SigPhi · Voltaire

Le Siècle de Louis XIV

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avec les Hollandais. Ainsi on change de vues, d'alliés cl d'en- nemis, el on est souvent trompé dans tous ses projets. Les bruits de celte entreprise prochaine commençaient à se répandre; mais l'Europe les écoutait en silence. L'Empereur, occupé des séditions de la Hongrie; la Suède, endormie par des négocia- tions; l'Espagne, toujours faible, toujours irrésolue, toujours lente, laissaient une libre carrière à l'ambition de Louis XIV.

La Hollande, pour comble de malheur, était divisée en deux factions: l'une, de républicains rigides à qui toute ombre d'autorité despotique semblait un monstre contraire aux lois de l'humanité; l'autre, de républicains mitigés, qui voulaient établir dans les charges de ses ancêtres le jeune prince d'Orange, si célèbre depuis sous le nom de Guillaume III. Le grand pensionnaire Jean de Witt, et Corneille, son frère, étaient à la tète des partisans austères de la liberté^; mais le parti du jeune prince commençait à prévaloir. La république, plus occupée de ses dissensions domestiques que de son dan- ger, contribuait elle-même à sa ruine.

La Suède n'attaqua pas les Provinces-Unies ^; mais elle les abandonna dès qu'elle les vit menacées, et rentra dans ses anciennes liaisons avec la France moyennant quelques subsides. Tout conspirait à la destruction de la Hollande.

Il est singulier et digne de remarque que, de tous les enne- mis qui allaient fondre sur ce petit Etat, il n'y en eût pas un qui pût alléguer un prétexte de guerre 2. C'était une entreprise à peu près semblable à cette ligue de Louis XII, de 1 empe- reur Maximilien et du roi d'Espagne, qui avaient autrefois conjuré la perte de la république de Venise, parce qu'elle était riche et fière '*.

1. « Des partisans do la lil)L'rt('-. « Ils 2. La Suéde sous lo roi Charles XI avai(-nt fait rendre, le 5 août 1G67, un s'engagea, contre subsides, le 14 avril la charge de stathouder était abolie mands qui voudraient soutenir les dans les provinces de Hollande et de Hollandais.

,, '..-,,, 3. Voltaire ne parle point d une des ces, déclarées incompatibles avec le • • 1 11..,1 , ^, -, X principales causes de la guerre Ue commandement des armées de terre ou i,,,,.,^.^,. T »-^„ i • de mer. Le prince d Orange, dont les -ri ■ i de Witt redoutaient 1 ambition, avait. ',...',■ alors dix-sept ans. Jean de Witt, u en IGio a Dordreclit, avait ete nomme. ■, grand pensionnaire ( de la pension ''^ '"" *' qu'il recevait comme trailementi, en 4..A. l'.'-poquc de la ligue de CamlC-)3. braiiliG'J).

98 SIÈCLE DE LOUIS XIV Les États-Généraux consternés écrivent au roi, lui deman- dant humblement si les grands préparatifs qu'il faisait étaient en effet destinés contre eux, ses anciens et fidèles alliés; •en quoi ils l'avaient offensé; quelle réparation il exigeait. Il répondit « qu'il ferait de ses troupes l'usage que demanderait -sa dignité, dont il ne devait compte à personne ». Ses minis- tres alléguaient pour toute raison que le gazetier de Hollande .avait été trop insolent, et qu'on disait que Yan Beuning avait fait frapper une médaille injurieuse à Louis XIV. Le goût des -devises régnait alors en France. On avait donné à Louis XIV ia devise du soleil, avec cette légende: Nec plurihus impar. On prétendait que Van Beuning s'était fait représenter avec nn soleil, et ces mots pour àme^: In conspectu meo stetit SOL: A mon aspect le soleil s'est arrêté-. Cette médaille n'exista jamais. Il est vrai que les Etats avaient fait frapper une médaille dans laquelle ils avaient exprimé tout ce que la république avait fait de glorieux: Assertis legibus; emendatis sacris: adjutis, defensis, conciliatis regibus; vindicafa marium iibertate: stabilita orbis Eiiropx quiète: « Les lois affermies; la religion épurée; les rois secourus, défendus et réunis; la liberté des mers vengée; l'Europe pacifiée. » Ils ne se vantaient, en effet, de rien qu'ils n'eussent fait: ce- pendant ils firent briser le coin de cette médaille, pour apaiser Louis XIV ^.

