Non content d'avoir fait jouer son Arleqiiin au Parnasse, l'abbé N»adal écrivit une Lettre à i)/™° la Comtesse de F...sur la tragédie de Zaïre, Auteur dramatique toujours sifflé, il était mal placé pour accuser Voltaire de vouloir « re- plonger la tragédie française dans son premier chaos. » Mais tout n'est pas sur ce ton. A côté de reproches extrava- gants, sa Lettre présente plus d'une observation assez juste. Cette critique en tout cas mérite d'être analysée brièvement.
riamne^ ils furent joués presque en même temps, tous deux sans aucun succès, et s'accusèrent réciproquement de cabale. Cest à cette occasion que Voltaire lui adressa sous le nom de Thieriot une lettre des plus mordantes. (28 mars 1725). 1. Elle n'existe pas à la Bibliothèque de la ville de Ljon.
INTRODUCTION XV Elle coïncide en plus d*un point avec celle de Riccoboni, et nous fera connaître les principales discussions alors engagées- Après avoir établi (et il n'a pas tort) que la religion y est regardée comme une chose de pure éducation qui dépend du climat seul, et non des ordres du ciel, il dit que le poète a dessiné son héroïne d'après une jeune actrice qui prête son ingénuité et ses sentiments à Zaïre (n'est-ce pas aiusi qu'on reprochait à Racine de faire ses tragédies pour la Champ- meslé?) et que le merveilleux ne règne pas dans cette pièce, mais seulement l'extraordinaire. « Il n'y a nulle préparation d'incident, nulle trace d'instruction dramatique, nul carac- tère constaté; celui de Fatime ne conserve aucune égalité. Elle était chargée de rappeler Zaïre à ses devoirs et à sa religion; les moyens qu'elle y emploie ont quelque chose d'assez équivoque pour, alarmer la pudeur. » Il blâme auSgi cette reconnaissance qui n'est, selon lui, qu'une adop- tion. Comment se fait-il qu'Orosmane n'ait jamais remarqué la croix qui orne le bracelet de Zaïre? « Le moyen des cicatrices » ne l'a pas moins choqué. Un désordre libertin règne dans le désespoir de Zaïre, qui semblable à ces femmes chrétiennes offrant à Dieu le spectacle du cirque, et encore plus égarée qu'elles, fait à ce môme Dieu l'offrande d'un cœur déchiré des traits de l'amour profane. Quant à la nature, elle n'a pas fait d'impression sur l'héroïne. De plus Zaïre aurait dû révéler à son amant le secret de sa naissance, elle aurait ainsi sauvé « avec ses jours, sa gloire, on innocence et la vertu de son amant. » Passons à Orosmane; il est odieux, perfide, indigne, contre foute attente. « Il débute en céladon et finit en scélérat. » Enfin les mœurs théâtrales sont inégales, la versification sans cadence et mal rimée. L'abbé Le Blanc s'en prenait au goût perverti du siècle: iXadal attribue tout le succès à la seule M'^° Gaussin, qui a trouvé « une articulation nouvelle de sons tendres et inconnus, » des mouvements vrais et naturels. Mais il se console en pensant que le public « a pris soin de renvoyer la réputation de cette pièce à son [ XVI ZAÏRE principe, c'est-à-dire à des inventions étrangères au sujet et à la conduite du poème. » 11 conclut par ces mots: « Le succès est si brillant, qu'il ne faudrait que la représentation de trois ou quatre poèmes de ce genre pour replonger la tragédie française dans son premier chaos. » Heureusement, ajouterons-nous, que l'abbé Nadal était là, avec son Saûl et sa Mainamne, pour maintenir notre tragédie dans la bonne voie.
