1. < La reine vouLiit foire aimer sa 2. Tous les fonds étaient épuisés à régence, etc. » « Tous les exilés fu- l'avance de 1643 à 164C. Voir Chéruet, rent rappelc'-s, dit le cardinal de Retz Histoire de l'administration inonardans ses Mémoires, tous les prison- chique en France.
niers remis eu liberté; il n'y avait 3. « Cet homme inventait des resplus d.'ius la langue que deux petits sources onéreuses et ridicules, etc. » mots: la Reine est si bonne.' » Tous les actes d'Émeri ne justiûent CHAPITRE IV 29 Il est aisé de juger combien les esprits furent soulevés contre deux Italiens venus tous deux en France sans fortune, enrichis aux dépens de la nation, et qui donnaient tant de prise sur eux. Le parlement de Paris, les maîtres des requêtes, les autres cours, les rentiers, s'ameutèrent. En vain Mazarin ôta la surintendance à son confident Emeri, et le relégua dans une de ses terres: on s'indignait encore que cet homme eût des terres en France, et on eut le cardinal Mazarin en horreur, quoique, dans ce temps-là même, il consommât le grand ou- vrage de la paix de Munster: car il faut bien remarquer que ce fameux traité et les barricades sont de la même année 16i8. Les guerres civiles commencèrent à Paris comme elles avaient commencé à Londres, pour un peu d'argent.
(16i7.) Le parlement de Paris, en possession de vérifier les édits de ces taxes, s'opposa vivement aux nouveaux édits ^; il acquit la confiance des peuples par les contradictions dont il fatigua le ministère.
On no commença pas d'abord par la révolte; les esprits ne s'aigrirent et ne s'enhardirent que par degrés. La populace peut d'abord courir aux armes et se choisir un chef, comme on avait fait à Xaples; mais des magistrats, des hommes d'Etat procèdent avec plus de maturité, et commencent par observer les bienséances, autant que l'esprit de parti peut le permettre.
Le cardinal Mazarin avait cru qu'en divisant adroitement la magistrature il préviendrait tous les troubles; mais on opposa linflexibilité à la souplesse. Il retranchait quatre années de gages à toutes les cours supérieures ^ en leur remettant la paulette, c'est-à-dire en les exemptant de payer la taxe invenpas le mépris qu'exprime Voltaire Feillet, la Misère an temps de la pour les réformes linanciéres du su- Fronde.
rintendant. Jusqu'alors linipôt direct, 1. « Le parlement eu possession de la taille, étaient payés par le peuple vérifier les édits, etc. » Ceci nest pas et le tiers état: les ordres privilégiés très exact. Le parlement avait le droit on étaient exempts. Afin d'alléger les ù^ enregistrer les édits et ordonnancharges du peuple, Émeri proposa ces; il avait pris celui de remond'établir un droit déterminé par un trance qu'il exerça dans les époques tarif sur toute marchandise entrant de trouble, et qui ne pouvait aller, dans Paris, et de faire contribuer tout sans révolte, jusqu'au refus de l'enrele monde à cet impôt indirect. Le par- gistrement des décisions royales, lement, qui n'avait aucune lumière en 2, « -A toutes les cours supérieumatiére de finances, repoussa cette res. » Il y avait quatre cours supémesure. Néanmoins sous son adminis- rieures: le parlement de Paris; la tration la France fut épuisée. Voir cour des comptes, chargée de vérifier 2.
30 SIECLE DE LOUIS XIV tée par Paulet sous Henri lY, pour s'assurer la propriété de leurs charges. Ce retranchement n'était pas une lésion, mais il conservait les quatre années au parlement, pensant le dé- sarmer par cette faveur. Le parlement méprisa cette grâce, qui l'exposait au reproche de préférer son intérêt à celui des autres compagnies. — (16i8.) Il n'en donna pas moins son arrêt d'union avec les autres cours de justice *. Mazarin, qui n'avait jamais bien pu prononcer le français, ayant dit que cet arrêt à'ognon était attentoire, et l'ayant fait casser par le conseil, ce seul mot à'ognon le rendit ridicule; et comme on ne cède jamais à ceux qu'on méprise, le parlement en devint plus en- treprenant.
