Les détails de cette expédition d’Afrique se perdent dans la foule des guerres heureuses ou malheureuses faites avec politique ou avec imprudence, avec équité ou avec injustice. Rapportons seulement cette lettre, écrite il y a quelques années à l’occasion des pirateries d’Alger: « Il est triste, monsieur, qu’on n’ait point écouté les propositions de l’ordre de Malte, qui offrait, moyennant un subside médiocre de chaque État chrétien, de délivrer les mers des pirates d’Alger, de Maroc et de Tunis. Les chevaliers de Malte seraient alors véritablement les défenseurs de la chrétienté. Les Algériens n’ont actuellement que deux vaisseaux de cinquante canons, et cinq d’environ quarante, quatre de trente; le reste ne doit pas être compté.
« Il est honteux qu’on voie tous les jours leurs petites barques enlever nos vaisseaux marchands dans toute la Méditerranée. Ils croisent même jusqu’aux Canaries, et jusqu’aux Açores.
« Leurs milices, composées d’un ramas de nations, anciens Mauritaniens, anciens Numides, Arabes, Turcs, Nègres même, s’embarquent presque sans équipages sur des chebecs de dix-huit à vingt pièces de canon; ils infestent toutes nos mers comme des vautours qui attendent une proie. S’ils voient un vaisseau de guerre, ils s’enfuient; s’ils voient un vaisseau marchand, ils s’en emparent; nos amis, nos parents, hommes et femmes, deviennent esclaves, et il faut aller supplier humblement les barbares de daigner recevoir notre argent pour nous rendre leurs captifs.
« Quelques États chrétiens ont la honteuse prudence de traiter avec eux, et de leur fournir des armes avec lesquelles ils nous dépouillent. On négocie avec eux en marchands, et ils négocient en guerriers.
« Rien ne serait plus aisé que de réprimer leurs brigandages; on ne le fait pas. Mais que de choses seraient utiles et aisées qui sont négligées absolument! La nécessité de réduire ces pirates est reconnue dans les conseils de tous les princes, et personne ne l’entreprend. Quand les ministres de plusieurs cours en parlent par hasard ensemble, c’est le conseil tenu contre les chats.
« Les religieux de la rédemption des captifs sont la plus belle institution monastique; mais elle est bien honteuse pour nous. Les royaumes de Fez, Alger, Tunis, n’ont point de marabous de la rédemption des captifs. C’est qu’ils nous prennent beaucoup de chrétiens, et nous ne leur prenons guère de musulmans.
« Ils sont cependant plus attachés à leur religion que nous à la nôtre: car jamais aucun Turc, aucun Arabe ne se fait chrétien, et ils ont chez eux mille renégats qui même les servent dans leurs expéditions. Un Italien, nommé Pelegini, était, en 1712, général des galères d’Alger. Le miramolin, le bey, le dey, ont des chrétiennes dans leurs sérails; et nous n’avons eu que deux filles turques qui aient eu des amants à Paris.
« La milice d’Alger ne consiste qu’en douze mille hommes de troupes réglées; mais tout le reste est soldat, et c’est ce qui rend la conquête de ce pays si difficile. Cependant les Vandales les subjuguèrent aisément, et nous n’osons les attaquer! etc. » ALLÉGORIES.
Un jour, Jupiter, Neptune et Mercure, voyageant en Thrace, entrèrent chez un certain roi nommé Hyrieus, qui leur fit fort bonne chère. Les trois dieux, après avoir bien dîné, lui demandèrent s’ils pouvaient lui être bons à quelque chose. Le bonhomme, qui ne pouvait plus avoir d’enfants, leur dit qu’il leur serait bien obligé s’ils voulaient lui faire un garçon. Les trois dieux se mirent à pisser sur le cuir d’un bœuf tout frais écorché; de là naquit Orion, dont on fit une constellation connue dans la plus haute antiquité. Cette constellation était nommée du nom d’Orion par les anciens Chaldéens; le livre de Job en parle; mais, après tout, on ne voit pas comment l’urine de trois dieux a pu produire un garçon. Il est difficile que les Dacier et les Saumaise trouvent dans cette belle histoire une allégorie raisonnable, à moins qu’ils n’en infèrent que rien n’est impossible aux dieux, puisqu’ils font des enfants en pissant.
Il y avait en Grèce deux jeunes garnements à qui un oracle dit qu’ils se gardassent du mélampyge: un jour, Hercule les prit, les attacha par les pieds au bout de sa massue, suspendus tous deux le long de son dos, la tête en bas, comme une paire de lapins. Ils virent le derrière d’Hercule. Mélampyge signifie cul noir. « Ah! dirent-ils, l’oracle est accompli, voici cul noir. » Hercule se mit à rire, et les laissa aller. Les Saumaise et les Dacier, encore une fois, auront beau faire, ils ne pourront guère réussir à tirer un sens moral de ces fables.
