SigPhi · Voltaire

Le Siècle de Louis XIV

Page 22 of 38

son; c'en était assez; mais ils négligeaient un service qu'ils croyaient inutile. Le prince de Hesse avait débarqué avec dix- huit cents soldats dans l'isthme qui est au nord derrière la ville; mais de ce côté-là un rocher escarpé rend la ville inat- taquable. La flotte tira en vain quinze mille coups do canon. Enfin des matelots, dans une de leurs réjouissances, s'appro- chèrent dans des barques sous le môle, dont l'artillerie devait les foudroyer; elle ne joua point. Ils montent sur le môle; ils s'en rendent maîtres: les troupes y accourent; il fallut que cette ville imprenable se rendît (4 août 1704). Elle est encore aux Anglais dans le temps que j'écris^. L'Espagne, rede- venue puissante sous le gouvernement de la princesse de Parme, seconde femme de Philippe V^, et victorieuse depuis en Afrique et en Italie, voit encore, avec une douleur im- puissante, Gibraltar aux mains d'une nation septentrionale, dont les vaisseaux fréquentaient à peine, il y a deux siècles, la mer Méditerranée.

Immédiatement après la prise de Gibraltar, la flotte an- glaise, maîtresse de la mer, attaqua, à la vue de Malaga, le comte de Toulouse, amiral de France: bataille indécise à la vérité, mais dernière époque de la puissance de Louis XIY. Son fils naturel, le comte de Toulouse, amiral du royaume, y commandait cinquante vaisseaux de ligne et vingt-quatre ga- lères. Il se retira avec gloire et sans perte. — (Mars 1705.) Mais depuis, le roi ayant envoyé treize vaisseaux pour atta- quer Gibraltar, tandis que le maréchal de Tessé l'assiégeait par terre, cette double témérité perdit à la fois et l'armée et la flotte. Une partie des vaisseaux fut brisée par la tempête; une autre prise par les Anglais à l'abordage, après une résis- tance admirable; une autre brûlée sur les côtes d'Espagne^. Depuis ce jour on ne vit plus de grandes flottes françaises, ni sur l'Océan, ni sur la Méditerranée. La marine rentra pres- que dans l'état dont Louis XIV l'avait tirée, ainsi que tant d'autres choses éclatantes, qui ont eu sous lui leur orient et leur couchant.

Ces mêmes Anglais, qui avaient pris pour eux Gibraltar, conquirent en six semaines le royaume de Valence et de Cata- 1. Elle leur appartient encore au- sabethFarnèse,sœurduducdeParme, jourd'hui, mais n'a plus qu'une impor- dont la remuante ambition troubla tance stratégique secondaire. plusieurs fois l'Europe.

2. Après la mort de sa première 3. Voir Dangeau citant les rapports femme, Philippe V avait épousé Eli- de Pontchartrain.

228 SIECLE DE LOUIS XIV logne pour l'archiduc Charles. Ils prirent Barcelone, par un hasard qui fut l'effet de la témérité des assiégeants.

