SigPhi · Voltaire

Le Siècle de Louis XIV

Page 9 of 38

Le roi, entre un chef et un ministre également habiles, tous deux jaloux l'un de l'autre, et cependant ne l'en servant que mieux, suivi des meilleures troupes de l'Europe, enfin ligué de nouveau avec le Portugal, attaquait avec tous ses avanta- 1. « Laissa dépouiller TEspagnc. » Colbcrt, les chapitres xxix et xxx de LEspagne était dans un état déplo- Mignet, ouvrage cité.

rable: elle était gouvernée par une 3. Louvois, fils de Letcllier, était mi- femme (tutrice d'un roi âgé de six nistre de la guerre depuis 1666. Voir ans), et n'avait ni argent ni armée. Rousset, ouvrage cite, premier vo- 2. Voir, pour l'administration de lumc.

CHAPITRE VIII 85 i^es une province mal défendue d'un royaume ruiné et déchiré. 11 n'avait affaire qu'à sa belle-mère, femme faible, dont l'ad- ministration méprisée et malheureuse laissait la monarchie r>spa^nole sans défense. Le roi de France avait tout ce qui manquait à l'Espagne.

L'art d'attaquer les places n'était pas encore perfectionné comme aujourd'hui, parce que celui de les bien fortilier et (le les bien défendre était plus ignoré. Les frontières de la Flandre espagnole étaient presque sans fortifications et sans garnisons.

Louis n'eut qu'à se présenter devant elles (juin 1667). Il entra dans Charleroi^ comme dans Paris; Ath, Tournay, furent prises en deux jours; Furnes, Armentières, Courtrai, ne tinrent pas davantage. Il descendit dans la tranchée devant Douai, qui se rendit le lendemain (6 juillet). Lille, la plus florissante ville de ces pays, la seule bien fortifiée, et qui avait une garnison de six raille hommes capitula (27 août), après neuf jours de siège. Les Espagnols n'avaient que huit mille hommes à opposer à l'armée victorieuse; encore l'ar- rière-garde de cette petite armée fut-elle taillée en pièces (31 août) par le marquis, depuis maréchal de Créqui. Le reste se cacha sous Bruxelles et sous Mons, laissant le roi vaincre sans combattre.

Cette campagne, faite au milieu de la plus grande abondance, parmi des succès si faciles, parut le voyage d'une cour. La bonne chère, le luxe et les plaisirs s'introduisirent alors dans les armées, dans le temps même que la discipline s'affermis- sait. Les officiers faisaient le devoir militaire beaucoup plus exactement, mais avec des commodités plus recherchées. Le maréchal de Turenne n'avait eu longtemps que des assiettes de fer en campagne. Le marquis d'Humières fut le premier, au siège d'Arras, en 1658 2, qui se fit servir en vaisselle d'ar- gent à la tranchée, et qui y fit manger des ragoûts et des en- tremets.!Mais dans cette campagne de 1667, où un jeune roi, aimant la magnificence, étalait celle de sa cour dans les fati- gues de la guerre, tout le monde se piqua de somptuosité et de goût dans la bonne chère, dans les habits, dans les équi- pages. Ce luxe, la marque certaine de la richesse d'un grand 1. « Cli.irlcroi. » Forteresse impor- lia au pouvoir de la France en IC40, tante, récemment fondée par les Es- et ne fut pas repris parles Espagnols: pagnols. il y a doilc ici une erreur de nom pour 2. « Au siège d'Arras. » Arras tom- celte ville.

86 SIECLE DE LOUIS XIY Etat, et souvent la cause de la décadence d'un petit, était cependant encore très peu de chose auprès de celui qu'on a vu depuis. Le roi, ses généraux et ses ministres, allaient au rendez-vous de l'armée à cheval; au lieu qu'aujourd'hui il n'y a point de capitaine de cavalerie ni de secrétaire d'un offi- cier général qui ne fasse ce voyage en chaise de poste avec des glaces et des ressorts, plus commodément et plus tran- quillement qu'on ne faisait alors une visite dans Paris, d'un quartier à un autre.

