SigPhi · Voltaire

Le Siècle de Louis XIV

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la réconciliation; mais la duchesse n'employa cette ressource que pour tout gâter. Elle écrivit impérieusement. Elle disait dans sa lettre: Rendez-moi justice, et ne me faites point de réponse. Elle s'en repentit ensuite: elle vint demander par- don, elle pleura; et la reine ne lui répondit autre chose, si- non: Vous m'avez ordonné de ne vous point répondre, et je ne vous répondrai pas. Alors la rupture fut sans retour. La du- chesse ne parut plus à la cour; et quelque temps après on commença par ôter le ministère au gendre de Marlborough, Sunderland, pour déposséder ensuite Godolphin et le duc lui-même. Dans d'autres États cela s'appelle une disgrâce; en Angleterre, c'est une révolution dans les affaires; et la ré- volution était encore très difficile à opérer.

1, Voir clans Macaulay des détails d'autres causes plus graves amenè- iutéressants sur cette amitié et sur neut la paix d'Utrecht. Voir Mignet, les causes de la rupture. Mais bien Introduction, p. 95.

262 SIECLE DE LOUIS XIV Les torys, maîtres aloi's de la reine, ne l'étaient pas du royaume. Ils furent obligés d'avoir recours à la religion. Il n'y en a guère aujourd'hui, dans la Grande-Bretagne, que le peu qu'il en faut pour distinguer les factions. Les wighs pen- chaient pour le presbytérianisme. C'était la faction qui avait détrôné Jacques II, persécuté Charles II et immolé Char- les I^"". Les torys étaient pour les épiscopaux, qui favorisaient la maison de Stuart, et qui voulaient établir l'obéissance passive envers les rois, parce que les évêques en espéraient plus dobéissance pour eux-mêmes. Ils excitèrent un prédi- cateur à prêcher dans la cathédrale de Saint-Paul cette doc- trine, et à désigner d'une manière odieuse l'administration de Marlborough et le parti qui avait donné la couronne au roi Guillaume ^. Mais la reine, qui favorisait ce prêtre, ne fut pas assez puissante pour empêcher qu'il ne fût interdit pour trois ans par les deux chambres, dans la salle de West- minster, et que son sermon ne fût brûlé. Elle sentit encore plus sa faiblesse, en n'osant jamais, malgré ses secrètes in- clinations pour son sang, lui rouvrir le chemin du trône, fermé à son frère par le parti des -whigs. Les écrivains qui disent que Marlborough et son parti tombèrent quand la faveur de la reine ne les soutint plus, ne connaissent pas l'An- gleterre. La reine, qui dès lors voulait la paix, n'osait pas même ôter à Marlborough le commandement des armées; et, au printemps de 1711, Marlborough pressait encore la France, tandis qu'il était disgracié dans sa cour.

Sur la fin de janvier de cette même année 1711, arrive à Versailles un prêtre inconnu, nommé labbé Gautier, qui avait été autrefois aide de l'aumônier du maréchal de Tallard, dans son ambassade auprès du roi Guillaume. Il avait depuis ce temps demeuré toujours à Londres, n'ayant d'autre emploi que celui de dire la messe dans la chapelle privée du comte de Galas, ambassadeur de l'Empereur en Angleterre. Le hasard l'avait introduit dans la confidence d'un lord, ami du nouveau ministère opposé au duc de Marlborough. Cet in- 1. Le marquis de Torci l'appelle, do Saint-Paul l'obéissance absolue dans ses Mémoires, « ministre prédi- aux rois et liutolérance. Ces maximes cant». Il se trompe: c'est un titre qu'on furent condamnées par le parlement; ne donne qu'aux persbytériens. Henri mais ses invectives contre le parti ,Sacheverel, dont il est question, était de Marlborough le furent bien dayandocteur d'Oxford, et du parti épisco- tage. [v.] pal. Il avait prêché dans la cathédrale CHAPITRE XXII 263 connu se rend chez le marquis do Torci, et lui dit sans autre préambule: « Voulez-vous faire la paix, Monsieur? Je viens vous apporter les moyens de la traiter. » C'était, dit M. de ïorci, demander à un mourant s'il voulait guérir i.

