SigPhi · Voltaire

Le Siècle de Louis XIV

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Le commerce, généralement répandu aujourd'hui, était en très peu de mains; la police du royaume était entièrement né- gligée, preuve certaine d'une administration peu heureuse. Le cardinal de Richelieu, occupé de sa propre grandeur attachée à celle de l'Etat, avait commencé à rendre la France formi- dable au dehors, sans avoir encore pu la rendre bien floris- sante au dedans. Les grands chemins n'étaient ni réparés ni gardés; les brigands les infestaient; les rues de Paris, étroi- tes, mal pavées, et couvertes d'immondices dégoûtantes, étaient remplies de voleurs. On voit, par les registres du par- lement, que le guet de cette ville était réduit alors à quarante- cinq hommes mal payés, et qui même ne servaient pas.

Depuis la mort de François II, la France avait été toujours ou déchirée par des guerres civiles, ou troublée par des fac- tions. Jamais le joug n'avait été porté d'une manière paisible 1. Les rois trouvaient des hommes diplomate qui conclut les traités d'al- d'Etat et même des généraux mieux liance de la France avec Gustave-Adol- préparés, plus dociles, dans les hau- plie (1629-16.31) et avec la Hollande tes fonctions de l'Église, qui n'était (16.34). Militaire aussi, il fut tué au pas alors aussi séparée de la vie siège de Bréda (1637).

féodale et politique que depuis. Les 3. D'Estrade, maréchal de France,, papes n'étaient-ils pas aussi chefs remplit des missions diplomatiques d'Etat? en Hollande, en Angleterre et en Sa- 2. Le comte de Charnacé, excelle Qt voie.

18 SIECLE DE LOUIS XIV et volontaire. Les seigneurs avaient été élevés dans les cons- pirations; c'était lart de la cour, comme celui de plaire au souverain l'a été depuis.

Presque toutes les communautés du royaume étaient armées, presque tous les particuliers respiraient la fureur du duel. Cette barbarie gothique autorisée autrefois par les rois mê- mes, et devenue le caractère de la nation, contribuait encore, autant que les guerres civiles et étrangères, à dépeupler le .pays. Ce n'est pas trop dire que, dans le cours de vingt an- nées, dont dix avaient été troublées par la guerre, il était mort plus de gentilshommes français de la main des Français mêmes que de celle des ennemis ^.

On ne dira rien ici de la manière dont les arts et les scien- ces étaient cultivés; on trouvera cette partie de l'histoire de nos mœurs à sa place.

CHAPITRE III ilINORlTÉ DE LOUIS XIV. — VICTOIRES DES FRANÇAIS SOUS LE GRAND CONDE, ALORS DUC d'enGHIEX.

Le cardinal de Richelieu et Louis XIII venaient de mourir-, lun admiré et haï, l'autre déjà oublié. Ils avaient laissé aux Français, alors très inquiets, de l'aversion pour le nom seul •du ministère, et peu de respect pour le trône. Louis XIII, par .■son testament, établissait un conseil de régence. Ce monarque, mal obéi pendant sa vie, se flatta de l'être mieux après sa mort; mais la première démarche de sa veuve, Anne d'Au- triche, fut de faire annuler les volontés de son mari par un -arrêt du parlement de Paris. Ce corps, longtemps opposé à la cour, et qui avait à peine conservé sous Louis XIII la liberté de faire des remontrances, cassa le testament de son roi avec la même facilité qu'il aurait jugé la cause d'un citoyen ^. Anne d'Autriche s'adressa à cette compagnie pour avoir la régence 1. Rifli<li<ii jiv.iil r.iil rcpcndiiiit (les.1. Hu-ncoiirt, dans son Histoire de ordonnances très siivi-rcs contre le Lnnis XI f, dit que le testament de diul et les avait fait exécuter. Louis XIII fut véritié au parlement.

