SigPhi · Voltaire

Zaïre : tragédie

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Si mon cœur...Ah! chassons cette importune idée: 310 D'un plaisir pur et doux mon àme est possédée. Va, fais tout préparer pour ces moments hetîreux Qui vont joindre ma vie à l'objet de mes vœux. Je vais donner une heure aux soins de mon empire, Et le reste du jour sera tout à Zaïre.

ii V. 310. D'un plaisir pur et doux mon âme est possédée. — « Dans ces paroles de joie, dit M. Villemain, on sent que son cœur est blessé. MaiSy je le demande, cela n* est-il pas léger, superficiel, faible, si on le compare au savant début de la jalousie d^Othello? > (Littér. au xviii^ siè- cle, leçon IX). — Voy. Shakespeare {Othello, III, 3).

V. 311. Va, fais tout préparer, — L'ancienne orthographe est fai, ainsi que nous Tavons déjà indiqué pour d'autres impératifs au y. 247.

V. 313-314. Je vais donner une heure..., etc. — Orosmane regret- tera tout à rheure (vers 741). « Ces moments perdus dans son conseil >. — Othello, qui pourtant n'est pas chef d'Etat, donne plus de temps aux affaires sérieuses. — < Viens, Desdémona, je n'ai à passer avec toi qu'une heure pour causer d'amour, des intérêts de ce monde et de notre conduite. Il nous faut obéir au temps. > [Othello y I, 3.)

ÔlW>» vn ACTE 11 SCÈNE PREMIÈRE NÉRESTAN, CHATILLON.

CHATILLON 3i5 brave Nerestan, chevalier généreux, • \âus qiS btisez les fers de tant de malheureux, Vous, sauveur des chrétiens qu'un Dieu sauveur envoie, Paraissez, montrez-vous, goûtez la douce joie De voir nos compagnons, pleurants à vos genoux, 320 Baiser Theureuse main qui nous délivre tous.

Aux portés du sérail en foule ils vous demandent; ^.' Ne privez point leurs yeux du héros qu'ils attendent, Et qu'unis à jamais sous notre bienfaiteur...V. 319. Pleurants à vos genoux,., — Le participe présent suivait pri- mitivement les règles d'accord, comme en. latin, surtout en ce qui concerne l'accord du nombre.

Voletants, se culebutants.

(La Fontaine, Fables, IV, 22.) Pleurante après son char vous voulez qu'on me voie?

(Racine, Àndromaque, IV, 5.) Le 3 juin 1679, l'Académie décida qu'on ne déclinerait plus les partici- pes actifs. Mais cet exemple de Voltaire et bien d'autres prouvent que la rè^le fut longue à s'établir définitivement.

V. 323. Sous notre bienfaiteur, — Voir la note du v. 223.

ACTE II, SCÈNE I 61 NÉRESTAN Illustre Chatillon, modérez cet honneur; 325 J'ai rempli d'un Français le dej^ûic-ûrdinaire, J'ai lait ce ([vCA ma'^Taceon vous aurait vu faire.i ^" CHATILLON Sans doute; et tout chrétien, tout digne chevalier, Pour sa religion se doit sacrifier, Et la félicité des cœurs tels que les nôtres 330 Consiste à tout quitter pour le bonheur des autres. Heureux à qui le ciel a donné le pouvoir De remplir comme vous un si noble devoir! Pour nous, tristes jouets du sort qui nous opprime, Nous, malheureux Français, esclaves dans Solyme, 335 Oubliés dans les fers, où longtemps sans secours Le père d'Orosmane abandonna nos jours, Jamais nos yeux sans vous ne re verraient la France.

NÉRESTAN Dieu s'est servi de moi, Seigneur; sa providence De ce jeune Orosmane a fléchi la rigueur.

• V. 325. J*ai rempli d'un Français le devoir ordinaire, — Voltaire ne néglige dans cette pièce aucune occasion de caresser Tàmour-propre natio-' nal. Voir plus bas (v. 537), Téioge de la noblesse française, mis dans là bouche de Lusignan. Ces flatteries à l'adresse de la nation se retrouvent, plus marquées encore, et devenues de véritables flagorneries, dans les tra- gédies de de Belloy, Philippe Auguste, Le siège de Calais, Gaston et Bayard, Il est à noter qu'en retouchant sa pièce, Voltaire a reporté sur d'autres l'éloge accordé d'abord aux chrétiens, V. 335. Où longtemps sans secours.., — La phrase n'est pas claire; on dirait que le devoir de Noradin était de secourir Châtillon et ses com- pagQons d'esclavage. Voltaire veut dire: « Où longtemps le père d'Oros- mane nous laissa, sans que personne vint à notre secours ». — Cette ex- pression < sans secours » est amphibologique, et le verbe abandonner n'est pas absolument synonyme de laisser.

I ^ 62 ZAÏRE 340 Mais quel triste mélange altère ce bonheur! Que de ce fier Soudan la clémence odieuse Répand sur ses bienfaits une amertume affreuse! Dieu me voit et m'entend; il sait si dans mon cœur J'avais d'autres projets que ceux de sa grandeur.

345 • Je faisais tout pour lui; j'espérais de lui rendre Une jeune beauté, qu'à l'âge le plus tendre Le cruel Noradin fit esclave avec moi, Lorsque les ennemis de notre auguste foi, Baignant de notre sangla Syrie enivrée, 3S0 Surprirent Lusignan vaincu dans Césarée.