On connaît encore une autre critique, mais celle-ci éton- nante, faite par J. B. Rousseau. Il détestait Voltaire, qui le lui rendait bien. Un ami ayant désiré connaître son opinion sur Zaïre, il lui répondit par une lettre qui fut insérée ^ au tome III, n° 28, 20 avril 1733, du Glaneur historique, criti- que, moral, littéraire, (jalant et calot in, publié à Laliaye. De la part d'un poète comme lui on s'attendrait, ainsi que M. Desnoiresterres l'a très bien remarqué, à une discussion méchante, mais enfin vraiment littéraire; il n'en est rien. « La pièce que vous m'avez envoyée est enfin arrivée. Je l'ai lue ce matin. Ceux qui m'avaient mandé, il y a quatre mois, que la fin morale de cet ouvrage était de prouver que les Sarrasins étaient plus honnêtes gens que les chrétiens, m'en avaient donné une fausse idée; il ne parait point que l'auteur ait eu ce dessein en vue. Le sentiment qui y règne tend seulement à faire voir que tous les efforts de la grâce n'ont aucun pouvoir sur les passions. Ce dogme impie, et aussi injurieux au bon sens qu'à la religion, fait l'unique fondement de sa fable; et au lieu que le but de Corneille a été de faire voir dans Pohjeucte le triomphe de la grâce, il semble que celui de Voltaire ait été d'en peindre la dé- faite. Il parait même s'en applaudir dans sa préface en forme d'épUre, où il ose avancer que sans l'amour de Pauline, la tragédie de Polyeucte n'aurait pu se soutenir. (Suit une discussion sur ce point)...C'est avoir bien mauvaise opinion de son auditoire, que de penser que l'image d'une concu- INTRODUCTION XVII piscence effrontée, dans une pièce chrétienne où il n'est parlé que d'un Dieu crucifié, et de mystères ineffables de la foi, doive paraître plus touchante que les effets miraculeux de la miséricorde. Athalie et Esthe?' ont bien prouvé le contraire; et quelque corrompu que soit le siècle, je suis certain que la pièce eût fait plus de plaisir, si Zaïre eût profité des deux occasions où elle se trouve de déclarer au Soudan qu^elle est chrétienne, et qu'elle perd en s'enfuyant sans raison. Ce que cette déclaration, à laquelle on s'attend, aurait excité en lui d'émotion, de combats, de lumières, et enfin d'atten- drissement, aurait intéressé le spectateur. On ne serait pas choqué de voir un caractère si noble indignement démenti, et ce mélange odieux de piété et de libertinage dont la pièce est souillée ne révolterait pas l'esprit et le cœur des honnêtes gens, comme il est impossible qu'il ne fasse à la lecture de cette monstrueuse tragédie, qui au lieu de l'air de roman, que l'auteur a voulu lui donner, aurait pris, dans le système de la religion, un air de vérité capable de toucher les libertins, qui souvent ne sont pas les moins sensibles aux grandes images de la religion, quand elles sont bien expri- mées; ainsi qu'il parait assez parle plaisir universel que donnent encore tous les jours les représentations de Po- lyeucte et à' Athalie, quoique tout le monde sache ces pièces par cœur. » Cette page est vraiment prodigieuse. « Est-ce un poète qui parle, s'écrie avec raison M. Desnoiresterres»^ ou un casuiste? un auteur dramatique ou un docteur en Sor- bonne? Nous ne voudrions pas frapper plus que de rai- son sur Rousseau exilé, malheureux, aigri par la lutte et les années; mais on sent là, et il faut bien le dire, le cafard qui demande à la religion de servir ses propres ressenti- ments ^. » Ces insinuations d'une hypocrisie si perfide pou- 2. Ces insinuations furent réfutées, mais assez faiblement, d.ans une lettre ano- nyme que publia le Glaneur du 25 mai.
XVIII ZAÏRE valent être en effet bien dangereuses. Rappelons-nous com- bien il en fallait peu alors pour nuire à un écrivain, et quel- les vives inquiétudes causa souvent à Voltaire la publica- tion de ses moindres écrits.
Précisément à cette époque, il venait d'être tracassé pour la publication même de Zaïre, En envoyant le manuscrit à Jore, son éditeur rouennais, il y avait joint une Epitre dé- dicatoire qui devait être d abord soumise à Cideville; elle était à l'adresse d'un riche marchand anglais, M. Falkener, dont il avait reçu l'hospitalité à Wandsworth, au moment de son exil en x\ngleterre. 11 prévoyait que cette dédicace pourrait lui causer quelques ennuis, et écrivait à son ami. « Je ne sais même si la délicatesse excessive de ceux qui sont chargés de la librairie ne se révoltera pas un peu con- tre la liberté innocente de cet ouvrage. J'en ai adouci quel- ques traits et je le communique imprimé à M. Rouillé, afin qu'il donne au moins une permission tacite et que Jore ne puisse être inquiété. » (Lettre à Cideville, novembre 1732, n° 290, édit. Moland.) L'Epitre, dans « sa liberté innocente », contenait en effet un passage sur la mort d'Adrienne Lecou- vreur, où à notre scandaleuse intolérance était opposé l'exemple contraire des Anglais. Cideville ne s'y méprit point; certains changements furent faits sur sa demande, comme le prouve une lettre écrite quelques jours plus tard.
