SigPhi · Voltaire

Le Siècle de Louis XIV

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(20 septembre 1703.1 Après la première charge, on vit encore un effet de ce que peut la fortune dans les combats. L'armée ennemie et la française, saisies d'une terreur panique, prirent la fuite toutes deux en même temps, et le maréchal de Villars se vit presque seul quelques minutes sur le champ de bataille: il rallia les troupes, les ramena au combat, et remporta la vic- toire. On tua trois mille Impériaux, on en prit quatre mille: ils perdirent leur canon et leur bagage. L'électeur se rendit maitre d Augsbourg. Le chemin de Vienne était ouvert. Il fut agité dans le conseil de lEmpereur s'il sortirait de sa capitale.

La terreur de l'Empereur était excusable: il était alors battu 1. « Tout ceci doit se tjouver dans Us étrangers, 'tous ceux qui l'ont 90U, les Mémoires du maréchal de Villars, friponne au jeu, livré à l'Empereur.

manuscrit, dit Voltaire; j y ai lu ces ont fait a\-cc lui leur fortune, etc.

détails. Le premier tome imprimé de ■ Il entend par ces mots, lieré à l'Emces Mémoires est absolument de lui; pereur, une intrigue que les ministres les deux autres sont d'une main et ran- de l'électeur de Bavière formaient gère et un peu différente. alors pour faire sa paix avec l'Autri- • On voit, par les dépèches du ma- che, dans le temps que la France comréchal. combien il avait à souffrir de battait pour lui. » la cour de Bavière: Peut-être valait-il 2. Voir sur la campagne d'Hochstedt mieux lui plaire que de le bien servir, le premier volume de Moret. Quinze Ses gens en usent ainsi. Les Bavarois, Annccs du rc^nc de Louis A'/l".

CHAPITRE XVIII 217 partout. — (6 septembre.) Le duc de Bourgogne, ayant sous lui les maréchaux de Tallard et de Yauban, venait do pren- dre le vieux Brisach. — (14 novembre 1703.) ïallard venait non seulement de reprendre Landau, mais il avait encore dé- fait auprès de Spire le prince de Hesse, depuis roi de Suède, qui voulait secourir la ville. Si l'on en croit le marquis de Feuquières, cet officier et ce juge si instruit dans l'art mili- taire, mais si sévère dans ses jugements, le maréchal de Tal- lard ne gagna cette bataille que par une faute et par une mé- prise. Mais enfin il écrivit du champ de bataille au roi: Sire, votre armée a pris plus d'étendards et de drapeaux qu'elle n'a perdu de simples soldats.

Cette action fut celle de toute la guerre où la baïonnette fit le plus de carnage. Les Français, par leur impétuosité, avaient un grand avantage en se servant de cette arme. Elle est deve- nue depuis plus menaçante que meurtrière. Le feu soutenu et roulant a prévalu. Les Allemands et les Anglais s'accoutu- mèrent à tirer par divisions avec plus d'ordre et de prompti- tude que les Français. Les Prussiens furent les premiers qui chargèrent leurs fusils avec des baguettes de fer. Le second roi de Prusse* les disciplina, de sorte qu'ils pouvaient tirer six coups par minute très aisément. Trois rangs tirant à la fois, et avançant ensuite rapidement, décident aujourd'hui du sort des batailles. Les canons de campagne font un effet non moins redoutable. Les bataillons que ce feu ébranle n'atten- dent pas l'attaque des baïonnettes, et la cavalerie achève de les rompre. Ainsi la baïonnette effraye plus qu'elle ne tue, et l'épée est devenue absolument inutile à l'infanterie^. La force du corps, l'adresse, le courage d'un combattant, ne lui servent plus de rien. Les bataillons sont devenus de grandes machi- nes, dont la mieux montée dérange nécessairement celle qui lui est opposée. C'est précisément par cette raison que le prince Eugène a gagné contre les Turcs les célèbres batailles de Té» 1. Frédéric -Guillaume l" (1713- ros de la victoire. Nous en avons eu 1740), surnommé le roi sergent. une preuve éclatante dans la guerre 2. Ces assertions de Voltaire sont de Crimée de 18Ô4-55. La baïonnette bien tranchantes. Pour avoir généra- est aujourd'hui une arme terrible de lemcnt une moins grande part dans l'infanterie. Voltaire semble ici prê- le succès des opérations militaires occupé du souvenir de la bataille qu'à l'époque où elles le décidaient d'Hochstedt, où les dispositions des entièrement, la force du corps, l'a- généraux firent tout, comme on le dresse, le courage des combattants, verra bientôt. Voir, pour l'emploi de Bont souveat les meilleurs auxiliai- la baïonaette, le chapitre XXIX.