Du sérail des sultans sauvé par des Chrétiens, Remis depuis trois ans dans mes premiers liens,. Renvoyé dans Paris sur ma seule parole, Seigneur, je me flattais, espérance frivole!

35S De ramener Zaïre à cette heureuse cour Où Louis des vertus a fixé le séjour. Déjà même la reine, à mon zèle propice, Lui tendait de son trône une main protectrice. Enfin lorsqu'elle touche au moment souhaité 360 Qui la tirait du sein de sa captivité, Var. 360. De sa captivité (1733, 1748, 1775), de la captivité (1736, 1784).

V. 340. La clémence odieuse. — Odieuse parce qu'elle ne s'étend pas jusqu'à Zaïre. L'association des deux mots est bien hardie, et ne s'expli- quera que plus loin.

V. 345. J'espérais de lui rendre.., — Cf. Racine (Britannicus, II, 6.} Hélas! puis-je espérer de le revoir encore?

et Montesquieu (Lettres Persanes, 35.)

<( Ils espèrent de jouir d'un paradis où ils goûteront mille délices. > V. 349. Baignant de notre sang la Syrie enivrée,.. — « Enivrée est visiblement une cheville». (La Harpe). Il est certain que ce participe, con- sidéré comme une simple épithète, ne signifie pas grand chose. Peut être Voltaire lui a-t-il donné pour régime « de notre sang », bien que ces mots dépendent déjà d'un autre verbe. Il faudrait donc entendre: Baignant de notre sang la S3'ne qui s'en est enivrée. — Mais la construction manque de naturel et même de correction.

ACTE II, SCÈNE I 63 On la retient...Que dis-je?...Ah! Zaïre elle-même, Oubliant les chrétiens pour ce Soudan qui Taime...N'y pensons plus...Seigneur, un refus plus cruel Vient m'accabler encor d'un déplan; mortel; 365 Des chrétiens malheureux l'espérance est trahie.

CHATILLON Je VOUS offre pour eux ma liberté, ma vie; Disposez-en, Seigneur, elle vous appartient.

NÉRESTAN Seigneur, ce Lusignan qu'à Solyme on retient, Ce dernier d'une race en héros si féconde, 370 Ce guerrier dont la gloire avait rempli le monde, ' Ce héros malheureux, de Bouillon descendu, Aux soupirs des chrétiens ne sera point rendu.

CHATILLON Seigneur, s'il est ainsi, votre faveur est vaine: Quel indigne soldat voudrait briser sa chaîne, 375 Alors que dans les fers son chef est retenu?

Lusignan comme à moi ne vous est pas connu.

Seigneur, remerciez ce ciel dont la clémence A pour votre bonheur placé votre naissance Longtemps après ces jours à jamais détestés, 380 Après ces jours de sang et de calamités, V, 362. Ces mots seront presque exactement reproduits au v. 450.

V. 364. Un déplaisir mortel. — Déplaisir avait jadis un sens beaucoup plus fort qu'aujourd'hui: J'épargne à sa vertu d'éternels déplaisirs.

(Corneille, Nicomède, lll^ 2.)

On voit encore ce mot au v. 738 et au v. 1408. L'épithète mortel en est inséparable.

V. 376. Lusignan comme à moi ne vou^ est pas connu, — Ce vers a\ \ pour but d'expliquer d'avance et de rendre vraisemblable la reconnaissance \ \ \/ de Nérestan par son père. Ces effets dramatiques doivent toujours être pré- 1 parés et justifiés de loin.

64 ZAÏRE Où je vis sous le joug de nos barbares maîtres Tomber ces murs sacrés conquis par nos ancêtres. Ciel! si vous aviez vu ce tenaple abandonné, Du Dieu que nous servons le tombeau profané, 385 Nos pères, nos enfants, nos filles et nos femmes, Aux pieds de nos autels expirants dans les flammes. VA n otre dernier roi^ courbé du faix des ans, Massacré sans pitié sur ses ïîTs expirants! l^/l.^^iusignan, le de rnier de cette aug uste race, '3f90 I5an?ces mornents afTreux ranimant notre audace. Au milieu des débris des temples renversés, Des vainqueurs, des vaincus, et des morts entassés. Terrible,, et d*une main reprenant cette épée Dans le sang infidèle à tout moment trempée, 395 Et (de l'autre à nos yeux montrant avec fierté De notre sainte fo^ le signe redouté. Criant a hau^e voix: « Français, soyez fidèles...» Sans doute, en ce moment, le couvrant de ses ailes, La vertu du Très-Haut, qui nous sauve aujourd'hui.

Var. 386. Au pied (1733), aux pieds (1736. 1748, 1775).

V. 386. Expirants dam les flammes. — Sur cet accord du participe, voir la note du v. 319.

V. 387. Courbé du faix des ans. — Notre ancienne langue substituait sans cesse, surtout en poésie, de à par devant le complément du yerbe passif. Quoique cet usage soit maintenant restreint, il en reste encore bien des traces.

V. 393-394. Cette rime rappelle celle du Cid (V, 5.)

Cette épée...Quoi! du sang de Rodrigue encor toute trempée.