ce Je suis bien flatté de me rencontrer avec vous dans presque tous vos sentiments. Vous verrez que j'ai adouci, dans cette nouvelle copie, une partie des choses que vous craignez qui ne révoltent. » Même après ces changements, la nouvelle copie contenait encore plus d'une appréciation imprudente que Cideville conseilla encore, mais en vain, de supprimer. « Je suis enchanté de la délicatesse de son ami- tié, écrivait Voltaire à Formont (décembre 1732, n° 298, édit. Moland), mais je ne peux partager ses scrupules. « Plus je relis celte Epitre dédicatoire, plus j'y trouve des vérités utiles, adoucies par un badinage innocent. Je dis, et je le redirai toujours, jusqu'à ce qu'on en profite, que les INTRODUCTION XIX lettres sont trop peu accueillies aujourd'hui. Je dis qu'à la cour on fait quelquefois des critiques absurdes: Tous les jours à la cour un sot de qualité Peut juger de travers avec impunilé ^ Qui ne fait que des critiques générales n'offense personne. La Bruyère a dit cent fois pis, et n'en a plu que davantage. Les louanges que je donne, avec toute l'Europe, à Louis XIV, ne deviendront un jour la satire de Louis XV que si Louis XV ne l'imite pas; mais en quel endroit insi- nué-je que Louis XV ne marchera pas sur ses traces? Les vers sur Polyeiicte renferment une vérité incontestable, et la manière dont ils sont amenés n'a rien d'indécent: car ne dis-je pas que la corruption du corps humain est telle que la belle àme de Polyeucte aurait faiblement attendri, sans l'a- mour que sa femme a pour Sévère etc.? Ce qui regarde la pauvre Lecouvreur est un fait connu de toute la terre, et dont j'aime à faire sentir la honte. Mais en parlant d'amour et de Melpomène, j'écarte toutes les idées de religion qui pour- raient s'y mêler, et je dis poétiquement ce que je n'ose pas dire sérieusement. » Moncrif, un des censeurs, après examen de l'Epitre, l'a- vait approuvée. Mais le directeur de la librairie, M. Rouillé, vint à son tour, et déclara que la publication des vers sur Ad rienne Lecouvreur ne pouvait être officiellement autori- sée. Il conseillait donc au poète de faire paraître à la fois deux éditions, l'une saLUsVEpître et avec le Privilège, l'au- tre avec VEpître et sans Privilège ^\ et Voltaire s'y déter- mina facilement. Quant au reproche qu'on pouvait lui faire et qu'on lui fit, de mettre une lettre badine à la tète d'une tragédie chrétienne, il n'en avait qu'un médiocre souci: « J'ai prétendu ^ faire une tragédie tendre et intéressante, 1. Boileau, Sat. IX, v. 173.
2. Lettre à Forment, décembre 1732, n^ 298, édit. Mol and.
3. Même lettre.
lei INTRODUCTION XXI siècle pour un ingrat. J'irai voir la Bagatelle, dont tout le inonde dit du bien; il y a un endroit où la Bagatelle dit à un auteur: Est-ce que vous n'aimez pas Zaïre? — Si, je l'aime; elle a de si beaux yeux. » On s amusa beaucoup aussi de M. Falkener, ce simple mar- chand auquel unauteursepermettaitd adresser une dédicace. 11 fut mis en scène ^ sous le nom de Kafener, habillé grossiè- rement, une pipe à la bouche et parlant pesamment. Mais peu d années plus tard Voltaire pouvait prendre une spirituelle revanche. Le négociant de la Cité était devenu M; le cheva- lier Falkener, ambassadeur d'Angleterre à la Porte Otto- mane. En lui adressant sous cette qualité nouvelle une se- conde épitre, qui parut dans Fédition de 1736, le poète donnait une leçon mordante à ses frivoles compatriotes qui affectaient encore le dédain du commerce.
Tant qu'on a joué le répertoire tragique, Zaïre s'est main- tenue au théâtre: elle a même eu quelques reprises récen- tes, notamment en 1874 et en 1888. C'est à peu près la seule des tragédies de Voltaire que puisse goûter un public mo- derne. Sans prétendre donner Thistoire de cette pièce, nous nous bornerons à citer quelques particularités qui s'y ratta- chent.