13 218 SIECLE DE LOUIS XIV meswar et de Belgrade, où les Turcs auraient eu probable- ment l'avantage par leur nombre supérieur, s'il y avait eu ce qu'on appelle une mêlée. Ainsi l'art de se détruire est non seulement tout autre de ce qu'il était avant l'invention de la poudre, mais de ce qu'il était il y a cent ans.

Cependant la fortune de la France se soutenant d'abord si heureusement du côté de l'Allemagne, on présumait que le maréchal de Yillars la pousserait encore plus loin avec cette impétuosité qui déconcertait la lenteur allemande; mais ce m;ême caractère qui en faisait un chef redoutable le rendait incompatible avec l'électeur de Bavière. Le roi voulait qu'un général ne fût fier qu'avec l'ennemi; et l'électeur de Bavière fut assez malheureux pour demander un autre maréchal de France.

Villars lui-même, fatigué des petites intrigues d'une cour orageuse et intéressée, des irrésolutions de l'électeur, et plus encore des lettres du ministre d'Etat Chamillart, plein de pré- vention contre lui comme d'ignorance, demanda au roi sa re- traite. Ce fut la seule récompense qu'il eut des opérations de guerre les plus savantes, et d'une bataille gagnée. Chamillart, pour le malheur de la France, l'envoya dans le fond des Cé- vennes réprimer des paysans fanatiques; et il ôta aux armées le seul général qui pût alors, ainsi que le duc de Vendôme, leur inspirer un courage invincible. Louis XIV avait alors des ennemis plus terribles, plus heureux, plus irréconciliables que ces habitants des Cévennes.

CHAPITRE XIX PERTE DE LA. BATAILLE DE BLE N H El M OU d'hochstedt, et ses suites.

Le duc de Marlborough était revenu vers les Pays-Bas au commencement de 1703, avec la même conduite et la même fortune. Il avait pris Bonn, résidence de l'électeur de Cologne. De là il avait repris Huy, Limbourg, et s'était rendu maître de tout le bas Rhin. Le maréchal de Villcroi, au sortir de sa CHAPITRE XIX 219 prison, commandait en Flandre, et n'était pas plus heureux contre Marlborough qu'il l'avait été contre le prince Eugène. En vain le maréchal de Bouf'flers venait de remporter, avec un détachement de l'armée, un petit avantage au combat d'Ec- Icercn, contre Obdam, général hollandais: un succès qui n'a point de suite n'est rien.

Cependant, si le général anglais ne marchait pas au secours de l'Empereur, la maison d'Autriche semblait perdue. L'élec- teur de Bavière était maître de Passau. Trente mille Français, sous les ordres du maréchal de Marsin*, qui avait succédé à Yillars, inondaient le pays au delà du Danube. Des partis couraient dans l'Autriche. Vienne était menacée d'un côté par les Français et les Bavarois, de l'autre par le prince Ragotski^, à la tête des Hongrois combattant pour leur liberté, et se- courus de l'argent de la France et de celui des Turcs. Alors le prince Eugène accourt d'Italie; il vient prendre le comman- dement des armées de l'Allemagne: il voit à Heilbron le duc de Marlborough. Ce général anglais, que rien ne gênait dans sa conduite, et que sa reine et les Hollandais laissaient maître de ses desseins, marche au secours du centre de l'Empire. Il prend d'abord avec lui dix mille Anglais d'infanterie et vingt- trois escadrons. Il hâte sa marche: il arrive vers le Danube auprès de Donavert, vis-à-vis les lignes de l'électeur de Ba- vière, dans lesquelles environ huit mille Français et autant de Bavarois retranchés gardaient les pays conquis par eux. Après deux heures de combat (2 juillet 1704), Marlborough perce à la tête de trois bataillons anglais, renverse les Bavarois et les Français. On dit qu'il tua six mille hommes, et qu'il en perdit presque autant. Peu importe à un général le nombre des morts, quand il vient à bout de son entreprise. Il prend Donavert, il passe le Danube, il met la Bavière à contribution.