Le roi d'Angleterre, de son côté, leur reprochait que leur flotte n'avait pas baissé son pavillon devant un bateau anglais, et alléguait encore un certain tableau où Corneille de Witt, frère du pensionnaire, était peint avec les attributs d'un vain- queur. On voyait des vaisseaux pris et brûlés dans le fond du 1. a Pour âme. » On;ippelle ainsi, coururout alors: Aller in egregio naper dans la langue du blason, la lôgende certaniirii' Jo>ue Clamavit: Sta, sol Galqui explique la figure représentée lice: Solque stetit. y.]

dans le corps d"une devise. 3. Louis, eu entreprenant la guerre 2.11 est vrai que depuis on a frappé de Hollande, avait de plus hautes en Hollande une médaille quonacrue vues que celles de venger sa vanité être celle de Yan Beuning: mais elle blessée; il voulait ruiner le seul Etat ne porte point de date. Elle repré- q"i pouvait lui faire encore un obssente un combat, avec un soleil qui tacle sérieux dans la conquête des culmine sur la tète des combattants. Pays-Bas, et dont la marine mar- La légende est: Stetit sol in medio chande nuisait à notre commerce macœli. Cette médaille, que des parti- ritime, que Colbert s'efforçait de faire culiers ont fahriqu('e. na été faite que renaître. Voyez Mignet, Négociations ])oiu' la bataille d"Hochsledt, eu ITOU, rclatircx à ta succession d'Espagne, à l'occasion de ces deux vers qui partie IV, section 1.

CHAPITRE X 9î> tableau. Ce Corneille de ^Vitt, qui en effet avait eu beaucoujj de part aux exploits maritimes contre lAnf^leterre, avait souf- fert ce faible monument de sa gloire; mais ce tableau presque ignoré était dans une chambre où l'on n'entrait presque jamais. Les ministres anglais, qui mirent par écrit les griefs de leur roi contre la Hollande, y spécifièrent des tableaux injurieux, abusive pictures. Les Etats, qui traduisaient toujours les mé- moires des ministres en français, ayant traduit abusive par le mot fautifs, trompeurs, répondirent qu'ils ne savaient ce que c'était que ces tableaux trompeurs. En effet, ils ne devinèrent jamais qu'il était question de ce portrait d'un de leurs conci- toyens, et ils ne purent imaginer ce prétexte de la guerre.

Tout ce que les efforts de l'ambition et de la prudence hu- maine peuvent préparer pour détruire une nation, Louis XIV l'avait fait. Il n'y a pas chez les hommes d'exemple d'une pe- tite entreprise formée avec des préparatifs plus formidables^. De tous les conquérants qui ont envahi une partie du monde, il n'y en a pas un qui ait commencé ses conquêtes avec autant de troupes réglées et autant d'argent, que Louis en employa pour subjuguer le petit Etat des Provinces-Unies. Cinquante millions, qui en feraient aujourd'hui quatre-vingt-dix-sept,, furent consommés à cet appareil. Trente vaisseaux de cin- quante pièces de canon joignirent la flotte anglaise, forte de cent voiles. Le roi avec son frère alla sur les frontières de la Flandre espagnole et de la Hollande, vers Maestricht et Char- Icroi, avec plus de cent douze mille hommes. L'évèque de Munster et l'électeur de Cologne en avaient environ vingt mille. Les généraux de l'armée du roi étaient Condé et Tu- renne. Luxembourg commandait sous eux. Yauban devait con- duire les sièges. Louvois était partout, avec sa vigilance or- dinaire. Jamais on n'a vu une armée si magnifique et en mèmc- temps mieux disciplinée. C'était surtout un spectacle imposant, que la maison du roi nouvellement réformée. On y voyait (fuatre compagnies des gardes du corps, chacune composée <le trois cents gentilshommes, entre lesquels il y avait beau- 1. Los contemporains avaient une sistance des Pays-Bas, qui avaient autre opinion des difficultés do l'on- tenu en ôclu-c et vaincu la monarchie treprise: « Quelle guerre, écrivait espagnole. Louis XIV en avait consmadame de Sévigné le 27 avril 1672, cience: « Je puis vanter, dit-il avec la plus cruelle, la plus périlleuse dont raison dads ses Mémoires, ce que la on ait jamais ouï parler! » Tout le France a fait et ce qu'elle peut faire monde se souvenait de l'héroïque ré- seule ».

