En lisant les lettres du cardinal Mazarin et les Mémoires du cardinal de Retz, on voit aisément que Retz était le génie su- périeur. Cependant Mazarin fut tout-puissant, et Retz fut ac- cablé. Enfin il est très vrai que, pour faire un puissant minis- tre, il ne faut souvent qu'un esprit médiocre, du bon sens et de la fortune; mais pour être un bon ministre, il faut avoir pour passion dominante l'amour du bien public. Le grand homme d'Etat est celui dont il reste de grands monuments utiles à la patrie.
Le monument qui immortalise le cardinal Mazarin est l'ac- . quisition de l'Alsace. Il donna cette province à la France dans le 1. « Sa fin, dit madame de Motte- par la bonne mine qu'il fit à la mort, ville, fut accompagnée d'honneur par II peut aspirer à la gloire de l'avoir les larmes du roi, d'opulence par les regardée avec une intrépidité pahiens qu'il laissa à sa famille et à ceux reille à celle des plus grands honiqu'il voulut enrichir, et de fermeté mes. « SIECLE DE LOUIS XIV temps que la France était déchaînée contre lui, et, par une fa- talité singulière, il fit plus de bien au royaume lorsqu'il y était persécuté que dans la tranquillité d'une puissance absolue.
CHAPITRE VII LA préséance; il achète dunkerque; il donne des SECOURS A l'empereur, AU PORTUGAL, AUX ÉTATS- GÉNÉRAUX, ET REND SON ROYAUME FLORISSANT ET REDOUTABLE.
Jamais il n'y eut dans une cour plus d'intrigues et d'espé- rances que durant l'agonie du cardinal ]\Iazarin. Les femmes qui prétendaient à la beauté se flattaient de gouverner un prince de vingt-deux ans, que l'amour avait déjà séduit. Les jeunes courtisans croyaient renouveler le règne des favo- ris. Chaque ministre espérait la première place. Aucun d'eux ne pensait qu'un roi élevé dans l'éloignement des affaires osât prendre sur lui le fardeau du gouvernement. Mazarin avait prolongé l'enfance de ce monarque autant qu'il avait pu. Il ne l'instruisait que depuis fort peu de temps*, et parce que le roi avait voulu être instruit.
On était si loin d'espérer d'être gouverné par son souverain, que, de tous ceux qui avaient travaillé jusqu'alors avec le pre- mier ministre, il n'y en eut aucun qui demandât au roi quand il voudrait les entendre. Ils lui demandèrent tous: A qui nous adresserons-nous? et Louis XIY leur répondit: A moi. On fut encore plus surpris de le voir persévérer. Il y avait quelque temps qu'il consultait ses forces et qu'il essayait en secret son génie pour régner-. Sa résolution prise une fois, il la maintint 1. Madame de Motteville et Choisi seulement que Mazarin s'efforça nous apprennent tout le contraire. « d'apprendre à Louis XIV son métier Dés l'aunée 1644, Mazarin avait donné de roi », ses lettres en font foi; il y pour précepteur à Louis XIV l'abbé multipliait les exhortations et mémo de Beaumont, Hardouin de Péréfixe, les reproches.
qui écrivit l'histoire de Henri IV. Ce 2. « Pour régner. » Louis XIV a n'est pas dans les derniers temps écrit dans ses Mémoires, l. h': a Jq ne CHAPITRE VII 75 jusqu'au dernier moment de sa vie. Il fixa à chacun do ses ministres les bornes de son pouvoir, se faisant rendre compte de tout par eux à des heures réglées, leur donnant la confiance qu'il fallait pour accréditer leur ministère, et veillant sur eux Y)Our les empêcher d'en trop abuser i.
Madame de Motteville nous apprend que la réputation de Charles II, roi d'Angleterre, qui passait alors pour gouverner par lui-même, inspira de l'émulation à Louis XIY. Si cela est, il surpassa beaucoup son rival, et il mérita toute sa vie ce qu'on avait dit d'abord de Charles.