V. 399. La vertu du Très-haut. — Comme synonyme de force, puis- sance, le mot vertu est souvent employé ainsi dans la langue religieuse: <f Cet homme ne chasse le# d^i^'* "«-que. par la vertu de Béelzébut, prince des démons ». (Saci, B^ '} ^saint Math., XII, 24.)

« La vertu de la croix ne< ^ éU'attirer tout à elle. » (Fénelon, Sermon sur r Epiphanie.)

ACTE II, SCÈNE I 65 400 4pl^nissait sa route et marchait devant lui; Et des tristes chrétiens la foule délivrée Vint pï)rter avec nous ses pas dans Césarée:- Là par nos chevaliers, d'une commune voix, Xusign an fut choi si pour nous donner des lois, ^i ^ 405 mon cher Nérestan î Dieu qui nous humilie, N'a pas voulu sans doute, en cette courte vie, Nous accorder le prix qu'il doit à la vertu; Vainement pour son nom nous avons combattu. - Ressouvenir aflfreifx, dont Thorreur me'dévore!

410 Jérusalem en cendre, hélas! fumait encore, Lorsque dans notre asile attaqués et trahis. Et livrés par un Grec à nos fiers ennemis, V. 404. Nous donner des lois, — Racine a dit de même dans Bajazet (I, Ij, parlant des janissaires d'Amurat: Quoiqu*à regret, Seigneur, ils marchent sous ses lois. -Lois, est donc considéré comme équivalent à ordres souverains. Nous donner des lois, c'est nous commander, régner sur nous. Il faut cependant avouer que Texpression employée par Voltaire doûnerait plutôt l'idée d'un règne pacifique.

V. 408. Nous avons combattu, — Lusignan dira de même plus loin, Mon Dieu, j'ai combattu soixante ans pour ta gloire.

V. 409. Ressouvenir affreux, — Le mot est assez rare. L'auteur s'en servira encore au v. 597. Il est employé également par Racine.

Quel ressouvenir Tout à coup vous arrête et vous fait revenir?

(Mithridate, II, 1.) On le trouve même en prose, c Les longs ressouvenirs conviennent aux longs malheurs. > (M™« de Staël, Corinne,) V. 410. Jérusalem en cendre. — On dirait plutôt maintenant en cen- dres. Au xvii° siècle, le singulier et le pluriel étaient presque indifférem- ms-nt employés, non-seulement à cause des nécessités du vers, mais peut- éti'ie aussi par analogie avec l'express- ^^ Htire, in cinerem, Dussé-je après dix ans vc fu feis en cendi-e A (li ' Andromaque, 1^ 4).

Nous trouverons encore auv. 430 Césarée en cendre et au v. 577 le même emploi, moins justifié cette fois, du mot flamme, 5 66 ZAÏRE La flamme, dont brdla Sion désespérée, S'étendit en fureur aux murs de Césarée: 415 Ce fut là le dernier de trente ans de revers; Là je vis Lusignan chargé d'indignes fers: Insensible à sa chute, et grand dans ses misères, Il n'était attendri que des maux de ses frères. Seigneur, depuis ce temps, ce père des chrétiens 420 Resserré loin de nous, blanchi dans ses liens. Gémit dans un cachot, privé de la lumière, Oublié de l'Asie et de l'Europe entière. Tel est son sort affreux; et qui peut aujourd'hui, Quand il souffre pour nous, se voir heureux sans lui?

NÉRESTAN 425 Ce bonheur, il est vrai, serait d'un cœur barbare.

V. 412. Nos fiers ennemis, — Fier au seas latin, férus, farouche.. Gomme dans Racine; Attaquons dans leurs murs ces conquérants si fiers.

(Mithridute, IV, 1.) Voltaire emploie souvent ce mot, v, 550.

Lorsque du fier anglais la valeur menaçante.

Mais ces fiers ennemis sont bien moins dangereux Que ce fatal amour qui nous perdra tous deux.

V. 415. Ce fut là le dernier, — Ce vers est beau, et rappelle celui de j Virgile: Hic finis Priami, fatorum hic exitus illum Sorte tulit, i (Enéide, II, 554.)

L'expression n'est cependant pas très nette. Le dernier, qui gram- maticalement se rapporte au mot an sous entendu, se rattache en réalité à l'idée de revers. Comme pour dire < ce désastre termina la série des re- vers qui avaient duré trente années. » V. 420. Resserré loin de nous.,, — C'est-à-dire, renfermé. De même dans Bossuet (Panégyrique de sait!t François de Paule): « Louis XI, resserré dans ses forteresses, et eavmJ^TOié de ses gardes, ne sait à qui con- fier sa vie. > — Blanchi dam^., i liens. Liens, fers, sont pour Fauteur absolument identiques, et vPfSnt souvent pour lui qu'une valeur toute méta- phorique. Voir au V. 149.

ACTE II, SCÈNE I 67 Que je hais le destin qui de lui nous sépare! Que vers lui vos discours m'ont sans peine entraîné! Je connais ses malheurs, avec eux je suis né. Sans un trouble nouveau je n'ai pu les entendre; 430 Votre prison, la sienne, et Césarée en cendre, Sont les premiers objets, sont les premiers revers, Qui frappèrent mes yeux à peine encor ouverts. Je sortais du berceau; ces images sanglantes Dans vos tristes récits me sont encor présentes.

