SigPhi · Voltaire

Le Siècle de Louis XIV

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(13 septembre 1658.) Peu de mois après mourut Cromwell, à l'âge de cinquante-cinq ans-^. au milieu des projets qu'il fai- sait pour l'affermissement de sa puissance et pour la gloire de sa nation. Il avait humilié la Hollande, imposé les condi- tions d'un traité au Portugal, vaincu l'Espagne et forcé la France à briguer son alliance. Il avait dit depuis peu, en ap- prenant avec quelle hauteur ses amiraux s'étaient conduits à Lisbonne: Je veux qu'on respecte la république anglaise autant qu'on a respecté autrefois la république romaine. Les médecins lui annoncèrent la mort. Je ne sais s'il est vrai qu'il fit dans ce moment l'enthousiaste et le prophète, et s'il leur répondit que Dieu ferait un miracle en sa faveur. Thur- loe, son secrétaire, prétend qu'il leur dit: La nature peut plus que les médecins. Ces mots ne sont point d'un prophète, mais d'un homme très sensé. Il se peut qu'étant convaincu que les médecins pouvaient se tromper, il voulut, en cas- qu'il en réchappât, se donner auprès du peuple la gloire d'avoir prédit sa guérison, et rendre par là sa personne plus respectable et même plus sacrée.

Il fut enterré en monarque légitime, et laissa dans l'Eu- rope la réputation d'un homme intrépide, tantôt fanatique^ tantôt fourbe, et d'un usurpateur qui avait su régner''.

1. Oa appelait -Vo«.çiVHr le fréro du ans quand il mourut, le 3 septom— roi d'' France. Philii)po, frero unique bn- lO'SS.

de Louis XIV. néen IG'iO. mort en 1701, 4. Voir le juj^ement de Bossuet épousa Henriette, fille de Charles ^'. dans l'Oraison funèbre de la reine C'est le chef de la famille dOrléans. d'Angleterre, commençant ainsi: «Un 2. Ce médecin se nommait du Sauzai. homme s'est rencontré d'une profou- 3. Cromwell avait cinquante -neuf duiu' d'esprit incroyable...»

€4 SIECLE DE LOUIS XIV Le chevalier Temple prétend que Cromwell avait voulu, avant sa mort, s'unir avec TEspagne contre la France, et se faire donner Calais avec le secours des Espagnols, comme il avait eu Dunkerque par les mains des Français. Rien n'était plus dans son caractère et dans sa politique. Il eût été l'idole du peuple anglais, en dépouillant ainsi l'une après l'autre deux nations que la sienne haïssait également. La mort ren- versa ses grands desseins, sa tyrannie et la grandeur do l'Angleterre.

Il est à remarquer qu'on porta le deuil de Cromwell à la cour de France, et que Mademoiselle fut la seule qui ne ren- dit point cet hommage à la mémoire du meurtrier d'un roi son parent.

Nous avons vu* dt^'jîi que Richard Cromwell succéda paisi- blement et sans contradiction au protectorat de son père, comme un prince de Galles aurait succédé à un roi d'Angle- terre. Richard fît voir que du caractère d'un seul homme dé- pend souvent la destinée de l'Etat. Il avait un génie bien con- traire à celui d'Olivier Cromwell, toute la douceur des vertus civiles, et rien de cette intrépidité féroce qui sacrifie tout à ses intérêts. Il eût conservé l'héritage acquis par les travaux <le son père, s'il eût voulu faire tuer trois ou quatre princi- paux officiers de l'armée qui s'opposaient à son élévation. Il aima mieux se démettre du gouvernement que de régner par des assassinats; il vécut particulier, et même ignoré, jusqu'à l'âge de quatre-vingt-dix ans, dans le pays dont il avait été quelques jours le souverain. Après sa démission du protec- torat, il voyagea en France: on sait qu'à Montpellier le prince <le Conti, frère du grand Condé, en lui parlant sans le con- naître, lui dit un jour: Olivier Cromwell était un grand homme, mais son fils Richard est un misérable de n'avoir pas su jouir du fruit des crimes de son père. Cependant ce Richard vécut heureux, et. son père n'avait jamais connu k- bonheur.