2. Richelieu mourut 1<' 4 dr-cembrc Ce ((ui trompa cet écrivain, c'est qu'en 1G42, et Louis XIII le I'» mai HiV.i. ellet Louis XIII avait déclaré la reine CHAPITRE III 10 illimitée, parce que Marie do Médicis sV-tait servie du même tribunal après la mort de Henri IV; et Marie de Médicis avait donné cet exemple, parce que toute autre voie eût été longue <?t incertaine; que le parlement, entouré de ses gardes, ne pouvait résister à ses volontés, et qu'un arrêt rendu au parle- ment et par les pairs semblait assurer un droit incontestable.

L'usage qui donne la régence aux mères des rois parut donc nlors aux Français une loi presque aussi fondamentale que celle qui prive les femmes de la couronne. Le parlement de Paris avant décidé deux fois cette question, c'est-à-dire ayant seul déclaré par des arrêts ce droit des mères, parut en effet avoir donné la régence: il se regarda, non sans quelque vrai- semblance, comme le tuteur des rois, et chaque conseiller crut être une partie de la souveraineté. Par le même arrêt, Gaston, duc d'Orléans, jeune oncle du roi^ eut le vain titre de lieute- nant général du royaume sous la régente absolue.

Anne d'Autriche fut obligée d'abord de continuer la guerre contre le roi d'Espagne Philippe lY, son frère, qu'elle aimait. Il est difficile de dire précisément pourquoi l'on faisait cette guerre; on ne demandait rien à l'Espagne, pas même la Na- varre, qui aurait dû être le patrimoine des rois de France. On se battait depuis 1635 parce que le cardinal de Richelieu lavait voulu, et il est à croire qu'il l'avait voulu pour se ren- dre nécessaire ^. Il s'était lié contre l'empereur avec la Suède et avec le duc Bernard de Saxe-Weimar 3, l'un de ces géné- raux que les Italiens nommaient condottieri, c'est-à-dire qui vendaient leurs troupes '*. Il attaquait aussi la branche aurcgcntc, ce qui fut confirmé: mais il le Roussillon et sur les mors. Richeavait limité son autorité, ce qui fut lieu avait continué la politique de «assé. [v.] Henri IV et abaissé une maison rivale 1. « Jeune oncle du roi. » Louis XIV de la France. Le traité de Westpha- avait alors six ans. — Jean-Baitiste lie, la prépondc'-rance de la France en Gaston, duc d'Orléans, second lils de Europe, fut le fruit de cette politique Henri IV et de Marie de Médicis, frère à laquelle Voltaire a rendu plus de de Louis XIII, né à Fontainebleau en justice ailleurs. Voir l'Essai sur les 1608. Il mourut en IGCO, laissant pour mœurs, ch. CLXXVi. uniqui^hC'v'n'wrc /nadcnioiscllc de Mont' 3. Par le traité de Saint-CTermain petusier, nommôc h\ grande Mademoi- (octobre lfi3.ji. Richelieu lui promit selle (née en 1C2T, morte eu 1C03), avec c[uatre millions par an. plus l'abandon laquelle s'éteignit la première maison de l'Alsace, à la condition qu'il entre- d'Orléans, issue de Henri IV. tiendrait dix-huit mille hommes.

2. « Pour se rendre nécessaire. » En 4. « Qui vendaient leurs troupes » faisant la guerre aux Autrichiens dans n'est pas juste; le mot italien con- l'Enipire, en Italie et en Alsace; aux doita, contrat de louage, vient du mot Espagnols dans les Pavs-Bas, dans lnViii conduccre.

20 SIECLE DE LOUIS XIV trichicnnc-espagnole dans ces dix provinces que nous appe- lons en général du nom de Frandre: et il avait partagé avec les Hollandais, alors nos alliés, cette Flandre qu'on ne conquit point.

Le fort de la guerre était du côté de la Flandre; les troupes- espagnoles sortirent des frontières du Hainaut au nombre de vingt-six mille hommes, sous la conduite d'un vieux général expérimenté, nommé don Francisco de Mello *. Ils vinrent ra- vager les frontières de la Champagne; ils attaquèrent Rocroi, et ils crurent pénétrer bientôt jusqu'aux portes de Paris, comme ils avaient fait huit ans auparavant 2. La mort de Louis XIII, la faiblesse dune minorité, relevaient leurs espé- rances; et quand ils virent qu'on ne leur opposait qu'une armée inférieure en nombre, commandée par un jeune homme de vingt et un ans, leur espérance se changea en sécurité.

