Il ne faut pas qu'on s'attende à trouver ici, plus que dans le tableau des siècles précédents, les détails immenses des guer- res, des attaques de villes prises et reprises par les armes, données et rendues par des traités. Mille circonstances inté- ressantes pour les contemporains se perdent aux yeux de la postérité, et disparaissent pour ne laisser voir que les grands événements qui ont fixé la destinée des empires. Tout ce qui s'est fait ne mérite pas d'être écrit. On ne s'attachera, dans cette histoire, qu'à ce qui mérite l'attention de tous les temps,, à ce qui peut peindre le génie et les mœurs des hommes, à ce Ze5 77ia?Mr.y:« Il prouva qu'un méchant sous Hc-nri II. C'rst la plus ])elle homme • peut faire le bien public. époque pour les arts, quand son intérêt particulier n'y est pas contraire. » Louis XII, qu'on ap- 2. Jacqut-s Quartier, de Saint-Malo, pela le Père du peuple, mérite bien prit possession du Canada en 1535, encore d'être cité parmi les rois bien- tandis qu'Un armateur d<- Dieppe, faiteurs. Ango. allait avec une flottille tirer 1. Les lettres et les arts surtout, vengeance du roi de Portugal qui lui brillèrent encore après François I"' avait fait injure.
G SIECLE DE LOUIS XIV qui peut servir d'instruction, et conseiller lamour de la vertu, des arts et de la patrie *.
On a déjà vu ce qu'étaient et la France et les autres Etats de l'Europe avant la naissance de Louis XIV; on décrira ici les grands événements politiques et militaires de son règne. Le gouvernement intérieur du royaume, objet plus important pour les peuples, sera traité à part. La vie privée de Louis XIV, les particularités de sa cour et de son règne, tiendront une grande place. D'autres articles seront pour les arts, pour les sciences, pour les progrès de l'esprit humain dans ce siècle.
CHAPITRE II DES ETATS DE L EUROPE AVANT LOUIS XIV Il y avait déjà longtemps qu'on pouvait regarder l'Europe chrétienne (à la Russie près) comme une espèce de grande ré- publique partagée en plusieurs Etats, les uns monarchiques, les autres mixtes ^; ceux-ci aristocratiques, ceux-là populaires, mais tous correspondant les uns avec les autres; tous ayant un même fonds de religion, quoique divisés en plusieurs cultes; tous ayant les mêmes principes de droit public et de politique, inconnus dans les autres parties du monde. C'est par ces prin- cipes que les nations européanes^ ne font point esclaves leurs prisonniers, qu'elles conviennent ensemble de la prééminence et de quelques droits de certains princes, comme de l'Empe- reur'*, des rois et des autres moindres potentats; et qu'elles s'accordent surtout dans la sage politique de tenir entre elles, -autant qu'elles peuvent, une balance égale de pouvoir», em- ployant sans cesse les négociations, même au milieu de la a. On ne saurait mieux définir la.3. « Européancs, » néologi.smc qui vraie manière d'entendre et d'écrire n'a point été accepté par l'usage, l'histoire générale. 4. C'est le chef du Saint-Empire loniaiii germanique, regardé alors 2. Il faut entendre par mixks les connue le premier des souverains de gouvernements où se mêlent et se l'Europe.
ques et républicains; plus loin 7;.»^»- d'équilibre, dont ou trouve l'origine laircs est pour dcnwcratiques. dans les fameux projets de Henri IV.
CHAPITRE II 7 guerre, et entretenant les unes chez les autres des ambassa- deurs, qui peuvent avertir toutes les cours des desseins d'une seule, donner à la fois l'alarme îi l'Europe, et garantir les plus faibles des invasions que le plus fort est toujours près d'entre- prendre.
Depuis Charles-Quint, la balance penchait du coté de la mai- son d'Autriche. Cette maison puissante était, vers l'an 1630^, maîtresse de l'Espagne, du Portugal et des trésors de l'Amé- rique; les Pays-Bas, le Milanais, le royaume de Xaples, la Bohème, la Hongrie, l'Allemagne même (si on peut le dire), étaient devenus son patrimoine; et si tant d'Etats avaient été réunis sous un seul chef de cette maison, il est à croire que l'Europe lui aurait enfin été asservie.