Les Anglais étaient sous les ordres d'un des plus singuliers hommes qu'ait jamais portés ce pays si fertile en esprits fiers, courageux et bizarres. C'était le comte Péterborough, homme qui ressemblait en tout à ces héros dont l'imagination des Espagnols a rempli tant de livres. A quinze ans, il était parti de Londres pour aller faire la guerre aux Maures en Afrique: il avait à vingt ans commencé la révolution d'Angleterre, et s'était rendu le premier en Hollande auprès du prince d'O- range; mais, de peur qu'on ne soupçonnât la raison de son voyage, il s'était embarqué pour l'Amérique, et de là il était allé à la Haye sur un vaisseau hollandais. Il perdit, il donna tout son bien et rétablit sa fortune plus d'une fois. Il faisait alors la guerre en Espagne presque à ses dépens, et nourris- sait l'archiduc et toute sa maison. C'était lui qui assiégeait Barcelone avec le prince de Darmstadt*. Il lui propose une attaque soudaine aux retranchements qui couvrent le fort Mont-Joui et la ville. Ces retranchements, où le prince de Darmstadt périt, sont emportés l'épée à la main. Une bombe crève dans le fort sur le magasin des poudres et le fait sau- ter: le fort est pris: la ville capitule =*. Le vice-roi parle à Péterborough à la porte de cette ville. Les articles n'étaient pas encore signés, quand on entend tout à coup des cris et des hurlements. Vous nous trahissez, dit le vice-roi à Péter- borough; nous capitulons avec bonne foi, et voilà vos An- glais qui sont entrés dans la ville par les remparts. Ils égor- gent, ils pillent, ils violent. — Vous vous méprenez, répondit le comte Péterborough; il faut que ce soit des troupes du prince de Darmstadt. Il n'y a qu'un moyen de sauver votre ville, c'est de me laisser entrer sur-le-champ avec mes An- glais • j'apaiserai tout et je reviendrai à la porte achever la capitulation. Il parlait d'un ton de vérité et de grandeur qui, joint au danger présent, persuada le gouverneur: on le laissa entrer. Il court avec ses officiers: il trouve des Alle- mands et des Catalans, qui, joints à la populace de la ville, saccageaient les maisons des principaux citoyens; il les 1. « L'histoire de Reboulet, dit Vol- roman de Voltaire intitulé Histoire taire, appelle ce prince chef des fac- de Jcnni.

tieux, comme s'il eut été un Espagnol 2. Le 9 octobre 1705. Le Mont-Joui révolté contre Philippe V. » ou plutôt Juich est la citadelle de Voir sur le comte Péterborough le Barcelone.

CHAPITRE XX 229 chasse; il leur fait quitter le butin qu'ils enlevaient; il ren- contre la duchesse de Popoli entre les mains des soldats; il la rend à son mari. Enfin, ayant tout apaisé, il retourne à cette porte et signe la capitulation. Les Espagnols étaient confondus de voir tant de magnanimité dans les Anglais, que la populace avait pris pour des barbares impitoyables, parce qu'ils étaient hérétiques.

A la perte de Barcelone se joignit encore l'humiliation de vouloir inutilement la reprendre. Philippe V, qui avait pour lui la plus grande partie de l'Espagne, n'avait ni généraux, ni ingénieurs, ni presque de soldats. La France fournissait tout. Le comte de Toulouse revient bloquer le port avec vingt-cinq vaisseaux qui restaient à la France. Le maréchal de ïessé forme le siège, avec trente et un escadrons et trente- sept bataillons; mais la flotte anglaise arrive; la française se retire; le maréchal de Tessé lève le siège avec précipitation. Il laisse dans son camp des provisions immenses: il fuit et abandonne quinze cents blessés à l'humanité du comte Péter- borough. Toutes ces pertes étaient grandes: on ne savait s'il en avait plus coûté auparavant à la France pour vaincre l'Es- pagne, qu'il lui en coûtait alors pour la secourir. Toutefois le petit-fils de Louis XIV se soutenait par l'affection de la nation castillane, qui met son orgueil à être fidèle, et qui per- sistait dans son choix^.

Les affaires allaient bien en Italie. Louis XIY était vengé du duc de Savoie. Le duc de Vendôme avait d'abord repoussé avec gloire le prince Eugène, à la journée de Cassano, près de l'Adda (16 août 1705): journée sanglante, et l'une de ces batailles indécises pour lesquelles on chante des deux côtés des Te Deiun, mais qui ne servent qu'à la destruction des hom- mes, sans avancer les affaires d'aucun parti. — (19 avril 1706.) Après la bataille de Cassano, il avait gagné pleinement celle de Calcinato^, en l'absence du prince Eugène: et ce prince, étant arrivé le lendemain de la bataille, avait vu encore un détachement de ses troupes entièrement défait. Enfin les al- liés étaient obligés de céder tout le terrain au duc de Ven- dôme. Il ne restait plus guère que Turin à prendre. On allait 1. Voir sur cette campagne les Me- 2. « C'était, à la vérité, dit Voltaire, moires de Berwick,Noailles,Louville. un comte de Revontlau, né en Dane- Voir aussi la Correspondance de la mark, qui commandait au combat de princesse des Ursins avec le comte Calcinato; mais il ny avait que des .Péterborough. troupes impériales. » 230 SIECLE DE LOUIS XIV l'investir: il ne paraissait pas possible qu'on le secourût. Le maréchal de Yillars, vers l'Allemagne, poussait le prince de Bade. Yilleroi commandait en Flandre une armée de quatre- vingt mille hommes; et il se flattait de réparer contre Marlbo- rough le malheur qu'il avait essuyé en combattant le prince Eugène. Son trop de confiance en ses propres lumières fut plus que jamais funeste à la France.