Parmi les pères de la mythologie il y eut des gens qui n’eurent que de l’imagination; mais la plupart mêlèrent à cette imagination beaucoup d’esprit. Toutes nos académies, et tous nos faiseurs de devises, ceux même qui composent les légendes pour les jetons du trésor royal, ne trouveront jamais d’allégories plus vraies, plus agréables, plus ingénieuses, que celles des neuf Muses, de Vénus, des Grâces, de l’Amour, et de tant d’autres qui seront les délices et l’instruction de tous les siècles, ainsi qu’on l’a déjà remarqué ailleurs.
Il faut avouer que l’antiquité s’expliqua presque toujours en allégories. Les premiers pères de l’Église, qui pour la plupart étaient platoniciens, imitèrent cette méthode de Platon. Il est vrai qu’on leur reproche d’avoir poussé quelquefois un peu trop loin ce goût des allégories et des allusions.
Saint Justin dit, dans son Apologétique (apolog., I, n 55), que le signe de la croix est marqué sur les membres de l’homme; que quand il étend les bras, c’est une croix parfaite, et que le nez forme une croix sur le visage.
Selon Origène, dans son explication du Lévitique, la graisse des victimes signifie l’Église, et la queue est le symbole de la persévérance.
Saint Augustin, dans son sermon sur la différence et l’accord des deux généalogies, explique à ses auditeurs pourquoi saint Matthieu, en comptant quarante-deux quartiers, n’en rapporte cependant que quarante et un. C’est, dit-il, qu’il faut compter Jéchonias deux fois, parce que Jéchonias alla de Jérusalem à Babylone. Or ce voyage est la pierre angulaire; et si la pierre angulaire est la première du côté d’un mur, elle est aussi la première du côté de l’autre mur: on peut compter deux fois cette pierre; ainsi on peut compter deux fois Jéchonias. Il ajoute qu’il ne faut s’arrêter qu’au nombre de quarante, dans les quarante-deux générations, parce que ce nombre de quarante signifie la vie. Dix figure la béatitude, et dix multiplié par quatre, qui représente les quatre éléments et les quatre saisons, produit quarante.
Les dimensions de la matière ont, dans son cinquante-troisième sermon, d’étonnantes propriétés. La largeur est la dilatation du cœur; la longueur, la longanimité; la hauteur, l’espérance; la profondeur, la foi. Ainsi, outre cette allégorie, on compte quatre dimensions de la matière au lieu de trois.
Il est clair et indubitable, dit-il dans son sermon sur le psaume 6, que le nombre de quatre figure le corps humain, à cause des quatre éléments et des quatre qualités, du chaud, du froid, du sec et de l’humide; et comme quatre se rapportent au corps, trois se rapportent à l’âme, parce qu’il faut aimer Dieu d’un triple amour, de tout notre cœur, de toute notre âme et de tout notre esprit. Quatre ont rapport au vieux Testament, et trois au nouveau. Quatre et trois font le nombre de sept jours, et le huitième est celui du jugement.
On ne peut dissimuler qu’il règne dans ces allégories une affectation peu convenable à la véritable éloquence. Les Pères qui emploient quelquefois ces figures écrivaient dans un temps et dans des pays où presque tous les arts dégénéraient; leur beau génie et leur érudition se pliaient aux imperfections de leur siècle, et saint Augustin n’en est pas moins respectable pour avoir payé ce tribut au mauvais goût de l’Afrique et du IV siècle.