Quelque temps auparavant-, la France vit un autre exemple bien plus mémorable du mépris d'une couronne. Christine, reine de Suède, vint à Paris. On admira en elle une jeune 1. Dnns \'E.<sai sur les mœurs, rha- qiia onl6.")4,à ving-nouf ans, en faveur pitre CLXXxi. de son cousin Charles-Gustave. Elle 2. i< Quelque temps auparavant. » lit une eutréepres({ue triomphale à Pa- En 1C56. — Christine, fille et lierilirre ris, 8 septembre 1036. Voir Voyage de •de Gustave-Adolphe, née en lC2G.alKli- deux Hollandais en France en IG^iS.

CHAPITRE YI 65 reine qui à ving-l-scpt ans avait renoncé à la souveraineté dont elle était dif^ne, pour vivre libre et tranquille. Il est hon- teux aux écrivains protestants d'avoir osé dire, sans la moindre preuve, qu'elle ne pouvait plus la garder. Elle avait formé ce dessein dès làge de vingt ans, et l'avait laissé mûrir sept an- nées. Cette résolution, si supérieure aux idées vulgaires et si longtemps méditée, devait fermer la bouche à ceux qui lui reprochaient de la légèreté et une abdication involontaire. L'un de ces deux reproches détruisait l'autre; mais il faut tou- jours que ce qui est grand soit attaqué par les petits esprits.

Pour connaître le génie unique de cette reine, on n'a qu'à lire ses lettres. Elle dit, dans celle qu'elle écrivit à Chanut, autrefois ambassadeur de France auprès d'elle: « J'ai pos- sédé sans faste, je quitte avec facilité. Après cela ne craignez pas pour moi; mon bien n'est pas au pouvoir de la fortune. » Elle écrivit au prince de Condé: « Je me tiens autant honorée par votre estime que parla couronne que j'ai portée. Si, après l'avoir quittée, vous m'en jugez moins digne, j'avouerai que le repos que j'ai tant souhaité me coûte cher; mais je ne me repentirai pourtant point de l'avoir acheté au prix d'une couronne, et je ne noircirai jamais une action qui m'a semblé si belle par un lâche repentir; et s'il arrive que vous condam- niez cette action, je vous dirai pour toute excuse que je n'au- rais pas quitté les biens que la fortune m'a donnés, si je les eusse crus nécessaires à ma félicité; et que j'aurais prétendu à l'empire du monde, si j'eusse été aussi assurée d'y réussir ou de mourir, que le serait le grand Condé. » Telle est l'âme de cette personne si singulière; tel était son style dans notre langue, qu'elle avait parlée rarement. Elle savait huit langues; elle avait été disciple et amie de Des- cartes, qui mourut à Stockholm, dans son palais, après n'avoir pu obtenir seulement une pension en France, où ses ouvrages furent même proscrits pour les seules bonnes choses qui y fussent. Elle avait attiré en Suède tous ceux qui pouvaient l'é- clairer. Le chagrin de n'en trouver aucun parmi ses sujets l'avait dégoûtée de régner sur un peuple qui n'était que sol- dat. Elle crut qu'il valait mieux vivre avec des hommes qui pensent, que de commander à des hommes sans lettres ou sans génie. Elle avait cultivé tous les arts dans un climat où ils étaient alors inconnus. Son dessein était d'aller se retirer au milieu d'eux en Italie. Elle ne vint en France que pour y pas- ser, parce que ces arts ne commençaient qu'à y naître. Son 66 SIÈCLE DE LOUIS XIV goût la fixait à Romo. Elle avait quitté la religion luthérienne pour la catholique. Elle avait quitté son royaume en 1654, et fait publiquement à Inspruck la cérémonie de son abjuration. Elle plut à la cour de France, quoiqu il ne se trouvât pas une femme dont le génie pût atteindre au sien. Le roi la vit, et lui rendit de grands honneurs; mais il lui parla à peine. Le bon sens avec lequel il était né le rendait timide.