Près de la Méhaigne, et vers les sources de la petite Ghette, le maréchal de Yilleroi avait campé son armée. Le centre était à Ramillies, village devenu aussi fameux qu'Hochstedt*. Il eût pu éviter la bataille 2. Les officiers généraux lui con- seillaient ce parti. Mais le désir aveugle de la gloire l'em- porta (23 mai 1706). Il fit, à ce qu'on prétend, la disposition de manière qu'il n'y avait pas un homme d'expérience qui ne prévît le mauvais succès. Des troupes de recrues, ni disci- plinées ni complètes, étaient au centre: il laissa les bagages entre les lignes de son armée; il posta sa gauche derrière un marais, comme s'il eût voulu l'empêcher d'aller à l'ennemi^.

Marlborough, qui remarquait toutes ces fautes, arrange son armée pour en profiter. Il voit que la gauche de l'armée fran- çaise ne peut aller attaquer sa droite; il dégarnit aussitôt cette droite pour fondre vers Ramillies avec un nombre supé- rieur. M. de Gassion, lieutenant général, qui voit ce mouve- ment des ennemis, crie au maréchal: « Yous êtes perdu si vous ne changez votre ordre de bataille. Dégarnissez votre gauche pour vous opposer à l'ennemi à nombre égal. Faites rapprocher vos lignes davantage. Si vous tardez un moment, il n'y a plus de ressource. » Plusieurs officiers appuyèrent ce conseil salutaire. Le maréchal ne les crut pas. Marlbo- rough attaque. Il avait affaire à des ennemis rangés en bataille comme il les eût voulu poster lui-même pour les vaincre. Yoilà ce que toute la France a dit; et l'histoire est en partie' le récit des opinions des hommes: mais ne devait-on pas dire aussi que les troupes des alliés étaient mieux disciplinées, que leur confiance en leurs chefs et en leurs succès passés leur inspirait plus d'audace? N'y eut-il pas des régiments français qui firent mal leur devoir? et les bataillons les plus 1. Aujourd'hui dans la Belgique, mais on tous cas, le maré;hal aurait province du Brabant Méridional. di"i attendre Marsin, qui se disposait 2. Il paraît que le roi avait donné à le rejoindre avec des forces consi- ordre a Yilleroi de reprendre Leau dérables.

(Lécve;, même au prix d'une bataille: 3.Voyezles Mémoires doFcuqmèr es» CHAPITRE XX 231 inébranlables au feu ne font-ils pas la destinée des Etats? L'armée française ne résista pas une demi-heure ^ On s'était battu près de huit heures à Hochstedt, et on avait tué près de huit mille hommes aux vainqueurs; mais à la journée de Ra- millies, on ne leur en tua pas deux mille cinq cents: ce fut une déroute totale; les Français y perdirent vingt mille hom- mes, la gloire de la nation et l'espérance de reprendre l'a- vantage. La Bavière, Cologne, avaient été perdues par la ba- taille d'Hochstedt: toute la Flandre espagnole le fut par celle de Ramillies. Marlborough entra victorieux dans Anvers, dans Bruxelles; il prit Ostende; Menin se rendit à lui.

