SigPhi · Voltaire

Le Siècle de Louis XIV

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Les Français, au contraire, se précipitaient dans les sédi- lions par caprice et en riant; les femmes étaient à la tête des factions '*. Laduchesse de Longueville engagea Turenne, àpeine maréchal de France, à faire révolter l'armée qu'il commandait pour le roi ^.

1. Cette scène n'eut lieu que d;ms la blesse attachait une si grande impor- seconde Fronde, quand Retz réconci- tance. L'aflaire du tabouret n'eut lieu lié avec la cour tenait tète à Condé. également que dans la seconde Fronde.

2. « Aux Augustins, » couvent de 4. Voir, pour le rôle des femmes Paris, situé sur le quai des Augustins, dans cette guerre, les ouvrages de à l'endroit où est aujourd'hui le mar- Cousin, 3/"» de Longueville, Jeunesse ché de la Yalhe. de Mazarin, etc.

3. « C'était pour un tabouret, etc. » 5. « A faire révolter l'armée, etc. » A la cour, le roi et la reine avaient Le prince de Conti communiqua le seuls droit au fauteuil: lus enfants de 6 mars 1C49 au parlement une lettre France au fauteuil à dos, sans bras; de Turenne qui annonçait avoir passé les princes du sang, les ducs et pairs, le Rhin avec son armée, pour servir ainsi que leurs femmes, au tabouret, le roi et le parlement contre l'injuste Pourplaire à madame de Pons, la reine oppression du cardinal Mazarin. Tu- avait transgressé les lois du cérémo- renne avait (-té entraîné par son frère niai et de l'étiquette auxquelles la no- le duc de Bouillon.

40 SIECLE DE LOUIS XIV C'était la même armée que le célèbre duc de Saxe-Yeimar avait rassemblée. Elle était commandée, après la mort du duc de Ycimar, par le comte d Erlach, d une ancienne maison du canton de Berne. Ce fut ce comte d'Erlach qui donna cette armée à la France, et qui lui valut la possession de l'Alsace. Le vicomte de Turenne Voulut le séduire; l'Alsace eût été perdue pour Louis XIY. Mais il fut inébranlable; il contint les troupes veimariennes dans la fidélité qu'elles devaient à leur serment. Il fut même chargé par le cardinal Mazaria d'arrêter le vicomte. Ce grand homme, infidèle alors par fai- blesse, fut obligé de quitter en fugitif l'armée dont il était général, pour plaire à une femme qui se moquait de sa passion; il devint, de général du roi de France, lieutenant de don Es- tevan de Gammare, avec lequel il fut battu à ïlethel par le maréchal du Plessis-Praslin.

Ou connaît ce billet du maréchal d'Hocquincourt à la du- chesse de Montbazon: Péronne est à la belle des belles. On sait ces vers du duc de la Rochefoucauld pour la duchesse de Lougueville, lorsqu'il reçut, au combat de Saint-Antoine, un coup de mousquet qui lui fit perdre quelque temps la vue: Pour mériter son cœur, pour plaire à ses beaux yeux, J'ai fiiit la guerre aux rois; je l'aurais faite aux dieux'.

On voit, dans les ^Mémoires de Mademoiselle, une lettre de Gaston, duc d'Orléans, son père, dont l'adresse est: A mes- dames les comtesses, maréchales de camp dans Varmée de ma fille contre le Mazarin ^.

La guerre finit et recommença à plusieurs reprises; il n'y eut personne qui ne changeât souvent de parti. Le prince de Coudé, ayant ramené dans Paris la cour triomphante, se livra au plaisir de la mépriser après l'avoir défendue; et, ne trou- vant pas qu'on lui donnât des récompenses proportionnées à sa gloire et à ses services, il fut le premier à tourner Mazarin 1. Ces vers sont tirés d'une trngé- plusieurs anecdotes mêmes ne sont pas^ die d'AUj/oiincc, par du Rver. Plus a leur place. Voltaire no distingue tard la Rochefoucauld parodia ainsi pas entre la première Fronde, où le ces vers: four un cœur iriconslant, qu'en- parlement jouait le principal rôle et lia je connais mieux. J'ai fait la guerre aux qui se termina par la paix de Ruel rois; j'en ai perdu les yeux. (H ™;>rs 1G49): et la seconde, où ne 2. Au milieu de CCS piquantes anoc- ligurent plus que les seigneurs, pcn- doles, Tordre des faits est complète- dant laquelle se livra la bataille do ment iulerverlij c'est ce qui fait que Rethel (15 décembre IGJO).