La délicatesse des officiers ne les empêchait point alors d'aller à la tranchée avec le pot en tête* et la cuirasse sur le dos. Le roi en donnait l'exemple: il alla ainsi à la tranchée devant Douai et devant Lille. Cette conduite sage conserva plus d'un grand homme. Elle a été trop négligée depuis par des jeunes gens peu robustes, pleins de valeur, mais de mol- lesse, qui semblent plus craindre la fatigue que le danger.

La rapidité de ces conquêtes remplit d'alarmes Bruxelles; les citoyens transportaient déjà leurs effets dans Anvers. La conquête de la Flandre entière pouvait être l'ouvrage d'une campagne. Il ne manquait au roi que des troupes assez nom- breuses pour garder les places prêtes à s'ouvrir à ses armes. Louvois lui conseilla de mettre de grosses garnisons dans les villes prises, et de les fortifier. Yauban^, l'un de ces grands hommes et de ces génies qui parurent dans ce siècle pour le service de Louis XIY, fut chargé de ces fortifications. Il les fit suivant sa nouvelle méthode, devenue aujourd'hui la règle de tous les bons ingénieurs. On fut étonné de ne plus voir les places revêtues que d'ouvrages presque au niveau de la cam- pagne. Les fortifications hautes et menaçantes n'en étaient que plus foudroyées par l'artillerie: plus il les rendit rasantes, moins elles étaient en prise. Il construisit la citadelle de Lille sur ces principes (1668). On n'avait point encore en France détaché le gouvernement d'une ville de celui de la forteresse. L'exemple commença en faveur de Yauban; il fut le premier gouverneur d'une citadelle. On peut encore observer que le 1. « Le pot », espèce de casque, nionr que la France ait produit. II d'iufanterie, qui ne couvrait que le était né en 1C33, et mourut en 1707, haut de la tète. après avoir forlitié plus de trois cents 2. « Yauban » (Sébastien le Prestre, places et dirigé en personne cin- seigueur do), maréchal de France en quante-trois sièges. Il mérita le uom 1703, commissaire général des fortiii- de patr-iotc, que iSaiut-îjimou lui a cations des 1C78, le plus grand ingé- douué.

CHAPITRE IX 87 premier de ces plans en relief qu'on voit clans la galerie du Louvre fut celui des fortifications de Lille i.

Le roi se hàtu de venir jouir des acclamations des peuples, des adorations de ses courtisans et de ses maîtresses, et dos. fêtes qu'il donna à sa cour.

CHAPITRE IX CONQUETE DE LA FRAMCHE-COMTE.

(1668.) On était plongé dans les divertissements à Saint-Ger- main, lorsqu'au cœur de l'hiver, au mois de janvier, on fut étonné de voir des troupes marcher de tous côtés, aller et re- venir sur les chemins de la Champagne, dans les Trois-Evê- chés: des trains d'artillerie, des chariots de munitions, s'ar- rêtaient, sous divers prétextes, dans la route qui mène de Champagne en Bourgogne. Cette partie de la France était remplie de mouvements dont on ignorait la cause 2. Les étran- gers par intérêt, et les courtisans par curiosité, s'épuisaient en conjectures; l'Allemagne était alarmée: l'objet de ces pré- paratifs et de ces marches irrégulières était inconnu à tout le monde. Le secret dans les conspirations n'a jamais été mieux gardé qu'il le fut dans cette entreprise de Louis XIY. Enfin, le 2 février, il part de Saint-Germain avec le jeune duc d'En- ghien, fîls du grand Condé, et quelques courtisans; les autres officiers étaient au rendez-vous des troupes. Il va à cheval à grandes journées, et arrive à Dijon. Vingt mille hommes as- semblés de vingt routes différentes se trouvent le même jour en Franche-Comté, à quelques lieues de Besançon; et le grand Condé paraît à leur tête, ayant pour son principal lieutenant général Montmorenci-Boutteville^, son ami, devenu duc de 1. Ces plans sont aujourdhui con-.3. n Montmorcnci-Bouttevillc, » ne serves à l'hôtel des Invalides. eu 1628, mort en 1G9.5, fut plus tard lo 2. Le roi prépara et fit rexpédition maréchal de Luxembourg. Il était fils en hiver pour punir le gouverneur du fameux Boutteville, qui avait été Castel-Rodrigo, qui avait refusé une décapité par ordre de Richelieu pour trêve de trois mois, comptant sur la s'ètro battu en duel.

saison.