Le maréchal de Yilleroi, au désespoir, n'osait écrire au roi cette défaite. Il resta cinq jours sans envoyer de courriers. Enfin il écrivit la confirmation de cette nouvelle, qui conster- nait déjà la cour de France. Et quand il reparut devant le roi, ce monarque, au lieu de lui faire des reproches, lui dit: Mon- sieur le maréchal, on n'est pas heureux à notre âge^.

Le roi tire aussitôt le duc de Vendôme d'Italie, où il ne le croyait pas nécessaire, pour l'envoyer en Flandre réparer, s'il est possible, ce malheur. Il espérait du moins, avec apparence de raison, que la prise de Turin le consolerait de tant de per- tes. Le prince Eugène n'était pas à portée de paraître pour secourir cette ville. Il était au delà de lAdige; et ce fleuve, bordé en deçà d'une longue chaîne de retranchements, sem- blait rendre le passage impraticable. Cette grande ville était assiégée par quarante-six escadrons et cent bataillons.

Le duc de la Feuillade, qui les commandait, était Ihomme le plus brillant et le plus aimable du royaume; et, quoique gendre du ministre, il avait pour lui la faveur publique. Il était fils de ce maréchal de la Feuillade qui érigea la statue de Louis XIY dans la place des Victoires. On voyait en lui le courage de son père, la même ambition, le même éclat, avec plus desprit. Il attendait, pour récompense de la conquête de Turin, le bâton de maréchal de France. Chamillart, son beau- père, qui l'aimait tendrement, avait tout prodigué pour lui assurer le succès. L'imagination est effrayée du détail des préparatifs de ce siège. Les lecteurs qui ne sont point à portée 1. La lutte fut plus longue. Le duc Mémoires ui daus les lettres de ce de GuisQ, à la tète du régimeut des temps.

gardes, se défendit quatre heures daus Voir le récit tout à fait contraire Ramillies. de Saint-Simon, chapitres c, clix et 2. Ce mot ne se trouve ni dans les clxii.

232 SIÈCLE DE LOUIS XIV d'entrer dans ces discussions seront peut-être bien aises dé trouver ici quel fut cet immense et inutile appareil.

On avait fait venir cent quarante pièces de canon; et il est à remarquer que chaque gros canon monté revient à environ deux mille écus. Il y avait cent mille boulets, cent six mille cartouches dune façon et trois cent mille d'une autre, vingt et une mille bombes, vingt-sept mille sept cents grenadesi quinze mille sacs à terre, trente mille instruments pour le pionnage, douze cent mille livres de poudre. Ajoutez à ces mu- nitions le plomb, le fer et le fer-blanc, les cordages, tout ce qui sert aux mineurs, le soufre, le salpêtre, les outils de toute espèce. Il est certain que les frais de tous ces préparatifs de destruction suffiraient pour fonder et pour faire fleurir la plus nombreuse colonie. Tout siège de grande ville exige ces frais immenses; et quand il faut réparer chez soi un village ruiné, on le néglige.

Le duc de la Feuillade^ plein d'ardeur et d'activité, plus capable que personne des entreprises qui ne demandaient que du courage, mais incapable de celles qui exigeaient de l'art, de la méditation et du temps, pressait ce siège contre toutes les règles. Le maréchal de Yauban, le seul général peut-être qui aimât mieux l'Etat que soi-même, avait proposé au duc de la Feuillade de venir diriger le siège comme ingénieur, et de servir dans son armée comme volontaire; mais la fierté de la Feuillade prit les offres de Yauban ^ pour de l'orgueil caché sous de la modestie. Il fut piqué que le meilleur ingénieur de l'Europe lui voulût donner des avis. Il manda, dans une lettre que j'ai vue: J'espère prendre Turin à la Cohorn^. Ce Cohorn était le Yauban des alliés, bon ingénieur, bon géné- ral, et qui avait pris plus d'une fois des places fortifiées par Yauban. Après une telle lettre, il fallait prendre Turin; mais l'ayant attaqué par la citadelle, qui était le côté le plus fort, et n'ayant pas même entouré toute la ville, des secours, des 1. La Feuillade, né en 1673, mare- cle, et, avec la réputation du plus sa- chal en 1724, mort en 1725. Après avoir vant homme dans l'art des sièges et de décrit sa personne et son caractère, la fortification, le plus simple, le plus Saint-Simon ajoute: « Pour tout dire, vrai et le plus modeste (ch. cxvi). le plus solidement malhonnête homme Saint-Simon créa pour lui le beau nom qui ait paru de longtemps. » <lc patriote (ci.\x\).