Ces défauts ne défigurent point aujourd’hui les discours de nos prédicateurs. Ce n’est pas qu’on ose les préférer aux Pères; mais le siècle présent est préférable aux siècles dans lesquels les Pères écrivaient. L’éloquence, qui se corrompit de plus en plus, et qui ne s’est rétablie que dans nos derniers temps, tomba après eux dans de bien plus grands excès: on ne parla que ridiculement chez tous les peuples barbares jusqu’au siècle de Louis XIV. Voyez tous les anciens sermonnaires; ils sont fort au-dessous des pièces dramatiques de la Passion qu’on jouait à l’hôtel de Bourgogne. Mais dans ces sermons barbares vous retrouvez toujours le goût de l’allégorie, qui ne s’est jamais perdu. Le fameux Menot, qui vivait sous François I, a fait le plus d’honneur au style allégorique. « Messieurs de la justice, dit-il, sont comme un chat à qui on aurait commis la garde d’un fromage de peur qu’il ne soit rongé des souris; un seul coup de dent du chat fera plus de tort au fromage que vingt souris ne pourraient en faire. » Voici un autre endroit assez curieux: « Les bûcherons, dans une forêt, coupent de grosses et de petites branches, et en font des fagots; ainsi nos ecclésiastiques, avec des dispenses de Rome, entassent gros et petits bénéfices. Le chapeau de cardinal est lardé d’évêchés; les évêchés, lardés d’abbayes et de prieurés, et le tout, lardé de diables. Il faut que tous ces biens de l’Église passent par les trois cordelières de l’Ave Maria. Car le benedicta tu sont grosses abbayes de bénédictins; in mulieribus, c’est monsieur et madame, et fructus ventris, ce sont banquets et goinfreries. » Les sermons de Barlette et de Maillard sont tous faits sur ce modèle: ils étaient prononcés moitié en mauvais latin, moitié en mauvais français. Les sermons en Italie étaient dans le même goût; c’était encore pis en Allemagne. De ce mélange monstrueux naquit le style macaronique: c’est le chef-d’œuvre de la barbarie. Cette espèce d’éloquence, digne des Hurons et des Iroquois, s’est maintenue jusque sous Louis XIII. Le jésuite Garasse, un des hommes les plus signalés parmi les ennemis du sens commun, ne prêcha jamais autrement. Il comparait le célèbre Théophile à un veau, parce que Viaud était le nom de famille de Théophile. Mais d’un veau, dit-il, la chair est bonne à rôtir et à bouillir, et la tienne n’est bonne qu’à brûler.
Il y a loin de toutes ces allégories employées par nos barbares à celles d’Homère, de Virgile et d’Ovide; et tout cela prouve que s’il reste encore quelques Goths et quelques Vandales qui méprisent les fables anciennes, ils n’ont pas absolument raison.
ALMANACH.
Il est peu important de savoir si almanach vient des anciens Saxons, qui ne savaient pas lire, ou des Arabes, qui étaient en effet astronomes, et qui connaissaient un peu le cours des astres, tandis que les peuples d’Occident étaient plongés dans une ignorance égale à leur barbarie. Je me borne ici à une petite observation.
Qu’un philosophe indien embarqué à Méliapour vienne à Bayonne: je suppose que ce philosophe a du bon sens, ce qui est rare, dit-on, chez les savants de l’Inde; je suppose qu’il est défait des préjugés de l’école, ce qui était rare partout il y a quelques années, et qu’il ne croit point aux influences des astres; je suppose qu’il rencontre un sot dans nos climats, ce qui ne serait pas si rare.
Notre sot, pour le mettre au fait de nos arts et de nos sciences, lui fait présent d’un Almanach de Liège, composé par Matthieu Laensberg, et du Messager boiteux d’Antoine Souci, astrologue et historien, imprimé tous les ans à Basle, et dont il se débite vingt mille exemplaires en huit jours. Vous y voyez une belle figure d’homme entourée des signes du zodiaque, avec des indications certaines qui vous démontrent que la balance préside aux fesses, le bélier à la tête, les poissons aux pieds, ainsi du reste.
Chaque jour de la lune vous enseigne quand il faut prendre du baume de vie du sieur Le Lièvre, ou des pilules du sieur Keyser, ou vous pendre au cou un sachet de l’apothicaire Arnoult, vous faire saigner, vous faire couper les ongles, sevrer vos enfants, planter, semer, aller en voyage, ou chausser des souliers neufs. L’Indien, en écoutant ces leçons, fera bien de dire à son conducteur qu’il ne prendra pas de ses almanachs.
Pour peu que l’imbécile qui dirige notre Indien lui fasse voir quelques-unes de nos cérémonies réprouvées de tous les sages, et tolérées en faveur de la populace par mépris pour elle, le voyageur qui verra ces momeries, suivies d’une danse de tambourin, ne manquera pas d’avoir pitié de nous: il nous prendra pour des fous qui sont assez plaisants et qui ne sont pas absolument cruels. Il mandera au président du grand collége de Bénarès que nous n’avons pas le sens commun; mais que si sa paternité veut envoyer chez nous des personnes éclairées et discrètes, on pourra faire quelque chose de nous moyennant la grâce de Dieu.
C’est ainsi précisément que nos premiers missionnaires, et surtout saint François Xavier, en usèrent avec les peuples de la presqu’île de l’Inde. Ils se trompèrent encore plus lourdement sur les usages des Indiens, sur leurs sciences, leurs opinions, leurs mœurs et leur culte. C’est une chose très-curieuse de lire les relations qu’ils écrivirent. Toute statue est pour eux le diable, toute assemblée est un sabbat, toute figure symbolique est un talisman, tout brachmane est un sorcier; et là-dessus ils font des lamentations qui ne finissent point. Ils espèrent que la « moisson sera abondante ». Ils ajoutent, par une métaphore peu congrue, « qu’ils travailleront efficacement à la vigne du Seigneur », dans un pays où l’on n’a jamais connu le vin. C’est ainsi à peu près que chaque nation a jugé non-seulement des peuples éloignés, mais de ses voisins.