Il commença par mettre de l'ordre dans les finances, dé- rangées par un long brigandage. La discipline fut rétablie dans les troupes, comme l'ordre dans les finances. La magni- ficence et la décence embellirent sa cour. Les plaisirs même eurent de l'éclat et de la grandeur. Tous les arts furent en- couragés, et tous employés à la gloire du roi et de la France. Ce n'est pas ici le lieu de le représenter dans sa vie privée, ni dans l'intérieur de son gouvernement; c'est ce que nous ferons à part^. 11 suffit de dire que ses peuples, qui depuis la mort de Henri le Grand n'avaient point vu de véritable roi, ■et qui détestaient l'empire d'un premier ministre, furent rem- plis d'admiration et d'espérance quand ils virent Louis XIV faire, à vingt-deux ans, ce que Henri avait fait à cinquante. Si Henri IV avait eu un premier ministre, il eût été perdu, parce que la haine contre un particulier eût ranimé vingt factions trop puissantes. Si Louis XIII n'en avait pas eu, ce prince, dont un corps faible et malade énervait l'âme, eût succombé sous le poids. Louis XIV pouvait sans péril avoir ou n'avoir pas de premier ministre. Il ne restait pas la moindre trace des anciennes factions; il n'y avait plus en France qu'un maître et des sujets. Il montra d'abord qu'il ambitionnait toute laissai pas de m'cxcrccr ot de m'é- pait à prier Dieu et à s'habiller...Enprouver en secret et sans confident, viron à dix heures, le roi entrait au raisonnant seul et en moi-même sur conseil et y demeurait jusqu'à midi, tous les événements qui se présen- Ensuite il allait à la messe, et le taient, plein d'espérance et plein de reste du temps, jusqu'à son dîner, il joie quand je découvrais quelquefois le donnait au public, et aux reines en que mes premières pensées étaient particulier. Après le repas, il demeul«s mêmes où s'arrêtaient à la fois les rait souvent et assez longtemps avec gens habiles et consommés. » la famille royale, puis il retournait 1. « Il fixa à chacun de ses minis- travailler avec quelques-uns de ses très, etc. » — « Il prit la résolution de ministres. » (Madame de Mottese lever à huit ou neuf heures, quoi- ville. ) ■qu il se couchât fort lard. Il s'occu- 2. "Voir les chapitres XXV et XXX.
76 SIECLE DE LOUIS XIV sorte de gloire, et qu'il voulait être aussi considéré au dehors qu'absolu au dedans.
Les anciens rois de l'Europe prétendent entre eux une en- tière égalité, ce qui est très naturel; mais les rois de France ont toujours réclamé la préséance que mérite l'antiquité de leur race et de leur royaume; et s'ils ont cédé aux empe- reurs, c'est parce que les hommes ne sont presque jamais assez hardis pour renverser un long usage ^. Le chef de la ré- publique d Allemagne, prince électif et peu puissant par lui- même, a le pas, sans contredit, sur tous les souverains, à cause de ce titre de César et d héritier de Charlemagne. Sa chancellerie allemande ne traitait pas même alors les autres rois de Majesté 2. Les rois de France pouvaient disputer la préséance aux empereurs, puisque la France avait fondé le véritable empire d'Occident, dont le nom seul subsiste en Allemagne. Ils avaient pour eux, non seulement la supério- rité d'une couronne héréditaire sur une dignité élective, mais> l'avantage d'être issus, par une suite non interrompue, de souverains qui régnaient sur une grande monarchie plusieurs siècles avant que, dans le monde entier, aucune des maisons qui possèdent aujourd'hui des couronnes fût parvenue à quel- que élévation. Ils voulaient au moins précéder les autres puis- sances de l'Europe. On alléguait en leur faveur le nom de très chrétien 3. Les rois d'Espagne opposaient le titre de catholique; et depuis que Charles-Quint avait eu un roi de France prisonnier à Madrid, la fierté espagnole était bien loin de céder ce rang. Les Anglais et les Suédois, qui n'allèguent aujourd'hui aucun de ces surnoms, reconnaissent le moins qu'ils peuvent cette supériorité.
C'était à Rome que ces prétentions étaient autrefois débat- tues. La France y avait eu toujours la supériorité quand elle 1. Dans la décadence de renipire Allemagne, les rois de France avaient fondé par Charlemagne, Otton le par le luit le premier rang.