2. Vauban, dit Saint-Simon, petit 3. Menno de Cohorn, que Ton nomma gentilhomme de Bourgogne tout au le Vauban hollandais. Il était de la plus, mais peut-être le plus honnête Frise. La Hollande lui devait la for- homme et le plus vertueu.\ de son sié- tification de Berg-op-Zoom.

CHAPITRE XX 233 vivres, pouvaient y entrer; le duc de Savoie pouvait en sortir: et plus le duc de la Feuillade mettait d'impétuosité dans des attaques réitérées et infructueuses, plus le siège traînait en longueur.

Le duc de Savoie sortit de la ville avec quelques troupes de cavalerie, pour donner le change au duc de la Feuillade. Celui-ci se détache du siège pour courir après le prince, qui, connaissant mieux le terrain, échappe à ses poursuites. La Feuillade manque le duc de Savoie, et la conduite du siège en souffre.

Presque tous les historiens ont assuré que le duc de la Feuillade ne voulait point prendre Turin: ils prétendent qu'il avait juré à madame la duchesse de Bourgogne de respecter la capitale de son père; ils débitent que cette princesse engagea madame de Maintenon à faire prendre toutes les mesures qui furent le salut de cette ville. Il est vrai que presque tous les officiers de cette armée en ont été longtemps persuadés; mais c'était un de ces bruits populaires qui décréditent le jugement des nouvellistes, et qui déshonorent les histoires. Il eût été d'ailleurs bien contradictoire que le même général eût voulu manquer Turin et prendre le duc de Savoie.

Depuis le 13 mai jusqu'au 20 juin, le duc de Vendôme, au bord de l'Adigc, favorisait ce siège; et il comptait, avec soixante-dix bataillons et soixante escadrons, fermer tous les passages au prince Eugène.

Le général des Impériaux manquait d'hommes et d'argent. Les merciers de Londres lui prêtèrent environ six millions de nos livres: il fit enfin venir des troupes des cercles de l'Empire. La lenteur de ces secours eût pu perdre l'Italie; mais la lenteur du siège de Turin était encore plus grande.

Vendôme était déjà nommé pour aller réparer les pertes de la Flandre, Mais, avant de quitter l'Italie, il souffre que le prince Eugène passe l'Adige: il lui laisse traverser le canal Blanc, enfin le Pô même, fleuve plus large et en quelques endroits plus difficile que le Rhône. Le général français ne quitta les bords du Pô qu'après avoir vu le prince Eugène en état de pénétrer jusqu'auprès de Turin. Ainsi il laissa les affaires dans une grande crise en Italie, tandis qu'elles parais- saient désespérées en Flandre, en Allemagne et en Espagne.