88 SIECLE DE LOUIS XIV Luxcnibour,^, toujours att;iché à lui dons la bonne et flans la mauvaise fortune. Luxembourg était l'élève de Condé dans l'art de la guerre; et il obligea, à force de mérite, le roi, qui ne l'aimait pas, à l'employer.

Des intrigues eurent part à cette entreprise imprévue: le prince de Condé était jaloux de la gloire de Turenne, et Lou- vois de sa faveur auprès du roi; Condé était jaloux en héros, et Louvois en ministre. Le prince, gouverneur de la Bourgo- gne, qui touche à la Franche-Comté, avait formé le dessein de s'en rendre maître en hiver, en moins de temps que ïurenne n'en avait mis l'été précédent à conquérir la Flandre fran- çaise. Il communiqua d'abord son projeta Louvois, qui l'em- brassa avidement pour éloigner et rendre inutile Turenne, et pour servir en même temps son maître.

Cette province, assez pauvre alors en argent, mais très fertile, bien peuplée, étendue en long de quarante lieues et large de vingt, avait le nom de Franche, et l'était en effet. Les rois d'Espagne en étaient plutôt les protecteurs que les maîtres. Quoique ce pays fût du gouvernement de la Flandre, il n'en dépendait que peu. Toute l'administration était parta- gée et disputée entre le parlement et le gouverneur de la Franche-Comté^. Le peuple jouissait de grands privilèges, toujours respectés par la cour de Madrid, qui ménageait une province jalouse de ses droits et voisine de la France. Be- sançon même se gouvernait comme une ville impériale. Jamais peuple ne vécut sous une administration plus douce, et ne fut si attaché à ses souverains. Leur amour pour la maison d'Au- triche s'est conservé pendant deux générations; mais cet amour était, au fond, celui de leur liberté. Enfin la Franche-Comté était heureuse, mais pauvre; et puisqu'elle était une espèce de république, il y avait des factions. Quoi qu'en dise Pellis- son, on ne se borna pas à employer la force.

On gagna d'abord quelques citoyens par des présents et des espérances. On s'assura l'abbé Jean de Vatteville^, frère de celui qui, ayant insulté à Londres l'ambassadeur de France, avait procuré, par cet outrage, l'humiliation de la branch«> d'Autriche espagnole. On acheta peu cher quelques magistrats, 1. Le parlement était à Dole et le 2. Jean de Vattevllle était abbé de gouverneur à Besançon. Voir Pellis- Baume et fut nommé doyen du cha- .son, Histoire de la conquête de la pitre de Besançon, mais ne put obtc- Franchc-Comtc. uir larchevéché.

CHAPITRE IX 89 quelques officiers: et à la fin même, le marquis d'Yennc', g'ou- verncur gênerai, devint si traitable, qu'il accepta publique- ment, après la guerre, une grosse pension et le grade de lieu- tenant général en France. Ces intrigues secrètes, à peine commencées, furent soutenues par vingt mille hommes. Besan- çon, capitale de la province, est investie par le prince de Condé; Luxembourg court à Salins: le lendemain, Besancon et Salins se rendirent. Besancon ne demanda pour capitulation que la conservation d'un saint suaire fort révéré dans cette ville. Le roi arrivait à Dijon. Louvois, qui avait volé sur la frontière pour diriger toutes ces marches, vient lui apprendre que ces deux villes sont assiégées et prises. Le roi courut aussitôt se montrer à la fortune qui faisait tout pour lui.