Ce jeune homme sans expérience, qu'ils méprisaient, était Louis de Bourbon, alors duc dEnghien, connu depuis sous le nom du grand Condé^. La plupart des grands capitaines sont devenus tels par degrés. Ce prince était né général; l'art de la guerre semblait en lui un instinct naturel: il n'y avait en Europe que lui et le Suédois Torstenson qui eussent eu à vingt ans ce génie qui peut se passer de l'expérience ^ Le duc d'Enghien avait reçu, avec la nouvelle de la mort de Louis XIII, l'ordre de ne point hasarder de bataille. Le 1. Gouverneur des Pays-Bas espa- gnols.

2. « Huit ans auparavant. » Il fau- drait: sjpt ans auparavant, en 1646, après la prise de Corbie. — Rocroi, dans le département des Ardennes.

3. « Du grand Condé. » La maison de CoNDÈ descendait de Louis I'"", prince de Condé, frère d'Antoine de Navarre, j>ère de Henri IV. Il eut pour fils Henri de Bourbon, né en 1588. mort en 1646, père du grand Condé, né en 1621. mort en 1686. Il eut de Clé- mence de Maillé de Brézé, Henri-Ju- les, nomme communément Monsieur le Prince, qui mourut en 1709. Lire pour tout ce qui suit M. le duc d'Au- malc dans sa htAlc Histoire des princes de la maison de Condè, t. IV, p. 8 et suiv. Le duc d'Aiimale écrit Anguicn.

4. Torstenson était page de Gustave-Adolphe en 1624. Le roi, près dattac[uer un corps de Lithuaniens en Livonie, et n'ayant point d'adjudant auprès de lui, envoya Torstenson por- ter ses ordres à un officier général, pour profiler dun mouvement qu'il Alt faire aux ennemis; Torstenson part et revient. Cependant les enne- mis avaient changé leur marche; le roi était désespéré de l'ordre qu'il avilit donné: « Sire, dit Torstenson, daignez me pardonner: voyant les ennemis faire un mouvement contrai- re, j'ai donné un ordre contraire. » Le roi ne dit mot; mais le soir, ce page servant à table, il le fît souper à côté de lui, et lui donna une enseigne aux gardes, quinze jours après une com- pagnie, ensuite un régiment. Tors- tenson fut un des grands capitaines de l'Europe, [v.]

I CHAPITRE III 21 n, qui lui avait été donné pour le con- seiller et pour le conduire, secondait par sa circonspection ces ordres timides. Le prince ne crut ni le maréchal ni la cour; il ne confia son dessein qu'à Gassion^, maréchal de camp, digne d'être consulté par lui: ils forcèrent le maréclial à trouver la bataille nécessaire.

(19 mai 1643.) On remarque que le prince, ayant tout réglé le soir, veille de la bataille, s'endormit si profondément qu'il fallut le réveiller pour combattre. On conte la même chose d'Alexandre. Il est naturel qu'un jeune homme, épuisé des fa- tigues que demande l'arrangement d'un si grand jour, tombe ensuite dans un sommeil plein; il l'est aussi qu'un génie fait pour la guerre, agissant sans inquiétude, laisse au corps assez de calme pour dormir. Le prince gagna la bataille par lui-même, par un coup d'oeil qui voyait à la fois le danger et la ressource, par son activité exempte de trouble, qui le portait à propos à tous les endroits. Ce fut lui qui, avec de la cavalerie, attaqua cette infanterie espagnole jusque-là in- vincible, aussi forte, aussi serrée que la phalange ancienne si estimée, et qui s'ouvrait avec une agilité que la phalange n'avait pas, pour laisser partir la décharge de dix-huit canons qu'elle renfermait au milieu d'elle. Le prince l'entoura et l'attaqua trois fois. A peine victorieux, il arrêta le carnage. Les officiers espagnols se jetaient à ses genoux pour trouver auprès de lui un asile contre la fureur du soldat vainqueur. Le duc d'Enghien eut autant de soin de les épargner qu'il en avait pris pour les vaincre.