Le duc de Vendôme va donc rassembler vers Mons les débris de l'armée de Villcroi, et le duc d'Orléans, neveu de Louis XIV, vient commander vers le Pô les troupes du duc 23i SIECLE DE LOUIS XIV de Vendôme. Ces troupes étaient en désordre, comme si elles avaient été battues. Eugène avait passé le Pô à la vue de Vendôme; il passe le Tanaro aux yeux du duc d'Orléans; il prend Carpi, Correggio, Rcggio; il dérobe une marche aux Français; enfin il joint le duc de Savoie auprès d'Asti. Tout ce que put faire le duc d'Orléans, ce fut de venir joindre le duc de la Feuillade au camp devant Turin. Le prince Eugène le suit en diligence. Il y avait alors deux partis à prendre: celui d'attendre le prince Eugène dans les lignes de circon- vallation, ou celui de marcher à lui lorsqu'il était encore auprès de Veillane. Le duc d'Orléans assemble un conseil de guerre: ceux qui le composaient étaient le maréchal de Mar- sin, celui-là même qui avait perdu la bataille d'Hochstedt, le duc de la Feuillade, Albergotti, Saint-Fremont, et d'autres lieutenants généraux. « Messieurs, leur dit le duc d'Orléans, si nous restons dans nos lignes, nous perdons la bataille. Notre circonvallation est de cinq lieues d'étendue: nous ne pouvons border tous ces retranchements. Vous voyez ici le régiment de la marine qui n'est que sur deux hommes de hauteur: là vous voyez des endroits entièrement dégarnis. La Doire, qui passe dans notre camp, empêchera nos troupes de se porter mutuellement de prompts secours. Quand le Français attend qu'on l'attaque, il perd le plus grand de ses avantages, cette impétuosité et ces premiers moments d'ardeur qui décident si souvent du gain des batailles. Croyez-moi, il faut marcher à l'ennemi. » Tous les lieutenants généraux répondirent: // faut marcher. Alors le maréchal de Marsin tire de sa poche un ordre du roi, par lequel on devait défé- rer à son avis en cas d'action; et son avis fut de rester dans les lignes i.

Le duc d'Orléans, indigné, vit qu'on ne l'avait envoyé à l'armée que comme un prince du sang, et non comme un gé- néral; et, forcé de suivre le conseil du maréchal de Marsin il se prépara à ce combat si désavantageux.

Les ennemis paraissaient vouloir former à la fois plusieurs attaques. Leurs mouvements jetaient l'incertitude dans le camp des Français. Le duc d'Orléans voulait une chose, Mar- sin et la Feuillade une autre: on disputait, on ne concluait 1. Siiint-Simon (ch. CLXill et cliv), libérations un récit moins dramati- d'apros des détails qu'il tenait du duc quo, mais peut-être plus vraisem- d'Orléans lui-même, fait de ces dé- blable.

CHAPITRE XX 235 rien. Enfin on laisse les ennemis passer la Doirc. Ils avancent sur huit colonnes de vingt-cinq hommes de profondeur. Il faut dans linstant leur opposer des bataillons dune épaisseur assez forte.

Albergotti, placé loin de l'armée sur la montagne des Ca- pucins, avait avec lui vingt mille hommes, et n'avait en tète que des milices qui n'osaient l'attaquer. On lui envoie deman- der douze mille hommes. Il répond qu'il ne peut se dégarnir: il donne des raisons spécieuses; on les écoule: le temps se perd. — (7 septembre 1706.) Le prince Eugène attaque les re- tranchements, et au bout de deux heures il les force. Le duc d'Orléans blessé s'était retiré pour se faire panser, A peine était-il entre les mains des chirurgiens, qu'on lui apprend que tout est perdu, que les ennemis sont maîtres du camp, et que la déroute est générale. Aussitôt il faut fuir; les lignes, les tranchées, sont abandonnées, l'armée dispersée. Tous les ba- gages, les provisions, les munitions, la caisse militaire, tom- bent dans les mains du vainqueur^.

Le maréchal de Marsin, blessé à la cuisse, est fait prison- nier. Un chirurgien du duc de Savoie lui coupa la cuisse; et le maréchal mourut quelques moments après l'opération. Le chevalier Méthuin, ambassadeur d'Angleterre auprès du duc de Savoie, le plus généreux, le plus franc et le plus brave homme de son pays qu'on ait jamais employé dans les am- bassades, avait toujours combattu à côté de ce souverain. Il avait vu prendre le maréchal de Marsin, et il fut témoin de ses derniers moments. Il m'a raconté que Marsin lui dit ces propres mots: Croyez au moins, Monsieur, que c'a été contre mon avis que nous vous avons attendus dans nos lignes. Ces paroles semblaient contredire formellement ce qui s'était passé dans le conseil de guerre, et elles étaient pourtant vraies: c'est que le maréchal de Marsin, en prenant congé à Versailles, avait représenté au roi qu'il fallait aller aux ennemis, en cas qu'ils parussent pour secourir Turin; mais Chamillart, inti- midé par les défaites précédentes, avait fait décider qu'on devait attendre, et non présenter la bataille; et cet ordre, donné dans Versailles, fut cause que soixante mille hommes furent dispersés. Les Français n'avaient pas eu plus de deux mille hommes tués dans cette bataille; mais on a déjà vu que 1. Dans cette retraite à travers les Alpes, « ce ne fut, dit Saint-Simon, que trouble, confusion, déconfiture ».