Il demanda hautement qu'on révoquât tous les intendants 2, regardés par le peuple comme des exacteurs, et qu'on abolît cette magistrature de nouvelle espèce, instituée sous Louis XIII sans l'appareil des formes ordinaires: c'était plaire à la nation autant qu'irriter la cour. Il voulait que, selon les anciennes lois, aucun citoyen ne fût mis en prison sans que ses juges naturels en connussent dans les vingt-quatre heures; et rien ne paraissait si juste.
Le parlement fit plus: il abolit (li mai 1648) les intendants par un arrêt, avec ordre aux procureurs du roi de son ressort d'informer contre eux 3.
Ainsi la haine contre le ministre, appuyée de lamour du bien public, menaçait la cour d'une révolution. La reine céda*; elle offrit de casser les intendants, et demanda seulement qu'on lui en laissât trois: elle fut refusée ^.
la comptabilité: la cour des aides, qui officiers du roi dans les provinces; enregistrait les aides ou impôts nou- Richelieu les avait substitués aux goiiveaux; le grand Conseil, ou Conseil verncurs, qui appartenaient ordinaiprivé, ou Conseil des parties, qui rement aux grandes familles féoconnaissait de tous les conflits d'at- dales. Ils avaient introduit dans l'adtribution. ministralion l'ordre et la discipline, 1. Cela eut lieu le 13 mai 1648, dans mais aussi les abus du despotime.
la chambre de Saint-Louis, au palais 4. « La reine céda. » Elle céda, mais de justice. à regret et jwur se rendre au désir de 2. Cettenouveauté,ditM. de Sainte- Mazarin. Elle eClt été disposée à la Aulaire, dans sou introduction à VHis- rigueur et aux moyens violents. « Le toirc de la Fronde, changeait la forme cardinal gâtera tout, disait-elle, pour de l'administration intérieure, portait vouloir toujours ménager ses enne- l'ordre, la célérité, l'économie, là où mis. » « Vous êtes vaillante, lui dit il n'y avait eu jusque-là que confusion, Mazarin. comme un soldat qui ne con- lenteur et gaspillage. naît pas le danger. » 3. « Les intendants » étaient des 5. Le parlement de Paris cherchait CHAPITRE IV 31 (20 aoùl 16 18.) Pendant que ces troubles commençaient, le prince de Condé remporta la célèbre victoire de Lens, qui mettait le comble à sa gloire. Le roi, qui n'avait alors que dix ans, s'écria: Le parlement sera bien fâché. Ces paroles fciisaient voir assez que la cour ne regardait alors le parle- ment de Paris que comme une assemblée de rebelles.
Le cardinal et ses courtisans ne lui donnaient pas un autre nom. Plus les parlementaires se plaignaient d'être traités de rebelles, plus ils faisaient de résistance.
La reine et le cardinal résolurent de faire enlever trois des plus opiniâtres magistrats du parlement, Novion Blancménil, président qu'on appelle à mortier ^ Charton, président d'une chambre des enquêtes, et Brousscl, ancien conseiller-clerc de la grand chambre.
Ils n'étaient pas chefs de parti, mais les instruments des chefs. Charton, homme très borné, était connu par le sobriquet du président Je dis ça, parce qu'il ouvrait et concluait tou- jours ses avis par ces mots. Broussel n'avait de recomman- dable que ses cheveux blancs, sa haine contre le ministère, et la réputation d'élever toujours la voix contre la cour, sur quel- que sujet que ce fût. Ses confrères en faisaient peu de cas, mais la populace l'idolâtrait.
Au lieu de les enlever sans éclat dans le silence de la nuit, 3e cardinal crut en imposer au peuple en les faisant arrêter en plein midi, tandis qu'on chantait le Te Deum à Notre-Dame pour la victoire de Lens, et que les suisses de la chambre ap- portaient dans l'église soixante et treize drapeaux pris sur les ennemis. Ce fut précisément ce qui causa la subversion du royaume. Charton s'esquiva; |on prit Blancménil sans peine; il n'en fut pas de même de Broussel. Une vieille servante seule, en voyant jeter son maître dans un carrosse par Comminges, lieutenant des gardes du corps, ameute le peuple; on entoure le carrosse, on le brise; les gardes-françaises prêtent main- forte. Le prisonnier est conduit sur le chemin de Sedan. Sou enlèvement, loin d'intimider le peuple, l'irrite et l'enhardit.