Le maréchal de Villeroi, qui l'avait voulu suivre dans ses premières marches, l'avait tout d'un coup perdu de vue, et n'apprit où il était qu'en apprenant cette victoire de Donavert.

Le maréchal de Tallard, avec un corps d'environ trente mille hommes, vient pour s'opposer à Marlborough par un autre chemin, et se joint à l'électeur; dans le même temps le prince Eugène arrive et se joint à Marlborough.

1. Marsin ou Marchin, d'une fa- Saint-Simon n'en fait pas grand éloge, mille bourgeoise, passe du service de 2. Ragotski descendait des souvel'Autriche à celui de la France, marc- rains magyares de Transylvanie. Voir chai en 1703, tué à Turin en 1706. Savons, Histoire de la Hongrie.

220 SIÈCLE DE LOUIS XIV Enfin les deux armées se rencontrent assez près de ce même Donavert, et dans les mômes campagnes où le maréchal de Vil- lars avait remporté une victoire un an auparavant. Il était alors dans les Cévennes. Je sais qu'ayant reçu une lettre de l'armée de Tallard, écrite la veille de la bataille, par laquelle on lui mandait la disposition des deux armées et la manière dont le maréchal de Tallard voulait combattre, il écrivit au président de Maisons, son beau-frère, que si le maréchal de Tallard donnait bataille en gardant cette position, il serait infailliblement défait. On montra la lettre à Louis XIV; elle a été publique.

(13 août 1704.) L'armée de France, en comptant les Bava- rois, était de quatre-vingt-deux bataillons et de cent soixante escadrons, ce qui faisait à peu près soixante mille combattants, parce que les corps n'étaient pas complets^. Soixante-quatre bataillons et cent cinquante-deux escadrons composaient l'ar- mée ennemie, qui n'était forte que d'environ cinquante-deux mille hommes, car on fait toujours les armées plus nombreu- ses qu'elles ne le sont. Cette journée si sanglante et si décisive mérite une attention particulière. On a reproché bien des fau- tes aux généraux français: la première était de s'être mis dans la nécessité de recevoir la bataille, au lieu de laisser l'armée ennemie se consumer faute de fourrage, et de donner au ma- réchal de V'illeroi le temps de tomber sur les Pays-Bas dé- garnis, ou de s'avancer en Allemagne. Mais il faut considérer, pour réponse à ce reproche, que l'armée française, étant un peu plus forte que celle des alliés, pouvait espérer de la dé- faire, et que la victoire eût détrôné l'Empereur. Le marquis de Feuquières compte douze fautes capitales que firent l'élec- teur, Marsin et Tallard, avant et après la bataille. Une des plus considérables était de n'avoir point un gros corps d'in- fanterie à leur centre, et d'avoir séparé leurs deux corps d'armée. J'ai entendu souvent, de la bouche du maréchal de A'illars, que cette disposition était inexcusable.

Le maréchal de Tallard était à l'aile droite, l'électeur avec Marsin à la gauche. Le maréchal de Tallard avait dans le cou- rage toute l'ardeur de la vivacité française, un esprit actifs perçant, fécond en expédients et en ressources. C'était lui qui 1. Sur la bataille d'Hochstcdt, ou de pagne, les relations de Tallard, Mar- Blenlieim, selon les Anglais, voir tigui, Langeret, Quiuon, etc. Blenhciai dans Pelet, Mémoires militaires rcla- est un village sur la gauche du Danutifs à la guerre de la succession d'Es- be, entre Donauwerth et Hochstcdt.