On entama bientôt une négociation secrète avec le comte d'Oxford, grand trésorier d'Angleterre, et Saint-Jean, secré- taire d'État, depuis lord Bolingbroke'^. Ces deux hommes n'avaient d'autre intérêt de donner la paix à la France que celui d'ôter au duc de Marlborough le commandement des armées, et d'élever leur crédit sur les ruines du sien. Le pas était dangereux; c'était trahir la cause commune des alliés; c'était rompre tous ses engagements, et s'exposer, sans aucun prétexte, à la haine de la plus grande partie de la nation et aux recherches du parlement, qui auraient pu leur coûter lu tète. Il est fort douteux qu'ils eussent pu réussir; mais un événement imprévu facilita ce grand ouvrage. — (17 avril 1711.) L'empereur Joseph I^r mourut, et laissa les Etats de la mai- sion d'Autriche, l'empire d'Allemagne, et les prétentions sur l'Espagne et sur l'Amérique, à son frère Charles, qui fut élu empereur quelques mois après 3.

Au premier bruit de cette mort, les préjugés qui armaient tant de nations commencèrent à se dissiper en Angleterre par les soins du nouveau ministère. On avait voulu empêcher que Louis XIY ne gouvernât l'Espagne, l'Amérique, la Lombardie, le royaume de Naples et la Sicile, sous le nom de son petit- fils. Pourquoi vouloir réunir tant d'Etats dans la main de l'empereur Charles YII? Pourquoi la nation anglaise aurait- 1. Mémoires de Torci, tome III, il ne doute pas (t. II, p. 244, qu'iï ng page 33. [v.] se formât dans sa cour d'étranges pro' 2. Henri de Saint-Jean, vicomte de Jets d'ambition particulicre.il en juge Bolingbroke, né en 1672 dans le Sur- par un discours que lui tinrent depuis rey. Envoyé en 1700 à la chambre des à souper les ducs de la Feuillade et communes, il se rangea du côté des de Mortemart: Vous auriez pu nous tort/s, bien que sa famille fût dans le écraser, pourquoi ne l'a^'cz-vous pas parti des whigs. Il avait toute la con- fait? Bolingbroke, malgré ses lumié- fiance de la reine Anne, qu'il s'efforça res et sa philosophie, tombe ici dans d'amener à désigner Jacques III pour le défaut de quelques ministres, qui son héritier. Il mourut en 17.51. Il a croient que tous les mots qu'on leur laissé des lettres remarquables sur la dit signifient quelque chose. On con- politique du temps, et divers autres nait assez l'état de la cour de France écrits. et celui de ces deux ducs, pour savoir qu'il n'y avait, du temps de la paix 3. Le lord Bolingbroke rapporte d'Utrecht, ni desseins, ni factions, ni tians ses lettres qu'alors il y avait de aucun homme en situation de rien en- •„'randcs cabales à la cour de Louis XIV; treprendre. [v.]

264 SIÈCLE DE LOUIS XIV elle épuisé ses trésors? Elle payait plus que l'Allemagne et la Hollande ensemble. Les frais de la présente année allaient à sept millions de livres sterling. Fallait-il qu'elle se ruinât pour une cause qui lui était étrangère, et pour donner une partie de la Flandre aux Provinces-Unies, rivales de son commerce? Toutes ces raisons, qui enhardissaient la reine, ouvrirent les yeux à une grande partie de la nation; et, un nouveau parlement étant convoqué, la reine eut la liberté de préparer la paix de l'Europe.

Mais, en la préparant en secret, elle ne pouvait pas encore se séparer publiquement de ses alliés; et quand le cabinet négociait, Marlborough était en campagne. Il avançait tou- jours en Flandre; (août 1711) il forçait les lignes que le ma- réchal de Villars avait tirées de Montreuil jusqu'à Valen- ciennes; (septembre) il prenait Bouchain; il s'avançait au Quesnoi, et de là vers Paris, il y avait à peine un rempart à lui opposer ^.

Ce fut dans ce temps malheureux que le célèbre Dugay- Trouin, aidé de son courage et de l'argent de quelques mar- chands, n'ayant encore aucun grade dans la marine, et de- vant tout à lui-même, équipa une petite flotte et alla prendre une des principales villes du Brésil, Saint-Sébastien de Rio- Janeiro. — (Septembre et octobre 1711.) Son équipage revint chargé de richesses, et les Portugais perdirent beaucoup plus qu'il ne gagna. Mais le mal qu'on faisait au Brésil ne soulageait pas les maux de la France.