Le vieux comte de Fuentes^, qui commandait cette infante- rie espagnole, mourut percé de coups. Condé, en l'apprenant, dit qu'il voudrait être mort comme lui, s'il n'avait pas vaincu *.

1. Maréchal depuis 1617. mourut en et perclus de tous ses meml)res, il se 164.5. Voir pour les conseils donnés faisait porter au milieu do ses batail- par IHospital, le duc dAumale, IV, Ions sur une chaise, où il fut tué. Voir p. 78. loraison funèbre de Louis de Bourbon, 2. Elève de Gustave-Adolphe, ma- prince de Condé, par Bossuet, éditiou réchal en 1643, tué à la bataille de classique de M. A. Didier.

Lens en 1647. Voir sa conduite au 4. Victor Cousin avait exposé dans conseil de guerre qui précéda la ba- son Histoire de.l/i'» de Longucville le taille, duc d'Aumale, IV, p. 76. Il se récit de cette bataille; après M. le duc range du côté du duc d'Enghien quand d'Aumale, t. IV, de la p. 78 a la p. 128, celui-ci a parlé. tout a été dit. Ce sont ces documents 3. « Le vieux comte de Fucntes. » mêmes, interprétés par un militaire, Il était Agé de quatre-vingt-deux ans, qui parlent.

22 SIECLE DE LOUIS XIV Le respect qu'on avait en Europe pour les armées espa- gnoles se tourna du côté des armées françaises, qui n'avaient point, depuis cent ans, gagné de bataille si célèbre; car la san- glante journée de Marignan, disputée plutôt que gagnée par François l^'^ contre les Suisses *, avait été l'ouvrage des bandes noires allemandes autant que des troupes françaises. Les jour- nées de Pavie et de Saint-Quentin étaient encore des époques fatales à la réputation de la France-. Henri lY avait eu le malheur de ne remporter des avantages mémorables que sur sa propre nation. Sous Louis XIII, le maréchal de Guébriant avait eu de petits succès, mais toujours balancés par des per- tes. Les grandes batailles qui ébranlent les Etats, et qui res- tent à jamais dans la mémoire des hommes, n'avaient été livrées en ce temps que par Gustave-Adolphe.

Cette journée de Piocroi devint l'époque de la gloire française et de celle de Condé. Il sut vaincre et profiter de la victoire. Ses lettres àla cour firent'résoudre le siège de Thionville, que le cardinal de Richelieu n'avait pas osé hasarder; et au retour de ses courriers, tout était déjà préparé pour cette expédition.

Le prince de Condé passa à travers le pays ennemi, trompa la vio-ilance du général Beck, et prit enfin Thionville-^ ^8 août 1643). De là il courut mettre le siège devant Syrck, et s'en rendit maitre. Il fit repasser le Rhin aux Allemands, il le passai après eux; il courut réparer les pertes et les défaites que les Français avaient essuyées sur ces frontières après la mort du maréchal de Guébriant '\ Il trouva Fribourg pris, et le général Merci sous ses murs avec une armée supérieure encore à la sienne. Condé avait sous lui deux maréchaux de France, dont l'un était Gramont, et l'autre ce Turcnne fait maréchal depuis peu de mois, après avoir servi heureusement en Piémont con- tre les Espagnols. Il jetait alors les fondements de la grande réputation qu'il eut depuis. Le prince, avec ces deux généraux, attaqua le camp de Merci, retranché sur deux éminences (31 août 1644), Le combat recommença trois fois, à trois- 1. François P' décida la victoire à 3. Pour la campagne contre Thion- la tête de sa vaillante noblesse, après ville, lire le duc dAumale, IV, 2, de la belle conduite des lansquenets dits la p. 134 à la p. 188.

des bandes noires.

2. Bataille de Pavie, perdue par Fran- 4. Pour la campagne terminée par cois I'"' (lôS")), de Saint-Quentin par la bataille de Fribourg, voir aussi le le connétable de Montmorency sous duc d'Aumale, t. IV, de la p. 188 à la Henri II (1557). " p. 361.