•par quelques-unes de ces mesures à que le parlement de Paris n'était imiter le parlement dAngleterre qui qu'un corps judiciaire qui représenfaisait une révolution dans lÉtat et tait à peine quelques familles bourtendait à y établir un gouvernement geoises.
constitutionnel. Mais le parlement 1. Mortier, bonnet en forme de d'Angleterre était un corps politi- mortier que portaient les présidents que qui représentait la nation, tandis de chambre.
32 SIECLE DE LOUIS XIV On ferme les boutiques, on tend les grosses chaînes de fer qui étaient alors à l'entrée des rues principales; on fait quelques barricades; quatre cent mille voix s'écrient: Liberté! et: Broussel!
Il est difficile de concilier tous les détails rapportés par le cardinal de Retz *, madame de Motteville ^, lavocat général Talon 3 et tant d'autres; mais tous conviennent des princi- paux points. Pendant la nuit qui suivit l'émeute, la reine fai- sait venir environ deux mille hommes de troupes cantonnées à quelques lieues de Paris, pour soutenir la maison du roi. Le chancelier Séguier se transportait déjà au parlement, pré- cédé d'un lieutenant et de plusieurs hoquetons '", pour cas- ser tous les arrêts, et même, disait -on, pour interdire ce corps. Mais, dans la nuit même, les factieux s'étaient assem- blés chez le coadjuteur de Paris, si fameux sous le nom de cardinal de Retz, et tout était disposé pour mettre la ville en armes. Le peuple arrête le carrosse du chancelier et le ren- verse. Il put à peine s'enfuir avec sa fille, la duchesse de Sully, qui, malgré lui, l'avait voulu accompagner; il se retire en désordre dans l'hôtel de Luynes, pressé et insulté par la populace. Le lieutenant civil vient le prendre dans son car- rosse et le mène au Palais-Royal, escorté de deux compa- gnies suisses et d'une escouade de gendarmes; le peuple tire sur eux, quelques-uns sont tués; la duchesse de Sully est blessée au bras (26 août 1648). Deux cents barricades sont formées en un instant; on les pousse jusqu'à cent pas du Pa- lais-Royal. Tous les soldats, après avoir vu tomber quelques- uns des leurs, reculent et regardent faire les bourgeois. Le parlement en corps marche à pied vers la reine, à travers les 1. (( Le cardinal ck- Tictz » (Paul do tand, damodo.>/o«rt'i7/c), nôo en 1621, Gondi), fils de Philibert-Emmanuel morte en 1689, a écrit des Mémoires de Gondi, général des galères sous précieux, à cause de l'exactitude des Louis XIII,: en 1643, coadjuteur de faits et de la justesse des apprécia- larchcvèque de Paris, Henri de Gondi, tions qu'on y rencontre. Ils renfer- son oncle; cardinal en 1651: arche- mentl'histoirc durégne deLouisXIV, A-èque de Paris à la mort do son on- et particulièrement l'histoire de la cle, survenue pendant sa détention, cour depuis 1643 jusqu'à 1666. donna.sa démission en 1662 et mourut 3. « Talon » (Orner), avocat au par- en 1679. Il a laissé des Mcinoircs sur lement de Paris, a laissé sur cette les événements qui s'accomplirent époque des Mémoires estimés. Il mou- depuis le commencement de 1648 jus- rut en 1652.
qu'à 1655 et dans lesquels nous le 4. Les archers du grand prévôt et verrons jouer un grand rôle. du chancelier portaient une casaque 2. « Madame de Motteville » (Ber- brodée qu'on appelait hoquetou.
CHAPITRE IV 33 barricades qui s'abaissent devant lui, et redemande ses mem- bres emprisonnés. La reine est obligée de les rendre; el, par cela même, elle invite les factieux à de nouveaux outrages.