100 SIECLE DE LOUIS XIV coup de jeunes cadets sans paye, assujettis comme les autres à la régularité du service: deux cents gendarmes de la garde, deux cents chevau-légers ^, cinq cents mousquetaires, tous gentilshommes choisis, parés de leur jeunesse et de leur bonne mine; douze compagnies de la gendarmerie, depuis augmen- tées jusqu'au nombre de seize; les cent-suisses même accom- pagnaient le roi, et ses régiments des gardes françaises et ■suisses montaient la garde devant sa maison ou devant sa tente. Ces troupes, pour la plupart couvertes d'or et d'argent, estaient en même temps un objet de terreur et d'admiration pour les peuples chez qui toute espèce de magnificence était inconnue. Une discipline devenue encore plus exacte avait mis <lans l'armée un nouvel ordre. Il n'y avait point encore d'ins- pecteurs de cavalerie et d'infanterie, comme nous en avons vu depuis; mais deux hommes uniques chacun dans leur genre en faisaient les fonctions. Martinet mettait alors l'infanterie sur le pied de discipline où elle est aujourd'hui. Le chevalier de Fourilles - faisait la même charge dans la cavalerie. Il y avait un an que Martinet avait mis la baïonnette en usage dans quelques régiments. Avant lui on ne s'en servait pas d'une manière constante et uniforme. Ce dernier effort peut-être de 00 que l'art militaire a inventé de plus terrible, était connu, mais peu pratiqué, parce que les piques prévalaient ^, Il avait imaginé des pontons de cuivre, qu'on portait aisément sur des charrettes. Le roi, avec tant d'avantages, sur de sa fortune et de sa gloire, menait avec lui un historien qui devait écrire ses victoires: c'était Pellisson, homme dont il sera parlé dans l'article des beaux-arts, plus capable de bien écrire que de ne pas flatter.

Ce qui avançait encore la chute des Hollandais, c'est que le marquis de Louvois avait fait acheter chez eux par le comte de Bentheim, secrètement gagné, une grande partie des mu- nitions qui allaient servir à les détruire, et avait ainsi dégarni beaucoup leurs magasins. Il n'est point du tout étonnant que des marchands eussent vendu ces provisions avant la déclara- tion de la guerre, eux qui en vendent tous les jours à leurs ennemis pendant les plus vives campagnes. On sait qu'un né- 1. Chcvaii-lcgcrs, compagnie dVlitc 3. Ce ne fut qu après que les douil- qui depuis Henri IV faisait partie de les creuses eurent été inventées «n la gard'- du roi. 1701, que, grâce à Vauban, toute liu- 2. Voir ['Histoire de Louvois, par fauterie française fut pourvue de M. Rousset, sur Martinet et Fourilles. baïonnettes.

CHAPITRE X loi irociaul de ce pays avait autrefois répondu au prince Maurice', ([ui le réprimandait sur un tel négoce: Monseigneur, si on i)Oiivait par mer faire f/uehjue commerce avantageux avec l'enfer, je hasarderais d'y aller brûler mes voiles. Mais ce qui ost surprenant, c'est qu'on a imprimé que le marquis de Lou- vois alla lui-même, déguisé, conclure ces marchés en Hollandeii Comment peut-on avoir imaginé une aventure si déplacée, si dangereuse et si inutile?