CHAPITRE XXIII VICTOIRE DU MARÉCHAL DE VILLARS A DEMAIN. RÉ- TABLISSEMENT DES AFFAIRES. PAIX GÉNÉRALE.

Les négociations, qu'on entama enfin ouvertement à Lon- dres, furent salutaires. La reine envoya le comte de Straf- 1. L'empereur Joseph!«>• avait en- boroiigh pour concerter un plan d'in* voyé le prince Eugène auprès de Mari- vasion de la France. Louis XIV op- CHAPITRE XXIII 265 ford, ambassadeur en Hollande, communiquer les proposi- tions de Louis XIY. Ce n'était plus alors à Marlborough qu'on demandait grâce. Le comte de Straiford obligea les Hol- landais à nommer des plénipotentiaires et à recevoir ceux de la France.

Trois particuliers s'opposaient toujours à cette paix. Marl- borough, le prince Eugène et Heinsius persistaient à vou- loir accabler Louis XIY. Mais quand le général anglais re- tourna dans Londres, à la fin de 1711, on lui ôta tous ses emplois^. H trouva une nouvelle chambre basse, et n'eut pas pour lui la pluralité de la haute. La reine, en créant de nou- veaux pairs, avait affaibli le parti du duc et fortifié celui de la couronne. Il fut accusé, comme Scipion, d'avoir malversé; mais il se tira d'affaire à peu près de même, par sa gloire et par la retraite. Il était encore puissant par sa disgrâce. Le prince Eugène n'hésita pas à passer à Londres pour seconder sa faction. Ce prince reçut l'accueil qu'on devait à son nom et à sa renommée, et les refus qu'on devait à ses propositions. La cour prévalut; le prince Eugène retourna seul achever la guerre; et c'était encore un nouvel aiguillon pour lui d'es- pérer de nouvelles victoires, sans compagnon qui en parta- geât l'honneur.

Tandis qu'on s'assemblait à Utrecht, tandis que les mi- nistres de France, tant maltraités à Gertruidenberg, viennent négocier avec plus d'égalité, le maréchal de Yillars, retiré derrière des lignes, couvrait encore Arras et Cambrai. Le prince Eugène prenait la ville du Quesnoi (6 juillet 1712), et il étendait dans le pays une armée d'environ cent mille com- battants. Les Hollandais avaient fait un effort; et n'ayant ja- mais encore fourni à toutes les dépenses qu'ils étaient obligés de faire pour la guerre, ils avaient été au delà de leur con- tingent cette année. La reine Anne ne pouvait encore se dé- gager ouvertement; elle avait envoyé à l'armée du prince Eugène le duc d'Ormond^ avec douze mille Anglais, et payait encore beaucoup de troupes allemandes. Le prince Eugène, donna à Yillars de se retrancher der- pas, et fut condamné pour avoir fait rière les lignes de la Scarpe, de lEs- une chose illégale et illégitime. Il caut et de la Sambre. laissa soixante -quinze millions de 1. Marlborough fut accusé devant francs, les communes d'avoir prélevé deux et 2. Petit-fils de l'ami et défenseur demi pour cent sur la solde des régi- de Charles I«'-. Né en 1665, mort en monts auxiliaires. Il ne s'en défendit 1747.

266 SIECLE DE LOUIS XIV ayant brûlé le faubourg d'Arras, s'avançait sur l'armcc fran- çaise. Il proposa au duc d'Ormond de livrer bataille. Le gé- néral anglais avait été envoyé pour ne point combattre. Les négociations particulières entre TAngletcrre et la France avan- çaient. Une suspension d'armes fut publiée entre les deux cou- ronnes. Louis XIY fit remettre aux Anglais la ville de Dun- kerque pour sûreté de ses engagements (19 juillet 1712). Le duc d'Ormond se retira vers Gand. Il voulut emmener avec les troupes de sa nation celles qui étaient à la solde de sa reine; mais il ne put se faire suivre que de quatre escadrons de Holstein et d'un régiment liégeois. Les troupes du Bran- debourg, du Palatinat, de Saxe, de Hesse, de Danemark, res- tèrent sous les drapeaux du prince Eugène, et furent payées parles Hollandais. L'électeur de Hanovre^ même, qui devait succéder à la reine Anne, laissa malgré elle ses troupes aux alliés, et fit voir que, si sa famille attendait la couronne d'An- gleterre, ce n'était pas sur la faveur de la reine Anne qu'elle comptait.