Les Chinois passent pour les plus anciens faiseurs d’almanachs. Le plus beau droit de l’empereur de la Chine est d’envoyer son calendrier à ses vassaux et à ses voisins. S’ils ne l’acceptaient pas, ce serait une bravade pour laquelle on ne manquerait pas de leur faire la guerre, comme on la faisait en Europe aux seigneurs qui refusaient l’hommage.
Si nous n’avons que douze constellations, les Chinois en ont vingt-huit, et leurs noms n’ont pas le moindre rapport aux nôtres: preuve évidente qu’ils n’ont rien pris du zodiaque chaldéen que nous avons adopté; mais s’ils ont une astronomie tout entière depuis plus de quatre mille ans, ils ressemblent à Matthieu Laensberg et à Antoine Souci, par les belles prédictions et par les secrets pour la santé dont ils farcissent leur Almanach impérial. Ils divisent le jour en dix mille minutes, et savent à point nommé quelle minute est favorable ou funeste. Lorsque l’empereur Kang-hi voulut charger les missionnaires jésuites de faire l’Almanach, ils s’en excusèrent d’abord, dit-on, sur les superstitions extravagantes dont il faut le remplir. « Je crois beaucoup moins que vous aux superstitions, leur dit l’empereur; faites-moi seulement un bon calendrier, et laissez mes savants y mettre toutes leurs fadaises. » L’ingénieux auteur de la Pluralité des mondes (5 soirée) se moque des Chinois, qui voient, dit-il, des mille étoiles tomber à la fois dans la mer. Il est très-vraisemblable que l’empereur Kang-hi s’en moquait tout autant que Fontenelle. Quelque Messager boiteux de la Chine s’était égayé apparemment à parler de ces feux follets comme le peuple, et à les prendre pour des étoiles. Chaque pays a ses sottises. Toute l’antiquité a fait coucher le soleil dans la mer; nous y avons envoyé les étoiles fort longtemps. Nous avons cru que les nuées touchaient au firmament, que le firmament était fort dur, et qu’il portait un réservoir d’eau. Il n’y a pas bien longtemps qu’on sait dans les villes que le fil de la Vierge, qu’on trouve souvent dans la campagne, est un fil de toile d’araignée. Ne nous moquons de personne. Songeons que les Chinois avaient des astrolabes et des sphères avant que nous sussions lire; et que s’ils n’ont pas poussé fort loin leur astronomie, c’est par le même respect pour les anciens que nous avons eu pour Aristote.
Il est consolant de savoir que le peuple romain, populus late rex, fut en ce point fort au-dessous de Matthieu Laensberg, et du Messager boiteux, et des astrologues de la Chine, jusqu’au temps où Jules César réforma l’année romaine que nous tenons de lui, et que nous appelons encore de son nom Kalendrier Julien, quoique nous n’ayons pas de kalendes, et quoiqu’il ait été obligé de le réformer lui-même.
Les premiers Romains avaient d’abord une année de dix mois, faisant trois cent quatre jours: cela n’était ni solaire ni lunaire, cela n’était que barbare. On fit ensuite l’année romaine de trois cent cinquante-cinq jours: autre mécompte que l’on corrigea comme on put, et qu’on corrigea si mal que du temps de César les fêtes d’été se célébraient en hiver. Les généraux romains triomphaient toujours; mais ils ne savaient pas quel jour ils triomphaient.
César réforma tout; il sembla gouverner le ciel et la terre.
Je ne sais par quelle condescendance pour les coutumes romaines il commença l’année au temps où elle ne commence point, huit jours après le solstice d’hiver. Toutes les nations de l’empire romain se soumirent à cette innovation. Les Égyptiens, qui étaient en possession de donner la loi en fait d’almanach, la reçurent; mais tous ces différents peuples ne changèrent rien à la distribution de leurs fêtes. Les Juifs, comme les autres, célébrèrent leurs nouvelles lunes, leur phasé ou pascha, le quatorzième jour de la lune de mars, qu’on appelle la lune rousse; et cette époque arrivait souvent en avril; leur pentecôte, cinquante jours après le phasé; la fête des cornets ou trompettes, le premier jour de juillet; celle des tabernacles, au quinze du même mois; et celle du grand sabbat, sept jours après.
Les premiers chrétiens suivirent le comput de l’empire; ils comptèrent par kalendes, nones et ides, avec leurs maîtres; ils reçurent l’année bissextile que nous avons encore, qu’il a fallu corriger dans le XVI siècle de notre ère vulgaire, et qu’il faudra corriger un jour; mais ils se conformèrent aux Juifs pour la célébration de leurs grandes fêtes.
