Il vint en Italie donner des ordres au maréchal de Catinat, et des dégoiits au duc de Savoie. Il faisait sentir qu'il pensait en effet qu'un favori de Louis XIV, à la tête dune puissante armée, était fort au-dessus d'un prince: il ne 1 appelait que mons de Savoie; il le traitait comme un général à la solde do France, et non comme un souverain, maître des barrières que la nature a mises entre la France et l'Italie. L'amitié de ce souverain ne fut pas aussi ménagée qu'elle était nécessaire. La cour pensa que la crainte serait le seul nœud qui le retien- drait, et quune armée française, dont environ six à sept mille soldats piémontais étaient sans cesse environnés, répondrait de sa fidélité. Le maréchal de Yilleroi agit avec lui comme son égal dans le commerce ordinaire, et comme son supé- rieur dans le commandement. Le duc de Savoie avait le vaiu titre de généralissime; mais le maréchal de Yilleroi l'était. Il ordonna d'abord que l'on attaquât le prince Eugène au poste de Chiari, près de lOglio (11 septembre 1701). Les officiers généraux jugeaient qu il était contre toutes les règles de la guerre d'attaquer ce poste, pour des raisons décisives: c'est qu'il n'était d'aucune conséquence, et que les retranche- ments en étaient inabordables; qu'on ne gagnait rien en le prenant, et que, si on le manquait, on perdait la réputation de la campagne. Yilleroi dit au duc de Savoie quil fallait marcher, et envoya un aide de camp ordonner de sa part au maréchal de Catinat d'attaquer. Catinat se fit répéter l'ordre trois fois; puis, se tournant vers les officiers qu'il comman- dait: Allons donc, dit-il. Messieurs, il faut obéir. On marcha aux retranchements. Le duc de Savoie, à la tète de ses trou- pes, combattit comme un homme qui aurait été content de la France. Catinat chercha à se faire tuer. Il fut blessé; mais, tout blessé qu'il était, voyant les troupes du roi rebutées, et le maréchal de Yilleroi ne donnant point d'ordre, il fit la re- traite; après quoi il quitta l'armée, et vint à Versailles rendre compte de sa conduite au roi, sans se plaindre de personne*.
rôles, qu'on attribuait autrefois à ua si insolemment de telles indécences^ financier ridicule? Comment peut-il de telles faussetés et de telles sottises? parler de tant dhoinmes du siècle 1. Catinat se retira alors dans sa passé, du tou duu homme qui les au- terre de Saiut-Gratien, où il mourut rait vus? et comment peut-ou écrire le 5 février 1712.
CHAPITRE XVIII 207 (2 février 1702.) Le prince Eugène conserva toujours sa su- périorité sur le maréchal de Yilleroi. Enfin, au cœur de 1 hiver, un jour^ que ce maréchal dormait avec sécurité dans Crémone, ville assez forte et munie d'une très grande garnison, il est réveillé au bruit des décharges de mousqueterie. Il se lève en hâte, monte à cheval; la première chose qu'il rencontre, c'est un escadron ennemi. Le maréchal aussitôt est fait prisonnier et conduit hors de la ville, sans savoir ce qui s'y passait, et sans pouvoir imaginer la cause d'un événement si étrange. Le prince Eugène était déjà dans Crémone. Un prêtre, nommé Bozzoli, prévôt de Saintc-Marie-la-Xeuve, avait introduit les troupes allemandes par un égout. Quatre cents soldats, en- trés par cet égout dans la maison du prêtre, avaient sur-le- champ égorgé la garde des deux portes; les deux portes ou- vertes, le prince Eugène entre avec quatre mille hommes. Tout cela s'était fait avant que le gouverneur, qui était Es- pagnol, s'en fût douté, et avant que le maréchal de Yilleroi fût éveillé. Le secret, l'ordre, la diligence, toutes les précau- tions possibles, avaient préparé l'entreprise. Le gouverneur espagnol se montre d'abord dans les rues avec quelques soldats; il est tué d'un coup de fusil: tous les officiers sont tués ou pris, à la réserve du comte de Revel, lieutenant gé- néral, et du marquis de Praslin. Le hasard confondit la pru- dence du prince Eugène.