435 Au milieu des chrétiens dans un temple immolés, Quelques enfants, Seigneur, avec moi rassemblés, Arrachés par des mains de carnage fumantes Aux bras ensanglantés de nos mères tremblantes, • Nous fûmes transportés dans ce palais des rois, 440 Dans ce même sérail. Seigneur, où je vous vois. Wo«idin m'éleva près de cette Zaïre, Qui depuis...pardonnez si mon cœur en soupire, V. 428. Avec eux je suis né. — En même temps qu'eux, à la même époque. L'expression est hardie, mais peut s'autoriser. On dit de même: Il est né avec le siècle; et en latin: nata mecum consule Manlio, (Horace. Odes, III, 21.)

V. 430. Votre prison, la sienne.,. — Prison est employé d'une façon abstraite, et signifie emprisonnement, captivité. De même dan^ Fléchier/i < Contraint de racheter sa liberté après une longue prison, durant les guerres d'Allemagne...» (Oraison Funèbre du duc de Montausier.)

V. 436 et suiv. — Quelques enfants avec moi rassemblés..

Nous fûmes transportés, « Quelques enfants avec moi rassemblés » équivaut {jôur le sens à « quelques enfants et moi », et c'est pourquoi le verbe se met, par syllepse, à la première personne du pluriel. L'accord grammatical est sacrifié à l'accord logique. — Fumantes, ensanglantés, tremblantes, font bien des participes accumulés. L'un d'eux, ensanglantés, est peu justifié par le sens, et ressemble trop au précédent; V. 442. Qui depuis.,, pardonnez.,.^ etc. — Voltaire s'est souvenu de la fameuse réticence d'Agrippine, dans Britannicus (IV, 2.) Et ce même Sénèque, et ce même Burrhus, Qui depuis...Rome alors estimait leurs vertus.

68 ZAÏRE Qui depuis, égarée en ce funeste lieu, Pour un maître barbare abandonna son Dieu.

CHATILLON 445 Telle est des musulmans la funeste prudence. De leurs chrétiens captifs ils séduisent Tenfance, Et je bénis le ciel propice à nos desseins, Qui dans vos premiers ans vous sauva de leurs mains. Mais, Seigneur, après tout, cette Zaïre même. Qui renonce aux cK retiens "pour le Soudan qui Taime, De son crédit au moins nous pourrâTTsecourir: Qu'importe de quel bras Dieu daigne se servir? ' M'en croirez-vous? le juste, aussi bien que le sage, Du crime et du malheur sait tirer avantage. 455 Vous pourriez de Zaïre employer la faveur A fléchir Orosmane, à toucher son grand cœur, A nous rendre un héros que lui-même a dû plaindre, Que sans doute il admire, et qui n'est plus à craindre.

NÉRESTAN Mais ce même héros, pour briser ses liens, 460 Voudra-t-il qu'on s'abaisse à cfes honteux moyens? Et quand il le voudrait, est-il en ma puissance D'obtenir de Zaïre un moment d'audience? Croyez-vous qu'Orosmane y daigne consentir? Le sérail à ma voix pourra-t-il se rouvrir?

V. 446. Ils séduisent V enfance. — Séduire est ici employé au sens étymologique: détourner de la bonne voie» faire tomber dans Terreur.

V. 452. Qu'importe de quel bras — Bî^as suppose un coup de force, et ne peut guère se dire que d'un homme. Main conviendrait mieux; ce mot, au sens métaphorique, peut indiquer une action plus douce, des soins, une' influence.

V, 453. Le juste y aussi bien que le sage, — Le sage, c'est évidem- ' ment Thabile homme, Thomme avisé, qui sait prendre les choses comhie elles viennent, et en tirer parti. C'est le sage de La Fontaine: Le sage dit, selon le temps: Vive le roi! vive la Ligue! Autrement, on ne comprendrait pas pourquoi Voltaire le distingue du juste.

ACTE n, SCÈNE II 69 46^5 Quand je pourrais enfin parai4re devant elle, Que faut-il espérer d'une feihme infidèle, Â qui mon seul aspect doit tenir lieu d'a£Pront, Et qui lira sa honte écrite sur mon front? Seigneur, il est bien dur pour un cœur magnanime 470 D^attendre des secours de ceux qu'on mésestime: Leurs refus sont affreux, leurs bienfaits font rougir.

CHATILLON Songez à Lusign an, so ngez k le servir. / / ^ NÉRESTAN Eh bien!...Mais quels chemins jusqu'à cette infidèle Pourront.., On vient à nous. Que vois-je?ô ciel! c'est elle.

SCÈNE II ZAÏRE,. CHATILLOiN, NÉRESTAN.

ZAÏRE, à Nérestqn, 475 C'est vous, digne Français, à qui je viens parler. Le Soudan le permet, cessez de vous troubler; Et rassurant mon cœur, qui tremble à votre approche. Chassez de vos regards la plainte et le reproche. Seigneur, nous nous craignons, nous rougissons tous deux) 480 Je souhaite et je crains de rencontrer vos yeux. L'un à l'autre attachés depuis notre naissance. Une affreuse prison renferma notre enfance; V. 470. J)e ceux qu'on mésestime, — Mésestimer, dont la formation est identique à celle de mépriser, a cependant un sens moins fort. Son usage est derenu assez rare.