Ils déterminèrent d’abord leur pâque au quatorze de la lune rousse, jusqu’au temps où le concile de Nicée la fixa au dimanche qui suivait. Ceux qui la célébraient le quatorze furent déclarés hérétiques, et les deux partis se trompèrent dans leur calcul.
Les fêtes de la sainte Vierge furent substituées, autant qu’on le put, aux nouvelles lunes ou néoménies; l’auteur du Calendrier romain dit que la raison en est prise du verset des cantiques pulchra ut luna, belle comme la lune. Mais par cette raison ses fêtes devaient arriver le dimanche: car il y a dans le même verset electa ut sol, choisie comme le soleil.
Les chrétiens gardèrent aussi la Pentecôte. Elle fut fixée comme celle des Juifs, précisément cinquante jours après Pâques. Le même auteur prétend que les fêtes de patrons remplacèrent celles des tabernacles.
Il ajoute que la Saint-Jean n’a été portée au 24 de juin que parce que les jours commencent alors à diminuer, et que saint Jean avait dit, en parlant de Jésus-Christ: « Il faut qu’il croisse et que je diminue. Oportet illum crescere, me autem minui. » Ce qui est très-singulier, et ce qui a été remarqué ailleurs, c’est cette ancienne cérémonie d’allumer un grand feu le jour de la Saint-Jean, qui est le temps le plus chaud de l’année. On a prétendu que c’était une très-vieille coutume pour faire souvenir de l’ancien embrasement de la terre qui en attendait un second.
Le même auteur du calendrier assure que la fête de l’Assomption est placée au 15 du mois d’auguste, nommé par nous août, parce que le soleil est alors dans le signe de la vierge.
Il certifie aussi que saint Mathias n’est fêté au mois de février que parce qu’il fut intercalé parmi les douze apôtres, comme on intercale un jour en février dans les années bissextiles.
Il y aurait peut-être dans ces imaginations astronomiques de quoi faire rire l’Indien dont nous venons de parler; cependant l’auteur était le maître de mathématiques du dauphin fils de Louis XIV, et d’ailleurs un ingénieur et un officier très-estimable.
Le pis de nos calendriers est de placer toujours les équinoxes et les solstices où ils ne sont point; de dire: le soleil entre dans le bélier, quand il n’y entre point; de suivre l’ancienne routine erronée.
Un almanach de l’année passée nous trompe l’année présente, et tous nos calendriers sont des almanachs des siècles passés.
Pourquoi dire que le soleil est dans le bélier, quand il est dans les poissons? pourquoi ne pas faire au moins comme on fait dans les sphères célestes, où l’on distingue les signes véritables des anciens signes devenus faux?
Il eût été très-convenable, non-seulement de commencer l’année au point précis du solstice d’hiver ou de l’équinoxe du printemps, mais encore de mettre tous les signes à leur véritable place. Car étant démontré que le soleil répond à la constellation des poissons quand on le dit dans le bélier, et qu’il sera ensuite dans le verseau, et successivement dans toutes les constellations suivantes au temps de l’équinoxe du printemps, il faudrait faire dès à présent ce qu’on sera obligé de faire un jour, lorsque l’erreur, devenue plus grande, sera plus ridicule. Il en est ainsi de cent erreurs sensibles. Nos enfants les corrigeront, dit-on; mais vos pères en disaient autant de vous. Pourquoi donc ne vous corrigez-vous pas? Voyez, dans la grande Encyclopédie, Année, Kalendrier, Précession des équinoxes, et tous les articles concernant ces calculs. Ils sont de main de maître.
ALOUETTE.
ALOUETTE.
Ce mot peut être de quelque utilité dans la connaissance des étymologies, et faire voir que les peuples les plus barbares peuvent fournir des expressions aux peuples les plus polis, quand ces nations sont voisines.
Alouette, anciennement alou était un terme gaulois dont les Latins firent alauda. Suétone et Pline en conviennent. César composa une légion de Gaulois, à laquelle il donna le nom d’alouette: Vocabulo quoque gallico alauda appellabatur. Elle le servit très bien dans les guerres civiles, et César, pour récompense, donna le droit de citoyen romain à chaque légionnaire.
On peut seulement demander comment les Romains appelaient une alouette avant de lui avoir donné un nom gaulois; ils l’appelaient galerita. Une légion de César fit bientôt oublier ce nom.
De telles étymologies ainsi avérées doivent être admises; mais quand un professeur arabe veut absolument qu’aloyau vienne de l’arabe, il est difficile de le croire. C’est une maladie chez plusieurs étymologistes de vouloir persuader que la plupart des mots gaulois sont pris de l’hébreu: il n’y a guère d’apparence que les voisins de la Loire et de la Seine voyageassent beaucoup dans les anciens temps chez les habitants de Sichem et de Galgala, qui n’aimaient pas les étrangers, ni que les Juifs se fussent habitués dans l’Auvergne et dans le Limousin, à moins qu’on ne prétende que les dix tribus dispersées et perdues ne soient venues nous enseigner leur langue.