La plupart des femmes et des courtisans n'observèrent autre chose dans cette reine philosophe, sinon quelle n'était pas coiffée à la française, et qu'elle dansait mal. Les sages ne condamnèrent dans elle que le meurtre de Monaldeschi, son écuyer, qu'elle fit assassinera Fontainebleau ^ dans un second voyage. De quelque faute qu'il fût coupable envers elle, ayant renoncé à la royauté, elle devait demander justice, et non se la faire. Ce n'était pas une reine qui punissait un sujet; c'était une femme qui terminait une galanterie par un meurtre; c'était un Italien qui en faisait assassiner un autre par l'ordre d'une Sué- doise dans un palais du roi de France. Nul ne doit être mis à mort que par les lois. Christine, en Suède, n'aurait eu le droit de faire assassiner personne; et certes ce qui eût été un crime à Stockholm n'était pas permis à Fontainebleau. Ceux qui ont justifié cette action méritent de servir de pareils maîtres. Cette honte et cette cruauté ternirent la philosophie de Christine, qui lui avait fait quitter un trône. Elle eût été punie en Angle- terre et dans tous les pays où les lois régnent; mais la France ferma les yeux à cet attentat contre l'autorité du roi, contre le droit des nations et contre l'humanité.

Après la mort de Cromwell et la déposition de son fils, l'An- gleterre resta un an dans la confusion de l'anarchie. Charles- Gustave, à qui la reine Christine avait donné le royaume de Suède, se faisait redouter dans le Nord et dans l'Allemagne. L empereur Ferdinand III était mort en 1657; son fils Léopold, âgé de dix-sept ans, déjà roi de Hongrie et de Bohème, n'avait point été élu roi des Romains du vivant de son père. Mazarin voulut essayer de faire Louis XIY empereur. Ce dessein était chimérique; il eût fallu ou forcer les électeurs ou les séduire.

1. « A Fontainebleau. » Vers la lin n'en avait pas même la modestie néde 1657. — Voltaire juge ici Christine cessaire. et allectait de paraître liomme en philosophe du xviiio siècle; ma- en toutes ses actions. Voir la ri'lation dame de Mollcville. témoin beaucoup du meurtre de Monaldeschi dans la plus croyal)!e. dit qu'elle ne resscm- relation du P. Lebel, témoin des évéblait eu rien a une femme, qu'elle nenients.

CHAPITRE VI 67 La Franco n'était ni assez forte pour ravir l'Empire, ni assez riche pour l'acheter; aussi les premières ouvertures, faites à Francfort par le maréchal de Gramont et par Lionne, furent- elles abandonnées aussitôt que proposées. Léopold fut élu. Tout ce que put la politique de Mazarin, ce fut de faire une ligue avec les princes allemands pour l'observation des traités de Munster, et pour donner un frein à l'autorité de l'Empereur sur l'Empire (août 1658).

La France, après la bataille des Dunes, était puissante au dehors par la gloire de ses armes, et par l'état où étaient ré- duites les autres nations: mais le dedans souffrait; il était épuisé d'argent; on avait besoin de la paix.

Il fallait deux choses au cardinal pour consommer heureu- sement son ministère: faire la paix, et assurer le repos de l'E- tat par le mariage du roi. Les cabales pendant sa maladie lui faisaient sentir combien un héritier du trône était nécessaire à la grandeur du ministre. Toutes ces considérations le déter- minèrent à marier Louis XIV promptement. Deux partis se présentaient: la fille du roi d'Espagne et la princesse de Savoie. Le cœur du roi avait pris un autre engagement; il aimait éper- dument mademoiselle Mancini, l'une des nièces du cardinal; né avec un cœur tendre et de la fermeté dans ses volontés, plein de passion et sans expérience, il aurait pu se résoudre à épouser sa maîtresse^.