CHAPITRE III 2?

jours différcnls 1. On dit que le duc d'Eughien jeta son bâton de commandement dans les retranchements des ennemis, e9 marcha pour le reprendre, lépée à la main, à la tète du régi- ment de Conti. II fallait peut-être des actions aussi hardies- pour mener les troupes à des attaques si difficiles. Cette ba- taille de Fribourg, plus meurtrière que décisive, fut la seconde victoire de ce prince. Merci décampa quatre jours après. Phi— lipsbourg et Mayence rendus lurent la preuve et le fruit de la- victoire -.

Le duc d'Engliien retourne à Paris, reçoit les acclamations du peuple, et demande des récompenses à la cour; il laisse son armée au prince maréchal de Turenne. Mais ce général,, tout habile qu'il est déjà, est battu à Mariendal^. — (Avril 1645. )i Le prince revole à l'armée, reprend le commandement, et joint à la gloire de commander encore Turenne, celle de réparer- sa défaite. Il attaque Merci* dans les plaines de Xordlingen; il y gagne une bataille complète (3 août 1645)°; le maréchaP de Gramont y est pris, mais le général Glcn, qui comman- dait sous Merci, est fait prisonnier, et Merci est au nombre des morts. Ce général, regardé comme un des plus grands- capitaines, fut enterré près du champ de bataille; et on grava sur sa tombe: Sta, viator; heroem calcas: Arrête, voyageur • tu foules un héros. Cette bataille mit le comble à la gloire de- Condé et fit celle de Turenne, qui eut l'honneur d'aider puis- samment le prince à remporter une victoire dont il pouvait être humilié. Peut-être ne fut-il jamais si grand qu'en servant ainsi celui dont il fut depuis l'émule et le vainqueur.

Le nom du duc d'Engliien éclipsait alors tous les autres- noms. — (7 octobre 1646.) Il assiégea ensuite Dunkerque, à la 1. Voir k' récit du combat do Fri- 3. Marienthal ou Mcrgcatheim, sur bourg, dans le duc d'Aumale, t. IV. la Tauber. C'est le 5 mai et non en. p. 3.56 et suiv. L'auteur explique dans avril que Turenne, surpris par Merey,. une note, p. 35", l'occasion qui donna lut battu.

lieu à la légende du bâton de com- 4. « Il attaque Merci, etc. » Cette mandement jeté dans les retranche- sanglante bataille, dans laquelle les ments ennemis. <lcux armées firent des pertes égales, 2. C'est à propos de la prise de Phi- r.sta presque sans résultat, le duc lipsbourg que Condé dit dans sa rela- d Enghicn étant tombé malade.

tion: « Le Ilhin est retourné à ses an- 5. Xordlingen, sur l'Eger, rive gauciens maîtres, qui, depuis la seconde che du Danube, en Bavière. — Voir race de nos rois, l'avaient perdu par jxtur la bataille de Nordiingen ou leurs dissensions et leurs guerres ci- d'Allerheim, le duc d'Aumak-, IV, viles. M 4, 23 et suiv.

1>4 SIECLE DE LOUIS XIV vue de l'armée espagnole, et il fut le premier qui donna cotte place à la France*.

Tant de succès et de services, moins récompensés que sus- pects à la cour, le faisaient craindre du ministère autant que des ennemis. On le tira du théâtre de ses conquêtes et de sa gloire, et ou l'envoya en Catalogne avec de mauvaises trou- pes mal payées; il assiégea Lérida, et fut obligé de lever le siège- (1647). On l'accuse, dans quelques livres, de fanfaron- nade, pour avoir ouvert la tranchée avec des violons. On ne savait pas que c'était l'usage en Espagne.

Bientôt les affaires chancelantes forcèrent la cour de rap- peler Condé^ en Flandre. L'archiduc Léopold, frère de l'em- pereur Ferdinand III, assiégeait Lens en Artois. Condé, rendu à ses troupes, qui avaient toujours vaincu sous lui, les mena droit à l'archiduc. C'était pour la troisième fois qu'il donnait bataille avec le désavantage du nombre. Il dit à ses soldats ces seules paroles: Amis, soin'ejiez-i'ous de Rocroi, de Fribourg et de Nordlingen.