V. 471. Leurs refus sont affreux, — Ce mot affreux est faible en raison même de son exagération.

70 ZAÏRE Le sort nous accabla du poids des mêmes fers, Que la tendre amitié nous rendait plus légers.

485 II me fallut depuis gémir de votre absence; Le ciel porta vos pas aux rives de la France: Prisonnier dans Sojyme, enfin je vous revis; Un entretien plus libre alors m'était permis. Esclave dans la foule, où j'étais confondue, 490 Aux regards du Soudan je vivais inconnue.

Vous daignâtes bientôt, soit grandeur, soit pitié. Soit plutôt digne effet d'une pure amitié. Revoyant des Français le glorieux empire, Y chercher la rançon de la triste Zaïre: 495 Vous l'apportez: le ciel a trompé vos bienfaits; Loin de vous dans Solyme il m'arrête à jamais. Mais quoi que ma fortune ait d'éclat et de charmes, Je ne ^uis vous quitter sans répandre des larmes. Toujours de vos bontés je vais m'entretenir, 500 Chérir de vos vertus le tendre souvenir, Var. 497. Mais quoique ma fortune...(1733, 1736, 1748), quoi que (1775).

V. 483-84. — Remarquer la rime fers, légers, qui n'existe que pour Tceil, du moins au point de vue de la prononciation moderne. L'auteur associe er ouvert (dans fers) avec er fermé (dans légers): C'est là ce qu'on nommait au xvii« siècle des rimes normandes, parce que les Nor- mands donnent à er ouvert le son de er fermé. Voir une rime analogue V. 486. Le ciel porta vos pas, — Voltaire aime cette expression. Elle n'est pas plus justement employée ici qu'aux v. 8 et 20, car il s'agit d'une navigation.

V. 493. — Revoyant des Français,., — C'est-à-dire en renvoyant, Geparticipea toute la valeur d'un gérondif. Cf. Corneille (Polyeucte, I, 2.) Puisqu'il vous a déplu, vous traitant de Romain.

V. 495. A trompé vos bienfaits. — Expression hardie, mais très légi- time, pour dire vos intentions bienfaisantes.

V. 496. // m* arrête à jamais, — C'est-à-dire il me fixe, me retient.

Depuis trois ans dans Rome elle anéte vos pas.

ACTE II, SCÈNE II 71 Comme vous des humains soulager la misère, 1 Protéger les chrétiens, leur tenirUeu de mère; Vous me les rendez chers, et ces infortunés...NÉRESTAN Vous, les protéger! vous, qui les abandonnez! 505 Vous, qui des Lusignans foulant aux pieds la cendre...Zaïre fe la viens honorer, Seigneur; je viens vous rendre Le dernier de ce sang, votre amour, votre espoir: Oui, Lusignan est libre, et vous TaJlez revoir.

GHATILLON ciel! nous reverrions notre appui, notre père!

NÉRESTAN 510 Les chrétiens vous devraient une tète si chère!

ZAÏRE J'avais sans espérance oser la demander, Le généreux Soudan veut bien nous l'accorder: On ramène en ces lieux.

NÉRESTAN Que mon âme est émue!

ZAÏRE Mes larmes malgré moi me dérobent sa vue. 51S Ainsi que ce vieillard j'ai langui dans les fers; Qui ne sait compatir aux maux qu'on a soufferts?

V. 510. Une tête si chère, — C'est le ©iXov xapa des Grecs, repris par Racine: Phèdre, (II, 5.)

Que de soins m'eut coûtés cette tête charmante! Voir encore au v. 1482.

V. 516 Qui ne sfiit compatir aux maux qu'on a soufferts? — C'est le vers connu de Vi/*gile: Non ignora mali, miseris succurrere disco.

{Éneide, I, 630.) Au point de vue grammatical, qui et on ne semblent passe répondre très exactement. Mais cette petite irrégularité apparente est parfaitement justi- fiée par ridée. Qui renferme déjà Tidée de on, et la phrase interrogative est Texact équivalent de celle-ci: « Où sait compatir aux maux qu'on a souôei'ts. > 72 ZAÏRE NÉRESTAN <"" ^ Grand Dieu! que de vertu dans une âme infidèle!

SCÈNE III ZAÏRE, LUSIGNAN, CHATILLON, iNERESTAN, PLUSIEURS ESCLAVES CHRÉTIENS v/ LUSIGNAN Du séjour du trépas quelle voix me rappelle? Suis-jea^ec des chrétiens?...Guidez mes pas tremblants. Mes maux m*ont afiaiHli plus encor que mes ans. {En s' asseyant.)

V V. 517. — Grand Dieu! que de vertu dans une âme infidèle l Corneille dit de même dans Polyeucte, v. 1268.

Elle a trop de vertus pour n'être pas chrétienne. Et dans la Mort de Pompée^ v. 1071.

ciel! que de vertus vous me faites haïr.

V. 518. Du séjour du trépas,., — Séjour de la mort serait plus cor- rect: la mort est un état qui dure, tandis que le trépas n'est que le mo- ment précis où Ton passe d'un monde dans l'autre. Mais Voltaire en fait deux synonymes.