Quelle énorme perte de temps, et quel excès de ridicule, de trouver l’origine de nos termes les plus communs et les plus nécessaires dans le phénicien et le chaldéen! Un homme s’imagine que notre mot dôme vient du samaritain doma, qui signifie, dit-on, meilleur. Un autre rêveur assure que le mot badin est pris d’un terme hébreu qui signifie astrologue; et le dictionnaire de Trévoux ne manque pas de faire honneur de cette découverte à son auteur.
N’est-il pas plaisant de prétendre que le mot habitation vient du mot beth hébreu? Que kir en bas-breton signifiait autrefois ville? que le même kir en hébreu voulait dire un mur; et que par conséquent les Hébreux ont donné le nom de ville aux premiers hameaux des Bas-Bretons? Ce serait un plaisir de voir les étymologistes aller fouiller dans les ruines de la tour de Babel, pour y trouver l’ancien langage celtique, gaulois et toscan, si la perte d’un temps consumé si misérablement n’inspirait pas la pitié.
AMAZONES.
On a vu souvent des femmes vigoureuses et hardies combattre comme les hommes; l’histoire en fait mention, car sans compter une Sémiramis, une Tomyris, une Penthésilée, qui sont peut-être fabuleuses, il est certain qu’il y avait beaucoup de femmes dans les armées des premiers califes.
C’était surtout dans la tribu des Homérites une espèce de loi dictée par l’amour et par le courage que les épouses secourussent et vengeassent leurs maris, et les mères leurs enfants, dans les batailles.
Lorsque le célèbre capitaine Dérar combattait en Syrie contre les généraux de l’empereur Héraclius, du temps du calife Abubéker, successeur de Mahomet, Pierre, qui commandait dans Damas, avait pris dans ses courses plusieurs musulmanes avec quelque butin; il les conduisait à Damas: parmi ces captives était la sœur de Dérar lui-même. L’histoire arabe d’Alvakedi, traduite par Ockley, dit qu’elle était parfaitement belle, et que Pierre en devint épris; il la ménageait dans la route, et épargnait de trop longues traites à ses prisonnières. Elles campaient dans une vaste plaine sous des tentes gardées par des troupes un peu éloignées. Caulah (c’était le nom de cette sœur de Dérar) propose à une de ses compagnes, nommée Oserra, de se soustraire à la captivité; elle lui persuade de mourir plutôt que d’être les victimes de la lubricité des chrétiens; le même enthousiasme musulman saisit toutes ces femmes: elles s’arment des piquets ferrés de leurs tentes, de leurs couteaux, espèce de poignards qu’elles portent à la ceinture, et forment un cercle, comme les vaches se serrent en rond les unes contre les autres, et présentent leurs cornes aux loups qui les attaquent. Pierre ne fit d’abord qu’en rire; il avance vers ces femmes: il est reçu à grands coups de bâtons ferrés; il balance longtemps à user de la force; enfin il s’y résout, et les sabres étaient déjà tirés, lorsque Dérar arrive, met les Grecs en fuite, délivre sa sœur et toutes les captives.
Rien ne ressemble plus à ces temps qu’on nomme héroïques, chantés par Homère: ce sont les mêmes combats singuliers à la tête des armées, les combattants se parlent souvent assez longtemps avant que d’en venir aux mains; et c’est ce qui justifie Homère sans doute.
Thomas, gouverneur de Syrie, gendre d’Héraclius, attaque Sergiabil dans une sortie de Damas; il fait d’abord une prière à Jésus-Christ: « Injuste agresseur, dit-il ensuite à Sergiabil, tu ne résisteras pas à Jésus mon Dieu, qui combattra pour les vengeurs de sa religion. — Tu profères un mensonge impie, lui répond Sergiabil; Jésus n’est pas plus grand devant Dieu qu’Adam: Dieu l’a tiré de la poussière; il lui a donné la vie comme à un autre homme, et après l’avoir laissé quelque temps sur la terre, il l’a enlevé au ciel. » Après de tels discours le combat commence; Thomas tire une flèche qui va blesser le jeune Aban, fils de Saïb, à côté du vaillant Sergiabil; Aban tombe et expire: la nouvelle en vole à sa jeune épouse, qui n’était unie à lui que depuis quelques jours. Elle ne pleure point, elle ne jette point de cris; mais elle court sur le champ de bataille, le carquois sur l’épaule et deux flèches dans les mains: de la première qu’elle tire, elle jette par terre le porte-étendard des chrétiens; les Arabes s’en saisissent en criant allah achar; de la seconde, elle perce un œil de Thomas, qui se retire tout sanglant dans la ville.