CHAPITRE XIX 221 avait conclu les traités de partage. Il était allé à la gloire et à la fortune par toutes les voies dun homme d'esprit et de cœur. La bataille de Spire lui avait fait un très grand hon- neur, malgré les critiques de Feuquières; car un général vic- torieux n'a point fait de fautes, aux yeux du public; de même que le général battu a toujours tort, quelque sage conduite qu'il ait eue.

Mais le maréchal de Tallard^ avait un malheur bien dange- reux pour un général: sa vue était si faible qu'il ne distin- guait pas les objets à vingt pas de lui. Ceux qui l'ont bien connu m'ont dit encore que son courage ardent, tout contraire à celui de Marlborough, s'cnflammant dans la chaleur de l'ac- tion, ne laissait pas à son esprit une liberté assez entière.

Le maréchal de Marsin n'avait jusque-là jamais commandé en chef; et, avec beaucoup d'esprit et un sens droit, il avait, disait-on, l'expérience d'un bon officier, plus que d'un gé- néral.

Pour l'électeur de Bavière, on le regardait moins comme un grand capitaine que comme un prince vaillant, aimable, chéri de ses sujets, ayant dans l'esprit plus de magnanimité que d'application.

Enfin la bataille commença entre midi et une heure. Marl- borough et ses Anglais, ayant passé un ruisseau, chargeaient déjà la cavalerie de Tallard. Ce général, un peu avant ce temps- là, venait de passer à la gauche pour voir comment elle était disposée. C'était déjà un assez grand désavantage, que l'armée de Tallard combattit sans que son général fût à sa tête. L'ar- mée de l'électeur et de Marsin n'était point encore attaquée par le prince Eugène. Marlborough entama l'aile droite fran- çaise près d'une heure avant qu'Eugène eût pu arriver vers l'électeur à la gauche.

Sitôt que le maréchal de Tallard apprend que Marlborough attaque son aile, il y court: il trouve une action furieuse enga- gée; la cavalerie française trois fois ralliée et trois fois repous- sée. Il va vers le village de Blenheim, où il avait posté vingt- sept bataillons et douze escadrons. C'était une petite armée séparée: elle faisait un feu continuel sur celle de Marlborough. De ce village, où il donne ses ordres, il revole à l'endroit où 1. Tallard, d'après Saint-Simon, feu et d'esprit, mais qui ne voyaient I était un homme de médiocre taille, goutte; maigre, hâve, il représentait 'vec des yeux un peu jaloux, plein de l'ambition et ravaricc. » 222 SIÈCLE DE LOUIS XIV Mariborough, avec de la cavalerie et des bataillons entre les escadrons, poussait la cavalerie française. . M. de Feuquières se trompe assurément quand il dit que le maréchal de Tallard n'y était pas, et quil fut pris prisonnier en revenant de l'aile de Marsin à la sienne. Toutes les rela- tions conviennent, et il ne fut que trop vrai pour lui, qu'il y était présent. Il y fut blessé: son fils y reçut un coup mortel auprès de lui. Toute sa cavalerie est mise en déroute en sa présence. Marlboroughvainqueur perce d'un côté entre les deux armées françaises; de l'autre ses officiers généraux percent aussi entre ce village de Blenheim et 1 armée de Tallard, sépa- rée encore de la petite armée qui est dans Blenheim.