Madame de Motteville, favorite de la reine mère, dont les mémoires ont un grand air de vérité, prétend que Mazarin fut tenté de laisser agir l'amour du roi, et de mettre sa nièce sur le trône. Il avait déjà marié une autre nièce au prince de Conti, une au duc de Mercœur: celle que Louis XIY aimait avait été demandée en mariage par le roi d'Angleterre-. C'étaient autant de titres qui pouvaient justifier son ambition. Il pressentit adroitement la reine mère: Je crains blen^ lui dit-il, que le roi ne veuille trop fortement épouser ma nièce. La reine, qui con- 1. Voir à ce sujet les Mé/noircs de fait demander à Mazarin la main d'une madame de Motteville; les lettres de ses nièces, pourvu qu'il voulût lui adressées par Mazarin à Louis XIV faire rendre Pignerol. « ce ministre le dansLiniéres,IV,p. 596;leSilfemoi>fi- refusa, et dit qu'il ne voulait établir de Choisi, LXHI. ses nièces que pour augmenter sa 2. En 1660, la reine d'Angleterre gloire, et que faisant cette trahison proposa le mariage dHortense, sœur au roi par la- seule considération de de Marie Mancini que Louis XIV avait ses intérêts, il n'en mériterait que aimée, avec le roi, son fds. Dans le de la honte». (Madame de Motte - même temps, le duc de Savoie ayant ville.)

«8 SIECLE DE LOUIS XIV naissait le ministre, comprit qu'il souhaitait ce qu'il feignait de craindre. Elle lui répondit avec la hauteur dune princesse du sang d'Autriche, fille, femme et mère de rois, et avec l'ai- greur que lui inspirait depuis quelque temps un ministre qui affectait de ne plus dépendre d'elle. Elle lui dit: Si le roi était capable de cette indignité, je me mettrais, avec mon se- cond fils, à la téfe de toute la nation contre le roi et contre vous.

Mazarin ne pardonna jamais, dit-on, cette réponse à la reine; mais il prit le parti sage de penser comme elle: il se fit lui- même un honneur et un mérite de s'opposer à la passion de Louis XIT. Son pouvoir n'avait pas besoin d'une reine de son sang pour appui. Il craignait même le caractère de sa nièce, et il crut affermir encore la puissance de son ministère en fuyant la gloire dangereuse d'élever trop sa maison.

Dès l'année 1656 il avait envoyé Lionne^ en Espagne solli- citer la paix et demander l'infante; mais don Louis de Haro, persuadé que, quelque faible que fût l'Espagne, la France ne l'était pas moins, avait rejeté les offres du cardinal. L'infante, fille du premier lit, était destinée au jeune Léopold. Le roi d'Espagne, Philippe lY, n'avait alors de son second mariage qu'un fils, doiit l'enfance malsaine faisait craindre pour sa vie. On voulait que l'infante, qui pouvait être héritière de tant d'E- tats, portât ses droits dans la maison d'Autriche, et non dans une maison ennemie: mais enfin Philippe lY ayant eu un autre fils, don Philippe-Prosper, et sa femme étant encore enceinte, le danger de donner l'infante au roi de France lui parut moins grand, et la bataille des Dunes lui rendit la paix nécessaire.

Les Espagnols promirent l'infante et demandèrent une sus- pension d'armes. Mazarin et don Louis se rendirent sur les frontières d'Espagne et de France, dans l'île des Faisans 2 (1659). Quoique le mariage d'un roi de France et la paix géné- rale fussent l'objet de leurs conférences, cependant plus d'un mois se passa à arranger les difficultés sur la préséance, et à régler des cérémonies. Les cardinaux se disaient égaux aux rois, et supérieurs aux autres souverains. La France préten- dait, avec plus de justice, la prééminence sur les autres puis- sances. Cependant don Louis de Haro mit une égalité parfaite entre Mazarin et lui, entre la France et l'Espagne.

Veii dAb>'I îSorieu. l'ami et le eonli- IGOl à 1670.

deut de Mazariu, le plus grand mi- 2. Dans la Bidassoa, près de Heunistre du règne, dit Saint-Simon, daye.

CHAPITRE YI 09 Les conférences durèrent quatre mois^. Mazarin et don Louis y déployèrent toute leur politique: celle du cardinal •était la finesse; celle de don Louis, la lenteur. Celui-ci no donnait presque jamais do paroles, et celui-là en donnait tou- jours d'équivoques. Le génie du ministre italien était de vou- loir surprendre; celui de l'espagnol était de s'empêcher d'èlre -urpris. On prétend qu'il disait du cardinal: // a un grand Icfaut en politique: c'est qu'il veut toujours tromper.