DE l'allé MAGNE L'empire d'Allemagne est le plus puissant voisin qu'ait la France: il est d'une plus grande étendue; moins riche peut- "ètre en argent, mais plus fécond en hommes robustes et pa- tients dans letravail^. La nation allemande est gouvernée, peu s'en faut, comme l'était la France sous les premiers rois Capé- tiens, qui étaient des chefs, souvent mal obéis, de plusieurs grands vassaux et d'un grand nombre de petits. Aujourd'hui soixante villes libres, et qu'on nomme impériales, environ au- tant de souverains séculiers, près de quarante princes ecclé- siastiques, soit abbés, soit évéqucs, neuf électeurs, parmi lesquels on peut compter aujourd'hui quatre rois ^, enfin l'Em- pereur*, chef de tous ces potentats, composent ce grand corj)S germanique, que le flegme allemand a fait subsister jusqu'à 1. Par la Ijranclif allemande, avec plus puissant voisin de Ions les Etats Ferdinand II, et jjar la Ijrauciie espa- qui l'entourent et qu'il im-uace. gnole, avec Philippe IV..3. Il n'y avait d'abord que sept 2. Cela est encore vrai aujourd'hui, électeurs: trois ecclésiastiques (les Ce qui suit ne l'est plus. L'empereur archevêques de Sognc. de Mayence iiUemand d'aujourd'hui, dei)uis 18T0, et de Trêves), le roi de Bohème, le quoiqu'il ait encore au-dessus de margrave de Brandebourg, roi do lui des rois et des ducs, a un pouvoir Prusse, le duc de Saxe, roi de Po- réel sur tout le corps germanique, logne, le comte palatin du Rhin. L"é- puisqu'il est le chef des armées de rection du duché de Bavière et du terre et de mer, exerce le droit de duc de Hanovre, roi d'Angleterre, au faire la paix et la guerre et dirige xvui» siècle, j)orta le nombre des toute la diplomatie de l'empire. C'est électeurs à neuf.
■ce qui a mis entre ses mains l'hégé- 4. L'eiupereiu- allemand d'aujour- nionic de l'Europe et fait de lui le dhui est héréditaire.
s SIECLE DE LOUIS XIV nos jours avec presque autant dordre qu'il y avait autrefois de confusion dans le gouvernement français *.
Chaque membre de l'Empire a ses droits, ses privilèges, ses obligations; et la connaissance difficile de tant de lois, sou- vent contestées, fait ce que l'on appelle en Allemagne \ étude du droit public, pour laquelle la nation germanique est si re- nommée.
L'empereur, par lui-même, ne serait guère à la vérité plus puissant ni plus riche qu'un doge de Venise, A'ous savez que l'Allemagne, partagée en villes et en principautés, ne laisse au chef de tant d Etats que la prééminence avec d'extrêmes hon- neurs, sans domaines, sans argent, et par conséquent sans pou- voir. Il ne possède pas, à titre d'empereur, un seul village-. Cependant cette dignité, souvent aussi vaine que suprême, était devenue si puissante entre les mains des Autrichiens,, qu'on a craint souvent qu'ils ne convertissent en monarchie absolue cette république de princes 3.
Deux partis divisaient alors et partagent encore aujourd'hui l'Europe chrétienne, et surtout l'Allemagne: le premier est celui des catholiques, le second est celui des ennemis de la domination spirituelle et temporelle du pape et des prélats catholiques. Nous appelons ceux de ce parti du nom général de protestants*, quoiqu'ils soient divisés en luthériens, cal- vinistes et autres, qui se haïssent entre eux presque autant qu'ils haïssent Rome.
En Allemagne, la Saxe, une partie du Brandebourg, le Palatinat, une partie de la Bohème, de la Hongrie, les États de la maison de Brunswick, le Yirtemberg, la Hesse, suivent la religion luthérienne, qu'on nomme évangélique. Toutes les villes libres impériales ont embrassé cette secte.
Les calvinistes, répandus parmi les luthériens, qui sont les 1. Il n'y avait guère d'ordre au cle, sous Ferdinand II au xvn». Au- xvni" siècle eu Alleniaguc, où les que- jnurd'hui l'empire d'Allemagne, qui relies étaient très fréquentes; il y un appartient à la Prusse, sous de fausses- a beaucoup plus aujourd'hui. apparences constitutionnelles, est à -..„.,. ^, peu près despotique.