Le chevalier d'Entragues devait faire ce jour-là, dans la ville, une revue du régiment des Vaisseaux, dont il était co- lonel; et déjà les soldats s'assemblaient à quatre heures du matin à une extrémité de la ville, précisément dans le temps que le prince Eugène entrait par l'autre. D'Entragues com- mence à courir par les rues avec ses soldats. Il résiste aux Allemands qu'il rencontre; il donne le temps au reste de la garnison d'accourir. Les officiers, les soldats pèle-mcle, les uns mal armés, les autres presque nus, sans commandement, sans ordre, remplissent les rues, les places publiques. On combat en confusion; on se retranche de rue en rue, de place en place. Deux régiments irlandais, qui faisaient partie de la garnison, arrêtent les efforts des Impériaux. Jamais ville n'a- vait été surprise avec plus de sagesse, ni défendue avec tant de valeur. La garnison était d'environ cinq mille hommes. Le prince Eugène n'en avait pas encore introduit plus de quatre 208 SIECLE DE LOUIS XIV mille. Un gros détachement de son armée devait arriver par le pont du Pô: les mesures étaient bien prises. Un autre ha- sard les dérangea toutes. Ce pont du Pô, mal gardé par en- viron cent soldats français, devait d'abord être saisi par les cuirassiers allemands, qui, dans l'instant que le prince Eu- gène entra dans la ville, furent commandés pour aller s'en emparer. Il fallait pour cet effet qu'étant entrés par la porte du midi voisine de l'égout, ils sortissent sur-le-champ de Cré- mone du côté nord, par la porte du Pô, et qu'ils courussent au pont. Ils y allaient; le guide qui les conduisait est tué dun coup de fusil tiré d'une fenêtre; les cuirassiers pren- nent une rue pour une autre; ils allongent leur chemin. Dans ce petit intervalle de temps, les Irlandais se jettent à la porte du Pô; ils combattent et repoussent les cuirassiers. Le mar- quis de Praslin profite du moment; il fait couper le pont: alors le secours que l'ennemi attendait ne peut arriver, et la ville est sauvée.
Le prince Eugène, après avoir combattu tout le jour, tou- jours maître de la porte par laquelle il était entré, se retire enfin, emmenant le maréchal de Yilleroi et plusieurs officiers généraux prisonniers, mais ayant manqué Crémone, que son activité et sa prudence, jointes à la négligence du gouverneur, lui avaient donnée, et que le hasard et la valeur des Français et des Irlandais lui ôtèrent.
Le maréchal de Yilleroi, extrêmement malheureux en cette occasion, fut condamné à Versailles par les courtisans avec toute la rigueur et l'amertume qu'inspiraient sa faveur et son caractère, dont l'élévation leur paraissait trop approcher de la vanité. Le roi, qui le plaignait sans le condamner, irrité qu'on blàmàt si hautement son choix, s'échappa à dire: On se déchaîne contre lui, parce qu'il est mon favori *: terme dont il ne se servit jamais pour personne que cette seule fois en sa vie. Le duc de Vendôme fut aussitôt nommé pour aller commander en Italie.
Le duc de Vendôme, petit-fils de Henri IV, était intrépide comme lui, doux, bienfaisant, sans faste, ne connaissant ni la haine, ni l'envie, ni la vengeance. Il n'était fier qu'avec des princes; il se rendait l'égal de tout le reste. C'était le seul 1. On chantait à la cour, à Paris et Votre bonheur e<t san? égal: dans l'arniéc: Vous avez conservé Crémone, Français, rendez grâce à Bellone. El perdu votre général.