236 SIECLE DE LOUIS XIV le carnage fait moins que la consternation. L'impossibilité de subsister, qui ferait retirer une armée après la victoire, ra- mena vers le Dauphiné les troupes après la défaite. Tout était si en désordre, que le comte de Médavi-Grancei*, qui était alors dans le Mantouan avec un corps de troupes (9 septem- bre 1706), et qui battit à Castiglione les Impériaux comman- dés par le landgrave de Hesse, depuis roi de Suède 2, ne rem- porta qu'une victoire inutile, quoique complète. On perdit en peu de temps le Milanais, le Mantouan, le Piémont, et enfin le royaume de Xaples.

CHAPITRE XXI SUITE DES DISGRACES DE LA FRANCE ET DE l' ESPAGNE. LOUIS XIV ENVOIE SON PRINCIPAL MINISTRE DE- MANDER EN VAIN LA PAIX. BATAILLE DE MALPLA- QUET PERDUE, ETC.

La bataille d'Hochstedt avait coûté à Louis XIV la plus florissante armée, et tout le pays du Danube au Rhin; elle avait coûté à la maison de Bavière tous ses États. La journée de Ramillies avait fait perdre toute la Flandre jusqu'aux portes de Lille. La déroute de Turin avait chassé les Français d'Ita- lie, ainsi qu'ils l'ont toujours été dans toutes les guerres de- puis Charlemagne. Il restait des troupes dans le Milanais, et cette petite armée victorieuse sous le comte de Médavi. On occupait encore quelques places. On proposa de céder tout à l'Empereur, pourvu qu'il laissât retirer ces troupes, qui mon- taient à près de quinze mille hommes. L'Empereur accepta cette capitulation. Le duc de Savoie y consentit. Ainsi l'Em- pereur, d'un trait de plume, devint le maître paisible en Ita- lie. La conquête du royaume de Naples et de Sicile lui fut assurée. Tout ce qu'on avait regardé en Italie comme feuda- 1. Comte de Médavi, maréchal en sœur de Charles XII, TJlrique-Eléo- 1725. nore, et avait été élu par les états 2. Depuis roi de Suède sous le nom après la mort de son beau-frère, eu de Frédéric I•^ Il avait épousé la 1720.

CHAPITRE XXI 237 taire fut traité comme sujet. Il taxa la Toscane à cent cinquante mille pistoles, Mantoue à quarante mille. Parme, Modène, Luc- ques, Gènes, malgré leur liberté, furent comprises dans ces impositions.

L'empereur qui jouit de tous ces avantages n'était pas ce Léopold, ancien rival de Louis XIV, qui, sous les apparences de la modération, avait nourri sans éclat une ambition profonde*. C'était son fils aîné Joseph, vif, fier, emporté, et qui cependant ne fut pas plus grand guerrier que son père. Si jamais empe- reur parut fait pour asservir l'Allemagne et l'Italie, c'était Joseph 1er. Il domina delà les monts; il rançonna le pape; il fit mettre de sa seule autorité, en 1706, les électeurs de Ba- vière et de Cologne au ban de l'Empire; il les dépouilla de leur électoral; il retint en prison les enfants du Bavarois, et leur ôta jusqu'à leur nom. Leur père n'eut d'autre ressource que d'aller traîner sa disgrâce en France et dans les Pays-Bas. Philippe V lui céda depuis toute la Flandre espagnole en 17122. S'il avait gardé cette province, c'était un établissement qui valait mieux que la Bavière, et qui le délivrait de l'assujettis- sement à la maison d'Autriche; mais il ne put jouir que des villes de Luxembourg, de Namur et de Charleroi; le reste était aux vainqueurs.