2. Aujourdluu 1 empereur actuel a ^ '^es Etats lutliériens allemands tout cela, les domaines, il est roi d. ^.^,,,,-,,.,„,,^ l.-oo contre uue paix Prusse, maître de toute 1 Allemagne \,...„.,,i.;» i:.„:.„„ i du Nord, dont il a dépouillé tous les princes; il a les impôts et les armées ([ui prétendait limiter leur propa- nde; c'est de là qu'est venu cr nom Al' protestants, (\m s'est étendu à ' toutes les sectes qui se sont séparées.
CHAPITRE II 9 plus forts, ne font qu'un parti médiocre; les catholiques com- posent le reste de l'Empire, et, ayant à leur tète la maison d'Autriche, ils étaient sans doute les plus puissants.
Je vous ai déjà fait voir^ comment Ferdinand II fut près de changer l'aristocratie allemande en une monarchie absolue, et comment il fut sur le point d'être détrôné par Gustave- Adolphe. Son fils Ferdinand III, qui hérita de sa politique et fit comme lui la guerre de son cabinet, régna pendant la mi- norité de Louis XIY-.
L'Allemagne n'était point alors aussi florissante qu'elle l'est devenue depuis^; le luxe y était inconnu, et les commodités de la vie étaient encore très rares chez les plus grands sei- gneurs. Ce pays fertile et peuplé manquait de commerce et d'argent; la gravité des mœurs et la lenteur particulière aux Allemands les privaient de ces plaisirs et de ces arts agréa- bles que la sagacité italienne cultivait depuis tant d'années et que l'industrie française commençait dès lors à perfectionner. Les Allemands, riches chez eux, étaient pauvres ailleurs; et cette pauvreté, jointe à la difficulté de réunir en peu de temps sous les mêmes étendards tant de peuples différents, les met- tait à peu près, comme aujourd'hui, dans l'impossibilité de porter et de soutenir longtemps la guerre chez leurs voisins *. Aussi c'est presque toujours dans l'Empire que les Français ont fait la guerre contre les empereurs. La différence du gou- vernement et du génie paraît rendre les Français plus propres pour l'attaque, et les Allemands pour la défense*^.
DE L ESPAGNE DE L ESPAGNE L'Espagne, gouvernée par la branche aînée de la maison d'Autriche, avait imprimé, après la mort de Charles-Quint, plus de terreur que la nation germanique. Les rois d'Espagne étaient incomparablement plus absolus et plus riches. Les mines du Mexique et du Potosi''" semblaient leur fournir de quoi acheter la liberté de l'Europe. Vous avez vu ce projet 1. Diius l'Essai sur les mœurs, chu- gne jjcnchint près d'un domi-siècle. pitre CLXXViii. 4. Cest le contraire qui a lieu de- 3. Les suites de l'affreuse guerre 5. La dernière guerre semble avoir de Trente ans, terminée seulement en aussi renversé ces termes.
1648, s'étaient fait sentir en Alterna- 6. La montagne du Potosi, dont les 10 SIECLE DE LOUIS XIV de la monarchie, ou plutùl de la supéinorité universelle sur notre continent chrétien, commencé par Charles -Quint et .<;outenu par Philippe II.
La grandeur espagnole ne fut plus, sous Philippe III, qu'un vaste corps sans substance, qui avait plus de réputa- tion que de force *.
Philippe IV, héritier de la faiblesse de son père, perdit le Portugal par sa négligence-, le Roussillon par la faiblesse de ses armes, et la Catalogne par labus du despotisme 3. De tels rois ne pouvaient être longtemps heureux dans leurs guerres contre la France. Sils obtenaient quelques avantages par les divisions et les fautes de leurs ennemis, ils en perdaient le fruit par leur incapacité. De plus, ils commandaient à des peuples que leurs privilèges mettaient en droit de mal servir; ies Castillans avaient la prérogative de ne point combattre Jiors de leur patrie; les Aragonais disputaient sans cesse leur liberté contre le conseil royal, et les Catalans, qui regardaient leurs rois comme leurs ennemis, ne leur permettaient pas même de lever des milices dans leurs provinces.
L'Espagne cependant, réunie avec l'Empire, mettait un poids redoutable dans la balance de l'Europe.