Grand, roi de Germanie, ayant repris 2. Ce n'est qiià partir du xvp sieà Rome (962) le titre dempereur. et cle et probablement à lentrevue du ses successeurs l'ayant souvent imité, Drap dor que pour la première fois la supériorité honorifique passa aux François I" fut traité de Maj.sté. tisouverains allemands. Ils se considé- tre que ses successeurs ont toujourraient comme les chefs de la chré- gardé depuis.
tienté d'Occident, et sous Barbe- 3. Le titre de très chrétien a et.
rousse traitaient Ii-s autres souverains donné à Louis XI par le pape Paul II de /•cg-«;>/rtt'{/ifi'a/c5. Mais après saint celui de catholique à Ferdinand V.
Louis et la chute des Hohenslaufen eu roi d.\ragou, par.\lexandre VI.
CHAPITRE VII 77 <^tait plus puissante que l'Espac^nc; mais depuis le rètrne de Charles-Quint, lEspagne n'avait négligé aucune occasion de «e donner l'égalité. La dispute restait indécise; un pas de plus ou de moins dans une procession, un fauteuil placé près d'un autel ou vis-à-vis la chaire d'un prédicateur, étaient des triomphes et établissaient des titres pour cette préémi- nence.
(1661.) Il arriva qu'à l'entrée d'un ambassadeur de Suède à Londres, le comte d'Estrades, ambassadeur de France, et le baron de Yattevillo, ambassadeur d'Espagne, se disputèrent le pas. L'Espagnol, avec plus d'argent et une nombreuse suite, avait gagné la population anglaise: il fait d abord tuer les chevaux des carrosses français; et bientôt les gens du comte d Estrades, blessés et dispersés, laissèrent les Espa- gnols marcher l'épée nue, comme en triomphe.
Louis XIV, informé de cette insulte, rappela l'ambassadeur qu'il avait à Madrid, fit sortir de France celui d'Espagne, rompit les conférences qui se tenaient encore eu Flandre au sujet des limites, et fit dire au roi Philippe IV, son beau-père, que s'il ne reconnaissait pas la supériorité de la couronne de France et ne réparait cet affront par une satisfaction solen- nelle, la guerre allait recommencer. Philippe IV ne voulut pas replonger son royaume dans une guerre nouvelle pour la préséance d'un ambassadeur: il envoya le comte de Fuentes déclarer au roi, à Fontainebleau, en présence de tous les mi- nistres étrangers qui étaient en France r2k mars 1662), que les ministres espagnols ne concourraient plus dorénavant avec ceux de France^. Ce n'en était pas assez pour reconnaître net- tement la prééminence du roi; mais c'en était assez pour un aveu authentique de la faiblesse espagnole. Cette cour, encore lière, murmura longtemps de son humiliation. Depuis, plu- sieurs ministres espagnols ont renouvelé leurs anciennes pré- tentions: ils ont obtenu l'égalité à iS'imègue; mais Louis XIV acquit alors par sa fermeté une supériorité réelle dans 1 Eu- rope, en faisant voir combien il était à craindre.
En soutenant sa dignité, il n'oubliait pas d'augmenter son pouvoir — (27 octobre 1662. ) Ses finances, bien administrées par Colbert, le mirent en état d'acheter Dunkerque et Mardick 1. Silon Monglat, Louis XIV aurait tes: « Au moins. Messieurs, vous dit aux ambassadeurs réunis devant êtes témoins que le roi d'Espagne celui d'Espagne, qui était le marquis d<''<-Iare ([uil me cède le pas et le prcde la Fuente, et non le comte de Fuen- mier rang par tout le monde. » 78 SIECLE DE LOUIS XIY du roi dAngletorre, pour cinq millions de livres, à vingt-six livres dix sous le marc ^. Charles II, prodigue et pauvre, eut la honte de vendre le prix du sang des Anglais. Son chan- celier Hydc, accusé d'avoir ou conseillé ou souffert cette fai- blesse, fut banni depuis par le parlement d'Angleterre, qui punit souvent les fautes des favoris, et qui quelquefois même juge ses rois.
(1663.) Louis fit travailler trente mille hommes à fortifier Dunkerque du côté de la terre et de la mer. On creusa entre la villa et la citadelle un bassin capable de contenir trente vaisseaux de guerre; de sorte quù peine les Anglais eurent vendu cette ville, qu'elle devint 1 objet de leur terreur.