Le cardinal de Retz se vante d'avoir seul armé tout Paris dans cette journée, qui fut nommée des barricades, et qui était la seconde de cette espèce ^. Cet homme singulier est le premier évèque en France qui ait fait une guerre civile sans avoir la religion pour prétexte. Il s'est peint lui-même dans ses Mémoires, écrits avec un air de grandeur, une impétuo- sité de génie et une inégalité qui sont l'image de sa conduite. C'était un homme qui, du milieu des désordres, prêchait le peuple et s en faisait idolâtrer. Il respirait la faction et les complots; il avait été, à l'âge de vingt-trois ans, l'âme d'une conspiration contre la vie de Richelieu; il fut l'auteur des barricades; il précipita le parlement dans les cabales, et le peuple dans les séditions. Son extrême vanité lui faisait en- treprendre des crimes téméraires, afin qu'on en parlât. C'est cette même vanité qui lui a fait répéter tant de fois: « Je suis d'une maison de Florence aussi ancienne que celle des plus grands princes; » lui dont les ancêtres avaient été des mar- chands, comme tant de ses compatriotes.
Ce qui paraît surprenant, c'est que le parlement, entraîné par lui, leva l'étendard contre la cour, avant même d'être ap- puyé par aucun prince.
Cette compagnie, depuis longtemps, était regardée bien différemment par la cour et par le peuple. Si l'on en croyait la voix de tous les ministres et de la cour, le parlement de Paris était une cour de justice faite pour juger les causes des citoyens: il tenait cette prérogative de la seule volonté des rois; il n'avait sur les autres parlements du royaume d'autre prééminence que celle de l'ancienneté, et d'un ressort plus considérable; il n'était la cour des pairs que parce que la cour résidait à Paris ^; il n'avait pas plus le droit de faire des remontrances que les autres corps, et ce droit était encore 1. La première journée des bar- dit madame de Motteville, un déricades est du 12 mai 1.588, sous sordre mieux ordonné, u Henri III, à lépoque de la Ligue. II y 2. La cour des pairs se composait de eut cette fois, dit de Ret/, plus de douze pairs LYiques ou ecclésiastiques.
deux cents barricades en moins de Les pairs accompagnaient le roi dans deux heures, bordées de drapeaux et les séances solennelles du parlement, de toutes les armes que la Ligue avait Voir Boulainvilliers, Histoire de la laissées entières. » On ne vit jamais, pairie et du parlement de Paris.
34 SIECLE DE LOUIS XIV une pure grâce: il avait succédé à ces parlements qui repré- sentaient autrefois la nation française; mais il n'avait de ces anciennes assemblées rien que le seul nom; et pour preuve incontestable, c'est qu'en effet les états généraux étaient subs- titués à la place des assemblées de la nation; et le parlement de Paris ne ressemblait pas plus aux parlements tenus par nos premiers rois, qu'un consul de Smyrne ou d'Alep ne res- semble à un consul romain.
Cette seule erreur de nom était le prétexte des prétentions ambitieuses d'une compagnie d'hommes de loi, qui tous, pour avoir acheté leurs offices de robe, pensaient tenir la place des conquérants des Gaules, et des seigneurs des fiefs de la couronne. Ce corps, en tous les temps, avait abusé du pouvoir que s'arroge nécessairement un premier tribunal, toujours subsistant dans une capitale. Il avait osé donner un arrêt contre Charles YII et le bannir du royaume ^: il avait commencé un procès criminel contre Henri III 2; il avait en tous les temps résisté, autant qu'il l'avait pu, à ses souve- rains; et dans cette minorité de Louis XIY, sous le plus doux des gouvernements et sous la plus indulgente des reines, il voulait faire la guerre civile à son prince, à l'exemple de ce parlement d'Angleterre qui tenait alors son roi prisonnier, et qui lui fit trancher la tète. Tels étaient les discours et les pen- sées du cabinet.
Mais les citoyens de Paris et tout ce qui tenait à la robe voyaient dans le parlement un corps auguste, qui avait rendu la justice avec une intégrité respectable, qui n'aimait que le bien de l'Etat, et qui l'aimait au péril de sa fortune; qui bor- nait son ambition à la gloire de réprimer l'ambition des favo- ris, et qui marchait d'un pas égal entre le roi et le peuple; et, sans examiner l'origine de ses droits et de son pouvoir, on lui supposait les droits les plus sacrés et le pouvoir le plus in- contestable. Quand on le voyait soutenir la cause du peuple contre des ministres détestés, on l'appelait le père de l'Etat: et on faisait peu de différence entre le droit qui donne la cou- ronne aux rois, et celui qui donnait au parlement le pouvoir de modérer les volontés des rois.