Le prince Eugène, privé des Anglais, était encore supé- rieur de vingt mille hommes à l'armée française; il l'était par sa position, par l'abondance de ses magasins et par neuf ans de victoires.

Le maréchal de Yillars ne put l'empêcher de faire le siège de Landrecies. La France, épuisée d'hommes et d'argent, était dans la consternation. Les esprits ne se rassuraient point par les conférences d'Utrecht, que les succès du prince Eugène pouvaient rendre infructueuses. Déjà même des déta- chements considérables avaient ravagé une partie de la Cham- pagne, et pénétré jusqu'aux portes de Reims.

Déjà l'alarme était à Versailles comme dans le reste du royaume. La mort du fils unique du roi, arrivée depuis un an; le duc de Bourgogne, la duchesse de Bourgogne (fé- vrier 1712), leur fils aîné (mars), enlevés rapidement depuis quelques mois, et portés dans le même tombeau; le dernier de leurs enfants moribond; toutes ces infortunes domesti- ques^, jointes aux étrangères et à la misère publique, faisaient regarder la fin du règne de Louis XIY comme un temps mar- 1. L'électeur de Hanovre, Georges, de Jacques!«■•, appelé au trône par de la maison de Brunswick-Hanovre, acte du parlement en ITOl.

né en 1660, fils du premier électeur 2. Lire dans St-Simou (ch. 292, 321 de Hanovre et de Sophie, petite-lille etsuiv.) le récit de ces morts royales.

CHAPITRE XXIII 2G7 que pour la calamilé; et l'on s'attendait à plus de désastres que l'on n'avait vu auparavant de grandeur et de gloire.

(11 juin 1712.) Précisément dans ce temps-là, mourut en Espagne le duc de Vendôme. L'esprit de découragement, gé- néralement répandu en France, et que je me souviens d'avoir vu, faisait encore redouter qne l'Espagne, soutenue par le duc de Vendôme, ne retombât par sa perte.

Landrccies ne pouvait pas tenir longtemps. Il fut agité dans Versailles si le roi se retirerait à Chambord, sur la Loire. Il dit au maréchal d'Harcourt qu'en cas d'un nouveau malheur, il convoquerait toute la noblesse de son royaume, qu'il la conduirait à l'ennemi malgré son âge de soixante et quatorze ans, et qu'il périrait à la tête*.

Une faute que fît le prince Eugène délivra le roi et la France de tant d'inquiétudes. On prétend que ses lignes étaient trop étendues; que le dépôt de ses magasins dans IMarchicnnes était trop éloigné; que le général Albemarle, posté à Denain, entre Marchiennes et le camp du prince, n'était pas à portée d'être secouru assez tôt s'il était attaqué.

Ceux qui savent qu'un curé, et un conseiller de Douai, nommé le Fèvre d'Orval, se promenant ensemble vers ces quartiers, imaginèrent les premiers qu'on pouvait aisément attaquer Denain et Marchiennes, serviront à prouver par quels secrets et faibles ressorts les grandes affaires de ce monde sont souvent dirigées. Le Fèvre donna son avis à l'inten- dant de la province, celui-ci au maréchal de Montesquiou, qui commandait sous le maréchal de Villars: le général l'ap- prouva et l'exécuta. Cette action fut en effet le salut de la France, plus encore que la paix avec l'Angleterre. Le maré- chal de Villars donna le change au prince Eugène. Un corps de dragons s'avança à la vue du camp ennemi, comme si l'on se préparait à l'attaquer; et tandis que ces dragons se reti- rent ensuite vers Guise, le maréchal marche à Denain, avec son armée, sur cinq colonnes. — (24 juillet 1712.) On force les retranchements du général Albemarle, défendus par dix-sept bataillons; tout est tué ou pris. Le général se rend prison- 1. Villars a raconté dans ses Mé- être contraire...Alors je compterais moires la scène touchante qui se aller à Péronne ou à Saint-Quentin, passa à Marly quand il quitta le roi y ramasser tout ce que j'aurais de pour repartir à rarmée. « Je vous re- troupes, faire un dernier ellbrt avec mets, lui dit le roi, les forces et le vous, et périr ensemble, ou sauver salut de l'Etat. La fortune peut vous l'État. » 268 SIECLE DE LOUIS XIV nier avec deux princes de Nassau, un prince de Holstein, un prince d'Anhalt, et tous les officiers. lie prince Eugène arrive à la hâte, mais à la fin de l'action, avec ce qu'il peut amener de troupes; il veut attaquer un pont qui conduisait à Dcnain, et dont les Français étaient maîtres; il y perd du monde, et retourne à son camp après avoir été témoin de cette défaite.