CHAPITRE XVIII 209 général sous lequel le devoir du service, el col instinct de fu- reur purement animal et mécanique qui obéit à la voix, des officiers, ne menassent point les soldats au combat: ils com- battaient pour le duc de Vendôme; ils auraient donné leur vie pour le tirer d'un mauvais pas, où la précipitation de son génie l'engageait quelquefois. Il ne passait pas pour méditer ses desseins avec la même profondeur que le prince Eugène, et pour entendre comme lui l'art de faire subsister les armées. Il négligeait trop les détails; il laissait périr la discipline mi- litaire; la table et le sommeil lui dérobaient trop de temps, aussi bien qu'à son frère ^. Cette mollesse le mit plus dune fois en danger d'être enlevé; mais un jour d'action, il répa- rait tout par une présence d'esprit et par des lumières que le péril rendait plus vives, et ces jours d'action, il les cherchait toujours; moins fait, à ce qu'on disait, pour une guerre dé- fensive, et aussi propre à l'offensive que le prince Eugène.
Ce désordre et cette négligence qu'il portait dans les ar- mées, il les avait à un excès surprenant dans sa maison, et même sur sa personne: à force de haïr le faste, il en vint à une malpropreté cynique dont il n'y a point d'exemple; et son désintéressement, la plus noble des vertus, devint en lui un défaut qui lui fît perdre, par son dérangement, beaucoup plus qu'il n'eût dépensé en bienfaits. On l'a vu manquer souvent du nécessaire. Son frère, le grand prieur, qui commanda sous lui en Italie, avait tous ces mêmes défauts, qu'il poussait encore plus loin, et qu'il ne rachetait que par Ja même va- leur. Il était étonnant de voir deux généraux ne sortir sou- vent de leur lit qu'à quatre heures après midi, et deux prin- ces, petits-fils de Henri IV, plongés dans une négligence de leurs personnes dont les plus vils des hommes auraient eu honte.
Ce qui est plus surprenant encore, c'est ce mélange d'ac- tivité et d'indolence avec lequel Vendôme fit contre Eugène une guerre vive d'artifices, de surprises, de marches, de pas- sages de rivières, de petits combats souvent aussi inutiles que meurtriers, de batailles sanglantes où les deux partis s'attri- buaient la victoire: telle fut celle de Luzara ^ (15 août 1702), pour laquelle les Te Deum furent chantés à Vienne et à Paris. Vendôme était vainqueur toutes les fois qu'il n'avait pas affaire 1. Voir sur Vendôme Saint-Simon et 2. Voir, pour la bataille de Luzzara» les Mémoires de Louvillc. le récit de Saint-Simon, chap. cix.
210 SIECLE DE LOUIS XIV au prince Eugène en personne; mais, dès quil le retrouvait en tète, la France n'avait plus aucun avantage.
(Janvier 1703.) Au milieu de ces combats et des sièges de tant de châteaux et de petites villes, des nouvelles secrètes arrivent à Versailles que le duc de Savoie, petit-fîls d'une sœur de Louis XIII, beau-père du duc de Bourgogne, beau- père de Philippe V, va quitter les Bourbons, et marchande l'appui de l'Empereur. Tout le monde est surpris qu'il aban- donne à la fois ses deux gendres, et même, à ce qu'on croit, ses véritables intérêts. Mais l'Empereur lui promettait tout ce que ses gendres lui avaient refusé, le Montferrat-Mantouan, Alexandrie, Valence, le pays entre le Pô et le Tanaro, et plus d'argent qne la France ne lui en donnait. Cet argent devait être fourni par l'Angleterre; car l'Empereur en avait à peine pour soudoyer ses armées. L'Angleterre, la plus riche des alliés, contribuait plus qu'eux tous pour la cause commune. Si le duc de Savoie consulta peu les lois des nations et celles de la nature, c'est une question de morale, laquelle se mêle peu de la conduite des souverains. L'événement seul a fait voir à la fin qu'il ne manqua pas, au moins dans son traité, aux lois de la politique; mais il y manqua dans un autre point bien essentiel: ce fut en laissant ses troupes à la merci des Français, tandis qu'il traitait avec l'Empereur. — (19 août 1703.) Le duc de Vendôme les fit désarmer. Elles n'étaient à la vérité que de cinq mille hommes; mais ce n'était pas un petit objet pour le duc de Savoie.