Le maréchal de Tallard, dans cette cruelle situation, court pour rallier quelques escadrons. La faiblesse de sa vue lui fait prendre un escadron ennemi pour un français. Il est fait prisonnier par les troupes de Hesse, qui étaient à la solde de l'Angleterre. Au moment que le général était pris, le prince Eugène, trois fois repoussé, gagnait enfin l'avantage. La dé- route était déjà totale et la fuite précipitée dans le corps d'ar- mée du maréchal de Tallard. La consternation et l'aveuglement de toute cette droite étaient au point qu'officiers et soldats se jetaient dans le Danube, sans savoir où ils allaient. Aucun officier général ne donnait d'ordre pour la retraite; aucun ne pensait ou à sauver ces vingt-sept bataillons et ces douze es- cadrons des meilleures troupes de France, enfermés si mal- heureusement dans Blenheim, ou à les faire combattre. Le maréchal de Marsin fit alors la retraite. Le comte du Bourg*, depuis maréchal de France, sauva une petite partie de l'infan- terie, en se retirant par les marais d'Hochstedt; mais ni lui, ni Marsin. ni personne, ne songea à cette armée qui restait encore dans Blenheim, attendant des ordres et n'en recevant point. Elle était de onze mille hommes effectifs; c'étaient les plus anciens corps. Il y a plusieurs exemples de moindres armées qui ont battu des armées de cinquante mille hommes, ou qui ont fait des retraites glorieuses; mais l'endroit où on se trouve posté décide de tout. Ils ne pouvaient sortir des rues étroites d'un village, pour se mettre deux-mêmes en ordre de bataille "devant une armée victorieuse, qui les eût à chaque instant accablés par un plus grand front, par son artillerie et par les canons mêmes de l'armée vaincue, qui étaient déjà au pouvoir 1. Né en 1655, maréchal en 1724, mort eu 1739.

CHAPITRE XIX -223 du vainqueur. L'officier général qui devait les commander, le marquis de Clairembault, fils du maréchal de Claircmbault*, courut pour demander les ordres au maréchal de Tallard; il apprend qu'il est pris: il ne voit que des fuyards; il fuit avec eux, et va se noyer dans le Danube.

Sivières, brigadier, qui était posté dans ce village, teulc alors un coup hardi: il crie aux officiers d'Artois et de Pro- vence de marcher avec lui: plusieurs officiers même des au- tres régiments y accourent; ils fondent sur l'ennemi, comme on fait une sortie d'une place assiégée; mais après la sortie, il faut rentrer dans la place. Un de ces officiers, nommé Des- iS'onvilles, revint à cheval un moment après dans le village avec milord Orkney, du nom d'Hamilton. Est-ce un Anglais prisonnier que vous nous amenez? lui dirent les officiers en l'entourant. lYon, Messieurs, je suis prisonnier moi-même, et je viens vous dire qu'il n'y a d'autre parti pour vous que de vous rendre prisonniers de guerre. Voilà le comte d'Orkney qui vous offre la capitulation. Toutes ces vieilles bandes fré- mirent; Navarre déchira et enterra ses drapeaux; mais enfin il fallut plier sous la nécessité; et cette armée se rendit sans combattre. Milord Orkney m'a dit que ce corps de troupes ne pouvait faire autrement dans sa situation gênée. L'Europe fut étonnée que les meilleures troupes françaises eussent subi en corps cette ignominie. On imputait leur malheur à la lâcheté; mais quelques années après, quatorze mille Suédois se ren- dant à discrétion aux Russes en rase campagne ont justifié les Français 2.

Telle fut la célèbre bataille qui en France a le nom d'Hoch- stedt, en Allemagne de Pleintheim, et en Angleterre de Blen- heim. Les vainqueurs y eurent près de cinq mille morts et près de huit mille blessés, et le plus grand nombre du côté du prince Eugène. L'armée française y fut presque entière- ment détruite. De soixante mille hommes, si longtemps victo- rieux, on n'en rassembla pas plus de vingt mille effectifs.

Environ douze mille morts, quatorze mille prisonniers, tout le canon, un nombre prodigieux d'étendards et de drapeaux, les tentes, les équipages, le général de l'armée et douze cents officiers de marque au pouvoir du vainqueur, signalèrent cette 1. Le maréchal de Clairembault, C/iaWei -Y//, de Vol taire, sur la bataille promu en 1653, était mort en 1665. de Pultava, à laquelle l'auteur fait ici 2. Voir le livre IV de l'Histoire de allusion.