Tous les postes vers Marchiennes, le long de la Scarpe, sont emportés l'un après l'autre avec rapidité. — (30 juillet 1712.) On pousse à Marchiennes, défendue par quatre mille hommes; on en presse le siège avec tant de vivacité, qu'au bout de trois jours on les fait prisonniers, et qu'on se rend maître de toutes les munitions de guerre et de bouche amas- sées par les ennemis pour la campagne. Alors toute la supé- riorité est du côté du maréchal de Yillars. — (Septembre et oc- tobre 1712.) L'ennemi déconcerté lève le siège de Landrecies, et voit reprendre Douai, le Quesnoi, Bouchain. Les frontiè- res sont en sûreté. L'armée du prince Eugène se retire, dimi- nuée de près de cinquante bataillons, dont quarante furent pris depuis le combat de Denain jusqu'à la fin de la campa- gne. La victoire la plus signalée n'aurait pas produit de plus grands avantages.

Si le maréchal de Yillars avait eu cette faveur populaire qu'ont eue quelques autres généraux, on l'eût appelé à haute voix le restaurateur de la France; mais on avouait à peine les obligations qu'on lui avait, et, dans la joie publique d'un succès inespéré, l'envie prédominait encore*.

Chaque progrès du maréchal de Yillars hâtait la paix d'Utrecht. Le ministère de la reine Anne, responsable à sa 1. Le maréchal de Villars eut à Ver- courtisans que le roi est content.

sailles une partie de l'appartement Cette anecdote défigurée est de l'anqu'avait occupé Monseigneur, et le née 1711. Le roi lui avait ordonné de roi vint ly voir. L'auteur des Mè- ne point attaquer le duc de Marlbomoires de Maintcnon, qui confond rough. Les Anglais prirent Bouchain.

tous les temps, dit, t. Y, p. 119 de ces On murmurait contre le maréchal de Mémoires, que le maréchal de Yillars Yillars. Ce fut après cotte campagne arriva dans les jardins de Marly, et de 1711 que le roi lui dit qu'il était que, le roi ayant dit qu'ii était très content; et c'est alors qu'il pouvait content de lui, le maréchal, se retour- convenir à un général d'imposer sinant vers les courtisans, leur dit: lence aux reproches des courtisans.

Messieurs, au moins i'ous l'entendez, en leur disant que son souverain était Ce conte, rapporté dans cette occa- satisfait de sa conduite, quoique malsion, ferait tort à un homme qui ve- heureuse.

nait de rendre de si grands services. Ce fait est très peu important: mais Ce n'est pas dans ces moments de il faut de la vérité dans les plus pcgloire qu'on fait ainsi remarquer aux tites choses, [v.]

CHAPITRE XXIII patrie et à l'Europe, ne négligea ni les intérêts de l'Angle- terre, ni ceux des alliés, ni la sûreté publique^. Il exigea d'abord que Philippe Y, affermi en Espagne, renonçât à ses droits sur la couronne de France, qu'il avait toujours con- servés; et que le duc de Berri, son frère, héritier présomptif de la France, après l'unique arrière-petit-fils qui restait à Louis XIV, renonçât aussi à la couronne d'Espagne, en cas qu'il devînt roi de France. On voulut que le duc d'Orléans fît la même renonciation. On venait d'éprouver par douze ans de guerre combien de tels actes lient peu les hommes. Il n'y a point encore de loi reconnue qui oblige les descendants à se priver du droit de régner, auquel auront renoncé les pères.