Contre Turenne, Condé, Luxembourg, Vauban, cent trente raille combattants, une artillerie prodigieuse, et de l'argent avec lequel on attaquait encore la fidélité des commandants des places ennemies, la Hollande n'avait à opposer qu'un jeune prince d'une constitution faible, qui n'avait vu ni sièges ni combats, et environ vingt-cinq mille mauvais soldats, en quoi consistait alors toute la garde du pays. Le prince Guillaume d'Orange, i\gé de vingt-deux ans, venait d'être élu capitaine général des forces de terre par les vœux de la nation: Jean de Witt, le grand pensionnaire, y avait consenti par nécessité-. Ce prince nourrissait, sous le flegme hollandais, une ardeur d'ambition et de gloire qui éclata toujours depuis dans sa conduite, sans s'échapper jamais dans ses discours. Son hu- meur était froide et sévère, son génie actif et perçant: son courage, qui ne se rebutait jamais, fît supporter à son corps faible et languissant des fatigues au-dessus de ses forces. Il était valeureux sans ostentation, ambitieux, mais ennemi du faste; né avec une opiniâtreté flegmatique faite pour combattre l'adversité, aimant les affaires et la guerre, ne connaissant ni les plaisirs attachés à la grandeur, ni ceux de 1 humanité, onûu, presque en tout l'opposé de Louis XIV.

Il ne put d'abord arrêter le torrent qui se débordait sur sa patrie. Ses forces étaient trop peu de chose; son pouvoir même était limité par les Etats. Les armes françaises venaient fondre tout à coup sur la Hollande, que rien ne secourait. L'imprudent duc de Lorraine, qui avait voulu lever des trou- pes pour joindre sa fortune à celle de cette république, venait de voir toute la Lorraine saisie par les troupes françaises^.

1. Maurice de Nassau, successeur la direction des troupes, et il était du taciturne stathouder, de 1584 à subordonné aux d('-putés des États, 1624. qui suivaient l'armée.

2. Le prince était loin d'avoir les 3. Louis XIV fit envahir (25 août 1G70) pouvoirs nécessaires. II n'avait ni la le duché de Lorraine, qu'on occupa iiomiuation aux emplois militaires, ui sans x'ésistance.

6.

102 SIÈCLE DE LOUIS XIV Cependant le roi faisait avancer ses armées vers le Rhin^ dans ces pays qui confinent à la Hollande, à Cologne et à la Flandre ^ Il faisait distribuer de l'argent dans tous les vil- lages, pour payer le dommage que ses troupes y pouvaient faire. Si quelque gentilhomme des environs venait se plaindre, il était sûr d'avoir un présent. Un envoyé du gouverneur des Pays-Bas, étant venu faire une représentation au roi sur quelques dégâts commis par les troupes, reçut de la main du roi son portrait enrichi de diamants, estimé plus de douze mille francs. Cette conduite attirait l'admiration des peuples- et augmentait la crainte de sa puissance.

Le roi était à la tête de sa maison et de ses plus belles troupes, qui composaient trente mille hommes: Turenne les commandait sous lui. Le prince de Condé avait une armée aussi forte. Les autres corps, conduits tantôt par Luxem- bourg, tantôt par Chamilli^, faisaient à l'occasion des armées- séparées, ou se rejoignaient selon le besoin. On commença par assiéger à la fois quatre villes, dont le nom ne mérite de place dans l'histoire que par cet événement: Rhinberg, Orsoy, Yesel, Burick. Elles furent prises presque aussitôt qu'elles furent investies. Celle de Rhinberg, que le roi voulut assiéger en personne, n'essuya pas un coup de canon; et, pour assu- rer encore mieux sa prise, on eut soin de corrompre le lieu- tenant de la place. Irlandais de nation, nommé Dosseri, qui eut la lâcheté de se vendre et l'imprudence de se retirer ensuite à Maslricht, où le prince d'Orange le fit punir de mort.