(30 août 1663.1 Quelque temps après, le roi força le duc de Lorraine à lui donner la forte ville de Marsal. Ce malheureux Charles lY, guerrier assez illustre, mais prince faible, incon- stant et imprudent, venait de faire un traité ^ par lequel il donnait la Lorraine à la France après sa mort, à condition que le roi lui permettrait de lever un million sur l'Etat qu'il abandonnait, et que les princes du sang de Lorraine seraient réputés princes du sang de France. Ce traité, vainement vé- rifié au parlement de Paris, ne servit qu'à produire de nou- velles inconstances dans le duc de Lorraine; trop heureux ensuite de donner Marsal et de se remettre à la clémence du roi.
Louis augmentait ses États même pendant la paix, et se tenait toujours prêt pour la guerre, faisant fortifier ses fron- tières, tenant ses troupes dans la discipline, augmentant leur nombre, faisant des revues fréquentes.
Les Turcs étaient alors très redoutables en Europe; ils attaquaient à la fois l'empereur dAllemagne et les Vénitiens. La politique des rois de France a toujours été, depuis Fran- çois I^r, d'être alliés des empereurs turcs, non seulement pour les avantages du commerce, mais pour empêcher l;i maison d'Autriche de trop prévaloir. Cependant un roi chré- tien ne pouvait refuser du secours à lEmpereur, trop en danger; et l'intérêt de la France était bien que les Turcs inquiétassent la Hongrie, mais non pas qu'ils l'envahissent: enfin ses traités avec l'Empire lui faisaient un devoir de cette 1. Voir ï Histoire de Colbcrt par Voir l'Histoire de la réunion de la Clément. Lorraine a la France, par le- comte 2. Le traité est du C février 1CC2. d'Haussonville.
CHAPITRE VII 79 démarche honorable. Il envoya donc six mille hommes en Hongrie, sous les ordres du comte de Coligni, seul reste de la maison de ce Coligni autrefois si célèbre dans nos guerres civiles, et qui mérite peut-être une aussi grande renommée que cet amiral, par son courage et par sa vertu. L'amitié l'avait attaché au grand Condé, et toutes les offres du car- dinal Mazarin n'avaient jamais pu l'engager à manquer à son ami. Il mena avec lui l'élite de la jeunesse de France, et entre autres le jeune la Feuillade, homme entreprenant et avide de gloire et de fortune (1664). Ces Français allèrent servir en Hongrie sous le général Montecuculli^, qui tenait tête alors au grand vizir Kiuperli ou Kouprogli^, et qui de- puis, en servant contre la France, balança la réputation de Turenne. Il y eut un grand combat à Saint-Gothard^, au bord du Raab, entre les Turcs et l'armée de l'Empereur. Les Français y firent des prodiges de valeur; les Allemands mêmes, qui ne les aimaient point, furent obligés de leur rendre justice; mais ce n'est pas la rendre aux Allemands de dire, comme on a fait dans tant de livres, que les Fran- çais eurent seuls l'honneur de la victoire.
Le roi, en mettant sa grandeur à secourir ouvertement l'Empereur et adonner de l'éclat aux armes françaises, met- tait sa politique à soutenir secrètement le Portugal contre l'Espagne. Le cardinal Mazarin avait abandonné formellement les Portugais par le traité des Pyrénées; mais l'Espagnol avait fait plusieurs petites infractions tacites à la paix. Le Français en fit une hardie et décisive: le maréchal de Schom- berg, étranger et huguenot, passa en Portugal avec quatre mille soldats français, qu'il payait de l'argent de Louis XIA, et qu'il feignait de soudoyer au nom du roi de Portugal. Ces quatre mille soldats français, joints aux troupes portugaises, remportèrent à Yilla-Yiciosa (17 juin 1665) une victoire com- plète, qui affermit le trône dans la maison de Bragance. Ainsi Louis XIV passait déjà pour un prince guerrier et politique, 1. n Montecuculli » ( Raymond second, nommé Achmct, qui servi de ), né dans le Modénais en 1608, sous Mahomet IV.
passa par tous les degrés de la milice 3. Voir Ihistoire de la campagne avant d'arriver au commandement de Saint-Gothard dans Rousset, Hisdes armées impériales. Il mourut toire de Louvois. Les Allemands se en 1C80. montrèrent bien peu reconnaissants 2. Il y eut quatre vizirs do ce nom envers les Français, car, au retour de qui se succédèrent de père on fils ceux-ci, ils les laissèrent dépérir sous plusieurs sultans. Celui-ci est le faute de vivres.