DU PORTUGAL Le Portugal redevenait alors un royaume. Jean, duc de 'Bragance», prince qui passait pour faible, avait arraché cette province à un roi plus faible que lui. Les Portugais cultivaient par nécessité le commerce, que l'Espagne négligeait par fierté; ils venaient de se liguer avec la France et la Hollande, en 16il, contre l'Espagne. Cette révolution du Portugal valut à les mines étaient «alors si riches, se rienx de la violation de Iriirs prlvi- .trouve en Bolivie. J'^'o'^'S, se mirent sons la protection de 1. Pour s'expliquer la grandeur et la l'rance, et Richelieu s'i'nijjara de la la décadence de TEspagne. lire la tra- Cerdagnc et du lloussillou, de 1641 à duction de Léopold Ranke. le célèbre lGi3.
historien allemand; l'Espagne sons 4. Jean, descendant des anciens Charles-Quint, Philippe IV et Phi- rois de Portugal, fut entraîné par sa lippe V, et le livre de l'historien fran- lenime Louise-Françoise, Liuzman et çais Weiss, l'Espagne depuis Phi- son intendant Pinto. Proclamé sous lippe H, sous les Bourbons. le nom de Jean IV, son élection 2. En lfi4n. par la révolte de Jean, amena une guerre de vingt ans avec duc de Bragance. lEspagne. (Voir l'Histoire du Porta- 3. La même année, les Catalans, fu- gai de Bouchottej.
I CHAPITRE II 11 la France plus que n'eussent fuit les plus signalées victoires. Le ministère français, qui n'avait contribué en rien à cet évé- nement, en relira sans peine le plus grand avantage quoa puisse avoir contre son ennemi, celui de le voir attaqué par une puissance irréconciliable^.
Le Portugal, secouant le joug de l'Espagne, étendant son commerce et augmentant sa puissance, rappelle ici l'idée de la Hollande, qui jouissait des mêmes avantages d'une manière bien différente.
DES PROVINCES-UMES Ce petit Etat dos sept Provinces-Unies, pays fertile en pâ- turages, mais stérile en grains, malsain, et presque submergé par la mer, était depuis environ un demi-siècle un exemple presque unique sur la terre de ce que peuvent l'amour de la liberté et le travail infatigable. Ces peuples pauvres, peu nombreux, bien moins aguerris que les moindres milices espagnoles, et qui n'étaient comptés encore pour rien dans l'Europe, résistèrent à toutes les forces de leur maître Phi- lippe II, éludèrent les desseins de plusieurs princes qui vou- laient les secourir pour les asservir, et fondèrent une puis- sance que nous avons vue balancer le pouvoir de l'Espagne même '2.
Cet Etat, d'une espèce si nouvelle, était depuis sa fonda- tion attaché intimement à la France: l'intérêt les réunissait; ils avaient les mêmes ennemis; Henri le Grand et Louis XIII avaient été ses alliés et ses protecteurs.
DE l'.VNGLETERRE L'Angleterre, beaucoup plus puissante, affectait la souve- raineté des mers, et prétendait mettre une balance entre les dominations de l'Europe; mais Charles I'^''", qui régnait depuis 1625, loin de pouvoir soutenir le poids de cette balance, sen- tait le sceptre échapper déjà de sa main; il avait voulu ren- dre son pouvoir en Angleterre indépendant des lois, et changer 1. Richelieu, (1<"'S 1030, avait en Por- moins de mots et jjlns éloquents Ihis- tugal des agents qui fomentaient le toire des origines de laliberté et de la mécontentement contre la domination puissance d'un peuple. Voir Prescott, .espagnole. Histoire de Philippe II; L. Motley, 2. Il est diflicilc de résumer eu Histoire du soulèvement des Pays-Bas.
12 SIECLE DE LOUIS XIV la religion en Ecosse. Trop opiniâtre pour se désister de ses- desseins, et trop faible pour les exécuter, bon mari, bon maître, bon père, honnête homme, mais monarque mal con- seillé, il s'engagea dans une guerre civile qui lui fit perdre enfin, comme nous l'avons déjà dit*, le trône et la vie sur un échafaud, par une révolution presque inouïe.
Cette guerre civile, commencée dans la minorité de Louis XIV, empêcha pour un temps l'Angleterre d'entrer dans les intérêts de ses voisins: elle perdit sa considération avec son bonheur; son commerce fut interrompu; les autres nations la crurent ensevelie sous ses ruines, jusqu'au temps où elle devint tout à coup plus formidable que jamais, sous la domination de Cromwell, qui l'assujettit en portant l'Evangile dans une main, l'épée dans l'autre, le masque de la religion sur le visage, et qui, dans son gouvernement, couvrit des qualités d'un grand roi tous les crimes d'un usurpateur 2.