CHAPITRE IV 41 on ridicule, à braver la reine et à insulter le gouvernement qu'il dédaignait. Il écrivit, à ce qu'on prétend, au cardinal, .///' lllustvissimo signov Faquino. Il lui dit un jour: Adieu, Mars. Il encouragea un marquis de Jarsai à faire une déclara- lion d'amour à la reine, et trouva mauvais qu'elle osât s'en offenser. Il se ligua avec le prince de Conti son frère et le duc <le Longueville, qui abandonnèrent le parti de la Fronde. On avait appelé la cabale du duc de Beaufort, au commencement de la régence, celle des importants; on appelait celle de Condé \e parti des petits-maitres, parce qu'ils voulaient être les maî- tres de l'Etat. Il n'est resté de tous ces troubles d'autres tra- ces que ce nom de petit-maltre, qu'on applique aujourd'hui à la jeunesse avantageuse et mal élevée, et le nom de fron- deurs, qu'on donne aux censeurs du gouvernement.

On employa de tous côtés des moyens aussi bas qu'odieux. Joly, conseiller au Chàtelet, depuis secrétaire du cardinal de Retz, imagina de se faire une incision au bras, et de se faire tirer un coup de pistolet dans son carrosse, pour faire accroire que la cour avait voulu l'assassiner ^.

Quelques jours après, pour diviser le parti du prince de Condé et les frondeurs, et pour les rendre irréconciliables, on tire des coups de fusil dans les cai'rosses du grand Condé, et on tue un de ses valets de pied, ce qui s'appelait une joliade renforcée. Qui fit cette étrange entreprise? est-ce le parti du cardinal ^Nlazarin? Il en fut très soupçonné. On en accusa le cardinal de Retz, le duc de Beaufort et le vieux Broussel, en plein parlement, et ils furent justifiés -.

Tous les partis se choquaient, négociaient, se trahissaient tour èi tour. Chaque homme important, ou qui voulait l'être, prétendait établir sa fortune sur la ruine publique, et le bien public était dans la bouche de tout le monde. Gaston était jaloux de la gloire du grand Condé et du crédit de Mazarin. Condé ne les aimait ni ne les estimait. Le coadjuteur de l'ar- chevêché de Paris voulait être cardinal par la nomination de la reine, et il se dévouait alors à elle pour obtenir cette di- gnité étrangère, qui ne donnait aucune autorité, mais un grand relief. Telle était alors la force du préjugé, que le prince de Conti, frère du grand Condé, voulait aussi couvrir sa couronne 1. Il a laissû des mémoires asse/, tciitalivo, mais en profita pour médiocres. citer Condé contre les anciens l'i 2. Mazarin n'est pas l'auteur de celte deurs.

42 SIECLE DE LOUIS XIY de prince d'un chapeau rouge. Et tel était, en même temps, le pouvoir des intrigues, qu'un abbé sans naissance et sans mé- rite, nommé la Rivière, disputait ce chapeau romain au prince: ils ne l'eurent ni l'un ni l'autre.

Nul crime d'Etat ne pouvait être imputé à Condé; cepen- dant on l'arrêta dans le Louvre, lui, son frère de Conti, et son beau-frère de Longueville, sans aucune formalité, et unique- ment parce que Mazarin le craignait^ (18 janvier 1650). Cette démarche était, à la vérité, contre toutes les lois; mais on ne connaissait les lois dans aucun des partis.