Entre ces deux extrémités, un milieu juste était impossible 1. Arn't rendu contre le dauphin 2. Proci'S ooninionc*' après l'assas- Charlcs a la rc-qurtc de sa mt-ro Isa- sinat du duc de Guise (l^SSi. Voir 17/«- bcau, après le traité de Troyes (1420). toirc du parlement du Voltaire.
k CHAPITRE IV 35 à trouver; car, enfin, il n'y avait de loi bien reconnue que celle de loccasion et du temps. Sous un gouvernement vigou- reux le parlement n'était rien: il était tout sous un roi faible; et l'on pouvait lui appliquer ce que dit M. de Guéméné, quand cette compagnie se plaignit, sous Louis XIII, d'avoir été pré- cédée par les députés de la noblesse: Messieurs, vous pren- drez bien votre revanche dans la minorité.
On ne veut point répéter ici tout ce qui a été écrit sur ces troubles, et copier des livres, pour remettre sous les veux tant de détails alors si chers et si importants, et aujourd'hui presque oubliés; mais on doit dire ce qui caractérise l'esprit de la nation, et moins ce qui appartient à toutes les guerres civiles, que ce qui distingue celle de la Fronde ^ Deux pouvoirs établis chez les hommes uniquement pour le maintien de la paix, un archevêque et un parlement de Paris, ayant commencé les troubles, le peuple crut tous ses emportements justifiés. La reine ne pouvait paraître en public sans èt-e outragée; on ne l'appelait que dame Anne: et si l'on y ajoutait quelque titre, c'était un opprobre. Le peuple lui reprochait avec fureur de sacrifier l'État à son amitié pour Mazarin; et ce qu'il y avait de plus insupportable, elle en- tendait de tous côtés ces chansons et ces vaudevilles, monu- ments de plaisanterie et de malignité, qui semblaient devoir éterniser le doute où l'on affectait d'être de sa vertu. Madame de Motteville dit, avec sa noble et sincère naïveté, que ces insolences faisaient horreur à la reine, et que les Parisiens trompés lui faisaient pitié-.
(6 janvier 16i9.) Elle s'enfuit de Paris avec ses enfants, son ministre, le duc d'Orléans, frère de Louis XIII, le grand Condé lui-même, et alla à Saint-Germain, où presque^toute la cour coucha sur la paille. On fut obligé de mettre en gage chez les usuriers les pierreries de la couronne.
Le roi manqua souvent du nécessaire 3. Les pages de sa chambre furent congédiés, parce qu'on n'avait pas de quoi les nourrir. En ce temps-là même la tante de Louis XIV, fille de 1. Bâcha uraont, fils du président le 2. Voir lo choix des Jlacarinadcs Coigneux. fut le premier qui compara fait par M. Moreau.
l'opposition du parlement à ce jeu 3. A'oir les détails dans madame d.- d'enfant, et le mot fit fortune. Pascal Motteville. amie de la reine, et madedéc^i^-it bientôt « l'art de fronder et moiselle de Montpensier, nomme».- la bouleverser les Etats ». grande.Mad.-moiselle, fille de Gaston et de Marie de Bourbou-Montpensier.
36 SIÈCLE DE LOUIS XIY Henri le Grand, femme du roi d'Angleterre, réfugiée à Paris, V était réduite aux extrémités de la pauvreté: et sa fille, de- puis mariée au frère de Louis XIV. restait au lit, nayant pas de quoi se chauffer, sans que le peuple de Paris, enivré de ses fureurs, fit seulement attention aux afflictions de tant de per- sonnes royales.
Anne d Autriche, dont on vantait lesprit, les grâces, la bonté, navait presque jamais été en France que malheureuse. Lonetemps traitée comme une criminelle par son époux, per- sécutée par le cardinal de Richelieu, elle avait vu ses papiers saisis au Yal-de-Gràce; elle avait été obligée de signer en plein conseil qu elle était coupable envers le roi. Enfin, dans sa régence, après avoir comblé de grâces tous ceux qui l'avaient implorée, elle se voyait chassée de la capitale par un peuple volage et furieux. Elle et la reine d Angleterre, sa belle-sœur, étaient toutes deux un mémorable exemple des révolutions que peuvent éprouver les têtes couronnées: et sa belle-mère, Marie de Médicis. avait été encore plus malheureuse.