(12 juin 1672.) Toutes les places qui bordent le Rhin et rOver-Yssel se rendirent. Quelques gouverneurs envoyèrent leurs clefs, dès qu'ils virent seulement passer de loin un ou deux escadrons français; plusieurs officiers s'enfuirent des villes où ils étaient en garnison, avant que l'ennemi fût dans leur territoire; la consternation était générale. Le prince d'Orange n'avait point encore assez de troupes pour paraître en campagne. Toute la Hollande s'attendait à passer sous le joug 3 dès que le roi serait au delà du Rhin. Le prince d'Orange fit faire à la hâte des lignes au delà de ce fleuve; et après les 1. Lo roi avait recommandé le se-.3. Madame de Sévigné écrit le Ifi cret le plus absolu. Voir les lettres juiu: « Je suis assurée qu'il j)assera de madame de Sévigaé des C, 13, lYssel comme la Seine. La terreur 20 mai et 3 juin. prépare partout une victoire, m 2. Maréchal en 1703, mort en ITlô.

CHAPITRE X 103^ avoir faites, il connut linipuissance de les garder. Il no s'agis- sait plus que de savoir en quel endroit les Français voudraient un pont de bateaux, et de s'opposer, si on pouvait, à ce pas- sage. En effet, l'intention du roi était de passer le fleuve sur un pont de ces petits bateaux inventés par Martinet. Des gens du pays informèrent alors le prince de Condé que la séche- resse de la saison avait formé un gué sur un bras du Rhin, auprès d'une vieille tourelle qui sert de bureau de péage^ qu'on nomme Tollhuys, la maison du péage, dans laquelle il y avait dix-sept soldats. Le roi fit sonder ce gué par le comte de Guiche*. Il n'y avait qu'environ vingt pas à nager aa milieu de ce bras de fleuve, selon ce que dit dans ses lettres- Pellisson, témoin oculaire, et ce que m'ont confirmé les habi- tants. Cet espace n'était rien, parce que plusieurs chevaux de front rompaient le fil de l'eau, très peu rapide. L'abord était aisé: il n'y avait de l'autre côté de l'eau que quatre ou cinq cents cavaliers et deux faibles régiments d'infanterie sans canon. L'artillerie française les foudroyait en flanc. Tandis que la maison du roi et les meilleures troupes de cavalerie passèrent, sans risque, au nombre d'environ quinze mille hommes (12 juin 1672), le prince de Condé les côtoyait dans un bateau de cuivre. A peine quelques cavaliers hollandais entrèrent dans la rivière, pour faire semblant de combattre; ils s'enfuirent l'instant d'après, devant la multitude qui venait à eux. Leur infanterie mit aussitôt bas les armes et demanda la vie. On ne perdit dans le passage que le comte de Nogent et quelques cavaliers qui, s'étant écartés du gué, se noyèrent; et il n'y aurait eu personne de tué dans cette journée, sans l'imprudence du jeune duc de Longueville. On dit qu'ayant la, tète pleine des fumées du vin, il tira un coup de pistolet sur les ennemis qui demandaient la vie à genoux, en leur criant: Point de quartier pour cette canaille! Il tua du coup un de leurs officiers. L'infanterie hollandaise désespérée reprit à. 1 instant ses armes et fit une décharge dont le duc de Lon- gueville fut tué 2. Un capitaine de cavalerie nommé Ossem- brcek, qui ne s'était point enfui avec les autres, court au prince de Condé qui montait alors à cheval en sortant de la rivière, et lui appuie son pistolet à la tèle. Le prince, par un mouve- 1. Le comte de Guicho, fils du ma- 2. Xevcii de Condé, né à Paris réchal de Gramont, déjà célèbre par le 28 janvier 1C49. ses aventures et son audace.

•104 SIECLE DE LOUIS XIV ment, détourna le coup, qui lui fracassa le poignet. Condé ne reçut jamais que cette blessure dans toutes ses campagnes. Les Français irrités firent main basse sur cette infanterie, qui se mit à fuir de tous côtés. Louis XIV passa sur un pont de bateaux avec l'infanterie, après avoir dirigé lui-même toute la marche.