Telle est la vicissitude des choses humaines, que de ce fa- meux traité des Pyrénées 2 il n'y a pas deux articles qui sub- -istcnt aujourd'hui. Le roi do Franco garda le Roussillon, [u'il aurait toujours conservé sans cette paix; mais, à l'égard de la Flandre, la monarchie espagnole n'y a plus rien. La France était alors l'amie nécessaire du Portugal; elle ne l'est plus: tout est changé. Mais, si don Louis de Haro avait dit que le cardinal Mazarin savait tromper, on a dit depuis qu'il savait prévoir. Il méditait dès longtemps l'alliance des mai- sons de France et d'Espagne. On cite cette fameuse lettre de lui, écrite pendant les négociations do Munster: « Si le roi très chrétien pouvait avoir les Pays-Bas et la Franche-Comté en dot, on épousant l'infante, alors nous pourrions aspirer à la succession d'Espagne, quelque renonciation qu'on fît faire à l'infante; et ce ne serait pas une attente fort éloignée, puis- qu'il n'y a que la vie du prince son frère qui l'en pût exclure. » Ce prince était alors Ballhazar, qui mourut en 1649.

Le cardinal se trompait évidemment, en pensant qu'on pour- rait donner les Pays-Bas et la Franche-Comté en mariage à l'infante. On ne stipula pas une seule ville pour sa dot. Au contraire, on rendit à la monarchie espagnole des villes con- sidérables qu'on avait conquises, comme Saint-Omer, Yprcs, Menin, Oudenarde et d'autres places. On en garda quelques- unes. Le cardinal ne se trompa point en croyant que la renon- ciation serait un jour inutile; mais ceux qui lui font l'honneur de cette prédiction lui font donc prévoir que le prince don Balthazar mourrait en 1649; qu'ensuite les trois enfants du se- 1. De juillet à novembre 1039. Qnesnoy, Avcsnes, Philippevillc et Marienboiirg on Hainaiit; tic Thion- 2. Il fut signé le 7 novembre 1659. ville et Montmédv clans le Luxem- Xa France, outre l'abandon du Rous- bourg. Quoi qu'en disent Saint-Évre- sillon, obtint la cession de l'Artois mond et Brieune, c'est le complément sauf Aire et Saint-Omer; de Grave- glorieux et avantageux de la paix de lines en Flandre; de Laudrecies, lo Westphalie.

70 SIECLE DE LOUIS XIV cond mariage seraient enlevés au berceau; que Charles, k- cinquième de tous ces enfants mâles, mourrait sans postérité,, et que ce roi autrichien ferait un jour un testament en faveur d'un petit-fils de Louis XIV. Mais enfin le cardinal Mazarin prévit ce que vaudraient des renonciations, en cas que la pos- térité m;\le de Philippe IV séteignît; et des événements étran- ges l'ont justifié après plus de cinquante années.

Marie-Thérèse, pouvant avoir pour dot les villes que la France rendait, n'apporta, par son contrat de mariage, que cinq cent mille écus d or au soleil^: il en coûta davantage au roi pour l'aller recevoir sur la frontière. Ces cinq cent mille écus, va- lant alors deux millions cinq cent mille livres, furent pourtant le sujet de beaucoup de contestations entre les deux minis- tres^. Enfin la France n'en reçut jamais que cent mille francs.

Loin que ce mariage apportât aucun autre avantage, présent et réel, que celui de la paix, l'infante renonça à tous les droits qu'elle pourrait jamais avoir sur aucune des terres de son père; et Louis XIV ratifia cette renonciation de la manière la plus solennelle, et la fit ensuite enregistrer au parlement.

Ces renonciations et ces cinq cent mille écus de dot sem- blaient être les clauses ordinaires des mariages des infantes d'Espagne avec les rois de France. La reine Anne d'Autriche^ fille de Philippe III, avait été mariée à Louis XIII à ces mêmes conditions; et quand on avait donné Isabelle, fille de Henri le Grand, à Philippe IV, roi d'Espagne, on n'avait pas stipulé plus de cinq cent mille écus d'or pour sa dot, dont même on ne lui paya jamais rien; de sorte qu'il ne paraissait pas qu'il y eût alors aucun avantage dans ces grands mariages: on n'y voyait que des filles de rois mariées à des rois, ayant à peine un présent de noces.