DE ROME DE ROME Cette balance que l'Angleterre s'était longtemps flattée de- maintenir entre les rois par sa puissance, la cour de Rome essayait de la tenir par sa politique. L'Italie était divisée, comme aujourd'hui, en plusieurs souverainetés: celle que possède le pape est assez grande pour le rendre respectable comme prince, et trop petite pour le rendre redoutable^.
Jamais cour ne sut mieux se conduire selon les hommes et selon les temps. Les papes sont presque toujours des Italiens blanchis dans les affaires, sans passions qui les aveuglent; leur conseil est composé de cardinaux qui leur ressemblent,, et qui sont tous animés du même esprit. De ce conseil émanent des ordres qui vont jusqu'à la Chine et à l'Amérique: il em- brasse en ce sens l'univers; et on a pu dire quelquefois ce qu'avait dit autrefois un étranger du sénat de Rome: « J'ai vu un consistoire de rois. » La plupart de nos écrivains se sont élevés contre l'ambition de cette cour; mais je n'en vois point qui ait rendu assez de justice à sa prudence. Je ne sais 1. Essai sur les mœurs, ch. CLXXX. — reine d'Angleterre de Bossiiot et dans Voir Vllistnirc de la révolution d'An- V Histoire de la civilisation en Europe glcterre do Guizot. de Giiizot, k'çon 1.3.
2. Comparer le portrait do Crom- 3. Voiv le llcsumc d'histoire d'Italie ■\vcll daus l'Oraisiin funèbre de la do J. Zollor.
CHAPITRE H 13 si une autre nation eût pu conserver si longtemps dans 1 Eu- rope tant de prérogatives toujours combattues: toute autre cour les eût peut-être perdues, ou par sa fierté, ou par sa mollesse, ou par sa lenteur, ou par sa vivacité; mais Rome, employant presque toujours à propos la fermeté et la sou- plesse, a conservé tout ce quelle a pu humainement garder. On la vit obséquieuse sous Charles-Quint, terrible au roi de France Henri III, ennemie et amie tour à tour de Henri IV, adroite avec Louis XIII, opposée ouvertement à Louis XIV dans le temps qu'il fut à craindre, et souvent ennemie secrète des empereurs, dont elle se défiait plus que du sultan des Turcs*.
Au reste, l'Etat du pape était dans une paix heureuse, qui n'avait été altérée que par la petite guerre dont j'ai parlé, entre les cardinaux Barberin, neveux du pape Urbain VIII, et le duc de Parme-.
DU RESTE DE L ITALIE Les autres provinces d'Italie écoutaient des intérêts divers: Venise craignait les Turcs et l'Empereur; elle défendait à peine ses Etats de terre ferme des prétentions de l'Allemagne et de l'invasion du Grand Seigneur. Ce n'était plus cette Venise autrefois la maîtresse du commerce du monde, qui, cent cinquante ans auparavant, avait excité la jalousie de tant de rois ^. La sagesse de son gouvernement subsistait; mais son grand commerce anéanti lui ôtait presque toute sa force, et la ville de Venise était, par sa situation, incapable d'être domptée, et, par sa faiblesse, incapable de faire des con- quêtes.
L'Etat de Florence jouissait de la tranquillité et de l'abon- dance sous le gouvernement des Médicis; les lettres, les arts et la politesse, que les Médicis avaient fait naître, florissaient encore. La Toscane alors était en Italie ce qu'Athènes avait été en Grèce.
La Savoie, déchirée par une guerre civile et par les troupes françaises et espagnoles, s'était enfin réunie tout entière en 1. Voir Y Histoire des papes aux 2. Voir l'Essai sur les /iiœurs, chaseizieine et dix-septième siècles du pitre clxxxv.
Léopold Rankc, traduite en frau- 3. A IVpoqiic do la ligue do Camcais. brai, 1507.
14 SIECLE DE LOUIS XIV ravcur de la France, et contribuait en Italie à l'affaiblissement de la puissance autrichienne ^ Les Suisses conservaient, comme aujourd'hui, leur liberté, sans chercher à opprimer personne. Ils vendaient leurs trou- pes à leur voisins plus riches qu'eux; ils étaient pauvres; ils ignoraient les sciences, et tous les arts que le luxe a fait naî- tre; mais ils étaient sages et heureux.