La reine, les larmes aux yeux, pressa le prince de Condé de servir de protecteur au roi. Le vainqueur de Rocroi, de Fribourg. de Lens et de Xordlingen ne put démentir tant de services passés: il fut flatté de l'honneur de défendre une cour qu il croyait ingrate, contre la Fronde qui recherchait son appui. Le parlement eut donc le grand Condé à combattre, et il osa soutenir la guerre ^.
Le prince de Conti-, frère du grand Condé. aussi jaloux de son aine qu'incapable de l'égaler: le duc de Longueville^, le duc de Beaufort ♦, le duc de Bouillon ^, animés par lesprit 1. « Le parlement osa soutenir la de Longueville, dont il est question ment de Paris rendit un arrêt parle- Bourbon-Condé, sœur du grand Condé quel il déclara le cardinal Mazarin et du prince de Conti.
perturbateur du repos public, en lui ^. Beaufort.. François de Vensous huit jours; après quoi, il était ^^^ ^^ Vendôme, fils naturel de Henenjoint à tous les sujets du roi de lui ^. j^. ^^ ^^ GabrieUe d Estrées. Il fut tué en 1669 au siège de Candie.
courir sus.
2, « Le prince de Conti. ■ Armand de Bourbon, chef de la maison de 5. ■ Le duc de Bouillon ■ i Frédéric- Bourbon - Conti: il épousa en 1666 Maurice rf« la Tour-d'Am'crg-ne, chef -Anne Martinozzi, nièce de Mazarin. de la maison qui avait acquis sous 3. « Le duc de Longueville. » La Henri IV le duché de Bouillon et la famille de Longueville était issue de principauté de Sedan, était le frère Danois, bâtard d'Orléans. Henri, duc aîné de Turenne.
CHAPITRE IV 37 remuunl du coadjutcui-, et avides de nouveautés, se flattant d'élever leur grandeur sur les ruines de l'Etat, et de faire servir à leurs desseins particuliers les mouvements aveugles du parlement, vinrent lui offrir leurs services. On nomma, dans la grand'chambre, les généraux d'une armée qu'on n'avait pas 1. Chacun se taxa pour lever des troupes: il y avait vingt conseillers pourvus de charges nouvelles, créées par le cardi- nal de Richelieu. Leurs confrères, par une petitesse d'esprit dont toute société est susceptible, semblaient poursuivre sur eux la mémoire de Richelieu; il les accablaient de dégoûts, et ne les regardaient pas comme membres du parlement: il fal- lut qu'ils donnassent chacun quinze mille livres pour les frais de la guerre, et pour acheter la tolérance de leurs confrères.
La grand'chambre *, les enquêtes, les requêtes, la chambre des comptes, la cour des aides, qui avaient tant crié contre des impôts faibles et nécessaires, et surtout contre l'augmcn- talion du tarif, laquelle n'allait qu'à deux cent mille livres, fournirent une somme de près de dix millions de notre mon- naie d'aujourd'hui pour la subvention de la patrie. On rendit un arrêt par lequel il fut ordonné de se saisir de tout l'argent des partisans de la cour; on en prit pour douze cent mille de nos livres (15 février 1649). On leva douze mille hommes par ari'ét du parlement: chaque porte cochère fournit un homme et un cheval. Cette cavalerie fut appelée la cavalerie des portes cochères. Le coadjuteur avait un régiment à lui, qu'on nom- mait le régiment de Corinthe, parce que le coadjuteur était archevêque titulaire de Corinthe.
Sans les noms de roi de France, de grand Condé, de capitale du royaume, cette guerre de la Fronde eût été aussi ridicule que celle des Barberius ^; on ne savait pourquoi on était en armes. Le prince de Condé assiégea cent mille bourgeois avec huit mille soldats. Les Parisiens sortaient en campagne, ornés 1. « La gi-aud'chambro. » Le par- I- ronde de M. Foillct; la Fronde en loment se composait d'une grand- Anjou de M. Debidour, et la Fronde chambre, de chambres d'enquêtes et en Provence de M. Gratl'euel, proti- de chambres de requêtes. ■vent que la guerre fut plus sérieuse, 2. « Que celle des Barberins, » ou auLour de Paris et en province, que mieux Barbcriui, famille lloreutine ne le dit Voltaire. A la bataille de du xvii" siècle. Voulant enlever au Charenton (8 février), Condé tailla eu duc de Parme les duchés de Castro j)ièces plusieurs régiments parle- et de Foncilioue, ils lui lirent décla- mentaires et tua leur chef. Mais Vol- rer la guerre par le pape Urbain VIII, taire rapetisse tout ce quia précédé leur oncle. La Misère au temps de la ce grand siècle.