A peine la maison de Bourbon a-t-elle perdu cet allié, qu'elle apprend que le Portugal est déclaré contre elle *. Pierre, roi de Portugal, reconnaît l'archiduc Charles pour roi d'Espagne. Le conseil impérial, au nom de cet archi- duc, démembrait, en faveur de Pierre II, une monarchie dans laquelle il n'avait pas encore une ville: il lui cédait, par un de ces traités qui n'ont point eu d'exécution, Vigo, Bayonne, Alcantara, Badajoz, une partie de l'Estramadoure, tous les pays situés à l'occident de la rivière de la Plata on Amérique; en un mot, il partageait ce qu'il n'avait pas, pour acquéi-ir ce qu'il pourrait en Espagne.
Le roi de Portugal, le prince de Darmstadt, ministre de l'archiduc, l'amirante de Castillc, son partisan, implorèrent 1. Le traité entre rAngletcrrc et le Portugal porte le nom do l'ambassa- deur anglais qui le signa.
CHAPITRE XVIII 211 mémo le secours du roi de Maroc. Non seulement ils firent «les traites avec ce barbare pour avoir des chevaux et du blé, mais ils demandèrent des troupes. L'empereur de Maroc, Mu- Icv Ismaël, le tyran le plus guerrier et le plus politique qui fût alors chez les nations mahomctanes, ne voulut envoyer ses troupes qu'à des conditions dangereuses pour la chré- tienté et honteuses pour le roi de Portugal: il demandait en otage un fils de ce roi, et des villes. Le traité n'eut point lieu. Ce secours d'Afrique ne valait pas, pour la maison d'Autri- che, celui d'Angleterre et de Hollande.
Churchill^, comte et ensuite duc de Marlborough, déclaré gé- néral des troupes anglaises et hollandaises dès l'an 1702, fut l homme le plus fatal à la grandeur de la France qu'on eût vu depuis plusieurs siècles. Il n'était pas comme ces généraux auxquels un ministre donne par écrit le projet d'une campa- gne, et qui, après avoir suivi à la tète d'une armée les ordres du cabinet, reviennent briguer l'honneur de servir encore. Il gouvernait alors la reine d'Angleterre, et par le besoin qu'on avait de lui, et par l'autorité que sa femme avait sur l'esprit de cette reine. Il menait le parlement par son crédit et par eelui de Godolphin, grand trésorier, dont le fils épousa sa fille. Ainsi, maître de la cour, du parlement, de la guerre et des finances, plus roi que n'avait été Guillaume, aussi politi- que que lui et beaucoup plus grand capitaine, il fit plus que les alliés n'osaient espérer. Il avait, par-dessus tous les gé- néraux de son temps, cette tranquillité de courage au milieu du tumulte, et cette sérénité d'àme dans le péril que les An- glais appellent cold head, tête froide. C'est peut-être cette qualité, le premier don de la nature pour le commandement, qui a donné autrefois tant d'avantages aux Anglais sur les Français dans les plaines de Poitiers, de Créci et d Azincourt -.