(10 août 1648 ».) Il dégagea lui-même le maréchal de Gra- mont, qui pliait avec l'aile gauche; il prit le général Beck. L'archiduc se sauva à peine avec le comte de Fuensaldagne. Les Impériaux et les Espagnols, qui composaient cette armée, furent dissipés; ils perdirent plus de cent drapeaux et trente- huit pièces de canon; ce qui était alors très considérable. On leur fit cinq mille prisonniers; on leur tua trois mille hommes, le reste déserta, et l'archiduc demeura sans armée.

Ceux qui veulent véritablement s'instruire peuvent remar- quer que, depuis la fondation de la monarchie, jamais les Français n'avaient gagné de suite tant de batailles, et de si glorieuses par la conduite et par le courage.

Tandis que le prince de Condé comptait ainsi les années de sa jeunesse par des victoires, et que le duc d Orléans', frère de Louis XIII, avait aussi soutenu la réputation d'un fils de Henri IV et celle de la France par la prise de Gra- velines (juillet 1644), par celle de Courtrai et de Mardick (novembre 1644) <>, le vicomte de Turenne avait pris Landau; 2. « De lever le siège. » Le 12 mai nom le 10 août.

1647, Coudé investit Lérida. Le 27 juin 5. Ses lieutenants étaient la M.illo- 11 leva le siège. La ville était déicndue raie, Gassion et Ranlzau.

par Don -\ntoiue Britto. 6. « Courtrai et Mardick. » Courtrai 3. Son père était mort en 1C4G. [v.] se rendit le 29 juin 1G46, Mardick le CHAPITRE III 25 il avait chassé les Espagnols de Trêves, et rétabli lélec- teur.

(Novembre 16't7.} Il gagna avec les Suédois la bataille de Lavingen, celle de Sommershausen, et contraignit le duc de Bavière à sortir de ses Etats à l'âge de près de quatre-vingts ans (1645)*. Le comte d'Harcourt prit Balaguier, et battit les Espagnols ^. Ils perdirent en Italie Portolongone. — (1646.) Vingt vaisseaux et vingt galères de France, qui composaient presque toute la marine rétablie par Richelieu, battirent la flotte espagnole sur la côte d'Italie^.

Ce n'était pas tout; les armes françaises avaient encore envahi la Lorraine sur le duc Charles IV, prince guerrier, mais inconstant, imprudent et malheureux, qui se vit à la fois dépouillé de son Etat par la France, et retenu prisonnier par les Espagnols '^ Les alliés de la France pressaient la puis- sance autrichienne au midi et au nord. Le duc d'Albuquerque, général des Portugais, gagna (mai 1644) contre l'Espagne la bataille do Badajoz. Torstenson défit les Impériaux près de Tabor (mars 1645), et remporta une victoire complète. Le prince d'Orange, à la tète des Hollandais, pénétra jusque dans le Brabant.

Le roi d'Espagne, battu de tous côtés, voyait le Roussillon et la Catalogne entre les mains des Français. Naples, révoltée'' contre lui, venait de se donner au duc de Guise, dernier prince de cette branche dune maison si féconde en hommes illustres et dangereux^. Celui-ci, qui ne passa que pour un aventurier audacieux, parce qu'il ne réussit pas, avait eu du moins la 25 août de la même année. Le duc quel événement Voltaire fait allusion d'Orléans avait sous ses ordres dans ici: la taxation du blé et la famine cette campagne le duc d'Enghien, avaient amené une révolte à Palerme, les maréchaux: de Gramont. de Gas- à Gergenti et à Naples (7 juillet), sion, de Rantzau et de la Meilleraie. Dans cette dernière ville, un pécheur 1. « A làge de prés de quatre-vingts de vingt-quatre ans, Thomas Aniello, ans (1645). » Erreur de date. La bataille dit Mazaniello, fut, peudant six jours, de Sommershausen est du IT mai 1648. après l'expulsion du vice-roi, le mai- Piccolomini se retira avec l'armée im- tre du gouvernement. Ses excès le périale sous les murs d'Augsbourg et firent abandonner. Les Napolitains laissa la Bavière ouverte aux ravages appelèrent le duc de Guise, qui se des Français et des Suédois. trouvait à Rome, et celui-ci partit 2. Le comte d'Harcourt, né en 1601, pour Naples sans attendre les secours mort en 1668. de France que lui avait ftiit espérer 3. La Meilleraie commandait la le frère du ministre, le cardinal Mi- flotte française (5 octobre 1646;. chel Mazarin (novembre 1647).

