent pas qu’ils mourront, mais que l’homme le sait par sa raison. Cette raison est l’arbre de la science qui lui fait prévoir sa fin. Cette explication serait peut-être la plus raisonnable; mais nous n’osons prononcer. « Le Seigneur dit aussi: Il n’est pas bon que l’homme soit seul, faisons-lui une aide semblable à lui. » On s’attend que le Seigneur va lui donner une femme; mais auparavant il lui amène tous les animaux. Peut-être y a-t-il ici quelque transposition de copiste.
« Et le nom qu’Adam donna à chacun des animaux est son véritable nom. »