80 SIECLE DE LOUIS XIV et l'Europe le redoutait même avant qu'il eût encore fait la guerre.
Ce fut par cette politique qu'il évita, malgré ses promes- ses, de joindre le peu de vaisseaux qu'il avait alors aux flottes hollandaises. Il s'était allié avec la Hollande en 1662. Cette république, environ vers ce temps-là, recommença la guerre contre l'Angleterre, au sujet du vain et bizarre hon- neur du pavillon, et des intérêts réels de son commerce dans les Indes. Louis voyait avec plaisir ces deux puissances mari, times mettre en mer tous les ans, l'une contre l'autre, des flottes de plus de cent vaisseaux, et se détruire mutuellement par les batailles les plus opiniâtres qui se soient jamais don- nées, dont tout le fruit était l'affaiblissement des deux par- tis. Il s'en donna une qui dura trois jours entiers (il, 12 et 13 juin 1666). Ce fut dans ces combats que le Hollandais Ruyter* acquit la réputation du plus grand homme de mer qu'on eût vu encore. Ce fut lui qui alla brûler les plus beaux vaisseaux d'Angleterre jusque dans ses ports, à quatre lieues de Londres. Il fît triompher la Hollande sur les mers, dont les Anglais avaient toujours eu l'empire, et où Louis XIY n'était rien encore.
La domination de l'Océan était partagée, depuis quelque temps, entre ces deux nations. L'art de construire les vais- seaux, et de s'en servir pour le commerce et pour la guerre, n'était bien connu que d'elles. La France, sous le ministère de Richelieu, se croyait puissante sur mer, parce que d'en- viron soixante vaisseaux ronds ^ que l'on comptait dans ses ports, elle pouvait en mettre en mer environ trente, dont un seul portait soixante et dix canons 3. Sous Mazarin, on acheta des Hollandais le peu de vaisseaux que l'on avait. On man- quait de matelots, d'officiers, de manufactures pour la cons- truction et pour léquipemeut. Le roi entreprit de réparer les ruines de la marine, et de donner à la France tout ce qui lui manquait, avec une diligence incroyable; mais,, en 166i et 1665, tandis que les Anglais et les Hollandais couvraient 1. (< TUivtcr » (Michel-Adrionl. né à à poupe tivs arrondie, forme des bà- Flessingiie en 1607, fut successive- timents de guerre de ce temps, ment matelot, contremaître, pilfite, capitaine de vaisseau, commandeur.
.3. Louis XIV, dans une lettre contre-amiraL vice-amiral, et enfin comte dEstrade, portait à quarante lieutenant-amiral général des flottes le nombre de ses vaisseaux (Mignet, des Provinces-Unies. Négociations relatives à la succession CHAPITRE VII 81 l'Océan (le près de trois conls gros vaisseaux de guerre, il n'en avait encore que quinze ou seize du dernier rang, que ie duc de Beaufort occupait contre les pirates de Barbarie; et lorsque les Etats-Généraux pressèrent Louis XIV de joindre sa flotte à la leur, il ne se trouva dans le port de Brest qu'un seul brûlot, qu'on eut honte de faire partir, et qu'il fallut pourtant leur envoyer, sur leurs instances réitérées. Ce fut une honte que Louis XIV s'empressa bien vite d'effacer.
(1665.) Il donna aux Etats un secours de ses forces de terre plus essentiel et plus honorable. Il leur envoya six mille français pour les défendre contre l'évèque de Munster, Chris- tophe-Bernard Van Galen, prélat guerrier et ennemi impla- cable, soudoyé par l'Angleterre pour désoler la Hollande; jnais il leur fit payer chèrement ce secours, et les traita comme un homme puissant qui vend sa protection à des marchands opulents. Colbert mit sur leur compte non sevile- ment la solde de ses troupes, mais jusqu'aux frais d'une am- bassade envoyée en Angleterre pour conclure leur paix avec Charles 11. Jamais secours ne fut donné de si mauvaise grâce, ni reçu avec moins de reconnaissance.