V. 519. SuiS'je avec des chrétiens? — « Que ces premières paroles sont vraies! dit La Harpe. Que la religion, si puissante par elle-même, l'est encore plus dans le malheur, et dans le malheur dont elle est la cause, le soutien et la récompense! Ce premier mot de Lusignan prépare tout ce qu'il va montrer de zèle et d'ardeur pour ramener Zaïre à la foi de ses weux-_» L'interprétation de La Harpe est peut-être bien subtile, màîsH est vrai que cette entrée en scène du vieux Lusignan est d'un effet drama- tique saisissant.

[f" ACTE II, SCÈNE III 73 Suis-je libre en e ffet?

ZAÏRE Oui, Seigneur, oui, vous Têtes.

CHATILLON Vous vivez, vous calmez nos douleurs incjuiètes. Tous nos tristes chrétiens...LUSIGNAN jour! à douce voix!. Chatillon, c'est donc vous? c'est vous que je revois! 525 Martyr, ainsi que moi, de la foi de nos pères, Le Dieu que nous servons finit-il nos misères? En quels lieux sommes-nous? Aidez mes faibles yeux.

CHATILLON C'est ici le palais qu'ont bâti vos aïeux; Du fils de Noradin c'est le séjour profane.

ZAÏRE 530 Le maître de ces lieux, le puissant Orosmane, Sait connaître. Seigneur, et chérir la vertu.

(En montrant Nérestan.) Ce généreux Français qui vous est inconnu. Par la gloire amené des rives de la France, Var. 531 Sait connaître (1733, 1748, 1775], Sait respecter, (1736), y. 521. SuiS'je libre en effet? — G' est-à-dire en réalité, comme très souvent au xyii© et au xviii® siècles.

Reine longtemps de nom, mais en effet captive.

(Racine, Mithridate^ I, 2). Le sens de cette locution s*est affaibli depuis.

V. 529. Le séjour profane. — Construit et habité d'abord par des princes chrétiens, ce palais est comme un lieu sacré tombé depuis en des mains profanes.

V. 530 et suiv. — « Gomme elle entremêle naturellement Téloge de Né- restan et celui d'Ôrosmane! Comme elle craint qu'on ne puisse un moment prendre Orosmane pour un barbare!> (La Harpe.)

V. 533. Par la gloire amené...— ^^ C'est- à-dire par le sentiment de Thon- neur. « La gloire, il est vrai, les défend (les grands) de queli^ues faiblesses: niais 4k gloire les défend -elle de ia^gloiî'e même? » (Bossuct, OraisoH funèbre d* Henriette d' Angleterre, ) Voir encore au v. 187.

74 ZAÏRE Venait de dix chrétiens payer la délivrance; 535 Le Soudan, comme lui gouverné par Thonneur, Croit en vous délivrant égaler son grand cœur.

LUSIGNAN Des chevaliers français tel est le caractère, Leur noblesse en tout temps' me fut utile et chère; Trop digue chevalier, quoi! vous passez les mers 540 Pour soulager nos maux, et pour briser nos fers? Ah! parlez, à qui dois-je un service si rare?

NÉRESTAN Mon nom est Nérestan; le sort longtemps barbare, Qui dans les fers ici me mit presque en naissant. Me fit quitter bientôt Tempire du Croissant: 545 A la cour de Louis guidé par mon courage. De la guerre sous lui j'ai fait l'apprentissage; Ma fortune et mon rang sont uri don de ce roi, ' Si grand par sa valeur, et plus grand par sa foi. Je le suivis, Seigneur, au bord de la Charente, V. 537. Des chevaliers Français. — Voir au v. 325. On lit également dans la Henriade (chant m): Des courtisans français tel est le caractère.

V. 539. Trop digne chevalier. — On dit souvent trop bon, trop gêné- reuXj trop aimable^ on dit aussi digne chevalier, mais trop digne se comprend moins. L'expression est incomplète et ressemblerait plutôt à un reproche.

V. 542-544. — Le sort longtemps barbare...Me fit bientôt quitter...Gomment concilier les termes? Comment le sort fut-il longtemps bar- bare pour Nérestan, puisqu'il mit bientôt fin à sa captivité?

V, 544. - Ces mots empire rfu Croman/ désignent généralement Tem- pire Turc. Voltaire s'en sert ici pour désigner les Ëtats d'un prince musul- man quelconque. Il fera de même dans Tancrède (III, 4). € Contre le Croissant déployant leur bannière. « V. 549. Je le suivis au bord de la Charente...etc.^ — On reconnaît vous cette périphrase les batailles de Taillebourg et de Saintes, gagnées par Louis IX sur les Anglais en 1242.

ACTE II, SCÈNE III 75 550 Lorsque du fier Anglais la valeur menaçante, Cédant à nos efforts trop longtemps captivés. Satisfit en tombant aux lys qu'ils ont'bravés. Venez, Prince, et montrez au plus grand des monarques De vos fers glorieux les vénérables marques; 555 Paris va révérer le martyr de la croix, Et la cour de Louis est Tasile des rois.

LUSIGNAN Hélas I de cette cour j'ai vu jadis la gloire. Quand Philippe à Bovine enchaînait la victoire. Je combattais, Seigneur, avec Montmorenci, 560 Melun, d'Estaing, de Nesle, ei ce fameux Couci. Mais à revoir Paris je ne dois plus prétendre: V. 551. — Captivés est sans doute employé ici comme synonyme d'im- puissants, maîtrisés, mais ne les remplace pas avec avantage.