DES ÉTATS DU >ORD DES ÉTATS DU >ORD Les nations du nord de l'Europe, la Pologne -, la Suède, le Danemark, la Russie, étaient, comme les autres puissances, toujours en défiance ou en guerre entre elles. On voyait, comme aujourd'hui, dans la Pologne, les mœurs et le gouvernement des Goths et des Francs, un roi électif, des nobles partageant sa puissance, un peuple esclave, une faible infanterie, une ca- valerie composée de nobles; point de villes fortifiées, presque point de commerce. Ces peuples étaient tantôt attaqués par les Suédois ou par les Moscovites ^, et tantôt par les Turcs. Les Suédois, nation plus libre encore par sa constitution, qui admet les paysans mêmes dans les états généraux, mais alors plus soumise à ses rois que la Pologne, furent victorieux presque partout. Le Danemark, autrefois formidable à la Suède, ne l'était plus à personne; et sa grandeur n'a com- mencé que sous ses deux rois Frédéric III et Frédéric IV*. La Moscovie n'était encore que barbare ^.
DES TURCS Les Turcs n'étaient pas ce qu'ils avaient été sous les Sélim, les Mahomet et les Soliman*^: la mollesse corrompait le sérail 1. Louis XIII dc'fiudait les droits (le 5. « N"a conuiuncc- que sous ces ■Christine de Frauee, veuve du duc de deux rois. etc. » De 1048 a 16'J'J. — La Savoie mort eu 1038, contre le j)riuce maison de Ilouiauow, sous laquelle de- de Savoie-Carignan, soutenu j)ar les vait se dévelojjpLr la grandeur de la Espagnols. Le comte d Harcourt lonja Ilussie, était montée sur le trône en •ce dernier a céder. 1013 dans la personne de Michel. De 2. Comparez letat de la Pologne 1013 à lOS'J, époque où Pierre I"" se <luusï/Iisti)i/i de f ha/lcs XII de Vol- trouve seul maître du pouvoir, trois taire, 1. I '; Iclat de la Suède, 1. L', tzars se succèdent sur le trône: Mi- 3. Voltaire, J/istuirc de la Itinsic, ciiel, Alexis, Fedor II, sous lesquels <^h.!«'. la Russie mérite bien cette épilhete.
4. Frédéric III, de ICCl à 1007: Fré- 0. Voltaire devrait dire Mahomet II, deric IV, de lOO'J à 1730. celui qui prit Coustantinople, Sélim I<='" CHAPITRE II 15 sans en bannir la cruautc'. Les sultans élaionl en même temps vl les plus despotiques des souverains dans leurs sérails, et Jes moins assurés de leur trône et de leur vie. Osman et Ibra- him venaient de mourir par le cordeau; Mustapha avait été deux fois déposé. L'empire turc, ébranlé par les secousses, «était encore attaqué par les Persans; mais quand les Persans le laissaient respirer et que les révolutions du sérail étaient linies, cet empire redevenait formidable à la chrétienté; car depuis l'embouchure du Borysthène (Dnieper) jusqu'aux Etats de Venise, on voyait la Moscovie, la Hongrie, la Grèce, les îles, tour à tour en proie aux armes des Turcs, et dès l'an 1644 ils faisaient constamment cette guerre de Candie si funeste aux chrétiens. Tels étaient la situation, les forces et l'intérêt des principales nations européanes vers le temps de la mort du roi de France Louis XIIL SITUATION DE LA FRANCE La France, alliée à la Suède, à la Hollande, à la Savoie, au Portugal, et ayant pour elle les vœux des autres peuples de- meurés dans 1 inaction, soutenait contre l'Empire et l'Espagne une guerre ruineuse aux deux partis, et funeste à la maison d'Autriche i.
Les généraux de Louis XIII avaient pris le Roussillon; les Catalans venaient de se donner à la France -, protectrice de la liberté qu'ils défendaient contre leurs rois; mais ces succès n'avaient pas empêché que les ennnemis n'eussent pris Corbie -en 1636, et ne fussent venus jusqu'à Pontoise ^. La peur avait chassé de Paris la moitié de ses habitants; et le cardinal de Richelieu, au milieu de ses vastes projets d'abaisser la puis- sance autrichienne, avait été réduit à taxer les portes cochères de Paris à fournir chacune un laquais pour aller à la guerre, et pour repousser les ennemis des portes de la capitale.