Le cardinal, pour se rendre maître de ces princes, usa d'une fourberie qu'on appela politique. Les frondeurs étaient accusés d'avoir tenté d'assassiner le prince de Condé; Mazarin lui fait accroire qu'il s'agit d'arrêter un des conjurés et de tromper les frondeurs; que c'est à son altesse à signer l'ordre aux gen- darmes de la garde de se tenir prêts au Louvre. Le grand Condé signe lui-même l'ordre de sa détention. On ne vit jamais mieux que la politique consiste souvent dans le mensonge, et que l'habileté est de pénétrer le menteur.

Le prince de Condé eût pu gouverner l'Etat, s'il avait seule- ment voulu plaire; mais il se contentait d'être admiré. Le peuple de Paris, qui avait fait des barricades pour un con- seiller-clerc presque imbécile, fit des feux de joie lorsqu'on mena au donjon de Vincennes le défenseur et le héros de la France.

Ce qui montre encore combien les événements trompent les hommes, c'est que cette prison des trois princes, qui semblait devoir assoupir les factions, fut ce qui les releva. La mère du prince de Condé, exilée, resta dans Paris malgré la cour, et porta sa requête au parlement- (1650). Sa femme, après mille périls, se réfugia dans la ville de Bordeaux: aidée des ducs de Bouillon et de la Rochefoucauld, elle souleva cette ville et arma l'Espagne^.

(13 février 1651.) Un an après, les mêmes frondeurs, qui avaient vendu le grand Condé et les princes à la vengeance 1. Condc- ne fut pas arrêté au Lou- Montmorenci, apporta dans la mai- vre, mais au Palais-Royal, dans la salle son de Condé tous les biens de sa du Conseil (18 janvier 16.30). On le famille ajirés la mort de son frère, conduisit d'abord à Vincennes, puis coudamuc à uu)rt eomme rebelle et au Havre. décaj)ité à Toulouse.

2. La mère du prince de Condé, 3. Claire de Maillé-Brézé, safemme, princesse douairière, Charlotte de était nièce du cardinal do Richelieu.

CHAPITRE V 43 timide de Mazarin, forcèrent la reine à ouvrir leurs prisons, et à chasser du royaume son premier ministre^. Mazarin alla lui-même au Havre, où ils étaient détenus; il leur rendit leur liberté, et ne fut reçu deux qu'avec le mépris qu'il en devait attendre; après quoi il se retira à Liège. Condé revint dans Paris aux acclamations de ce même peuple qui l'avait tant haï. Sa présence renouvela les cabales, les dissensions et les meur- tres.

Le royaume resta dans cette combustion encore quelques années. Le gouvernement ne prit presque jamais que des par- tis faibles et incertains: il semblait devoir succomber; mais les révoltés furent toujours désunis, et c'est ce qui sauva la cour. Le coadjuteur, tantôt ami, tantôt ennemi du prince de Condé, suscita contre lui une partie du parlement et du peu- ple: il osa en même temps servir la reine en tenant tête à ce prince, et l'outrager en la forçant d'éloigner le cardinal Maza- rin, qui s^ retira à Cologne. La reine, par une contradiction trop ordinaire aux gouvernements faibles, fut obligée de rece- voir à la fois ses services et ses offenses, et de nommer au cardinalat ce même coadjuteur, l'auteur des barricades, qui avait contraint la famille royale à sortir de la capitale et à l'assiéger -.

CHAPITRE V SUITE DE LA GUERRE CIVILE JUSQU A LA FI.N DE LA RÉBELLION, EN 165 4 Enfin le prince de Condé se résolut à une guerre qu'il eût dû commencer du temps de la Fronde, s'il avait voulu être le maî- tre de l'Etat, ou qu'il n'aurait dû jamais faire, s'il avait été citoyen. Il part de Paris ^; il va soulever la Guienne, le Poitou 1. Ce fut le 9 février qu'Anne d'Au- 2. Paul de Gondi devint cardinal de triche sacrifia son ministre, et le 1.3 Retz au mois de février 1652.

qu'il di'livra les princes: puis il se 3. Condé quitta Paris le 30 août retira à Li<>ge, et ensuite à une lieue de 16.31. peu de jours avant la dc'daratioa Cologne, à Bruhl, de la majorité de Louis XIV (ô sep- 44 SIECLE DE LOUIS XIV et l'Anjou, et mendier contre \a France le secours des Espa- gnols, dont il avait clé le fléau le plus terrible ^.