Marlborough, guerrier infatigable pendant la campagne, de- venait un négociateur aussi agissant pendant l'hiver. Il allait à la Haye et dans toutes les cours d'Allemagne. Il persuadait les Hollandais de s'épuiser pour abaisser la France. Il exci- tait les ressentiments de l'électeur palatin. Il allait flatter la iîerté de l'électeur de Brandebourg, lorsque ce prince voulut être roi-^. Il lui présentait la serviette à table, pour en tirer 1. John Churchill, ne en 16.50. 3. Le 16 novembre 17»)0, lEmpe- 2. Il faudrait dire Créci (1340j, Poi- rcur av.iit élevé la Prusse ducale au tiers (13ô6i, Azincourt (1415). rang de rovaume, afin d'olitenir du 212 SIECLE DE LOUIS XIV un secours de sept à huit mille soldats. Le prince Eugène, de son côté, ne finissait une campagne que pour aller faire lui- même à Vienne les préparatifs de l'autre. On sait si les ar- mées en sont mieux pourvues quand le général est le minis- tre. Ces deux hommes, tantôt commandant ensemble, tantôt séparément, furent toujours d'intelligence; ils conféraient sou- vent à la Haye avec le grand pensionnaire Heinsius et le greffier Fagel, qui gouvernaient les Provinces-Unies avec autant de lumières que les Barnevelt et les de Witt, et avec plus de bonheur. Ils faisaient toujours de concert mouvoir les ressorts de la moitié de 1 Europe contre la maison de Bour- bon; et le ministère de France était alors bien faible pour ré- sister longtemps à ces forces réunies. Le secret de leur pro- jet de campagne fut toujours gardé entre eux. Ils arrangeaient eux-mêmes leurs desseins, et ne les confiaient à ceux qui de- vaient les seconder qu'au point de l'exécution. Chamillart, au contraire, n'étant ni politique, ni guerrier, ni même homme de finance, et jouant cependant le rôle d'un premier ministre, dans l'impuissance où il était de faire des arrangements par lui-même, les recevait de plusieurs mains subalternes. Son secret était quelquefois divulgué avant même qu'il sût précisément ce qu'on devait faire. C'est ce que le marquis de Feuquières lui reproche avec raison: et madame de Mainte- non avoue dans ses lettres que cet homme qu'elle avait choisi était un ministre incapable. Ce fut là une des principales cau- ses du malheur de la France.
Dès que Marlborough eut le commandement des armées confédérées en Flandre, il fit voir qu'il avait appris l'art de la guerre sous Turenne. Il avait fait autrefois ses premières campagnes, volontaire sous ce général. On ne l'appelait dans l'armée que le bel Anglais: mais le vicomte de Turenne avait jugé que le bel Anglais serait un jour un grand homme. Il commença par élever des officiers subalternes et jusqu'alors inconnus, dont il démêlait le mérite, sans s'assujettir à l'or- dre du grade militaire, que nous appelons en France l'ordre du tableau. Il savait que quand les grades ne sont que la suite de l'ancienneté, l'émulation périt; et qu'un officier, pour être plus ancien, n'est pas toujours meilleur. — (1702.) Il forma nouveau roi un secours de dix mille le nom de Frédéric le"", à Kœnigsberg, soldats contre la France. Uélecteur le 15 janvier 1701, avec le titre de roi Frédéric III se fit proclamer roi sous en Prusse, qu'il porta d'abord.
CHAPITRE XVIII 213 (I "abord des hommes. Il gagna du terrain sur les Français sans combattre. Le premier mois, le comte d'Athlone, géné- ral hollandais, lui disputait le commandement; et dès le se- cond, il fut obligé de lui déférer en tout. Le roi de France avait envoyé contre lui son petit-fils, le duc de Bourgogne, prince sage et juste, né pour rendre les hommes heureux. Le maréchal de Boufflers, homme d'un courage infatigable, com- mandait l'armée sous ce jeune prince. Mais le duc de Bourgo- gne, après avoir vu prendre plusieurs places, après avoir été forcé de reculer par les marches savantes de l'Anglais, revint à Versailles au milieu de la campagne. — (Septembre et oc- tobre 1702.) Boufflers resta seul témoin des succès de Marl- borough, qui prit Venloo, Ruremonde, Liège, avançant tou- jours et ne perdant pas un moment la supériorité.
Marlborough *, de retour à Londres après cette campagne, reçut les honneurs dont on peut jouir dans une monarchie et dans une république: créé duc par la reine, et, ce qui est plus flatteur, remercié par les deux chambres du parlement, dont les députés vinrent le complimenter dans sa maison.