4. Plus tard, seulement en 1654. 6. Le duc de Guise, né en 1614, était 2 26 SIECLE DE LOUIS XIV gloire d'aborder seul dans une barque au milieu de la flotte dEspagne, et de défendre Naples sans autre secours que som courage.

A voir tant de malheurs qui fondaient sur la maison d'Au- triche, tant de victoires accumulées par les Français, et se- condées des succès de leurs alliés, on croirait que Vienne et Madrid n'attendaient que le moment d'ouvrir leurs portes, et que l'Empereur et le roi d'Espagne étaient presque sans Etats. Cependant cinq années de gloire, à peine traversées par quel- ques revers, ne produisirent que très peu d'avantages réels, beaucoup de sang répandu, nulle révolution. S'il y en eut une à craindre, ce fut pour la France; elle touchait à sa ruine aru milieu de ses prospérités apparentes ^.

CHAPITRE IV GUERRE CIVILE La reine Anne d'Autriche, régente absolue, avait fait du cardinal Mazarin^ le maître de la France et le sien. Il avait sur elle cet empire qu'un homme adroit devait avoir sur une femme née avec assez de faiblesse pour être dominée, et avec assez de fermeté pour persister dans son choix.

On lit dans quelques mémoires de ces temps-là que la reine ne donna sa confiance à Mazarin qu'au défaut de Potier, évèecclésiastique. connu par ses duels, ses aventures bizarres: ajirés avoir combattu vaillamment pour les Na- politains contre les Espagnols, il tomba entre les mains de ceux-ci.

1. Ces cinq années de gloire ame- nèrent la célèbre paix de Westphalie (1C48), qui abaissa la maison d'Autri- che et nous valut l'Alsace.

2. « Le cardinal Mazarin. » Ce nom est francisé. Maz.vrim (Jules), d'une ancienne famille de Sicile transplan- tée à Rome, né en 1C02. Il suivit da- bord la carrière militaire jusqu'en 1632, s'attacha au service de la France, fut nomme cardinal en 1641, à la recommandation de Richelieu à Louis XIII et de Louis XIII au pape. Lu testament du roi le désignait comme seul conseiller de la reine régente pour les affaires ecclésiastiques. — Il laissa la plus grande partie de ses- biens à ses nièces, les Mancini. L'aî- née, Laure, épousa le duc de Ven- dôme; la seconde. Olympe, Eugène- Maurice de Savoie, comte de Soissous (elle fut mère du prince Eugène); Mario, le prince Colonua, connétable de Naples; Hortense épousa Armand de la Porte, maréchal de la Meills- raie, et enfin Marie-Anne, Godefroy de la Tour, duc de Bouillou.

CHAPITRE IV 27 que de Beauvais, qu'elle avait d'abord choisi pour son minis- tre. On peint cet évoque comme un homme incapable: il est à croire qu'il l'était, et que la reine ne s'en était servie quelque temps que comme d'un fantôme pour ne pas effaroucher d'abord la nation par le choix d'un second cardinal et d'un étranger. Mais ce qu'on ne doit pas croire, c'est que Potier eût com- mencé son ministère passager par déclarer aux Hollandais •qu'iZ fallait qu'ils se fissent catholiques s'ils voulaient de- meurer dans l'alliance de la France. Il aurait donc dû faire la même proposition aux Suédois. Presque tous les historiens rapportent cette absurdité, parce qu'ils l'ont lue dans les mé- moires des courtisans et des frondeurs. Il n'y a que trop de traits dans ces mémoires, ou falsifiés par la passion, ou rap- portés sur des. bruits populaires. Le puéril ne doit pas être <:ité, et l'absurde ne peut être cru. Il est très vraisemblable que le cardinal Mazarin était ministre désigné depuis longtemps dans l'esprit de la reine, et même du vivant de Louis XIII^. On ne peut en douter quand on a lu les mémoires de la Porte, premier valet de chambre d'Anne d'Autriche. Les subalter- nes, témoins de tout l'intérieur dune cour, savent des choses <jue les parlements et les chefs de parti même ignorent ou ne ibnt que soupçonner.