Il alla assiéger Dôle eu personne. Cette place était réputée forte: elle avait pour commandant le comte de Montrevel, homme d'un grand courage, fidèle par grandeur d'àme aux Es- pagnols, qu'il haïssait, et au parlement, qu'il méprisait. Il n'a- vait pour garnison que quatre cents soldats et les citoyens, et il osa se défendre. La tranchée ne fut point poussée dans les formes. A peine l'eut-on ouverte, qu'une foule de jeunes volontaires qui suivaient le roi courut attaquer la contres- carpe et s'y logea. Le prince de Coudé, à qui l'âge et l'expé- rience avaient donné un courage tranquille, les lit soutenir à propos et partagea leur péril pour les en tirer. Ce prince était partout avec son fils, et venait ensuite rendre compte de tout au roi, comme un officier qui aurait eu sa fortune à faire. Le roi, dans son quartier, montrait plutôt la dignité d'un monarque dans sa cour qu'une ardeur impétueuse qui n'était pas nécessaire. Tout le cérémonial de Saint-Germain était ob- servé. Il avait son petit coucher, ses grandes, ses petites en- trées, une salle des audiences dans sa tente. Il ne tempérait le faste du trône qu'en faisant manger à sa table ses officiers généraux et ses aides de camp. On ne lui voyait point, dans les travaux de la guerre, ce courage emporté de François I^^" et de Henri IV, qui cherchaient toutes les espèces de dangers. Il se contentait de ne les pas craindre, et d'engager tout le monde à s'y précipiter pour lui avec ardeur. Il entra dans Dôle (14 février 1668) au bout de quatre jours de siège, douze jours après son départ de Saint-Germain; et enfin, en moins 1. Le marquis clTenne, qui occii- trouver le roi à Gray et fut nommé paitle fort imprenable de Joux, vint immédiatement lieutenant général.

90 SIECLE DE LOUIS XIV de trois semaines, toute la Franche-Comté lui fut soumise. Le conseil d'Espagne, étonné et indigné du peu de résistance, écrivit au gouverneur « que le roi de France aurait dû envoyer ses laquais prendre possession de ce pays, au lieu d'y aller en personne. » Tant de fortune et tant d'ambition réveillèrent l'Europe assoupie; l'Empire commença à se remuer, et l'Empereur à lever des troupes*. Les Suisses, voisins des Francs-Comtois, et qui n'avaient guère alors d'autre bien que leur liberté, tremblèrent pour elle. Le reste de la Flandre pouvait être envahi au printemps prochain. Les Hollandais, à qui il avait toujours importé d'avoir les Français pour amis, frémissaient de les avoir pour voisins. L'Espagne alors eut recours à ces mêmes Hollandais, et fut en effet protégée par cette pe- tite nation, qui ne lui paraissait auparavant que méprisable et rebelle.

La Hollande était gouvernée par Jean de Witt, qui dès l'âge de vingt-huit ans avait été élu grand pensionnaire 2, homme amoureux de la liberté de son pays, autant que de sa grandeur personnelle: assujetti à la frugalité et à la modestie de sa ré- publique, il n'avait qu'un laquais et une servante, et allait à pied dans la Haye, tandis que, dans les négociations de l'Eu- rope, son nom était compté avec les noms des plus puissants rois: homme infatigable dans le travail, plein d'ordre, de sa- gesse, d'industrie dans les affaires, excellent citoyen, grand politique, et qui cependant fut depuis très malheureux.

H avait contracté avec le chevalier Temple 3, ambassadeur d'Angleterre à la Haye, une amitié bien rare entre des minis- tres. Temple était un philosophe qui joignait les lettres aux affaires; homme de bien, aimant la Hollande comme son pro- pre pays, parce qu'elle était libre, et aussi jaloux de cette li- berté que le grand pensionnaire lui-même. Ces deux citoyens 1. « A lovor dos troupes. » Ces le- de la pension qu'il recevait comni'' vées n'étaient qu'une feinte, car moins traitement. Chaque province avait d'un mois auparavant, le 17 janvier songraud pensionnaire; mais, la Hol- 1G68, l'Empereur avait signe avec lande étant la plus importante des Louis XIV le traité de partage de la provinces unies, son pensionnaire monarchie espagnole. Voyez les Ne- ('tait regardé comme le chef de la ré- gociations relatives à la succession publique. Jean de "Witt, né à Dor- d'Espagnc, par Mignet. drecht eu 1025, mourut en 1672.

2. « Grand ])cnsionnaire.^ » C'était 3. William Temple, un des diplo- le premier ministre des États, une mates les plus distingués d'Anglc- sorte de régent. Il était ainsi nommé terre, a laissé des Mémoires.