Le duc de Lorraine, Charles IV, de qui la France et l'Es- pagne avaient beaucoup à se plaindre, ou plutôt qui avait beau- coup à se plaindre d'elles, fut compris dans le traité, mais en 1. « Écus d'or au.soleil. » Monnaie pour infirme d'.ivance la renoncia— ainsi appelée parce qu'elle portait un tion. dans une clause du contrat de .soleil au-dessus de la couronne. mariafro jùnsi conçue: « Moycnnaut 11' ])ayrin<Mit di'sdits cinq cent mille 2. « Le sujet de beaucoup de cou- ccus dor aux ternies ci-dessus dits, testations. » Mazarin connaissait bien la séréuissinïe infante Marie-Thérèse la pénurie de lEspaj^nc et l'impossi- renonce, » etc. A'oir Mignet, yégocia— bilité où elle se trouvait de payer tion.'! relatives à la succession d'Es- cette somme. Aussi y avait-il comi)lé pagne.

CHAPITRE VI 71 prince malheureux qu'on punissait parce qu'il ne pouvait se faire craindre. La France lui rendit ses Etals i en démolissant ^"^anci et en lui défendant d'avoir des troupes. Don Louis de Haro obligea le cardinal Mazarin à faire recevoir en grâce le prince de Condé, en menaçant de lui laisser en souverai- neté Rocroi, le Catelet et d'autres places dont il était en pos- session. Ainsi la France gagna à la fois ces villes et le grand Condé. Il perdit sa charge de grand maître de la maison du roi, qu'on donna ensuite à son ûls, et ne revint presque qu'avec sa gloire.

Charles II, roi titulaire d'Angleterre, plus malheureux alors ■que le duc de Loraine, vint près des Pyrénées, où l'on traitait cette paix. Il implora le secours de don Louis et de Mazarin. Il se flattait que leurs rois, ses cousins germains, réunis, ose- raient enlin venger une cause commune à tous les souverains, puisque enfin Cromwell n'était plus: il ne put seulement ob- tenir une entrevue, ni avec Mazarin, ni avec don Louis. Lock- hart, cet ambassadeur de la république d'Angleterre, était à Saint-Jean-de-Luz; il se faisait respecter encore, même après la mort du protecteur; et les deux ministres, dans la crainte (de choquer cet Anglais, refusèrent de voir Charles II. Ils pen- •saient que son rétablissement était impossible; et toutes les factions anglaises, quoique divisées entre elles, conspiraient ■également à ne jamais reconnaître de rois. Ils se trompèrent tous deux: la fortune fit, peu de mois après, ce que ces deux ministres auraient pu avoir la gloire d'entreprendre. Charles fut rappelé dans ses États par les Anglais, sans qu'un seul potentat de l'Europe se fût jamais mis en devoir ni d'empêcher le meurtre du père, ni de servir au rétablissement du fils. Il fut reçu dans les plaines de Douvres par vingt mille citoyens, qui se jetèrent à genoux devant lui. Des vieillards qui étaient de ce nombre m'ont dit que presque tout le monde fondait en larmes. Il n'y eut peut-être jamais de spectacle plus touchant ni de révolution plus subite (juin 1660). Ce changement se fit À}D. bien moins de temps que le traité des Pyrénées ne fut con- clu; et Charles II était déjà paisible possesseur de l'Angleterre, •que Louis XIV n'était pas même encore marié par procureur-.

1. Moins Bar, Clermoat on Argon- 2. Charles II d(l)arqiia à Douvres Jic, Stenay, May encc. Leduc l'ut oblige- lu 5 juin et entra à Londres le 8. Le .délaisser le passage libre aux trou- mariage de Louis XIV avec Marie- .pcs Irançaises pour se rendre eu Al- Thérèse fut célébré le 9 à Saint-Jeansace. de-Luz.