L’histoire arabe est pleine de ces exemples; mais elle ne dit point que ces femmes guerrières se brûlassent le téton droit pour mieux tirer de l’arc, encore moins qu’elles vécussent sans hommes; au contraire, elles s’exposaient dans les combats pour leurs maris ou pour leurs amants, et de cela même on doit conclure que loin de faire des reproches à l’Arioste et au Tasse d’avoir introduit tant d’amantes guerrières dans leurs poëmes, on doit les louer d’avoir peint des mœurs vraies et intéressantes.
Il y eut en effet, du temps de la folie des croisades, des femmes chrétiennes qui partagèrent avec leurs maris les fatigues et les dangers: cet enthousiasme fut porté au point que les Génoises entreprirent de se croiser, et d’aller former en Palestine des bataillons de jupes et de cornettes; elles en firent un vœu dont elles furent relevées par un pape plus sage qu’elles.
Marguerite d’Anjou, femme de l’infortuné Henri VI, roi d’Angleterre, donna dans une guerre plus juste des marques d’une valeur héroïque; elle combattit elle-même dans dix batailles pour délivrer son mari. L’histoire n’a point d’exemple avéré d’un courage plus grand ni plus constant dans une femme.
Elle avait été précédée par la célèbre comtesse de Montfort, en Bretagne. « Cette princesse, dit d’Argentré, était vertueuse outre tout naturel de son sexe; vaillante de sa personne autant que nul homme; elle montait à cheval, elle le maniait mieux que nul écuyer; elle combattait à la main; elle courait, donnait parmi une troupe d’hommes d’armes comme le plus vaillant capitaine; elle combattait par mer et par terre tout de même assurance, etc. » On la voyait parcourir, l’épée à la main, ses États envahis par son compétiteur Charles de Blois. Non-seulement elle soutint deux assauts sur la brèche d’Hennebon, armée de pied en cap, mais elle fondit sur le camp des ennemis, suivie de cinq cents hommes, y mit le feu, et le réduisit en cendres.
Les exploits de Jeanne d’Arc, si connue sous le nom de la Pucelle d’Orléans, sont moins étonnants que ceux de Marguerite d’Anjou et de la comtesse de Montfort. Ces deux princesses ayant été élevées dans la mollesse des cours, et Jeanne d’Arc dans le rude exercice des travaux de la campagne, il était plus singulier et plus beau de quitter sa cour que sa chaumière pour les combats.
L’héroïne qui défendit Beauvais est peut-être supérieure à celle qui fit lever le siège d’Orléans; elle combattit tout aussi bien, et ne se vanta ni d’être pucelle ni d’être inspirée. Ce fut en 1472, quand l’armée bourguignonne assiégeait Beauvais, que Jeanne Hachette, à la tête de plusieurs femmes, soutint longtemps un assaut, arracha l’étendard qu’un officier des ennemis allait arborer sur la brèche, jeta le porte-étendard dans le fossé, et donna le temps aux troupes du roi d’arriver pour secourir la ville. Ses descendants ont été exemptés de la taille: faible et honteuse récompense! Les femmes et les filles de Beauvais sont plus flattées d’avoir le pas sur les hommes à la procession le jour de l’anniversaire. Toute marque publique d’honneur encourage le mérite, et l’exemption de la taille n’est qu’une preuve qu’on doit être assujetti à cette servitude par le malheur de sa naissance.
M de La Charce, de la maison de La Tour du Pin Gouvernet, se mit, en 1692, à la tête des communes en Dauphiné, et repoussa les Barbets, qui faisaient une irruption. Le roi lui donna une pension comme à un brave officier. L’ordre militaire de Saint-Louis n’était pas encore institué.
Il n’est presque point de nation qui ne se glorifie d’avoir de pareilles héroïnes; le nombre n’en est pas grand, la nature semble avoir donné aux femmes une autre destination. On a vu, mais rarement, des femmes s’enrôler parmi les soldats. En un mot, chaque peuple a eu des guerrières; mais le royaume des Amazones sur les bords du Thermodon n’est qu’une fiction poétique, comme presque tout ce que l’antiquité raconte.
ÂME.
SECTION PREMIÈRE.
C’est un terme vague, indéterminé, qui exprime un principe inconnu d’effets connus que nous sentons en nous. Ce mot âme répond à l’anima des Latins, au πνεῦμα des Grecs, au terme dont se sont servies toutes les nations pour exprimer ce qu’elles n’entendaient pas mieux que nous.