V. 552. — Ce vers est textuellement emprunté par Voltaire. On lit dans; les poésies (publiées en 1715) de Tabbé du Jarry, qui mourut'en 1730: Tandis que les sapins, les chênes élevés, Satisfont en tombant aux lys qu'ils ont bravés.

On sent bien du reste que ce vers a été transporté tout d'une pièce dans cette phrase, à laquelle il s'adapte assez mal. La valeur qui tombe est une expression peu exacte; de plus, la concordance des temps exigerait: quHls avaient bravés, et non qu'ils ont bravés; enfin, le pronom ils représente un sujet au singulier, expiimé plus haut (le fier Anglais), construction assez insolite, qui a pour elle, il est vrai, l'exemple de Racine: « Entre le pauvre et vous vous prendrez Dieu pour juge. » V. 556. Et la cour de Louis est l'asile des rois, — Ce vers rappelle un mot historique. Stanislas, l'ancien roi de Pologne, s'était retiré après la perte de son royaume à Wissembourg, en Alsace. — « M. de Sum, envoyé du roi Auguste, en porta ses plaintes au duc d'Orléans, Régent de France. Le duc d'Orléans répoùdit à M. de Sum ces paroles remarquables: « Monsieur, mandez au roi votre maître que la France a toujours été Tasile des rois malheureux ». {llist. de Charles XI1\ liv.. 7.) Voltaire cite encore ce mot dans son Dictionnaire philosophique, à l'article < hau' leur, » V 560. Melun, d'Estaing, de Nesle, etc. — « Tous ces noms fa- meux alors^ prononcés pour la première fois au théâtre, et qui réveillent une foule de grande? idées et de souvenirs intéressants; ce vieillard tiré 76 ZAÏRE Vous voyez qu'au tombeau je suis prêt à 3escendre: Je vais au roi des rois demander aujourd'hui Le prix de tous les maux que j'ai soufferts pour lui.

o65 Vous, généreux témoins de mon heure dernière, Tandis qu'il en est temps, écoutez ma prière, i Nérestan, Chatillon, et vous...de qui les ple.urs^ Daps ceg_iyioments si (Jiers,hQnQCfiiit.mfis malheurs,. Madame, ayez pitié du plus malheureux père, 570 Qui jamais ait du ciel éprouvé la colère, Qui répand devant vous des larmes que le temps Ne peut encor tarir dans mes yeux expirants.

des cachets et prêt à descendre dans la tombe; ces chevaliers qui Tentou- rent et.qui.ont combattu et souffert avec lui; ce mélange de grandeui^, de religion et d'infortune, forme un tableau à la fois auguste et touchant^ absolument neuf sur la scène, et qui va être porté tout à Fheure au plus Èaut degré du pathétique. » (La Harpe).

V. 562. Je suis prêt à descendre. — Prêt A signifie ici non pas dis- posé, mais sur le point de: c'est un emploi constant dans ce sens, au xvii« et encore au xviii® siècle: L'oiseau prêt à mourir se plaint en son ramage (La Fontaine, Fahles, II, 12).

« Lorsqu'un de leurs généraux faisait la paix pour sauver son armée prêté à périr • (Montesquieu. Grandeur et décadence^ ch. vi). On disait aussi, mais moins fréquemment, prêt de dans le même sens: Peut-être que l'onzième est prête d'éclater (Corneille. Cmwa, II, 1).

V. 566. Tandis qu*il en est temps. — Des éditions anciennes donnent tems. On assimilait le p aux dentales et on le supprimait comme elles dans l'orthographe lorsqu'il était suivi d'une s.

V. 568. Dans ces moments si chers. — Que signifie au juste cette épi- thète? Il est difficile d'y voir autre chose qu'une banalité.

V. 572. — Dans mes yeux expirants, — Mourants et expirants sont souvent synonymes. Mais le sont-ils en toute occasion? Convient-il d'ap- pliquer aux yeux une épithète comme expirants, dont le sens étymologique ne peut s'oublier? Remarquer l'emploi de l'adjectif jpossessif de la U« per- sonne, alors que le poQsessenr est à la 3®. Xa construction, plutôt logique que grammatiçalejdoone à. la phrase plus dénaturai.: ACTE II; SCÈNE III Î7 UnerfiUéy troià fils^ ma supei^be espérance. Me furent arrachés dès leur plus tendre enfance: 575 mon cher Chatilloç, tu dois t'en souvenir!

CHATILL.ON De vos malheurs encor vous me voyez frémir.

LUSIGNAN ^ A P ji s oriniôp dv èg jnoi dans César ée ftn flamr"^j /'Wîr \\ "^^^^y^v^f^rflpt r^^^n^^° ^^^^ij^fil'? et ma femme.

^^-^ CHATILLON Mon bras chargé de fers ne les put secourir.

LUSIGNAN 580" Hélas! et j'étais père, et je ne pus mourir!

\, Veillez du haut des cieux, chers enfants q;ue j'implore, Sur mes autres enfants, s'ils sont vivants encore..

Mon dernier fila, ma fille, aux chaînes réservés.

Par de barbares mains pour servir conservés, 585 Loin d'un père accablé, furent portés ensemble Dans ce môme sérail où le ciel nous rassemble.