CHAPITRE IX 91 s'unirent avec le comte de Dhona, ambassadeur de Suède, pour arrêter les progrès du roi de France.

Ce temps était marqué pour les événements rapides. La Flandre, qu'on nomme Flandre française, avait été prise en trois mois, la Franche-Comté en trois semaines. Le traité entre la Hollande, 1 Angleterre et la Suède, pour tenir la ba- lance de l'Europe et réprimer l'ambition de Louis XIY, fut proposé et conclu en cinq jours ^ Le conseil de l'empereur Léopold n'osa entrer dans cette intrigue. Il était lié par le traité secret qu'il avait signé avec le roi de France pour dépouil- ler le jeune roi d'Espagne. Il encourageait secrètement l'u- nion de l'Angleterre, de la Suède et de la Hollande; mais il ne prenait aucunes mesures ouvertes.

Louis XIY fut indigné qu'un petit Etat tel que la Hollande conçût l'idée de borner ses conquêtes et d'être larbilre des rois, et plus encore qu'elle en fût capable. Cette entreprise des Provinces-Unies lui fut un outrage sensible qu'il fallut dévo- rer, et dont il médita dès lors la vengeance.

Tout ambitieux, tout puissant et tout irrité qu'il était, il dé- tourna l'orage qui allait s'élever de tous les côtés de l'Europe 2. Il proposa lui-même la paix. La France et l'Espagne choisi- rent Aix-la-Chapelle pour le lieu des conférences, et le nou- veau pape Rospigliosi, Clément IX, pour médiateur.

Un nonce fut envoyé à ce congrès. Les Hollandais, déjà ja- loux de la gloire, ne voulurent point partager celle de con- clure ce qu'ils avait commencé. Tout se traitait en effet à Saint- Germain par le ministère de leur ambassadeur Yan Beuning. Ce qui avait été accordé en secret par lui était envoyé à Aix- la-Chapelle, pour être signé avec appareil par les ministres assemblés au congrès. Qui eût dit, trente ans auparavant, qu'un bourgeois de Hollande obligerait la France et 1 Espa- gne à recevoir sa médiation?

Ce Yan Beuning, échevin d'Amsterdam, avait la vivacité d'un Français et la fierté d'un Espagnol. Il se plaisait à choquer, dans toutes les occasions, la hauteur impérieuse du roi, et op- posait une inflexibilité républicaine au ton de supériorité que les ministres de France commençaient à prendre. Ne vous fiez- vous pas à la parole du roi? lui disait M. de Lionne dans une 1. C'est la triple alliance dite de la subsides auxquels elle était accou tu- Haye, après l'accession de la Suédi-, nu-e depuis longtemps, mécontente que le gouvernement ■2.\olrRoussi;t, Histoire de Louvois^ français eût cessé de lui payer les tome I'^'.

D2 SIECLE DE LOUIS XIV conférence. J'ignore ce que veut le roi, dit Yan Bcuning; ye considère ce qu'il peut. Enfin, à la cour du plus supeibe mo- narque du monde, un bourgmestre conclut avec autorité (2 mai 1668) une paix par laquelle le roi fut obligé de rendre la Fran- che-Comté. Les Hollandais eussent bien mieux aimé qu'il eût rendu la Flandre, et être délivrés d'un voisin si redoutable; mais toutes les nations trouvèrent que le roi marquait assez de modération en se privant de la Franche-Comté. Cependant il gagnait davantage en retenant les villes de Flandre, et il s'ouvrait les portes de la Hollande, qu'il songeait à détruire dans le temps qu'il lui cédait.

CHAPITRE X TRA VA UX ET MAGNIFICE>-CE DE LOUIS XIV. AVENTURE SINGULIÈRE EX PORTUGAL. CASIMIR EN FRANCE.

SECOURS EN CANDIE. CONQUÊTE DE LA HOLLANDE.