Rien ne marque mieux la manie de ce temps, et le dérègle- ment qui déterminait toutes les démarches, que ce qui arriva alors à ce prince. La reine lui envoya un courrier de Paris, avec des propositions qui devaient l'engager au retour et à la paix. Le courrier se trompa; et au lieu d'aller à Angervillc, où était le prince, il alla à Augerville ^. La lettre vint trop tard. Condé dit que s'il l'avait reçue plus tôt, il aurait accepté les propositions de paix; mais que, puisqu'il était déjà assez loin de Paris, ce n'était pas la peine d'y retourner'. Ainsi la mé- prise d'un courrier et le pur caprice de ce prince replongèrent la France dans la guerre civile.

(Décembre 1651.) Alors le cardinal Mazarin, qui du fond de son exil à Cologne avait gouverné la cour, rentra dans le royaume, moins en ministre qui venait reprendre son poste, qu'en souverain qui se remettait en possession de ses Etats; il était conduit par une petite armée de sept mille hommes levés à ses dépens, c'est-à-dire avec l'argent du royaume qu'il s'était approprié.

On fait dire au roi, dans une déclaration de ce temps-îà, que le cardinal avait en effet levé ces troupes de son argent; ce qui doit confondre l'opinion de ceux qui ont écrit qu'à sa première sortie du royaume Mazarin s'était trouvé dans l'indigence. Il donna le commandement de sa petite armée au maréchal d'Hocquincourt. Tous les officiers portaient des échavpes ver- tes; c'était la couleur des livrées du cardinal. Chaque parti avait alors son écharpe: la blanche était celle du roi; l'isa- belle, celle du prince de Condé. Il était étonnant que le cardinal Mazarin, qui avait jusqu'alors affecté tant de modestie, eut la hardiesse de faire porter ses livrées à une armée, comme s'il avait un parti différent de celui de son maître; mais il ne put résister à cette vanité: c'était précisément ce qu'avait fait le maréchal d'Ancre, et ce qui contribua beaucoup à sa perte. La tcmbrc), les rois étant majeurs en en- 2. « Augerville. » petite ville auprès trant cl;iiis leur quatorzième année. dEtampes: Angervillo, château aux 1. Coudé chercha à s'excuser dans environs de Moulargis. une lettre du 28 septembre au manchal de Gramont: « Il y va, dit-il,:î. Condé reçut plus tard:i Bourges de ma vie, de mon honneur, et par un coiu-rier de la reine (pii ollrait la consé([ueut de tout. » Il oid)liait qu'il jiaix. Mais il ne voulut point " remetctait citoyen, c'est-à-dire Français. Ire l'cpée dans le fourreau ».

CHAPITRE V 45 même lémcrilé réussit au cardinal Mazarin: la reine l'ap- prouva. Le roi, déjà majeur, et son frère, allèrent au-devant de lui.

(Décembre 1651.) Aux premières nouvelles de son retour, Gaston d'Orléans, frère de Louis XIII, qui avait demandé l'éloignement du cardinal, leva des troupes dans Paris, sans savoir à quoi elles seraient employées. Le parlement renou- vela ses arrêts, il proscrivit Mazarin et mit sa tète à prix. Il fallut chercher flans les registres quel était le prix rl'une tête ennemie du royaume i. On trouva que sous Charles IX on avait promis, par arrêt, cinquante mille écus à celui qui représen- terait l'amiral Coligni mort ou vif. On crut très sérieusement procéder en règle en mettant ce même prix à l'assassinat d'un cardinal premier ministre.