Ces renonciations ne sont efficaces que lorsque l'intérêt commun continue de s'accorder avec elles. Mais enfin elles calmaient, pour le moment présent, une tempête de douze années; et il était probable qu'un jour plus d'une nation réu- nie soutiendrait ces renonciations, devenues la base de l'équi- libre et de la tranquillité de l'Europe.

On donnait, par ce traité, au duc de Savoie l'île de Sicile avec le titre de roi; et dans le continent, Fénestrelle, Exilles et la vallée de Pragelas. Ainsi on prenait pour l'agrandir sur la maison de Bourbon.

1. Ce que Voltaire dit ici, et avec beaucoup de raison, détruit ce qu'il a dit, vers la fin du chapitre précé- dent ip. 260i, des résultats du favori- tisme et de la disgrâce de la duchesse de Marlborough, application ingé- nieuse des petites causes et des grands effets. La paix fut amenée par les victoires de Villars, l'énergie de la France, et l'épuisement des alliés. Voici comment s'exprime sur ce point un contemporain: « Il paraît manifestement que nous étions hors d'état de lever en un an (au moins à 5 millions prési, les dépenses de l'an- née courante; les Français étaient en volonté et en état de porter l'impôt du dixième, outre et par-dessus toutes les taxes dont ils étaient chargés...Quiconque connaît la nature de son gouvernement, le caractère de son peuple, et les avantages naturels qu'elle a dans le commerce sur toutes les nations qui l'environnent; soit qu'un gouvernement despotique et la docilité de son peuple la rendent capa- ble en des occasions particulières d'un fardeau de dettes beaucoup plus aisé- ment et avec des connaissances beau- coup moins à craindre qu'aucun de ses voisins ne le saurait faire; que, quoique dans le cours ordinaire des choses le commerce soit gêné et l'in- dustrie vexée par un gouvernement arbitraire, cependant ni l'un ni l'autre n'est opprimé; enfin, que tels sont le caractère du peuple et les avantages naturels du pays, qu'à quelque degré que puisse être sa misère en aucun temps, vingt ans de tranquillité suf- fisent pour rétablir ses affaires et l'en- richir de nouveau aux dépens de toutes les nations de l'Europe. » (Bo- Li.N'GBROKE, Lettres, II.) — Depuis que Bolingbroke écrivit cet lignes, les événements sont venus prouver plus d'une fois la justesse et la sagacité de ses appréciations.

270 SIECLE DE LOUIS XIV On donnait aux Hollandais une barrière ^ considérable qu'ils avaient toujours désirée; et si l'on dépouillait la maison de France de quelques domaines en faveur du duc de Savoie, on prenait en effet sur la maison d'Autriche de quoi satisfaire les Hollandais, qui devaient devenir à ses dépens les conser- vateurs et les maîtres des plus fortes villes de la Flandre. On avait égard aux intérêts de la Hollande dans le commerce; on stipulait ceux du Portugal.

On réservait à l'Empereur la souveraineté des huit pro- vinces et demie de la Flandre espagnole, et le domaine utile des villes delà barrière. On lui assurait le royaume de Xaples et la Sardaigne, avec tout ce qu'il possédait en Lombardic, et les quatre ports sur les côtes de la Toscane-. Mais le con- seil de Vienne se croyait trop lésé et ne pouvait souscrire à ces conditions.

A l'égard de l'Angleterre, sa gloire et ses intérêts étaient en sûreté. Elle faisait démolir et combler le port de Dunker- que, objet de tant de jalousies. L'Espagne la laissait en pos- session de Gibraltar et de l'île de Minorque. La France lui abandonnait la baie d'Hudson, l'île de Terre-Xeuve et l'Aca- die. Elle obtenait pour le commerce en Amérique des droits qu'on ne donnait pas aux Français qui avaient placé Phi- lippe Y sur le trône.

Enfin la reine Anne, sacrifiant à sa patrie les droits de son sang et les secrètes inclinations de son cœur, faisait assurer et garantir sa succession à la maison de Hanovre.

Quant aux électeurs de Bavière et de Cologne, le duc de Bavière devait retenir le duché de Luxembourg et le comté de Namur, jusqu'à ce que son frère et lui fussent rétablis dans leurs électorats; car l'Espagne avait cédé ces deux souverai- netés au Bavarois en dédommagement de ses pertes, et les alliés n'avaient pris ni Namur ni Luxembourg.