Il s'élevait cependant un homme qui semblait devoir rassu- rer la fortune de la France: c'était le maréchal duc de A'il- lars^, alors lieutenant général, et que nous avons vu depuis généralissime des armées de France, d'Espagne et de Sardai- gne, à làge de quatre-vingt-deux ans, officier plein d'audace et de confiance. Il avait été l'artisan de sa fortune par son opiniâtreté à faire au delà de sou devoir. Il déplut quelque- fois à Louis XIV, et, ce qui était plus dangereux, à Louvois, parce qu'il leur parlait avec la même hardiesse qu'il servait. On lui reprochait de n'avoir pas une modestie digne de sa valeur; mais enfin on s'était aperçu qu'il avait un génie fait pour la guerre, et fait pour conduire des Français. On l'avait avancé en peu d'années, après l'avoir laissé languir longtemps.
Il n'y a guère eu d'hommes dont la fortune ait fait plus de jaloux, et qui ait dû moins en faire. Il a été maréchal de 1. Voltaire a dit de Marlborough, 2. Louis-Hector, duc de Villars, na- daas son Histoire de Charles XII: qiiit à Moulins, d'une famille noble « Cet homme qui n'a jamais assiégô originaire de Lyon. Maréchal en 1702, de ville qu'il n'ait prise, ni donné de président du conseil de guerre en bataille qu'il n'ait gagnée, était à Saint- 1T18. Le portrait de Saint-Simon n'est James un adroit courtisan, dans le pas aussi flatteur que celui de Vol- parlement un chef de parti, dans les taire.
pays étrangers le plus habile négo- Villars mourut en 1T34, à quatreciatcur de son siècle. » viugt-deux ans.
214 SIECLE DE LOUIS XIV France, duc et pair, gouverneur de province, mais aussi il a sauvé l'Etat; et d'autres qui l'ont perdu, ou qui n'ont été que courtisans, ont eu à peu près les mêmes récompenses. On lui a reproché jusqu'à ses richesses, quoique médiocres, acquises par des contributions dans le pays ennemi, prix légitime de sa valeur et de sa conduite, pendant que ceux qui ont élevé des fortunes dix fois plus considérables par des voies hon- teuses les ont possédées avec l'approbation universelle. Il n'a guère commencé à jouir de sa renommée que vers 1 âge de quatre-vingts ans. Il fallait qu'il survécût à toute la cour, pour goûter pleinement sa gloire.
Il n'est pas inutile qu'on sache quelle a été la raison de cette injustice dans les hommes: c'est que le maréchal de Yillars n'avait point d'art. Il n'avait ni celui de se faire des amis avec de la probité et de l'esprit, ni celui de se faire va- loir, quoiqu'il parlât de lui-même comme il méritait que les autres en parlassent.
Il dit un jour au roi devant toute la cour, lorsqu'il prenait congé pour aller commander l'armée: Sire, je vais combattre les ennemis de Votre Majesté, et je vous laisse au milieu des miens. Il dit aux courtisans du duc d'Orléans, régent du royaume, devenus riches par ce bouleversement de l'Etat appelé système^: Pour moi. je n'ai jamais rien gagné que sur les ennemis. Ces discours, où il se permettait le même courage que dans ses actions, rabaissaient trop les autres hommes, déjà assez irrités par son bonheur.
Il était, en ces commencements de la guerre, l'un des lieu- tenants généraux qui commandaient des détachements dans l'Alsace. Le prince de Bade, à la tête de l'armée impériale, venait de prendre Landau, défendue par Mélac pendant quatre mois. Ce prince faisait des progrès. Il avait lavantage du nombre, du terrain et d'un commencement de campagne heureux. Son armée était dans ces montagnes de Brisgau qui touchent à la forêt Xoire; et cette forêt immense séparait les troupes bavaroises des françaises. Catinat commandait dans Strasbourg. Sa circonspection l'empêcha d'entreprendre d'aller attaquer le prince de Bade avec tant de désavantages. L'armée de France eût été perdue sans ressource, et l'Alsace eût été ouverte par un mauvais succès 2. Yillars, qui avait 1. « Système. » Le système de fi- 2. « La correspondance de Catinat nances du fameux Law. avec le roi et Chamillnrt, pendant CHAPITRE XVIII 215 résolu d'être maréchal de France ou de périr, hasarda ce que Câlinât n'osait faire. Il en obtint permission de la cour. Il marcha aux Impériaux avec une armée inférieure vers Frid- lingen, et donna la bataille qui porte ce nom.