I 38 SIECLE DE LOUIS XIY de plumes et de rubans; leurs évolutions étaient le sujet de plaisanteries des gens du métier. Ils fuyaient dès qu'ils ren- contraient deux cents hommes de l'armée royale. Tout se tournait en raillerie; le régiment de Corinthe ayant été battu par un petit parti, on appela cet échec la première aux Co- rinthiens.
Ces vingt conseillers, qui avaient fourni chacun quinze mille livres, n'eurent d'autre honneur que d'être appelés les quinze-vingts.
Le duc de Beaufort-Yendùme, petit-fils de Henri lY, l'idole du peuple et l'instrument dont on se servit pour le soulever, prince populaire, mais d'un esprit borné, était publique- ment l'objet des railleries de la cour et de la Fronde même. On ne parlait jamais de lui que sous le nom de Roi des halles. Une balle lui ayant fait une contusion au bras, il disait que ce n'était qu'une confusion.
La duchesse de iVemours * rapporte, dans ses Mémoires, que le prince de Condé présenta à la reine un petit nain bossu armé de pied en cap. « Yoilà, dit-il, le généralissime de l'ar- mée parisienne. » Il voulait par là désigner son frère, le prince de Conti, qui était en effet bossu, et que les Parisiens avaient choisi pour leur général. Cependant ce même Condé fut en- suite général des mêmes troupes; et madame de Xemours ajoute qu'il disait que toute cette guerre ne méritait d'être écrite qu'en vers burlesques. Il l'appelait aussi la guerre des pots de chambre.
Les troupes parisiennes, qui sortaient de Paris et reve- naient toujours battues, étaient reçues avec des huées et des éclats de rire. On ne réparait tous ces petits échecs que par des couplets et des épigrammes. Les cabarets et les autres maisons de débauche étaient les tentes oîi l'on tenait les con- seils de guerre, au milieu des plaisanteries, des chansons et de la gaieté la plus dissolue. La licence était si effrénée, qu'une nuit les principaux officiers de la Fronde ayant ren- contré le saint sacrement qu'on portait dans les rues à un homme qu'on soupçonnait d'être mazarin -, reconduisirent les prêtres à coups de plat d'épée.
1. « La duchesse de Nemours » grcment du style et la maliguilô des (Marie dOrléans), lille du duc de Lon- portraits.
gueville, a laissé sur la Froude dis 2. On appelait mazarins les partijtftvnot/Ci' qui se distinguent parla- sans du ministre.
CHAPIÏRi: IV 39 Il vint un héraut darnios à la porte Saint-Antoine, accom- pagné d'un gentilhomme ordinaire de la chambre du roi, pour •signifier des propositions (16'i9)*. Le parlement ne voulut point le recevoir; mais il admit, dans la grand'chainbre, un envoyé de l'archiduc Léopold, qui faisait alors la guerre à la France.
Au milieu de tous ces troubles, la noblesse s'assembla en corps aux Augustins -, nomma des syndics, tint publiquement des séances réglées. On eût cru que c'était pour réformer la France, et pour assembler les états généraux: c'était pour un tabouret que la reine avait accordé à madame de Pons ^. Peut- être n'y a-t-il jamais eu de preuve plus sensible de la légèreté d'esprit qu'on reprochait aux Français.
Les discordes civiles qui désolaient l'Angleterre, précisé- ment en même temps, servent bien à faire voir les caractères des deux nations. Les Anglais avaient mis dans leurs troubles civils un acharnement mélancolique et une fureur raisonnée: ils donnaient de sanglantes batailles; le fer décidait tout; les ■échafauds étaient dressés pour les vaincus; leur roi, pris en combattant, fut amené devant une cour de justice, interrogé sur l'abus qu'on lui reprochait d'avoir fait de son pouvoir, con- damné à perdre la tête, et exécuté devant tout son peuple (9 fé- vrier 16i9), avec autant d'ordre et avec le même appareil de justice que si on avait condamné un citoyen criminel.