Cette proscription ne donna à personne la tentation de mé- riter les cinquante mille écus, qui après tout n'eussent point été payés. Chez une autre nation et dans un autre temps, un tel arrêt eût trouvé des exécuteurs; mais il ne servit qu'à faire de nouvelles plaisanteries. Les Blot et les Marigni, beaux es- prits, qui portaient la gaieté dans les tumultes de ces troubles, firent afficher dans Paris une répartition des cent cinquante mille livres: tant pour qui couperait le nez au cardinal, tant pour une oreille, tant pour un œil. Ce ridicule fut tout l'effet de la proscription contre la personne du ministre; mais ses meubles et sa bibliothèque furent vendus par un second ar- rêt; cet argent était destiné à payer un assassin; il fut dis- sipé par les dépositaires, comme tout l'argent qu'on levait alors. Le cardinal, de son côté, n'employait contre ses en- nemis ni le poison ni l'assassinat; et, malgré l'aigreur et la manie de tant de partis et de tant de haines, on ne commit pas autant de grands crimes, les chefs de parti furent moins cruels et les peuples moins furieux que du temps de la Ligue.

(Décembre 1651.) L'esprit de vertige qui régnait en ce temps posséda si bien tout le corps du parlement de Paris, qu'après avoir solennellement ordonné un assassinat dont on se moquait, il rendit un arrêt par lequel plusieurs conseillers devaient se transporter sur la frontière pour informer contre l'armée du cardinal Mazarin, c'est-à-dire contre l'armée royale.

Deux conseillers furent assez imprudents pour aller, avec quelques paysans, faire rompre les ponls par où le cardinal 1. On ne trouva pas cet arrêt dans les registres, mais dans l'historien de Thou.

3.

46 SIECLE DE LOUIS XIV devait passer; l'un d'eux, nommé Bilaiit, fut fait prisonnier par les troupes du roi, relâché avec indulgence et moqué de tous les partis.

(6 août 1652.) Cependant le roi majeur interdit le parlement de Paris et le transfère à Pontoise*. Quatorze membres atta- ches à la cour obéissent, les autres résistent. Voilà deux par- lements qui, pour mettre le comble à la confusion, se foudroient par des arrêts réciproques, comme du temps de Henri IV et de Charles YI.

Précisément dans le temps que celle compagnie s'abandon- nait à ces extrémités contre le ministre du roi, elle déclarait criminel de lèse-majesté le prince de Condé, qui n'était armé que contre ce ministre; et, par un renversement desprit que toutes les démarches précédentes rendent croyable, elle or- donna que les nouvelles troupes de Gaston, duc d'Orléans, marcheraient contre Mazarin, et elle défendit en môme temps qu'on prît aucuns deniers dans les recettes publiques pour les soudoyer.

On ne pouvait attendre autre chose d'une compagnie de magistrats qui, jetée hors de sa sphère, et ne connaissant ni ses droits, ni son pouvoir réel, ni les affaires politiques, ni la guerre, s'assemblant et décidant en tumulte, prenait des partis auxquels elle n'avait pas pensé le jour d'auparavant, et dont elle-même s'étonnait ensuite^.

Le parlement de Bordeaux servait alors le prince de Condé; mais il tint une conduile un peu plus uniforme, parce qu'é- tant plus éloigné de la cour, il était moins agité par des fac- tions opposées. Des objets plus considérables intéressaient toute la France.

Condé, ligué avec les Espagnols, était en campagne contre le roi; et Turenne, ayant quitté ces mêmes Espagnols avec lesquels il avait été battu à Rethel, venait de faire sa paix avec la cour-^, et commandait l'armée royale. L'épuisement des finances ne permettait ni à l'un ni à l'autre des deux partis d'avoir de grandes armées; mais de petites ne décidaient pas moins du sort de l'Etat. Il y a des temps oii cent mille hom- mes en campagne peuvent à peine prendre deux villes; il y 1. Ce transfùromont n'eut lieu que lui, les mngistrats voulaient former plustard, après le combat du faubourg un tiers parti, pour résister avec les Saint-.A.uloine. milices do la ville à la cour et auv lemcnt avec moins de sévérité. Selon 3. « De faire sa paix, etc. » En 1632, CHAPITRE V 47 en a d'autres où une bataille entre sept ou huit mille hommes peut renverser un trône ou l'affermir.