Les Français avaient donc fait beaucoup de mal aux Espa- gnols et aux Allemands, et n'en avaient pas moins essuyé.
et Soliman le Grand, coutoniporain de 2. « Se donner à la Friincc. » Ce fut Charles-(Juiut et de François I*^'. en 1G41.
1. A la lin de la guerre de Trente ans, la France, depuis lG."Jj, soutenait la 3. C'étaient les Espagnols, arrivés eause de l'indt-pendance des autres par lAlleniagne dans les Pays-Bas Etatseuropéens contre la maison d'Au- sous le commandement de Jean de triche. Werth et Piccolomini.
16 SIECLE DE LOUIS XIV rORCES DE LA FRANCE APRES LA MORT DE LOUIS XIII ET MŒURS DU TEMPS Les guerres avaient produit des généraux illustres, tels qu'un Gustave-Adolphe, un Yalstein, un duc de Yeimar, Piccolo- mini, Jean de Vert, le maréchal de Guébriant, les princes d'Orange, le comte d'Harcourt^. Des ministres d'Etat ne s'é- taient pas moins signalés. Le chancelier Oxenstiern, le comte duc dOlivarès, mais surtout le cardinal de Richelieu, avaient attiré sur eux l'attention de l'Europe. Il n'y a aucun siècle qui n'ait eu des hommes d'Etat et de guerre célèbres: la politique et les armes semblent malheureusement être les deux professions les plus naturelles à l'homme: il faut tou- jours ou négocier ou se battre. Le plus heureux passe pour le plus grand, et le public attribue souvent au mérite tous les succès de la fortune.
La guerre ne se faisait pas comme nous l'avons vu faire du temps de Louis XIY; les armées n'étaient pas si nombreuses: aucun général, depuis le siège de Metz par Charles-Quint 2, ne s'était vu à la tète de cinquante mille hommes: on assiégeait et on défendait les places avec moins de canons qu'aujourd'hui. L'art des fortifications était encore dans son enfance. Les pi- ques et les arquebuses étaient en usage; on se servait beau- coup de l'épée, devenue inutile aujourd'hui. Il restait encore, des anciennes lois des nations, celle de déclarer la guerre par un héraut. Louis XIII fut le dernier qui observa cette cou- tume: il envoya un héraut d'armes à Bruxelles déclarer la guerre à l'Espagne en 1635 ^.
Vous savez que rien n'était plus commun alors que de voir des prêtres commander des armées: le cardinal infant *, le cardinal de Savoie, Richelieu, la Valette, Sourdis, archevêque de Bordeaux, le cardinal Théodore Trivulce, commandant de la cavalerie espagnole, avaient endossé la cuirasse et fait la guerre eux-mêmes. Un évêque de Mende avait été souvent in- 1. On écrit Vallenstein, Bernard do 4. Le cardinal infant, Ferdinand Saxe- Weimar, Jean de Wertli. — dEspagne, était frère du roi Phi- Jean -Baptiste de Budes, comte de lippe IV et gouverneur des Pays- Guébriant, né en 1602. Bas; le cardinal de Savoie, Maurice, 2. En 1552. était un des frères de Victor-Amé- 3. Voir Bazin, Histoire de Louis XIII. déo!<"•.
CHAPITRE II 17 tendant d'armces. Les papes menacèrent quelquefois d'excom- munication ces prêtres guerriers^.
Les ambassadeurs, non moins ministres de paix que les ecclésiastiques, ne faisaient nulle difficulté de servir dans les armées des puissances alliées auprès desquelles ils étaient employés. Charnacé 2, envoyé de France en Hollande, y com- mandait un régiment en 1637, et depuis môme l'ambassadeur d'Estrade fut colonel à leur service^.
La France n'avait en tout qu'environ quatre-vingt mille hom- mes effectifs sur pied. La marine, anéantie depuis des siècles, rétablie un peu par le cardinal de Richelieu, fut ruinée sous Mazarin. Louis XIII n'avait qu'environ quarante-cinq millions réels de revenu ordinaire; mais l'argent était à vingt-six livres le marc: ces quarante-cinq millions revenaient à environ quatre- vingt-cinq millions de notre temps, où la valeur arbitraire du marc d'argent monnayé est poussée jusqu'à quarante-neuf livres et demie; celle de l'argent fin à cinquante-quatre livres dix-sept sous: valeur que l'intérêt public et la justice deman- dent qui ne soit jamais changée.