Le personnage de Zaïre, où M"® Gaussin avait excellé, et celui d'Orosmane, furent souvent choisis comme rôles de début. C'est après avoir joué devant la cour que Lekain eut son ordre de réception à la Comédie Française, et quelques courtisans s'étonnant de cette faveur, Louis XV leur répon- dit: c< Il m'a fait pleurer, moi qui ne pleure guère. » Son jeu était si touchant et par moments si terrible, que des femmes en l'entendant oubliaient sa laideur ^ et s'écriaient « comme il est beau! » Bref, sa supériorité fut telle dans le rôle d'Orosmane, que Grandval, successeur de Quinault- 1. Dans le Temple du goût, parodie que Voltaire attribuait à Delaunay, et dont le véritable auteur serait d^AUaioval. Desnoireslerres I, 458.
2. Ëdit. Molaod.
XXII ZAÏRE Dufresne, dut le lui abandonner à la demande du par- terre.
Le rôle de Zaïre- fut un de ceux que préférait M™* Ves- tris et où elle se distingua le plus. D'Auberval choisit pour débuter, en 1760, celui de Nérestan, où Mole surtout s'était montré excellent.
En dehors des représentations publiques, cette tragédie fut souvent jouée sur les théâtres particuliers, si nombreiTX alors, et dans la société de Voltaire, on le devine, plus que partout ailleurs. Le poète se réservait toujours le person- nage de Lusignan, et le rendait avec un pathétique jugé excessif par quelques-uns. Au bout de vingt ans, une repré- sentation de son œuvre l'émouvait encore autant qu'au pre- mier jour. Une fois, aux Délices, en 1755, on le vit « sortir d'une coulisse en habit de Lusignan, suivre tout hors de lui la dernière scène de Zaïre, se glisser sur son tabouret, sans s'en apercevoir, jusqu'au milieu du théâtre, et se trouver à côté d'Orosmane, â l'instant où sa jalouse fureur lui fait poignarder son amante ^ » III III Il nous faut maintenant considérer Tœuvre. en elle-même. ZaïrCy comme Bruttis^ comme la Mort de César^ fut un fruit de ce voyage d'Angleterre, qui ne donna pas seulement aux idées de Voltaire, en politique et en philosophie, leur im- pulsion décisive, mais lui inspira aussi la pensée de renouve- ler chez nous la tragédie. Il avait vu jouer Shakspeare, encore inconnu en France; c'était une révélation. Sans l'ad- mirer tout entier, loin de là, car il lui reprocha toujours bien des barbaries, il fut frappé de la vivacité de son action 1. Paillet de Warcy. Histoire de la vie et des ouvrages de Voltaire, I, 135.
\ \ INTRODUCTION XXIII dramatique, et surtout de la riche variété de ses sujets, choisis avec une entière libeiiié dans les mondes les plus divers, alors que notre tragédie, à peu près renfermée dans la mythologie et l'histoire anciennes, se voyait condamnée à la monotonie. Shakespeare lui fournit, en même temps que le modèle de la jalousie d'Orosmane, l'idée d'un genre plus moderne, presque national et historique. C'est ainsi qu'après Zaïre vinrent Alzire, Mahomet, Adélaïde du Gués- clin, Le duc de Foix, UOrphelin de la Chine, Tancrède, Zu- lime; chaque fois il essayait, par la conquête d'une région encore inexplorée, d'élargir l'horizon du théâtre.
Sous ce rapport, le choix du sujet de Zaïre était particu- lièrement heureux. Cette époque extraordinaire des Croisa- des, longtemps chantée parles poètes, avait laissé au cœur même de la nation un souvenir vivace, que les siècles n'ont pu effacer. En rappelant ces guerres héroïques, en faisant revivre les types encore populaires de l'ancienne chevalerie, la tragédie se rapprochait des spectateurs, elle devenait fran- çaise et chrétienne. Le second acte de Zaïre, plein d'une inspiration vraiment épique, dut charmer également le gros du public, flatté dans son amour-propre national, et les des- cendants de ces illustres croisés, que l'on pouvait voir sur la scène garnissant les banquettes réservées aux élégants et aux gens de cour. « C'est dans ce second acte, dit La Harpe ^, que l'auteur déploie habilement toute sa poétique éloquence, pour nous remplir l'imagination de cet héroïsme chrétien, de cet enthousiasme de l'honneur et de la reli- gion, double caractère de ces premiers chefs des Croisés,, tout à la fois apôtres, conquérants et martyrs. Si ces arme- ments prodigieux, ces guerres lointaines, source de tant de gloire et de tant de revers, nous paraissent aujourd'hui peu conformes à la saine politique, il faut convenir qu'il n^y a rien de plus favorable aux couleurs de la poésie, rien de plus fait pour subjuguer l'imagination, et même de quelque ma- 1. Lycée, xviii® siècle, ch. m, sect. 4, XXIV ZAÏRE nière qu^on apprécie Tesprit des Croisades, on ne peut au moins se défendre de l'intérêt très juste et très naturel qu'inspirent ces guerriers, respectés même de leurs enne- mis, et qui avaient porté dans les cachots la gloire de leurs anciens triomphes, )a résignation des martyrs et la fermeté des grands cœurs. Voltaire a bien su profiter de cette dis- position, dont il. était sûr; et s'il a depuis condamné les Croisades en philosophe, alors il s'en est servi en poète. » Quelques éloges pompeux du caractère français, semés çà et là dans la pièce, quelques allusions malicieuses à la société contemporaine, achevèrent le succès.