Tout semblait déjà menacer ce Louis XIV qui avait aupa- ravant menacé l'Europe. Le duc de Savoie pouvait entrer en France. L'Angleterre et l'Ecosse se réunissaient, pour ne plus composer qu'un seul royaume; ou plutôt l'Ecosse, devenue province de l'Angleterre, contribuait à la puissance de son ancienne rivale^. Tous les ennemis de la France semblaient, vers la fin de 1706 et au commencement de 1707, acquérir des forces nouvelles, et la France toucher à sa ruine. Elle était pressée de tous côtés, et sur mer et sur terre. De ces flottes formidables que Louis XIV avait formées, il restait à peine trente-cinq vaisseaux. En Allemagne, Strasbourg était encore frontière; mais Landau perdu laissait toujours l'Alsace expo- sée. La Provence était menacée d'une invasion par terre et 1. Léopold l" mourut le 5 mai 1705. 3. C'est le 6 août 1706 que le parle- Son fils aîné Joseph, né en 1678, lui ment d'Ecosse, malgré le mauvais succéda, et mourut en 1711. vouloir du peuple, consentit à se fon- 2. Dans l'histoire de Reboulet, il est dre dans le parlement d'Angleterre, dit qu'il eut cette souveraineté dés et que les deux nations formèrent la l'an 1700; mais alors il n'avait que la Grande-Bretagne, vice-royauté. [v.J 238 SIECLE DE LOUIS XIV par mer. Ce qu'on avait perdu en Flandre faisait craindre pour le reste. Cependant, malgré tant de désastres, le corps de la France n'était pas encore entamé; et dans une guerre si malheureuse, elle n'avait encore perdu que des conquêtes.

Louis XIV fit face partout. Quoique partout affaibli, il ré- sistait, ou protégeait, ou attaquait encore de tous côtés. Mais on fut aussi malheureux en Espagne qu'en Italie, en Allemagne ot en Flandre. On prétend que le siège de Barcelone avait été oncore plus mal conduit que celui de Turin.

Le comte de Toulouse n'avait paru que pour ramener sa flotte à Toulon. Barcelone secourue, le siège abandonné, l'ar- mée française diminuée de moitié s'était retirée sans munitions dans la Navarre, petit royaume qu'on conservait aux Espagnols, ot dont nos rois ajoutent encore le titre à celui de France, par un usage qui semble au-dessous de leur grandeur.

A ces désastres s'en joignit un autre, qui parut décisif. Les Portugais, avec quelques Anglais, prirent toutes les places devant lesquelles ils se présentèrent, et s'avancèrent jusque dans l'Estramadoure espagnole, différente de celle de Portu- gal. C'était un Français devenu pair d'Angleterre qui les com- mandait, milord Galloway, autrefois comte de Ruvigny^; tan- dis que le duc deBerwick^, Anglais et neveu de Marlborough, était à la tête des troupes de France et d'Espagne, qui ne pouvaient plus arrêter les victorieux.

Philippe V, incertain de sa destinée, était dans Pampelune. Charles, son compétiteur, grossissait son parti et ses forces en Catalogne: il était maître de l' Aragon, de la province de Valence, de Carthagène, d'une partie de la province de Gre- nade. Les Anglais avaient pris Gibraltar pour eux, et lui avaient •donné Minorque, Iviça et Alicante. Les chemins d'ailleurs lui étaient ouverts jusqu'à Madrid. — (26 juin 1706.) Galloway y entra sans résistance, et fît proclamer roi l'archiduc Charles. Un simple détachement le fit aussi proclamer à Tolède.

Tout parut alors si désespéré pour Philippe V, que le ma- 1. Il était agent général de la no- dacc, leur courage déterminé et leur blesse prolestante quand la révoca- acharnement.