Louis XIV, élevé dans l'adversité, allait avec sa mère, son frère et le cardinal Mazarin, de province en province, n'ayant pas autant de troupes autour de sa personne, à beaucoup près, qu'il en eut depuis en temps de paix pour sa seule garde. Cinq à six mille hommes, les uns envoyés d'Espagne, les autres levés par les partisans du prince de Coudé, le pour- suivaient au cœur de son royaume.

Le prince de Condé courait cependant de Bordeaux à Mon- tauban, prenait des villes et grossissait partout son parti.

Toute l'espérance de la cour était dans le maréchal de Tu- renne. L'armée royale se trouvait auprès de Gien sur la Loire. Celle du prince de Condé était à quelques lieues, sous les or- dres du duc de Nemours et du duc de Beaufort. Les divisions de ces deux généraux allaient être funestes au parti du prince. Le duc de Beaufort était incapable du moindre commande- ment. Le duc de Nemours passait pour être plus brave et plus aimable qu'habile. Tous deux ensemble ruinaient leur armée ^. Les soldats savaient que le grand Condé était à cent lieues de là, et se croyaient perdus, lorsqu'au milieu de la nuit un courrier se présenta dans la forêt d'Orléans devant les grandes gardes. Les sentinelles reconnurent dans ce cour- rier le prince de Condé lui-même, qui venait d'Agen, à tra- vers mille aventures, et toujours déguisé, se mettre à la tête de son armée 2.

Sa présence faisait beaucoup, et celte arrivée imprévue encore davantage. Il savait que tout ce qui est soudain et ines- péré transporte les hommes. Il profita à l'instant de la con- fiance et de l'audace qu'il venait d'inspirer. Le grand talent de ce prince dans la guerre était de prendre en un instant les résolutions les plus hardies, et de les exécuter avec non moins de conduite que de promptitude.

(7 avril 1652.) L'armée royale était séparée en deux corps. Condé fondit sur celui qui était àBléneau^, commandé par le maréchal d'Hocquincourt; et ce corps fut dissipé en même temps qu'attaqué. Tureune n'eu put être averti. Le cardinal 1. Dans un conseil de guerre tenu 2. II arriva sur la Loire le l" avril près dOrlcans, ils mirent lépée à la et rejoignit son armée prés de Lormaiu,.se cliargerent vigoureusement ris.

et ne furent arrêtés que par Made- 3. Bléneau, petite ville du Gàlinais, moiselle. sur le Loins- 48 SIECLE DE LOUIS XIV Mazarin effrayé courut à Gicn^ au milieu de la nuit, réveiller le roi qui dormait, pour lui apprendre celle nouvelle. Sa petite cour fut consternée; on proposa de sauver le roi par la fuite et de le conduire secrètement à Bourges. Le prince de Condé, victorieux, approchait de Gien; la désolation et la crainte aug- mentaient. Turenne, par sa fermeté, rassura les esprits, et sauva la cour par son habileté: il fit, avec le peu qui lui res- tait de troupes, des mouvements si heureux, profita si bien du terrain et du temps, qu'il empêcha Condé de poursuivre son avantage. Il fut difficile alors de décider lequel avait ac- quis le plus d'honneur, ou de Condé victorieux, ou de Tu- renne qui lui avait arraché le fruit de sa victoire. Il est vrai que dans ce combat de Bléneau, si longtemps célèbre en France, il n'y avait pas eu quatre cents hommes de tués; mais le prince de Condé n'en fut pas moins sur le point de se rendre maître de toute la famille royale, et d'avoir entre ses mains son en- nemi le cardinal Mazarin 2. On ne pouvait guère voir un plus petit combat, de plus grands intérêts et un danger plus pres- sant.