Dans le sens propre et littéral du latin et des langues qui en sont dérivées, il signifie ce qui anime. Ainsi on a dit: l’âme des hommes, des animaux, quelquefois des plantes, pour signifier leur principe de végétation et de vie. On n’a jamais eu, en prononçant ce mot, qu’une idée confuse, comme lorsqu’il est dit dans la Genèse: « Dieu souffla au visage de l’homme un souffle de vie, et il devint âme vivante; et l’âme des animaux est dans le sang; et ne tuez point son âme, etc. » Ainsi l’âme était prise en général pour l’origine et la cause de la vie, pour la vie même. C’est pourquoi toutes les nations connues imaginèrent longtemps que tout mourait avec le corps. Si on peut démêler quelque chose dans le chaos des histoires anciennes, il semble qu’au moins les Égyptiens furent les premiers qui distinguèrent l’intelligence et l’âme; et les Grecs apprirent d’eux à distinguer aussi leur νοῦς et leur πνεῦμα. Les Latins, à leur exemple, distinguèrent animus et anima; et nous, enfin, nous avons aussi eu notre âme et notre entendement. Mais ce qui est le principe de notre vie, ce qui est le principe de nos pensées, sont-ce deux choses différentes? est-ce le même être? Ce qui nous fait digérer et ce qui nous donne des sensations et de la mémoire ressemble-t-il à ce qui est dans les animaux la cause de la digestion et la cause de leurs sensations et de leur mémoire?
Voilà l’éternel objet des disputes des hommes: je dis l’éternel objet, car, n’ayant point de notion primitive dont nous puissions descendre dans cet examen, nous ne pouvons que rester à jamais dans un labyrinthe de doutes et de faibles conjectures.
Nous n’avons pas le moindre degré où nous puissions poser le pied pour arriver à la plus légère connaissance de ce qui nous fait vivre et de ce qui nous fait penser. Comment en aurions-nous? il faudrait avoir vu la vie et la pensée entrer dans un corps. Un père sait-il comment il a produit son fils? une mère sait-elle comment elle l’a conçu? Quelqu’un a-t-il jamais pu deviner comment il agit, comment il veille, et comment il dort? Quelqu’un sait-il comment ses membres obéissent à sa volonté? a-t-il découvert par quel art des idées se tracent dans son cerveau et en sortent à son commandement? Faibles automates mus par la main invisible qui nous dirige sur cette scène du monde, qui de nous a pu apercevoir le fil qui nous conduit?
Nous osons mettre en question si l’âme intelligente est esprit ou matière; si elle est créée avant nous; si elle sort du néant dans notre naissance; si après nous avoir animés un jour sur la terre, elle vit après nous dans l’éternité. Ces questions paraissent sublimes; que sont-elles? des questions d’aveugles qui disent à d’autres aveugles: Qu’est-ce que la lumière?
Quand nous voulons connaître grossièrement un morceau de métal, nous le mettons au feu dans un creuset. Mais avons-nous un creuset pour y mettre l’âme? Elle est esprit, dit l’un. Mais qu’est-ce qu’esprit? personne assurément n’en sait rien; c’est un mot si vide de sens qu’on est obligé de dire ce que l’esprit n’est pas, ne pouvant dire ce qu’il est. L’âme est matière, dit l’autre. Mais qu’est-ce que matière? nous n’en connaissons que quelques apparences et quelques propriétés; et nulle de ces propriétés, nulle de ces apparences ne paraît avoir le moindre rapport avec la pensée.
C’est quelque chose de distinct de la matière, dites-vous? Mais quelle preuve en avez-vous? Est-ce parce que la matière est divisible et figurable, et que la pensée ne l’est pas? Mais qui vous a dit que les premiers principes de la matière sont divisibles et figurables? Il est très-vraisemblable qu’ils ne le sont point; des sectes entières de philosophes prétendent que les éléments de la matière n’ont ni figure ni étendue. Vous criez d’un air triomphant: La pensée n’est ni du bois, ni de la pierre, ni du sable, ni du métal; donc la pensée n’appartient pas à la matière. Faibles et hardis raisonneurs! la gravitation n’est ni bois, ni sable, ni métal, ni pierre; le mouvement, la végétation, la vie, ne sont rien non plus de tout cela; et cependant la vie, la végétation, le mouvement, la gravitation, sont donnés à la matière. Dire que Dieu ne peut rendre la matière pensante, c’est dire la chose la plus insolemment absurde que jamais on ait osé proférer dans les écoles privilégiées de la démence. Nous ne sommes pas assurés que Dieu en ait usé ainsi; nous sommes seulement assurés qu’il le peut. Mais qu’importe tout ce qu’on a dit et tout ce qu’on dira sur l’âme? qu’importe qu’on l’ait appelée entéléchie, quintessence, flamme, éther; qu’on l’ait crue universelle, incréée, transmigrante, etc.?