(ii octobre 1702.) La cavalerie se battait dans la plaine: l'infanterie française gravit au haut de la montagne, et attaqua l'infanterie allemande, retranchée dans des bois. J'ai entendu dire plus d'une fois au maréchal de Villars, que, la bataille étant gagnée, comme il marchait à la tète de son infanterie, une voix cria: Xous sommes coupés! A ce mot, tous ses ré- giments s'enfuirent. Il court à eux, et leur crie: Allons, mes amis, la victoire est à nous! vive le roi! Les soldats répon- dent: Vive le roi! eu tremblant, et recommencent à fuir. La plus grande peine qu'eut le général, ce fut de rallier les vain- queurs. Si deux régiments ennemis avaient paru dans le mo- ment de cette terreur panique, les Français étaient battus: tant la fortune décide souvent du gain des batailles!
Le prince de Bade, après avoir perdu trois mille hommes, son canon, son champ de bataille, après avoir été poursuivi deux lieues à travers les bois et les défilés, tandis que, pour preuve de sa défaite, le fort de Fridlingen capitulait, manda cependant à Vienne qu'il avait remporté la victoire, et fit chanter un Te Deuni, plus honteux pour lui que la bataille perdue.
Les Français, remis de leur terreur panique, proclamèrent Villars maréchal de France sur le champ de bataille; et le roi, quinze jours après, confirma ce que la voix des soldats lui avait donné.
(Avril 1703.) Le maréchal de Villars joint enfin l'électeur de Bavière avec ses troupes victorieuses: il le trouve vain- queur de son côté, gagnant du terrain, et maître de la ville impériale de Ratisbonne, où l'Empire assemblé venait de conjurer sa perte.
Villars était plus fait pour bien servir l'Etat en ne suivant cette campagne, laisse une impression même pas, tandis qu'on ne veut adde profonde tristesse. II se plaint que mettre aucun des états qu'il donne tout lui manque, et on lui répond tou- de la force des ennemis, etc. Il est jours qu'il a surabondance de tout; réduit à déclarer formellement qu'il on lui compte, comme s'il les avait ne peut obéir: il recula en elTet penreçus, l'argent qu'on doit lui envoyer, daut que le roi lui ordonna ou de s'arles convois qu on lui destine et qui rèter ou de s'avancer. » (Sismo.ndi, n'arrivent point, les régiments qu'on Histoire des français, t. XXVI. j lui fait espérer, et qui n'existent 216 SIÈCLE DE LOUIS XIV que son sréme, que pour asrir d^ concert avec un prince. Il mena, ou plutôt il entraîna l'électeur au delà du Danube; et quand le fleuve fut passé, lélecteur se repentit, voyant que le moindre échec laisserait ses Etats à la merci de l'Empe- reur. Le comte de Styrum. à la tète d'un corps d'environ vingt mille hommes, allait se joindre à la grande armée du prince de Bade, auprès de Donavert. // faut les prévenir, dit le maréchal au prince; i7 faut tomber sur Styrum. et marcher tout à l'heure. Lélecteur temporisait: il répondait qu'il en devait conférer avec ses généraux et ses ministres. C'est 71101 qui suis votre ministre et votre général, lui répli- quait Villars. Vous faut-il d'autre conseil que moi. quand il s'agit de donner bataille? Le prince, occupé du danger de ses Etats, reculait encore: il se fâchait contre le général: Ré bien.' lui dit A'illars. 5/ Votre Altesse électorale ne veut pas saisir l'occasion avec ses Bavarois, je vais combattre avec les Français: et aussitôt il donne ordre pour l'attaque. Le prince indigné*, et ne voyant dans ce Français qu'un témé- raire, fut obligé de combattre malgré lui. C'était dans les plaines d'Hochsîedt*. auprès de Donavert.