Louis XIY, forcé de rester quelque temps eu paix, continua, comme il avait commencé, à régler, à fortifier et embellir sou royaume. H fit voir qu'un roi absolu, qui veut le bien, vient à bout de tout sans peine. H n'avait qu'à commander, et les succès dans l'administration étaient aussi rapides que l'avaient û-té ses conquêtes. C'était une chose véritablement admirable de voir les ports de mer, auparavant déserts, ruinés, mainte- nant entourés d'ouvrages qui faisaient leur ornement et leur défense, couverts de navires et de matelots, et contenant déjà près de soixante grands vaisseaux qu'il pouvait armer eu _guerre. De nouvelles colonies, protégées par son pavillon, partaient de tous côtés pour l'Amérique, pour les Indes orien- tales, pour les côtes de l'Afrique. Cependant en France, et sous ses yeux, des édifices immenses occupaient des milliers d'hommes, avec tous les arts que l'architecture entraîne après elle; et, dans l'intérieur de sa cour et de sa capitale, des arts plus nobles et plus ingénieux donnaient à la France des plai- sirs et une gloire dont les siècles précédents n'avaient pas eu même l'idée. Tous ces détails de la gloire et de la félicité de la nation trouveront leur véritable place dans cette histoire: il ne s'agit ici que des affaires générales et militaires.

CHAPITRE X 93 Le Portugal donnait en ce temps un spectacle étrange à l'Europe. Dom Alfonse, fils indigne de l'heureux dom Juan de Bragance, y régnait: il était furieux et imbécile. Sa femme, fille du duc de ZS'emours, osa concevoir le projet de détrôner son mari et d'épouser son amant. L'abrutissement du mari justifia l'audace de la reine: ayant acquis dans le royaume, par son habileté, l'autorité que son mari avait perdue par ses fureurs, elle le fit enfermer (novembre 1667)^.

Cet événement, qui ne fut une révolution que dans la famille royale, et non dans le royaume de Portugal, n'ayant rien changé aux affaires de l'Europe, ne mérite d'attention que par sa singularité.

La France reçut bientôt après un roi qui descendait du trône d'une autre manière (1688). Jean-Casimir 2, roi de Polo- gne, renouvela l'exemple de la reine Christine. Fatigué des embarras du gouvernement et voulant vivre heureux, il choi- sit sa retraite à Paris dans l'abbaye de Saint-Germain, dont il fut abbé, Paris, devenu depuis quelques années le séjour de tous les arts, était une demeure délicieuse pour un roi qui cherchait les douceurs de la société et qui aimait les lettres.

Mais une affaire plus intéressante tenait tous les princes chrétiens attentifs.

Les Turcs, moins formidables à la vérité que du temps des, Mahomet, des Sélim et des Soliman, mais dangereux en- core et forts de nos divisions, après avoir bloqué Candie pen- dant huit années 3, l'assiégeaient régulièrement avec toutes les forces de leur empire. On ne sait s'il était plus étonnant que les Vénitiens se fussent défendus si longtemps, ou que les rois de l'Europe les eussent abandonnés.

Les temps sont bien changés. Autrefois, lorsque l'Europe chrétienne était barbare, un pape, ou même un moine, en- voyait des millions de chrétiens combattre les mahométans dans leur empire'*; et maintenant que l'île de Candie, réputée le boulevard de la chrétienté, était inondée de soixante mille 1. « Sa femme, etc. » La reine Marie 1674 abbé de Saint-Germain des Prés de Savoie ayant fait déposer Alfon- et de Saint-Martin de Nevers.

se VI (1667), épousa, avec dispense 3. « Bloqué Candie. » Le blocus du pape, du vivant de son mari, son dura plus de vingt ans, de 1648 à IGO'J.

beau-frere dom Pedro, qui avait été 4. Toute la politique, au moyen âge, nommé régent il668|. ayant un caractère religieux, les 2. Il était le second fils de Sigis- croisades étaient la forme adaptée au mond III, roi de Pologne et de Suéde, temps, sous laquelle les Etats chré- de la famille des Wasa: il mourut en tiens de lOccident soutenaient leurs 94 SIECLE DE LOUIS XIV Turcs, les rois chrétiens regardaient cette perle avec indif- férence. Quelques galères de Malte et du pape étaient le seul secours qui défendait cette république contre l'empire otto- man. Le sénat de Venise, aussi impuissant que sage, ne pou- vait, avec ses soldats mercenaires et des secours si faibles, résister au grand vizir Kiuperlii, bon ministre, meilleur gé- néral, maître de l'empire de la Turquie, suivi de troupes for- midables, et qui même avait de bons ingénieurs.