CHATILLON Il est vrai; dans l'horreur de ce péril nouveau, Je tenais votre fille à peine en son berceau; Ne pouvant la sauver. Seigneur, j'allais moi-même 590 Répandre sur son front l'eau sainte du baptême. Lorsque les Sarrasins, de carnage fumants, y. 577. Dans Césarée en flamme, — Pour la nécessité de la rime, Fauteur met ici, coatrairement à T usage, /ïawme au singulier, ainsi qu'il l'avait déjà fait au t. 410 pour le mot cendre, V. 580. — Vers admirable, exprimant avec une simplicité éloquentcf un sentiment si touchant.

V. 583, 884. — La Harpe ajustement relevé la faiblesse de ces deux vers. Auy: chaines réservés et poitr^e/Tircon^^rv^'* sont identiques. Pour servir conservés forme une allitération pénible. Enfin la rime, faite en réalité sur le même mot, est négligée.

V. 587. -r- Nouveau, au sens qu'a souvent le latin novus, inconnu, inouï, étrange.

78 ZAÏRE Revinrent l'arracher à mes bras tout sanglants. Votre plus jeune fils^ à qui les destinées Avaient à peine encor accordé quatre années^ 595 Trop capable déjà de sentir son malheur, Fut dans Jérusalem conduit avec sa sœur.

NÉRESTAN De quel ressouvenir mon àme est déchirée!

A cet âge fatal j'étais dans Césarée;.

Et tout couvert de sang, et chargé de liens, Var. 592. Tous sanglans ( 1736); tout sangtanto (1733^1748, 1775).

V. 592. — L* usage hésitait au siècle dernier. Certaines éditions don- nent tout invariable. D*autres écrivent tous. « La vieille langue fait varier tout^ adverbe et adjectif: Set ans tuz pleins ad estét en Espaigne.

(Roland, v. 2) Jusqu*au xvii^ siècle cet usage se conserve; ex.: € Ces biens ne se par- tagent pas...ils sont possédés tous entiers » (Malherbe, II, 565). — Mais Vaugelas trouve cet usage illogique: il établit des distinctions entre tout adverbe et tout adjectif. Malgré Topposition de Ménage (Obser. p. 31) qui trouvait ces subtilités très fausses, malgré Thabitude des écrivains du temps, Topinion de Vaugelas prévalut dans Tacadémie, et au xviii» siècle, la règle moderne s'établit, avec ses contradictions. Il &*en faut bien, du reste, qu^elle soit observée par les auteurs. Montesquieu écrit: « Je suis toute hors de moi ». — Comparez Michelet: « Une belle et très belle vetive, ^oii^^ aimable i, — V. Hugo: « Une mort toute empreinte de pyrrho- nisme ».

(Brunot. Gramm, Hist, de la Jung, fr, §221], V. 593. A qui les destinées.,» — Ce mot dmiîiées ne répond pas à une idée bien nette, il ne vient ici que pour arrondir la phrase et faire la rime. Ce n*est pas parce que les destinées sont plus ou moins généreuses qu'on est plus ou moins âgé à un moment donné.

V. 597. De quel ressouvenir, — Voir au v. 409.

V. 598. A cet âge fatal, — L'emploi du mot âge est ici très contes- table. Ordinairement il ne s'applique qu'à une longue et vague étendue de temps, l'âge d'or, tandis que Voltaire s'en sert pour désigner une durée très limitée et bien déterminée, comme synonyme de jour ou de moment. Si âge devait être pris dans son sens habituel j'avais cet âge, alors fatal ne signifierait plus rien.

4 ACTE II, SCÈNE III 79 600 Je suivis en ces lieux la foule des chrétiens.

LUSIGNAN Vous...Seigneur!...ce sérail éleva votre enfance?...(En les regardant,) Hélas! de mes enfants auriez- vous connaissance? Ils seraient de votre âge, et peut-être mes yeux...Quel ornement, Madame, étranger en ces lieux?...605 Depuis quand Tavez-vous?

ZAÏRE Depuis que je respire. Seigneur...eh quoi! d'où vient que votre Ame soupire?

LUSIGNAN Ah! daignez confier à mes tremblantes mains...{Jille lui donne la ci^oix).

ZAÏRE De quel trouble nouveaux tous mes sens sont atteints!

(// rapproche de sa bouche en pleurant), Seigneur, que faites- vous?

LUSIGNAN ciel! ô Providence! 610 Mes yeux, ne trompez point ma timide espérance; Serait-il bien possible? oui, c'est elle...je vois Var. 604. Etranger à ces lieux...(1733, 1736); en ces lieux (1748, 1775). V. 607. Ces jeux de scène sont indiqués par Tédition de 1736.

Rome, qui m*a nourri, vous parlera pour moi. Voltaire dit encore au v. 1338: Cet odieux chrétien, l'élève de la France.

V, 604. Quel ornement. Madame,,? etc. — « Lusignaa aperçut au bras de Zaïre un ornement qui renfermait une croix.,. » [Lettre à Ci^ âeville^ 21 août 1732). Ces mots de Voltaire nous expliquent la périphrase un peu confuse du vers 95.

V 611-612. Oui, c'est elle, je vois.., — Voi, qui se lit encore dans les premières éditions, est l'orthographe primitive, conforme à Tétyrao- logie. L'^ ne s'est introduite que plus tard, par analogie avec la seconde 80 ZAÏRE Ce présent qu^une épouse avait reçu de moi;..