Condé, qui ne se flattait pas de surprendre Turenne comme il avait surpris d'Hocquincourt, fit marcher son armée vers Paris: il se hâta d'aller dans celle ville jouir de sa gloire et des dispositions favorables d'un peuple aveugle. L'admiration qu'on avait pour ce dernier combat, dont on exagérait encore toutes les circonstances, la haine qu'on portait à Mazarin, le nom et la présence du grand Coudé, semblaient d'abord le rendre maître absolu de la capitale; mais dans le fond tous les esprits étaient divisés; chaque parti était subdivisé en fac- tions, comme il arrive dansions les troubles. Le coadjuteur, devenu cardinal de Retz, raccommodé en apparence avec la cour, qui le craignait et dont il se défiait, n'était plus le maître du peuple et ne jouait plus le principal rôle. Il gouvernait le duc d'Orléans et était opposé à Condé. Le parlement flottait entre la cour, le duc d'Orléans et le prince: quoique tout le monde s'accordât à crier contre Mazarin, chacun ménageail en secret des intérêts particuliers; le peuple était une mer orageuse dont les vagues étaient poussées au hasard par tant de vents contraires.

1. Gien, sous-préfecture du Loi- tombaient entre les mains do leurs ret. ennemis. Le cardinal fut fort étonné; 2. n Sans le maréchal de Turenne, mais la reine ne témoigna point de dit Moutcla, la reine et le cardinal peur.

CHAPITRE V '.9 On ne voyait que négociations entre les chefs de parti, flé- putations du parlement, assemblées de chambres, séditions dans la populace, gens de guerre dans la campagne. On mon- tait la garde à la porte des monastères. Le prince avait ap- pelé les Espagnols à son secours. Charles IV, ce duc de Lor- raine chassé de ses États, et à qui il restait pour tout bien une armée de huit mille hommes qu'il vendait tous les ans au roi d'Espagne, vint auprès de Paris avec cette armée. Le car- dinal Mazarin lui offrit plus d'argent pour s'en retourner que le prince de Condé ne lui en avait donné pour venir. Le duc de Lorraine quitta bientôt la France, après lavoir désolée sur «on passage, emportant l'argent des deux partis*.

(Juillet 1652.) Condé resta donc dans Paris ^ avec un pouvoir qui diminua tous les jours, et une armée plus faible encore. "Turenne mena le roi et sa cour vers Paris. Le roi, à l'âge de quinze ans, vit de la hauteur de Charonne la bataille de Saint-Antoine, où ces deux généraux firent avec si peu de troupes de si grandes choses, que la réputation de l'un et de l'autre, qui semblait ne pouvoir plus croître, en fut augmentée.

Le prince de Condé, avec un petit nombre de seigneurs de son parti, suivi de peu de soldats, soutint et repoussa l'effort ■de l'armée royale. Le duc d'Orléans, incertain du parti qu il devait prendre, restait dans son palais du Luxembourg. Le cardinal de Retz était cantonné dans son archevêché. Le par- lement attendait l'issue de la bataille pour donner quelque arrêt. La reine en larmes était prosternée dans une chapelle aux Carmélites. Le peuple, qui craignait alors également et les troupes du roi et celles de M. le prince, avait fermé les portes de la ville, et ne laissait plus entrer ni sortir personne, pendant que ce qu'il y avait de plus grand en France s'achar- nait au combat et versait son sang dans le faubourg. Ce fut là que le duc de la Rochefoucauld 3, si illustre par son courage 1. « Charles lY. » « Il passa sa vie à geait les travaux. — Les parents, les perdre et à reconc[iiérir ses Etats...ennemis, les alliés du duc de Lor- Jamais prince ne poussa plus loin le raineuedurent jamais compter sur ses mépris des convenances et ne saban- serments. » (M. de S.vixte-Aulaire, donna avec moins de contrainte aux Histoire de la Fronde, t. II, p. 272.)

saillies d'une imagination spirituelle — Charles IV était beau -frère de •et capricieuse. Sans autre asile que Gaston.

son camp, vivant de la guerre, il avait 2. Condé n'avait point été reçu dans contracté des habitudes grossières et Paris, mais obligé de s'y jeter par les le langage grivois des simples sol- manœuvres de Turenne.

dats, dont il portait l'habit et parla- 3. François duc de la Rochefou- 50 SIÈCLE DE LOUIS XIV et par son esprit, reçut un coup au-dessus des yeux qui lui fit perdre la. vue pour quelque temps. Un neveu du cardinal! Mazarin y fut tué, et le peuple se crut vengé. On ne voyait que jeunes seigneurs tués ou blessés qu'on rapportait à la porte Saint-Antoine, qui ne s'ouvrait point.