Gardons-nous cependant de voir dans Zaïre une tragédie historique; ne nous laissons tromper ni par cet étalage de noms si français, ni par cet air de narration réelle que le poète, dans sa Lettre à Vahbé de La Roque^ a su donner à ^ l'analyse de son œuvre. Cette tragédie, comme bon nombre de celles qu'il a composées, est de pure imagination, et c'est là encore un caractère qui le distingue de ses prédécesseurs. Derrière les tragédies de Corneille, il y a toujours soit un récit historique ou légendaire, soit une œuvre antérieure dont il s'inspire. On peut voir, par la lecture des Préfaces de Racine, de quel respect il se piquait pour la tradition; tandis que Voltaire a toujours revendiqué pour le poète tragique le droit de créer lui-même ses sujets, lui imposant pour unique condition de les rendre intéressants et vrai- semblables. Selon lui, a un sujet de pure invention et un sujet vrai, mais ignoré, sont absolument la même chose pour les spectateurs; et comme notre théâtre embrasse tous les temps et tous les pays, il faudrait qu'un spectateur allât consulter tous les livres, avant qu'il sût si ce qu'on lui repré- sente est fabuleux ou historique » ^ Quant à l'histoire con- sidérée comme source de la poésie tragique, le futur auteur de V Essai sur les inœurs en fait assez bon marché: n L'his- toire, dit-il, n'ayant été trop souvent que le récit des fables 1. Dissertation sur la Tragédie, II® partie.
INTRODUCTION XXV et des préjugés, quand on entreprend une tragédie tirée de l'histoire, que fait-on? L'auteur choisit la fable ou le préjugé qui lui plait davantage ^ » Nous ne trouverons pas dans Z^r^rg d'cxact Hutle historiqoe. [^jl Voltaire déclare lui-même ^ que « tout y est feint, jusqu'aux noms. » Les noms très réels de Lusignan et de Chatillon sont en effet portés par des personnages imaginaires. Zaïre ^, Nérestan, sont entièrement inventés. Orosmane lui-même n'a jà'mais existé: le poète a seulement pris soin de le ratta- cher parla naissance à un personnage historique. Ce cruel \ Noradin {le N.our-ed-Din des Orientaux) qui nous est donné comme le père d'Orosmane, était Taîné des dix-sept fils de Saladin. Né en 1170, il obtint en partage, à la mort de son père, Damas, la Syrie méridionale et la Palestine. Il mourut à Samosate en 1224^ sans héritiers.. Les historiens arabes le désignent ordinairement sous le litre de Malek-al-Afdal (Pex- cellent prince), qu'il s'était lui-même attribué. Orosmane se- rait donc le petit-fils de Saladin. Il ne se montre pas indigne de cet aïeul; ou peut penser d'ailleurs, avec La Harpe, que ce grand prince, l'idéal des sultans, a servi de modèle à Vol- taire pour la création de son héros. « Ce caraclère de Sala- din est si connu, qu'il serait absurde de prétendre qu'Oros- mane ne pouvait lui ressembler, et l'on ne peut que louer l'auteur de Zdire de nous avoir peint un Soudan qui mêle aux maximes de la politique les mouvements de l'humanité compatissante ^. » Cette observation est surtout dirigée con- tre ceux qui accusaient d'invraisemblance le personnage d'Orosmane ^.
Quant à la date de l'action, qui d'ordinaire importe peu 1. Ihid.