Mazarin usa d'abord avec modération de sa puissance. Il faudrait avoir vécu longtemps avec un ministre pour peindre son caractère, pour dire quel degré de courage ou de fai- blesse il avait dans l'esprit, à quel point il était ou prudent ou fourbe. Ainsi, sans vouloir deviner ce qu'était Mazarin, on 1. u Mazaria était ministre désigné ministre qui allait continuer à Icxté- •depuis longtemps, etc. » Le contraire rieur la politique de Richelieu. Le résulte des faits et des paroles de changement qui se fit dans les senti- madame de Motteville, bien mieux ments et les idées dAnne d'Autriche placée que la Porte auprès de la reine, s'opéra insensiblement sous l'empire et beaucoup plus digne de foi. Dans des nécessités de la situation. L'a- îes premiers temps du pouvoir d'Anne dresse de Mazarin, qui s'adressa en ■d'Autriche, nous voyons la régente même temps au cœur de la femme et •entourée de son ancien parti, qu'elle à l'intelligence de la reine, acheva et inA-estit de tous les emplois. Ce fut affermit cette transformation. Lire, l'incapacité notoire des Importants, pour l'histoire de Mazarin à cette épo- de lévèque de Beauvais et du duc que. Cousin, la Jeunesse de Mazarin; de Beaufort; ce fut le sentiment des puis Chéruet, Histoire de France pcn- devoirs de la royauté autant que la dant la minorité de Louis XIV; Cor- "Confiance que Mazarin sut lui inspi- respondance de Mazarin, et, dans les rer qui décida Anne d'Autriche à re- Mémoires du fils de Brienne, un aveu Eicttre le pouvoir entre les mains du d'Aune d'.\utrichc à sa mère.

28 SIECLE DE LOUIS XIV dira seulement ce quil fit. Il affecta, dans les commencements de sa grandeur, autant de simplicité que Richelieu avait dé- ployé de hauteur. Loin de prendre des gardes et de marcher avec un faste royal, il eut d abord le train le plus modeste; il mit de l'affabilité et même de la mollesse partout où son pré- décesseur avait fait paraître une fierté inflexible. La reine voulait faire aimer sa régence et sa personne de la cour et des peuples, et elle y réussissait ^ Gaston, duc d'Orléans, frère de Louis XIII, et le prince de Coudé, appuyaient son pouvoir, et n'avaient d'émulation que pour servir l'Etat.

Il fallait des impôts pour soutenir la guerre contre l'Es- pagne et contre l'Empereur 2. Les finances en France étaient, depuis la mort du grand Henri IV, aussi mal administrées qu'en Espagne et en Allemagne. La régie était un chaos, 1 ignorance extrême, le brigandage au comble; mais ce bri- gandage ne s'étendait pas sur des objets aussi considérables qu'aujourd hui. L'Etat était huit fois moins endetté; on n'avai, point des armées de deux cent mille hommes à soudoyert point de subsides immenses à payer, point de guerre mari- time à soutenir. Les revenus de l'Etat montaient, dans les premières années de la régence, à près de soixante et quinze millions de livres de ce temps. C'était assez s'il y avait eu de l'économie dans le ministère; mais en 16'±6 et i7 on eut besoin de nouveaux secours. Le surintendant était alors un paysan siennois, nommé Particelli Emeri, dont l'âme était plus basse que la naissance, et dont le faste et les débauches indignaient la nation. Cet homme inventait des ressources onéreuses et ridicules. Il créa des charges de contrôleurs de fagots, de jurés vendeurs de foin, de conseillers du roi crieurs de vin; il vendait des lettres de noblesse. Les rentes sur l'hôtel de ville de Paris ne se montaient alors qu'à près d'onze millions. On retrancha quelques quartiers aux rentiers, on aug- menta les droits d'entrée, on créa quelques charges de maîtres des requêtes, on retint environ quatre-vingt mille écus de gages aux magistrats^.