Le roi donna inutilement aux autres princes l'exemple de secourir Candie. Ses galères, et les vaisseaux nouvellement construits dans le port de Toulon, y portèrent sept mille hommes commandés par le duc de Beauforl: secours devenu trop faible dans un si grand danger, parce que la générosité française ne fut imitée de personne.

La Feuillade^, simple gentilhomme français, fit une action qui n'avait d'exemple que dans les anciens temps de la che- valerie. Il mena près de trois cents gentilshommes à Candie à ses dépens, quoiqu'il ne fût pas riche. Si quelque autre na- tion avait fait pour les Vénitiens à proportion delà Feuillade, il est à croire que Candie eût été délivrée. Ce secours ne servit qu'à retarder la prise de quelques jours et à verser du sang inutilement. Le duc de Beaufort périt dans une sortie, et Kiuperli entra enfin par capitulation dans cette ville, qui n'était plus qu'un monceau de ruines (16 septembre 1669).

Les Turcs, dans ce siège, s'étaient montrés supérieurs aux chrétiens, même dans la connaissance de l'art militaire. Les plus gros canons qu'on eût vus encore en Europe furent fon- dus dans leur camp. Ils firent, pour la première fois, des li- gnes parallèles dans les tranchées. C'est deux que nous avons pris cet usage; mais ils ne le tinrent que d'un ingé- nieur italien. Il est certain que des vainqueurs tels que les Turcs, avec de l'expérience, du courage, des richesses, et cette constance dans le travail qui faisait alors leur caractère, devaient conquérir l'Italie et prendre Rome en bien peu de temps; mais les lâches empereurs qu'ils ont eus depuis, leurs intérêts en Orient contre les puis- et ne se rendit maître de la ville sances mahométanes. C'est ce qui fait qu'après un siège non interrompu de leur grandeur et leur utilité. ving-ueuf mois.

1. « Le grand vizir, etc.;> Il con- 2. La Feuillade avait figuré à la ba- ■duisit, en 1C67, trente-six mille hom- taille de Saint-Gothard; il fut fait mes contre la capitale de Candie, li- maréchal de France en 1675 et mourut vra sans succès treutc-deux assauts, en 1G91.

CHAPITRE X 95 mauvais généraux, et le vice de leur gouvernement, ont été Je salut de la chrétienté.

Le roi, peu touché de ces événements éloignés, laissait mûrir son grand dessein de conquérir tous les Pays-Bas^, et de commencer par la Hollande. L'occasion devenait tous les jours plus favorable. Cette petite république dominait sur les mers; mais sur la terre rien n'était plus faible. Liée avec l'Espagne et avec l'Angleterre, en paix avec la France, elle se reposait avec trop de sécurité sur les traités, et sur les avantages d'un commerce immense. Autant que ses armées navales étaient disciplinées et invincibles 2, autant ses troupes de terre étaient mal tenues et méprisables. Leur cavalerie n'était composée que de bourgeois, qui ne sortaient jamais de leurs maisons, et qui payaient des gens de la lie du peuple pour faire le service en leur place. L'infanterie était à peu près sur le même pied; les officiers, les commandants même des places de guerre étaient les enfants ou les parents des bourgmestres, nourris dans l'inexpérience et dans l'oisiveté. Le pensionnaire Jean de Witt avait voulu corriger cet abus, mais il ne l'avait pas assez voulu; et ce fut une des grandes fautes de ce républicain.