Pour la France, qui démolissait Dunkerque et qui abandon- nait tant de places en Flandre, autrefois conquises par ses armes et assurées par les traités de Ximègue et de Rysvick, on lui rendait Lille, Aire, Béthune et Saint-Venant.

Ainsi il paraissait (jue le ministère anglais rendait justice à toutes les puissance;>. Mais les whigs ne la lui rendirent pas; 1. Los villes qui formaient cette leroi, Xaimir et la citadelle cl»; Gand. barrière étaient les suivantes; Furne, 2. C'est ce qu'on appelait les Prc~ Ypres, Menin, Tournai, Mous, Char- sidcs de Toscane.

CHAPITRE XXIII 271 et la moitié de la nation persécuta bientôt la mémoire de la reine Anne, pour avoir fait le plus grand bien qu'un souve- rain puisse jamais faire, pour avoir donné le repos à tant de nations. On lui reprocha d'avoir pu démembrer la France, et de ne l'avoir pas fait *.

Tout ces traités furent signés l'un après l'autre, dans le cours de l'année 1713. Soit opiniâtreté du prince Eugène, soit mauvaise politique du conseil de l'Empereur, ce monarque n'entra dans aucune de ces négociations. Il aurait eu certaine- ment Landau et peut-être Strasbourg, s'il s'était prêté d'a- bord aux vues de la reine Anne. Il s'obstina à la guerre, et il n'eut rien. I^e maréchal de A'illars, ayant mis ce qui restait de la Flandre française en sûreté, alla vers le Rhin; et après s'être rendu maître de Spire, de Yorms, de tous les pays d'a- lentour (22 août 1713), il prend ce même Landau que l'Empe- reur eût pu conserver par la paix; il force les lignes que le prince Eugène avait fait tirer dans le Brisgaw, (20 septembre) défait dans ces lignes le maréchal Yaubonne, (30 octobre) as- siège et prend Fribourg, la capitale de l'Autriche antérieure-.

Le conseil de Vienne pressait de tous côtés les secours qu'avaient promis les cercles de l'Empire, et ces secours ne venaient point. Il comprit alors que l'Empereur, sans l'An- gleterre et la Hollande, ne pouvait prévaloir contre la France, et il se résolut trop tard à la paix.

Le maréchal de Yillars, après avoir terminé la guerre, eut encore la gloire de conclure cette paix à Pvastadt^ avec le prince Eugène. C'était peut-être la première fois qu'on avait vu deux généraux opposés, au sortir d'une campagne, traiter au nom de leurs maîtres. Ils y portèrent tous deux la fran- 1. La reine Anne envoya au mois point qu'il l'ait eu au nombre de ses d'août sou secrétaire d'Etat, le vi- pensionnaires. Il est plaisant de voir comte de Bolingbroke, consommer la un tel homme parler ainsi des plus négociation. Le marquis de Torci grands hommes, [v.]

fait un très grand éloge de ce ministre. 2. C'étaient les possessions les plus et dit que Louis XIV lui lit l'accueil occidentales de la maison d'Autriche, qu'il lui devait. En ellVt, il fut reçu à 3. Les conférences s'ouvrirent le la cour conmie un homme qui venait 26 novembre 1713, et le traité fut donner la paix; et lorsqu'il vint à signé le 7 mars 1714. Un troisième l'Opéra, tout le monde se leva pour traité confirmatif du second fut signé lui faire honneur. C'est donc une le 7 septembre 1714 entre Louis XIV et grande calomnie, dans les Mémoires l'Empereur, par Eugène et Villars, à de Maintenon, de dire, p. 1 l.'i du t. V: Baden, en Argovie. Tels sont les trois Le mépris que Louis Xll' témoigna traites d'Utrecht, de Rastadt et de pour milord Bolingbroke ne prouve Bade.

272 SIÈCLE DE LOUIS XIY chise de leur caractère. J'ai ouï conter au maréchal de Vil- lars qu'un des premiers discours qu'il tint au prince Eugène fut celui-ci: Monsieur, nous ne sommes point ennemis; vos ennemis sont à Vienne, et les miens à Versailles. En effet, lun et l'autre eurent toujours dans leurs cours des cabales à combattre.