224 SIÈCLE DE LOUIS XIV journée. Les fuyards se dispersèrent; près de cent lieues de pays furent perdues en moins d'un mois. La Bavière entière, passée sous le joug de l'Empereur, éprouva tout ce que le gouvernement autrichien irrité avait de rigueur, et ce que le soldat vainqueur a de rapacité et de barbarie. L'électeur, se réfugiant à Bruxelles, rencontra sur le chemin son frère l'élec- teur de Cologne, chassé comme lui de ses États; ils s'embras- sèrent en versant des larmes. L'étonnement et la consterna- tion saisirent la cour de Versailles, accoutumée à la prospérité* La nouvelle de la défaite vint au milieu des réjouissances pour la naissance d'un arrière-petit-fils de Louis XIV. Per- sonne n'osait apprendre au roi une vérité si cruelle. Il fallut que madame de Maintenon se chargeât de lui dire qu'il n'était plus invincible.

On a dit et on a écrit, et toutes les histoires ont répété, que l'Empereur fît ériger dans les plaines de Blenheim un monu- ment de cette défaite, avec une inscription flétrissante pour le roi de France*; mais ce monument n'exista jamais. Il n'y a eu que l'Angleterre qui en ait érigé un à la gloire du duc de Marlborough. La reine et le parlement lui ont fait bâtir dans sa principale terre un palais immense qui porte le nom de Blen- heim. Cette bataille y est représentée dans les tableaux et sur les tapisseries. Les remerciements des chambres du parle- ment, ceux des villes et des bourgades, les acclamations de l'Angleterre, furent le premier prix qu'il reçut de sa victoire. Le poème du célèbre Addison, monument plus durable que le palais de Blenheim, est compté par cette nation guerrière et savante parmi les récompenses les plus honorables du duc de Marlborough. L'empereur le fît prince de l'Empire, en lui don- nant la principauté de Mindelheim, qui fut depuis échangée contre une autre; mais il n'a jamais été connu sous ce titre, 1. «Reboulet, ajoute Voltaire, assure core aujourd'hui, de donner ses ima- que l'empereur Léopold fit ériger ginations ou des contes populaires cette pyramide: on le crut en effet pour des vérités certaines. Autrefois en France; le maréchal de Villars, en les mémoires manquaient à l'histoire; 1707, envoya cinquante maîtres pour aujourd'hui la multiplicité des mê- la détruire; on ne trouva rien. Le moires lui nuit. Le vrai est noyé dans continuateur de Thoyras, qui n'a écrit un océan de brochures. » que d'après les journaux de la Haye, L'inscription fut proposée: elle suppose cette inscription, et propose était conçue en ces termes: Ag^noscat xnème de la changer en faveur des tandem Ludovicus XIV neinincm ante Anglais. Elle fut imaginée en effet obitnm dcbere, aut feliccm, aut ma- par des Français réfugiés oisifs. Il gnum vocari, était très commun alors, et il l'est en- CHAPITRE XIX 225 le nom de Mariborough étant devenu le plus beau qu'il put porter.

L'armée de France dispersée laisse aux alliés une carrière ouverte du Danube au Rhin. Ils passent le Rhin; ils entrent en Alsace. Le prince Louis de Bade, général célèbre pour les campements et pour les marches, investit Landau, que les Français avaient repris. Le roi des Romains, Joseph, fils aîné de l'empereur Léopold, vient à ce siège. On prend Landau, on prend Trarbach (19 et 23 novembre 1704).