Enfin Mademoiselle, fille de Gaston, prenant le parti de Condé, que son père n'osa secourir, fit ouvrir les portes aux blessés, et eut la hardiesse de faire tirer sur les troupes du roi le canon de la Bastille. L armée royale se retira: Condé n'acquit que de la gloire ^; mais Mademoiselle se perdit pour jamais dans l'esprit du roi son cousin, par cette action vio- lente; et le cardinal Mazarin, qui savait l'extrême envie qu'a- vait Mademoiselle d'épouser une tète couronnée, dit alors: Ce canon-là vient de tuer son mari.

La plupart de nos historiens n'étalent à leurs lecteurs que- ces combats et ces prodiges de courage et de politique; mais^ qui saurait quels ressorts honteux il fallait faire jouer, dans- quelles misères on était obligé de plonger les peuples, et à quelles bassesses on était réduit, verrait la gloire des héros de ce temps-là avec plus de pitié que d'admiration. On en peut juger parles seuls traits que rapporte Gourville, homme attaché à M. le prince. Il avoue que lui-même, pour lui pro- curer de l'argent, vola celui d'une recette, et qu'il alla pren- dre dans son logis un directeur des postes à qui il fit payer une rançon; et il rapporte ces violences comme des choses ordinaires.

La livre de pain valait alors à Paris vingt*- quatre de nos sous. Le peuple souffrait, les aumônes ne suffisaient pas; plusieurs provinces étaient dans la disette.

Y a-t-il rien de plus funeste que ce qui se passa dans cette guerre devant Bordeaux? Un gentilhomme est pris par les troupes royales, on lui tranche la tête. Le duc de la Roche» foueauld fait pendre par représailles un gentilhomme du parti du roi, et ce duc de la Rochefoucauld passe pourtant pour un philosophe. Toutes ces horreurs étaient bientôt ou- bliées pour les grands intérêts des chefs de parti.

Nulle décence, nulle bienséance, ni dans les procédés ni dans les paroles. Omer Talon rapporte qu'il entendit des conseilcauUl, ni- on 1CI3. mort en 1C80. « Sos di' la Bastille, dans une maison oii.

Mémoires sont lus, dit Voltaire, et on tout poudreux et blesse encore à la sait par cœur ses poésies. » main, il i>leurait de douleur. [Mémoires 1. Il fut reçu par Mademoiselle près de Mademoiselle.)

CHAPITRE V 51 1ers appeler, en opinant, le cardinal premier ministre, faquin. Un conseiller nommé Quatre-Sous apostropha rudement le grand Condc en plein parlement; on se donna des gourmadcs dans le sanctuaire de la justice.

Il y avait eu des coups donnés à Notre-Dame pour une place que les présidents des enquêtes disputaient au doyen de la grand'chambre en 16ii. On laissa entrer dans le parquet des gens du roi, en 16i5, des femmes du peuple qui deman- dèrent à genoux que le parlement fit révoquer les impôts.

Ce désordre en tout genre continua depuis 164'i jusqu'en 1653, d'abord sans trouble, enfin dans des séditions conti- nuelles dun bout du royaume ù l'autre.

(1652.) Le grand Condé s'oublia jusqu'à donner un soufflet au comte de Rieux, fils du prince d'Elbeuf, chez le duc d'Or- léans; ce n'était pas le moyen de regagner le cœur des Pari- siens. Le comte de Rieux rendit le soufflet au vainqueur de Rocroi, de Fribourg, de Nordlingen et de Lens. Cette étrange aventure ne produisit rien; Monsieur fit mettre pour quel- ques jours le fils du duc d'Elbeuf ù la Bastille, et il n'en fut plus parlé *.