72 SIECLE DE LOUIS XIV (Août 1660.) Enfin le cardinal Mazarin ramena le roi et la nouvelle reine à Paris. Un père qui aurait marié son fils sans^ lui donner l'administration de son bien nen eût pas usé au- trement que!Mazarin; il revint plus puissant et plus jaloux de sa puissance, et même des honneurs, que jamais. Il exigea et il obtint que le parlement vînt le haranguer par députés. C'était une chose sans exemple dans la monarchie; mais ce n'était pas une trop grande réparation du mal que le parlement lui avait fait. Il ne donna plus la main^ aux princes du sang, en lieu tiers, comme autrefois. Celui qui avait traité don Louis de Haro en égal voulut traiter le grand Condé en inférieur. Il marchait alors avec un faste royal, ayant, outre ses gardes, une compagnie de mousquetaires qui a été depuis la seconde compagnie des mousquetaires du roi. On n'eut plus auprès de lui un accès libre: si quelqu'un était assez mauvais cour- tisan pour demander une grâce au roi, il était perdu. La reine inère, si longtemps protectrice obstinée de Mazarin contre ht France, resta sans crédit dès qu'il n'eut plus besoin d'elle. Le roi son fils, élevé dans une soumission aveugle pour ce ministre, ne pouvait secouer le joug qu'elle lui avait im- posé, aussi bien qu'à elle-même; elle respectait son ouvrage, et Louis XIV n'osait pas encore régner du vivant de Ma- zarin.

Un ministre est excusable du mal qu'il fait lorsque le gou- vernail de l'État est forcé dans sa main par les tempêtes; mais,, dans le calme, il est coupable de tout le bien qu'il ne fait pas. INIazarin ne fit de bien qu'à lui et à sa famille par rapport à lui. Huit années de puissance absolue et tranquille, depuis son dernier retour jusqu'à sa mort, ne furent marquées par aucun établissement glorieux ou utile; car le collège des Qua- tre-Nations ne fut que l'effet de son testament^.

Il gouvernait les finances comme l'intendant d'un seigneur obéré. Le roi demandait quelquefois de l'argent à Fouquet, qui lui répondait: Sire, il n'y a rien dans les coffres de Votre 1. Donner la main, c'est- à- dire M.:Misuet dit de Mazarin:« Il av;iit prendre la droite. ICspril grand, prévoyant. inv.Mitir, ■ 2. « De sou testament. » Jugement le caraelere plus souple que failde. et injuste, parce qu'il est incomplet: moiusiernieque persévérant...Il était Mazarin lit la ligue du Rhin contre iucapal)le d'abattement et il avait l'Autriche, ménagea la succession une constance inouïe, malgré ses va- d'Espagne à Louis XIV, et put dire rialious apparentes. » {Introduction avec vérit(; tiue « si son langage aux Nis^nccations relatiws à lu suc- u'utait pas français, sou cœur l'était ». cession d'Espagne.)

CHAPITRE VI 73 Majesté, mais M. le cardinal vous en prêtera. Mazarin élail riche d'environ deux cents millions, ù compter comme on fait aujourd'hui. Plusieurs mémoires disent qu'il en amassa une partie par des moyens trop au-dessous de la grandeur de sa place. Ils rapportent qu'il partageait avec les armateurs les profits de leurs courses: c'est ce qui ne fut jamais prouvé; mais les Hollandais l'en soupçonnèrent, et ils n'auraient pas soupçonné le cardinal de Richelieu.

On dit qu'en mourant il eut des scrupules, quoique au dehors il montrât du courage. Du moins il craignit pour ses biens, et il en fit au roi une donation entière, croyant que le roi les lui rendrait. Il ne se trompa point: le roi lui remit la dona- tion au bout de trois jours. Enfin il mourut (9 mars 1661 ^); et il n'y eut que le roi qui semblât le regretter, car ce prince savait déjà dissimuler. Le joug commençait à lui peser; il était impatient de régner. Cependant il voulut paraître sensible à une mort qui le mettait en possession de son trône.

On peut juger du caractère des hommes par leurs entre- prises. On peut bien assurer que l'âme de Richelieu respirait la hauteur et la vengeance; que Mazarin était sage, souple et avide de biens. Mais pour connaître à quel point un ministre a de l'esprit, il faut ou l'entendre souvent parler, ou lire ce qu'il a écrit. Il arrive souvent parmi les hommes d'Etat ce qu'on voit tous les jours parmi les courtisans: celui qui a le plus d'esprit échoue, et celui qui a dans le caractère plus de patience, de force, de souplesse et de suite, réussit.