2. Ibid.
3. Ce nom de Zaïre est celui d^une esclave d'Atalide dans Bajazet; c'est là sans doute que Voltaire Ta emprunté.
4. La Harpe, Lycée (xviii* siècle, chap. m, section 4).
5. Mathieu Marais, par exemple, raille fort « ce Sarrasin de Zaïre, qui ne sait même pas être Turc. » (Lettre 35, 4 septembre 1732J.
XXVI ZAÏRE en un sujet tout de fantaisie, Tauteur Ta pourtant précisée par quelques vers placés au début de Tacte III.
Louis, des bords de Chypre, épouvante l'Asie; Mais j'apprends que ce roi s'éloigne de nos ports; De la féconde Egypte il menace les bords.
Il s'agît donc de la septième croisade. Louis IX, parti d'Aigues-Mortes le 28 août 1248, après un long séjour en Chypre, s'embarqua le 13 mai 1249 pour cette terre d'E- gypte où il devait trouver la défaite et la captivité.
En même temps qu'il ouvrait à la tragédie des terres nou- velles, Voltaire voulait partout introduire une action plus vive, reprochant à la plupart des poèmes qu'on avait écrits jusqu'alors de n'être que « des discours dialogues. » De là chez lui ces procédés visiblement empruntés à Shakespeare, l'ombre d'Amphiaraiis ddius Eriphyle, comme plus tard celle de Ninus dans Sémiramis; de là tous ces coups de théâtre, et l'usage si fréquent de la reconnaissance, La reconnaissance est aussi ancienne que le drame lui- même, et peut exciter au plus haut point l'intérêt et l'émo- tion, surtout si, comme l'observe Aristote ^ elle est jointe à une péripétie. Aussi les Grecs l'avaient-ils souvent employée. Celles des Choéphores d'Eschyle, de ÏOEdipe-Roi, à'Iphigé- nie en Taiiride sont les plus célèbres. Boileau semble la re- commander à nos poètes lorsqu'il dit au IIP chant de son Art Poétique, L'esprit ne se sent point plus vivement frappé. Que lorsqu'en un sujet d'intrigue enveloppé D'un secret tout à coup la vérité connue Change tout, donne à tout une face imprévue.
Cependant elle se montre à peine dans la tragédie du 1. Poétique, chap. 11.
INTRODUCTION XXVII xvu® siècle; Corneille qui laimait peu ^ et la jugeait appli- cable à un très petit nombre de sujets, ne s'en est effet servi que trois fois, dans Œdipe, Don Sanche, Béraclms, On n*en trouve aucun exemple chez Racine. A cette époque c'est la comédie qui s'est approprié la reconnaissance, et en fait le fond de ses dénoûments romanesques.
Mais au xviii" siècle Crébillon, surtout Voltaire, en font un des principaux ressorts tragiques. Avant Zaïre, on la voyait déjà dans Œdipe, la Mort de César, Eriphyle; on la verra encore dans Mahomet, dans Mérope, dans Sémiramis, etc.
11 faut que la reconnaissance w naisse des incidents mêmes et que cet ébranlement se produise par des moyens vraisem- blables *. » Sous ce rapport, celle d'Œdipe-Roi est un modèle. Longuement préparée par une savante [pro- gression d'intérêt, elle est le pivot de la pièce entière; attendue en même temps que redoutée par le spectateur, elle arrive enfin comme le mot d'une terrible énigme et amène aussitôt la* catastrophe. Il en est autrement ici: introduite dès le second acte, la reconnaissance imprévue des enfants de Lusignan ne sert qu'à nouer l'intrigue. Elle a surtout le défaut d'être produite par des moyens artificiels et trop faciles. Cette croix de Zaïre, cette cicatrice de Nérestan, qu'il ne montre même pas, sont des preuves d'identité bien vagues, acceptées bien à la légère, et qui ont valu à l'auteur plus d'une critique. C'est la reconnaissance par signes, la moins savante de toutes, au dire d'Aristote, et que la plupart de poètes ne préfèrent que par pauvreté (Si' à^opiav). Voltaire s'en est également servi dans Mérope, où la reine reconnaît Egisthe à la cuirasse de son père dont il est revêtu. Elle a cependant fait fortune. Dans le roman comme au théâtre, la croix de Zaïre a été mille fois imitée.