Tel fut ce passage du Rhin, action éclatante et unique, célébrée alors comme un des grands événements qui dussent occuper la mémoire des hommes. Cet air de grandeur dont le roi relevait toutes ses actions, le bonheur rapide de ses conquêtes, la splendeur de son règne, lidolàtrie de ses cour- tisans, enfin le goût que le peuple, et surtout les Parisiens, ont pour lexagéralion, joint à l'ignorance de la guerre où l'on est dans l'oisiveté des grandes villes, tout cela fit regar- der, à Paris, le passage du Rhin comme un prodige qu'on exagérait encore. L'opinion commune était que toute l'armée avait passé ce fleuve à la nage, en présence d'une armée retranchée, et malgré l'artillerie d'une forteresse imprenable, appelée le Tliolus. Il était très vrai que rien n'était plus im- posant pour les ennemis que ce passage, et que s'ils avaient eu un corps de bonnes troupes à l'autre bord, l'entreprise était très périlleuse ^ Dès qu'on eut passé le Rhin, on prit Doesbourg, Zutphen, Arnheim, Xosembourg,?simègue, Schenk, Bommel, Crève- cœur, etc. Il n'y avait guère d'heures dans la journée où le roi ne reçût la nouvelle de quelque conquête. Un officier nommé Mazel mandait à M. de Turcnne: « Si vous voulez m'cnvoyer cinquante chevaux, je pourrai prendre avec cela deux ou trois places. » (20 juin 1672.1 Utrecht envoya ses clefs et capitula avec toute la province qui porte son nom. Louis fit son entrée triomphale dans cette ville, menant avec lui son grand aumô- nier, son confesseur et l'archevêque titulaire d'Utrecht. On rendit avec solennité la grande église aux catholiques. L'ar- chevêque, qui n'en portait que le vain nom, fut pour quelque temps établi dans une dignité réelle. La religion de Louis XIV 1. Lire les vers de Boileau, épi- lent cet épisode, qu'il ne faut ni trop trc IV. Au roi. Les sculptures des louer ni trop rabaisser. Voir la K-ttre frères Auguier sur la porte Saiut-De- de Louis XIV adressée à la reine, nis. élevée par Bloudel. et les poiu- 12 juin 1672, et son mémoire sur cette tures de Lebrun à Versailles, rappel- campagne.

faisait des conquêtes comme ses armes. C'était un droit f|u'il acquérait sur la Hollande dans l'esprit des catholiques i.

Les provinces d'Utrecht, d'Over-Yssel, de Gueldre, étaient >-oumises: Amsterdam n'attendait plus que le moment de son esclavage ou de sa ruine. Les juifs qui y sont établis s'em- pressèrent d'offrir à Gourville, intendant et ami du prince de Condé, deux millions de florins pour se racheter du pillage.

Déjà Naerden, voisine d'Amsterdam, était prise. Quatre cavaliers allant en maraude s'avancèrent jusqu'aux portes de Muiden, où sont les écluses qui peuvent inonder le pays, et qui n'est qu'à une lieue d'Amsterdam. Les magistrats de Mui- den, éperdus de frayeur, vinrent présenter leurs clefs à ces quatre soldats; mais enfin, voyant que les troupes no s'avan- çaient point, ils reprirent leurs clefs et fermèrent les portes. Un instant de diligence eût mis Amsterdam dans les mains du roi. Cette capitale une fois prise, non seulement la république périssait, mais il n'y avait plus de nation hollandaise, et bien- tôt la terre même de ce pays allait disparaître. Les plus riches familles, les plus ardentes pour la liberté, se prépa- raient à fuir aux extrémités du monde et à s'embarquer pour l>atavia"2. On lit le dénombrement de tous les vaisseaux qui pouvaient faire ce voyage, et le calcul de ce qu'on pouvait embarquer. On trouva que cinquante mille familles pouvaient «e réfugier dans leur nouvelle patrie. La Hollande n'eût plus existé qu'aux Indes orientales: ses provinces d'Europe, qui n'achètent leur blé qu'avec leurs richesses d'Asie, qui ne vivent que de leur commerce, et, si on l'ose dire, de leur liberté, auraient été presque tout à coup ruinées et dépeuplées. Amsterdam, l'entrepôt et le magasin de l'Europe, où deux cent mille hommes cultivent le commerce et les arts, serait deve- iîue bientôt un vaste marais. Toutes les terres voisines de- mandent des frais immenses et des milliers d'hommes pour élever leurs digues: elles eussent probablement à la fois manqué d'habitants comme de richesses, et auraient été enfin submergées, ne laissant à Louis XIV que la gloire déplorable d'avoir détruit le plus singulier et le plus beau monument de l'industrie humaine.