Cent lieues de pays perdues n'empêchent pas que les fron- tières de la France ne fussent encore reculées. Louis XIY sou- tenait son petit-fils en Espagne, et était victorieux en Italie. Il fallait de grands efforts en Allemagne pour résister à Mari- borough, et on les fit. On rassembla les débris de l'armée; on épuisa les garnisons; on fit marcher des milices. Le minis- tère emprunta de l'argent de tous côtés. Enfin on eut une armée; et on rappela du fond des Cévennes le maréchal de Yillars pour la commander. Il vint et se trouva près de Trêves, avec des forces inférieures, vis-à-vis le général anglais. Tous deux voulaient donner une nouvelle bataille, mais le prince de Bade n'étant pas venu assez tôt joindre ses troupes aux Anglais, Yillars eut au moins l'honneur de faire décamper Mariborough (mai 1705) i. C'était beaucoup alors. Le duc de Mariborough, qui estimait assez le maréchal de Yillars pour vouloir en être estimé, lui écrivit en décampant: « Rendez- moi la justice de croire que ma retraite est de la faute du prince de Bade, et que je vous estime encore plus que je ne suis fâché contre lui. » Les Français avaient donc encore des barrières en Allema- gne. La Flandre, où commandait le maréchal de Yilleroi déli- vré de sa prison, n'était pas entamée. En Espagne, le roi Phi- lippeY et l'archiduc Charles attendaient tous deux la couronne: le premier, de la puissance de son grand-père et de la bonne volonté de la plupart des Espagnols; le second, du secours des Anglais et des paiHisans qu'il avait en Catalogne et en Aragon. Cet archiduc, depuis empereur^, et alors second fils 1. Quatre armées ennemies mena- aîné Joseph avaient cédé tous leurs paient alors la frontière. « Villars fit, droits à Charles, qui fut proclamé roi cette année, dit Saint-Simon, une dEspagne à Vienne (17 sept. 1703), campagne digne des plus grands gé- se rendit en Angleterre, 1704, et pré- ncraux. » jjara une grande expédition pour dé- 2. L'empereur Léopold et son fils barquer au PortugaL 226 SIÈCLE DE LOUIS XIV de Léopold, n'ayant rien que ce titre, était allé, sur la fin de 1703, presque sans suite, à Londres implorer l'appui de la reine Anne.

Alors parut toute la puissance des Anglais. Cette nation, si étrangère dans cette querelle, fournit au prince autrichien deux cents vaisseaux de transport, trente vaisseaux de guerre joints à dix vaisseaux hollandais, neuf mille hommes de trou- pes, et de l'argent pour aller conquérir un royaume. Mais cette supériorité que donnent le pouvoir et les bienfaits n'em- pêchait pas que l'Empereur, dans sa lettre à la reine Anne, présentée par l'archiduc, ne refusât à cette souveraine sa bien- faitrice le titre de Majesté: on ne la traitait que de Sérénité^ y selon le style de la cour de Vienne, que l'usage seul pouvait justifier, et que la raison a fait changer depuis, quand la fierté a plié sous la nécessité.

CHAPITRE XX PERTES EN ESPAGNE: PERTES DES BATAILLES DE RA- M ILLIES ET DE TURIN, ET LEURS SUITES.

Un des premiers exploits ^ de ces troupes anglaises fut de prendre Gibraltar, qui passait avec raison pour imprenable. Une longue chaîne de rochers escarpés en défendent toute approche du côté de terre: il n'y a point de port. Une baie longue, mal sûre et orageuse, y laisse les vaisseaux exposés aux tempêtes et à l'artillerie de la forteresse et du môle: les- bourgeois seuls de cette ville la défendraient contre mille vaisseaux et cent mille hommes; mais cette force même fut la cause de la prise. Il n'y avait que cent hommes de garni- 1. Reboiilet dit que la chancellerie divisèrent pour attaquer à la fois l'Es- allemande donnait aux rois le titre de pagne, le Milanais et la Flandre. Après Dilcctioii; mais c'est celui des clec- avoir ainsi cerné la France dans ses teurs. [v.] frontières de terre, ils devaient mar- cher sur ce royaume pour l'accabler 2. Ici commence le vaste et triple et le démembrer, car ce dernier acte plan de campagne des alliés, qui se entrait dans leurs projets.

CHAPITRE XX 227