1. Second discours sur la tragédie.
XXVIII ZAÏRE Mais ne nous montrons pas trop difficiles. Au lieu du peu de vraisemblance d'un procédé devenu baual dans la suite considérons plutôt les heureux effets que le poète en a su tirer. Selon Schlegel ^ « Tidée de rattacher la conversion de Zaïre au moment où un père mourant la reconnaît pour sa fille ne saurait être assez louée. » La Harpe dit de son côté: « Les impressions de la nature sont ordinairement les seules qui Ciaractérisent la reconnaissance; mais ici, combien il sV joint d'accessoires plus intéressants les uns que les autres! Le lieu, le moment, le caractère et la situation des person- nages, Tàge de Lusignan, sa longue captivité, cette religion pour laquelle il a tant combattu et tant souffert, ce palais qui est celui de ses aïeux, cette contrée, le berceau de la foi qu'il professe et le théâtre de la mort d'un Dieu rédemp- teur, tout concourt à répandre sur cette reconnaissance un merveilleux sacré qui nous transporte, qui nous montre quelque chose au-dessus des événements humains, un des- sein particulier de la Providence. » IV IV ^ [1 Zaïre est-elle vraiment une tîmgédie chrétienne? Voltaire a soin de nous apprendre dans V Avertissement de l'édition de 1738, qu'on lui avait donné ce titre, et qu'elle était souvent jouée comme telle à la place de Polyeucte, lors des représenta- tions édifiantes qui précédaient toujours le relâche de Pâ- ques. Le bon apôtre se gardait bien de protester. Outre le plai- sir de duper les gens, il trouvait son compte â encourager cette erreur qu'il jugeait propre à lui faire pardonner bien des hardiesses. C'est ainsi que plus tard il devait dédier Mahomet, la plus philosophique de toutes ses tragédies, au 1. Littérature dramatique, xi® leçoo.
INTRODUCTION XXIX Pape Benoit XIV, et recevoir en échange, avec un bref affectueux, des médailles et la bénédiction apostolique. Le saint Père lui répondait en homme d'esprit.
Il y eut pourtant dès le début des hommes que leur méfiance innée et leur inimitié rendaient plus clairvoyants, Malhieu Marais par exemple, qui dans une lettre du 4 septembre 1732 s'exprime ainsi: « Voltaire a retouché sa pièce, et on s'y étouffe; on pleure et on rit aux mêmes endroits. Il croit avoir trouvé la purgatioii d'Aristote; il manie la religion chrétienne et mahométane à son gré, lui qui n'en connaît au- cune; et dans le temps qu'il veut passer pour auteur d'une pièce sainte, on voit de lui une épltre à M"* de Fontaine- Martel, où il lui dit: Vous avez au lieu de Vigiles Des soupers longs, gais et tranquilles; Des vers aimables et faciles Au lieu des fatras inutiles De.Quesnel et de Letourneur; Voltaire au lieu de directeur; Et pour mieux chasser une angoisse Qui jamais ne retournera.
Vous avez loge à TOpéra Au lieu de banc à la paroisse. » De son côté l'abbé Nadal, dans l'opuscule que nous avons cité plus haut, reproche à Voltaire d'avoir sacrifié la reli- gion à l'amour: il se demande sérieusement pourquoi le poète n'a pas fait servir la tendresse de Zaïre à la conver- sion du Soudan. « L'amour, dit-il, est quelquefois mission- naire: Orosmane est un prince passionné; il n'y avait point si loin de sa tendresse à la conversion que de son amour au meurtre de sa maîtresse. » Cette critique est naïve et pres- que ridicule; tout autre est la portée de celle de J.-B. Rous- seau, qui fait de Zaïre le comble de l'impiété, et lance dans le Glaneur sa dénonciation venimeuse.
La vraie réponse est dans ces mots de Voltaire, lorsqu'il XXX ZAIRE communique à Forment son projet avant de se mettre à l'œuvre (lettre du 29 mai 1732). « Je veux qu'il n'y ait rien de si turc, de si chrétien, de si amoureux, de si tendre, de si furieux, que ce que je versifie à présent. Les noms de Montmorency, de Saint-Louis, de Saladin, de Jésus et de Mahomet s'y trouveront. On aimera, on baptisera, on tuera. » L'association de tous ces noms peut paraître irrévérencieuse; elle indique du moins qu'il n'y a parti-pris ni dans un sens ni dans l'autre. Une autre lettre au même Forment (n® 298) précise encore sa pensée. « Ma pièce n'est pas, Dieu merci, plus chrétienne que turque: j'ai prétendu faire une tragédie tendre et intéressante, et non pas un sermon. » DdiXisAthalie, comme dans Polt/eucte on dditis Saint-Genest, tout se rattache à la religion. Elle est le fond même et la substance de la pièce. Ici au contraire, le christianisme n'est pour ainsi dire qu'épisodique. Il se présente à l'état d'obsta- cle; c'est un simple ressort tragique opposé à l'amour, pour permettre au poète de nous attendrir sur la passion combat- tue et malheureuse.