Le roi, ayant ainsi aguerri ses troupes et formé de nou- veaux officiers en Hongrie, en Hollande, en Portugal, res- pecté et vengé dans Rome^, ne voyait pas un seul potentat qu'il dût craindre. L'Angleterre ravagée par la peste, Lon- dres réduite en cendres par un incendie attribué injustement aux catholiques 2; la prodigalité et l'indigence continuelle de Charles II, aussi dangereuse pour ses affaires que la con- tagion et l'incendie, mettaient la France en sûreté du côté des Anglais. L'Empereur réparait à peine l'épuisement d'une guerre contre les Turcs. Le roi d'Espagne, Philippe IV, mourant, et sa monarchie aussi faible que lui, laissaient I_.ouis XIV le seul puissant et le seul redoutable. Il était jeune, riche, bien servi, obéi aveuglément, et marquait l'im- patience de se signaler et d'être conquérant.
1. « Vengé dans Rome. » En 1CG2, ration éclatante, qu'il obtint en 1664. le duc de Créqui, ambassadeur du 2. L'incendie couimença le 13 sep- roi, ayant été insulté par la garde tembre 1066, dura quatre jours et corse du pape, le roi exigea une répa- consuma treize mille maisons.
82 SIECLE DE LOUIS XIV CHAPITRE VIII CONQUÊTE DE LA FLANDRE L'occasion se présenta bientôt à un roi qui la cherchait. Philippe lY, son beau-père, mourut (1665): il avait eu de sa première femme, sœur de Louis XIII, cette princesse Marie- Thérèse, mariée à son cousin Louis XIY, mariage par lequel la monarchie espagnole est enfin tombée dans la maison de Bourbon, si longtemps son ennemie. De son second mariage avec Marie-Anne d Autriche était né Charles II, enfant faible et malsain, héritier de la couronne et seul reste de trois enfants mâles, dont deux étaient morts en bas âge. Louis XIV prétendit que la Flandre, le Brabant et la Franche-Comté, provinces du royaume d'Espagne, devaient, selon la jurispru- dence de ces provinces, revenir à sa femme, malgré sa renonciation^. Si les causes des rois pouvaient se juger par les lois des nations à un tribunal désintéressé, l'affaire eût été un peu douteuse.
Louis fît examiner ses droits par son conseil et par des théologiens, qui les jugèrent incontestables; mais le conseil de la veuve de Philippe IV les trouva bien mauvais. Elle avait pour elle une puissante raison, la loi expresse de Charles- Quint-; mais les lois de Charles-Quint n'étaient guère sui- vies par la cour de France.
Un des prétextes que prenait le conseil du roi, était que les cinq cent mille écus donnés en dot à sa femme n'avaient point été payés '^; mais on oubliait que la dot de la fille de 1. « Malgré sa renonciation. » En avait survécu à liniante Maric-Thévertu dune ancienne coutume du rose.
Brabant, nommée droit de dévolu- 2. « La loi de Charles-Quint. » En tion, lorsque l'un des époux venait 1549, dans une constitution solennelle à mourir, la propriété de tous les consentie par les dix-sept provinces fiefs possédés par l'un et par l'autre des Pays-Bas, Charles-Quint avait était transférée à leurs enfants, et le réglé l'indivisibilité du gouverne- père ou la mère survivant n'en con- meut des dix-sept proviuces. servait que l'usufruit, Louis faisait 3. Dés IGGl, Louis XIV écrivait à soutenir que dés la mort d'Élisa- son ambassadeur: « Quant au paye- beth de France, première femme de ment de la dot de la reine, si on n'y Philipjje IV, arrivée le 6 octobre a pas pourvu sur vos instances, vous 1644, la propriété de ces provinces n'avez qu'à en laisser la poursuite. »■ devait passer à celui des enfants qui Mignet, ouvrage cite.