(1670.) Il fallait d'abord détacher l'Angleterre de la Hol- lande. Cet appui venant à manquer aux Provinces-Unies, leur ruine paraissait inévitable. H ne fut pas difficile à Louis XIV i engager Charles dans ses desseins. Le monarque anglais n'était pas, à la vérité, fort sensible à la honte que son règne et sa nation avaient reçue, lorsque ses vaisseaux furent brû- lés jusque dans la rivière de la Tamise par la flotte hollan- daise. Il ne respirait ni la vengeance ni les conquêtes. Il vou- lait vivre dans les plaisirs et régner avec un pouvoir moins gêné; c'est par là qu'on le pouvait séduire. Louis, qui n'avait qu'à parler alors pour avoir de l'argent, en promit beaucoup au roi Charles^, qui n'en pouvait avoir sans son parlement. Cette liaison secrète entre les deux rois ne fut confiée en France qu'à Madame % sœur de Charles II et épouse de Mon- sieur, frère unique du roi, à Turenne et à Louvois.

1. Voir un Mémoire du roi à ce su- tant ses troupes »; mais la première jet, publié par Rousset, et un Mémoire forme était admise par les grands <le Louvois à Condé (1691), _cité par (-crivains du siècle précédent. Miguet..3. « En promit beaucoup. » Il pro- 2. « Autant que ses armées..., au- mit SLulemeut deux millions do tant ses troupes, etc. » On dirait au- livres.

96 SIECLE DE LOUIS XIV (Mai 1670.) Une princesse de vingt-six ans fut le plénipo- tentiaire qui devait consommer ce traité avec le roi Charles. On prit pour prétexte du passage de Madame en Angleterre ^ un voyage que le roi voulut faire dans ses conquêtes nou- velles vers Dunkerque et vers Lille. La pompe et la grandeur des anciens rois de l'Asie n'approchaient pas de l'éclat de ce voyage. Trente mille hommes précédèrent ou suivirent la marche du roi, les uns destinés à renforcer les garnisons des pays conquis, les autres à travailler aux fortifications, quelques-uns à aplanir les chemins. Le roi menait avec lui la reine sa femme, toutes les princesses et les plus belles femmes de sa cour. Madame brillait au milieu d'elles et goû- tait dans le fond de son cœur le plaisir et la gloire de tout cet appareil, qui couvrait son voyage. Ce fut une fête con- tinuelle depuis Saint-Germain jusqu'à Lille.

Le roi, qui- voulait gagner les cœurs de ses nouveaux sujets et éblouir ses voisins, répandait partout ses libéralités avec profusion; l'or et les pierreries étaient prodigués à quiconque avait le moindre prétexte pour lui parler. La princesse Hen- riette s'embarqua à Calais, pour voir son frère qui s'était avancé jusqu'à Cantorbéry. Charles, séduit par son amitié pour sa sœur et par l'argent de la France, signa tout ce que Louis XI Y voulait 1, et prépara la ruine de la Hollande au milieu des plaisirs et des fêtes.

La perte de Madame, morte à son retour d'une manière soudaine et affreuse 2, jeta des soupçons injustes sur Monsieur, et] ne changea rien aux résolutions des deux rois. Les dé- pouilles de la république, qu'on devait détruire, étaient déjà partagées par le traité secret entre les cours de France et d'Angleterre, comme eu 1635 on avait partagé la Flandre sœur de Charles II et femme de Phi- C'était faire à l'Angleterre une grande lipi)e d'Orléans, née en 1644 et morte part,queLouisXIV uauraitpului laisen 16T0, négocia ce traité secret avec ser sans renoncer au bénéfice do sa Charles II, en juin 1670. conquête. Voir Mignet, Succession 1. « Tout ce que Louis XIV vou- d'Espagne, t. II. Charles devait se lait. » Erreur: car Cliarles refusa obs- convertir au catholicisme: le danger tiuémeut de laisser à la France le auquel l'exposait cette conversion commandement sur mer. « La ma- était le prétexte de la subvention niére des Anglais est de commander qu'il devait recevoir de Louis XIV, et à la mer, » dit-il. Louis XIV lui pro- qu'on appela les deux millions de la mit d;ms le partage de la Hollande, catholicité. Besogneux et libertin, il l'Ecluse, Cadsiind, et plus tard les îles était toujours à court d'argent, de Goorée et de Woorne, c'est-à-dire 2. « Soudaine et atlreuse. » Ou crut les bouches de l'Escaut et de la Meuse, qu'elle était morte empoisonnée.

CHAPITRE X 07