A certains moments Voltaire parle comme s'il était sincè- rement croyant. Le récit de Chàtillon, le discours pathétique de Lusignan respirent la foi là plus ardente. L'auteur a eu le don de se dédoubler. Il s'est oublié lui-même pour se laisser gagner à la pieuse exaltation de ses héros. Mais ce n'est qu'une lueur, et bientôt la souffrance des deux amants va absorber tout l'intérêt qui s'était un instant attaché au chrislianisme.
A cette ferveur éloquente des chevaliers chrétiens, il convient d'opposer aussi la parfaite indifférence de Zaïre, qui ne voit dans toute religion qu'un produit géogra- phique. Pressée par Fatiine de rester fidèle à la foi de ses ancêtres, elle lui répond comme un philosophe, sur le ton le plus dégagé (v. 105): Je le vois trop; les soins qu'on prend de notre enfance Forment nos sentiments, nos mœurs, notre créance: INTRODUCTION XXXÏ J'eusse été près du Gange esclave des Hiux dieux, Chrétienne dans Paris, musulmane en ces lieux...La. critique ne manqua pas de s'emparer de ce passage. Dans la parodie A'Arleqtiin au Parnasse^ où les cinq actes de Z«2re personnifiés prennent tour à tour la parole pour expo- ser le sujet de la pièce, le Premier acte s'exprime ainsi: «...Je fais voir une jeune princesse Qui ne connaît de foi, de loi, que sçi tendresse.
Ou qui ne reconnaît d'autre religion Que celle qu'on reçoit de l'éducation...»
Quelle est enfin l'idée que Voltaire a voulu nous donner du caractère d'Orosmane? Lorsque le Soudan répond fière- ment à Nérestan (v. 266).
Qu'il est quelques vertus au fond de la Syrie.
Il semble bien exprimer la pensée du poète lui-même. A le voir si généreux et si chevaleresque, humain, tolérant même autant que le permet la raison d'état, nous sommes tentés de nous écrier avec Zaïre (v. 1082), S'il était né chrétien, que serait-il de plus?
C'est sous cette impression que le poète nous laisse au dé- noûment. Son malheur, son désespoir, la générosité dont il fait preuve à ses derniers moments et qui force l'admiration même d'un ennemi, concentrent sur cet infidèle toutes les sympathies du spectateur, tandis que Nérestan nous demeure indifférent. Quand les deux religions, chrétienne et musul- mane, sont opposées l'une à l'autre, cen'est donc pas toujours au profit de la première. Zaïre n'est pas, en dépit de son étiquette, une tragédie édifiante, et si le xviii® siècle l'a jugée telle, c'est qu'il n'était pas très difficile en fait de religion.
^ XXXII ZAÏRE C'est ailleurs qu'on peut trouver les vers les plus chré- tiens, les seuls chrétiens peut-être, que Voltaire ait écrits: dans Alzire (V, 7) les dernières paroles de Gusman frappé à mort: Des dieux que nous servons connais la différence: Les tiens t ont commandé le meurtre et la vengeance, Et le mien, quand ton bras vient de m'assassiner, M'ordonne de te plaindre et de te pardonner.
Cette fois il semble sincère, en proclamant la supériorité d'une religion charitable sur les superstitions d'un peuple barbare, et ces beaux vers sont comme la morale de toute sa tragédie.
« Le poète français auteur de Zaïre, ravi par le drame anglais, a confessé que sa muse en avait reçu une inspiration qui l'avait transportée au-dessus d'elle-même. Ravi des angoisses et de la fureur d'Othello, il a élevé son style et dé- robé le brandon qui communique la flamme à ce bûcher tra- gique. » C'est en ces termes que l'Anglais Cibber marquait la parenté de Zaïre et d'Othello; on sait comment Lessing lui répondit: * « Cibber dit que Voltaire s'est emparé de la torche qui a mis le feu au bûcher tragique de Shakespeare. Il au- rait dû dire que Voltaire n'a pris qu'un tison de ce bûcher flamboyant, et encore un tison fumeux, sans clarté ni cha- leur. » Si la réplique n'est pas aimable, elle est pourtant méritée. Cibber laprovoquaitpar une admiration imprudente; c'était INTRODUCTION XXXIII