CHAPITRE VIII 83 CHAPITRE VIII 83 Henri IV ne lavail pas été davantage. La France et l'Espagne combattirent d'abord par des écrits, où l'on étala des calculs de banquier et des raisons d'avocat; mais la seule raison d'État était écoutée^. Cette raison d'État fut bien extraordi- naire. Louis XIV allait attaquer un enfant dont il devait être naturellement le protecteur, puisqu'il avait épousé la sœur de cet enfant. Comment pouvait-il croire que l'empereur Léopold, regardé comme le chef de la maison d'Autriche, le laisserait opprimer cette maison, et s'agrandir dans la Flandre? Qui croirait que l'empereur et le roi de France eussent déjà partagé en idée les dépouilles du jeune Charles d'Autriche, roi d'Espagne? On trouve quelques traces de cette triste vérité dans les Mémoires du marquis de Torci, mais elles sont peu démêlées. Le temps a enfin dévoilé ce mystère.
Tous les frères de Charles II, roi d'Espagne, étaient morts. Charles était d'une complexion faible et malsaine. Louis XIV^ et Léopold firent, dans son enfance, à peu près le même traité de partage qu'ils entamèrent depuis à sa mort. Par ce traité, qui est actuellement dans le dépôt du Louvre^, Léopold devait laisser Louis XIV^ se mettre déjà en possession de la Flandre, à condition qu'à la mort de Charles l'Espagne pas- serait sous la domination de l'Empereur. Il n'est pas dit s il en coûta de l'argent pour cette étrange négociation. D ordi- naire, ce principal article de tant de traités demeure secret. Léopold n'eut pas sitôt signé lacté qu'il s'en repentit: il exigea au moins qu'aucune cour n'en eût connaissance, qu on n'en fît point une double copie, selon l'usage, et que le seul instrument^ qui devait subsister fût enfermé dans une cassette de métal, dont l'Empereur aurait une clef et le roi de France l'autre. Cette cassette dut être déposée entre les mains du grand-duc de Florence. L'Empereur la remit pour cet effet entre les mains de l'ambassadeur de France à Vienne, et le roi envoya seize de ses gardes du corps aux portes de Vienne pour accompagner le courrier, de peur que l'Empereur ne changeât d avis et ne fit enlever la cassette sur la route. Elle fut portée à Versailles et non à Florence; ce qui laisse soup- 1. Le principal de ces écrits est le 2. Le traité est aujourd'hui aux ar- Traité des droits de la reine très chré- chives. Voir Mignet, Négociations, tienne sur divers États de la monar- partie III, section 3. chie espagnole, composé par Tuhan 3. InstiUuueut se dit quelquefois en faveur de la France. des contrats et actes authentiques.
84 SIECLE DE LOUIS XIV conncr que Léopold avait reçu de l'argcut, puisqu il n osa se plaindre.
Voilà comment l'Empereur laissa dépouiller le roi d'Es- pagne^.
Le roi, comptant encore plus sur ses forces que sur ses raisons, marcha en Flandre à des conquêtes assurées (1667). Il était à la tète de trente-cinq mille hommes; un autre corps de huit mille fut envoyé vers Dunkerque, un de quatre mille vers Luxembourg. Turenne était sous lui le général de cette armée. Colberf- avait multiplié les ressources de l'Etat pour fournir à ces dépenses. Louvois-^, nouveau ministre de la guerre, avait fait des préparatifs immenses pour la campagne. Des magasins de toute espèce étaient distribués sur la fron- tière. Il introduisit le premier cette méthode avantageuse, que la faiblesse du gouvernement avait jusqu'alors rendue impraticable, de faire subsister les armées par magasins: quelque siège que le roi voulût faire, de quelque côté qu'il tournât ses armes, les secours en tout genre étaient prêts, les logements des troupes marqués, leurs marches réglées. La discipline, rendue plus sévère de jour en jour par l'aus- térité inflexible du ministre, enchaînait tous les officiers à leur devoir. La présence d'un jeune roi, l'idole de son armée, leur rendait la dureté de ce devoir aisée et chère. Le grade militaire commença dès lors à être un droit beaucoup au- dessus de celui de la naissance. Les services et non les aïeux furent comptés, ce qui ne s'était guère vu encore: par là l'officier de la plus médiocre naissance fut encouragé, sans que ceux de la plus haute eussent à se plaindre. L'infanterie, sur qui tombait tout le poids de la guerre, depuis l'inutilité reconnue des lances, partagea les récompenses dont la cava- lerie était en possession. Des maximes nouvelles dans le gou- vernement inspiraient un nouveau courage.