La désolation de l'État était augmentée par les divisions 1. Le pape Clôment IX folicila 2. Batavia, colonio hollandaise foii- Ldiiis XIV (le sa victoire sur cette ré- déc eu 1019 daus lile de Java et dc'jà ijublique euaemic des monarchies. ilorissante.

106 SIÈCLE DE LOUIS XIV ordinaires aux malheureux, qui s'imputent les uns aux autres les calamités publiques. Le grand pensionnaire de Witt ne croyait pouvoir sauver ce qui restait de sa patrie qu'en de- mandant la paix au vainqueur. Son esprit, à la fois tout répu- blicain et jaloux de son autorité particulière, craignait tou- jours l'élévation du prince d'Orange, encore plus que les conquêtes du roi de France; il avait fiiit jurer à ce prince même l'observation d'un édit perpétuel, par lequel le prince était exclu de la charge de stathouder. L'honneur, l'autorité, l'esprit de parti, l'intérêt, lièrent de AVitt à ce serment. Il aimait mieux voir sa république subjuguée par un roi vain- queur, que soumise à un stathouder.

Le prince d'Orange de son côté, plus ambitieux que de ^"N itt, aussi attaché à sa patrie, plus patient dans les malheurs publics, attendant tout du temps et de l'opiniâtreté de sa constance, briguait le stathoudérat, et s'opposait à la paix avec la même ardeur. Les Etats résolurent qu'on demande- rait la paix malgré le prince; mais le prince fut élevé au stathoudérat malgré les de Witt^.

Quatre députés vinrent au camp du roi implorer sa clé- mence au nom d'une république qui, six mois auparavant,, se croyait l'arbitre des rois 2. Les députés ne furent point reçus des ministres de Louis XIY avec cette politesse fran- çaise qui mêle la douceur de la civilité aux rigueurs mêmes du gouvernement. Louvois, dur et altier, né pour bien servir plutôt que pour faire aimer son maître, reçut les suppliants avec hauteur, et même avec l'insulte de la raillerie. On les obligea de revenir plusieurs fois. Enfin le roi leur fit décla- rer ses volontés. Il voulait que les Etats lui cédassent tout ce qu'ils avaient au delà du Rhin, Nimègue, des villes et des forts dans le sein de leur pays; qu'on lui payât vingt mil- lions; que les Français fussent les maîtres de tous les grands chemins de la Hollande, par terre et par eau, sans qu'ils payassent jamais aucun droit; que la religion catholique fût partout rétablie; que la république lui envoyât tous les ans une ambassade extraordinaire, avec une médaille d'or sur la- quelle il fût gravé qu'ils tenaient leur liberté de Louis XIV; enfin qu'à ces satisfactions ils joignissent celle qu'ils devaient 1. Voir Jean de Witt, vingt années de 2. La tlûpntation arriva au camp,pr<>s république parlementaire, par M. Au- deDocshourjr, It' 22 juin 1672: elle avait touin Lcfevrc-Poutalis. à sa tète le Uls de lillustrc Grotius.

CHAPITRE X 107 au roi d'Angleterre et aux priuces tle l'Empire, tels que ceux (le Cologne et de Munster, par qui la Hollande était encore désolée.

Ces conditions d'une paix qui tenait tant de la servitude parurent intolérables, et la licrté du vainqueur inspira un courage de désespoir aux vaincus. On résolut de périr les armes à la main. Tous les cœurs et toutes les espérances se tournèrent vers le prince d'Orange. Le peuple en lureur éclata contre le grand pensionnaire, qui avait demandé la paix. A ces séditions se joignirent la politique du prince et l'animo- sité de son parti. On attente d'abord à la vie du grand pen- sionnaire Jean de Witt; ensuite on accuse Corneille, son frère, d'avoir attenté à celle du prince. Corneille est appliqué à la question. Il récita dans les tourments le commencement de cette ode d'Horace, Justum et tenacem, etc., convenable à son état et à son courage, et qu'on peut traduire ainsi pour ceux qui ignorent le latin: