SigPhi · Alfred Binet

Les idées modernes sur les enfants

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reste étonné. Ce n'était qu'un choc, une surprise, ce n'était pas une punition corporelle. Dès ce jour, changement complet; l'élève change d'attitude, devient raisonnable, soumis, travailleur. Aujourd'hui, devenu un ingénieur distingué, il se rappelle encore la leçon bienfaisante qu'il a reçue, et il en est reconnaissant.

Le même effet déprimant peut être obtenu en ne prenant du procédé physique que son effet moral. Une réprimande faite d'une voix sévère et solennelle, 320 LES IDÉES MODERNES SUR LES ENFANTS en publie, devant de nombreux témoins, humilie pro- fondément certains enfants à amour-propre ombra- geux; dans une école, cette admonestation est d'usage tous les samedis; les enfants appellent cela « passer à la parade ». Il est encore très bon d'exiger des délinquants qu'ils fassent des excuses, ou un effort pour réparer le mal commis. Mais bien entendu le blâme devant témoins ne doit se faire que si l'on est sûr de l'acquiescement des témoins; car dans le cas contraire, tout l'effet est perdu. Un père a peu d'ac- tion, s'il gronde son fds devant une mère qui de parti pris donne raison au fds et le soutient contre le père. Il y a beaucoup d'enfants qu'il est préférable de traiter après les avoir isolés. Chacun sait quelle in- fluence énorme on exerce sur un enfant en l'appelant dans le cabinet du directeur, surtout si on le fait attendre, puis si on lui parle avec gravité, d'un ton pénétré, seul à seul. L'enfant est comme désarmé, inquiet de ce qu'on va lui faire, son cœur bat, il est en état de moindre résistance, c'est le moment d'agir fortement sur lui. C'est le moment surtout d'obtenir des confidences ou des aveux, en l'interrbgeant avec adresse, et en mêlant par-ci par-là l'affirmation à la forme interrogative; il y a tout un art pour provoquer les aveux. Mais on n'en abusera pas, la confession est une pratique un peu dangereuse: elle amollit, elle traîne l'esprit de l'enfant sur des fautes qu'il convient de lui laisser oublier, et quelquefois elle donne à certains êtres un plaisir mauvais, le plaisir de la dégustation Imaginative. Un autre et excellent moyen d'agir, consiste à faire appel aux bons sentiments des enfants jusqu'à ce qu'on soit arrivé à les attendrir. Un directeur d'école me disait qu'ayant eu à diriger l'édu- cation de fillettes qui vers treize ou quatorze ans de- venaient rudes et méchantes, il les entreprenait en leur parlant longuement de la peine qu'elles causaient à leurs parents; quelques-unes restaient sèches; mais LA PARESSE ET l'ÉDUCAïION MORALE 321 s'il arrivait à faire j)leurer Fonfant, il avait cause gagnée.

Ces quelques moyens moraux dans lesquels on donne un peu de soi, me paraissent infiniment préférables à tout le système des mauvais points, des retenues et des pensums, que certains maîtres distribuent avec autant de discernement que des machines automa- tiques. Il y a évidemment des cas où les punitions scolaires sont indispensables; que tout au moins, on les donne avec discernement; qu'on ne punisse pas également tous les élèves, car peu suffit à quelques- uns; et en outre un élève trop souvent puni en prend l'habitude et s'endurcit. Qu'on emploie surtout, je le recommande, l'excellent système qui permet à l'élève de réparer sa faute. Dès qu'il est puni, on l'avertit que sa punition est inscrite, mais il sait que si d'ici la fin de la classe il se tient d'une façon exemplaire, il rachète sa faute, et sa punition sera levée. J'ai vu ce système employé dans plusieurs écoles; je le crois excellent. Ce n'est plus de la dépression, c'est un moyen excitateur.

3° Les moyens excitateurs. — Les moyens éducatifs que nous appelons excitants sont ceux qui agissent d'une manière favorable sur l'activité physique, intel- lectuelle et morale, qui l'augmentent, et qui en même temps produisent un sentiment agréable de bien-être, de satisfaction. Pour des raisons a priori nous devons préférer cette manière d'agir, et même nous regrettons que l'on ne puisse pas l'employer exclusivement; seule elle excite l'activité, la bonne humeur et la sympathie pour le maître; elle est conforme à l'esprit de toute éducation, qui doit consister à faire agir, en produi- sant un entraînement joyeux.

Los meilleurs moyens excitateurs sont les plus directs, ceux qui font partie de l'action même que l'on désire faire exécuter à l'enfant. Si je désire qu'un LES IDEES MODER\ES SUR LES ENFANTS jeune écolier fasse un certain devoir, j'essayerai d'abord de l'y intéresser; mon premier soin sera- de capter son attention, en sachant ce qu'il aime, en profitant de ce que les Américains appellent des <( centres d'intérêt »; je commencerai par une réflexion )iquante, ou je profiterai d'une question d'actualité ([ue je sais qu'il connaît: une guerre, un accident, une cérémonie quelconque; ou bien j'exprimerai moi- même tout l'intérêt que je prends à ce travail, toute l'importance que j'y attache; je ferai de l'entraîne- ment moral; je discuterai avec l'élève ses idées, et si elles renferment la moindre valeur, je soulignerai cette valeur d'un ton discret. Dans d'autres cas, j'uti- liserai un peu l'esprit de contradiction, pour atfermir son intérêt. Je m'attacherai à être optimiste, car l'encouragement est le principal levier de l'éducation.

Il y a longtemps que je mets en pratique ces idées, chez les ijersonnes dont l'éducation m'a été confiée. Elles savent bien avec quelle ardeur je me suis mis à suivre leurs efforts, à les provoquer, à les entretenir. Aujourd'hui encore, où mes anciens élèves sont de- venus des adultes, je me sens de moitié dans tout ce qu'ils entreprennent, tant je m'y intéresse à fond. Cet intérêt n'a rien de factice; peut-être était-il voulu au début; mais depuis, et peu à peu, j'en suis devenu moi-même la dupe. C'est véritablement de tout cœur que je m'y suis mis, et si j'ai obtenu quelque puis- sance d'action, c'est à ce prix-là.

Les moyens excitateurs dont nous disposons ne sont pas tous aussi directs; ils peuvent avoir, comme les moyens dépressifs, une valeur d'emprunt, ils peu- vent n'être qu'épingles. Nous les diviserons en trois groupes: les récompenses, les éloges et les missions de confiance.

Les récomi)enses. ce sont surtout les cadeaux et les laveurs que les parents j)euvent faire à leurs enfants: argent, jouets, friandises, soirées au théâtre, prome- LA PARESSE ET L EIUCATIO.X MORALE o-^îo nades, voyaj^^es. et ainsi de suite. Ce sont là des moyens coûteux, qui ne sont pas de mise à l'école; et le maître, en fait de cadeaux et d'avantages matériels, serait obligé de se restreindre au don plus modeste de livres, d'images et de porte-plume; cela ne mène pas loin. Une lecture amusante, faite par le maître à une fin de classe, est aussi d'un excellent elfet. Mais les véritables récompenses scolaires, ce sont les bonnes notes, les places en composition, les prix; seulement cet effet est dû surtout à la valeur que l'on attache ostensiblement à ces avantages; ce sont des valeurs d'estime. Les décorations que dans les basses classes des écoles on distribue aux enfants sages rentrent dans cette catégorie; elles ont eu leurs détracteurs. J'ai vu des pédagogues décorés qui s'insurgeaient contre les croix données à des enfants d'écoles; ils croyaient sans doute possible de rendre des enfants plus sages et plus désintéressés que les adultes. A notre avis, on ne doit éliminer aucun moyen éducatif, lorsqu'il donne des effets utiles.

On a reproché aux récompenses de supposer une comparaison entre camarades; celui qui est récom- jjensé ou qui arrive le premier en composition ne doit sa victoire qu'à un écrasement de ses rivaux. On a dit de ce système qu'il flatte surtout des senti- ments égoïstes et vaniteux, et n'incline pas à la bonté, il l'amour du ])rochain. En outre, en pratique, l'incon- vénient est que ce sont presque toujours les mêmes qui arrivent aux bonnes places et aux prix; les autres élèves se découragent, et ilS' ont même raison de se décourager, car ils ne sont point récompensés de leurs efforts. On a proposé de ne pas abuser de la compa- raison entre élèves différents, et de ne pas faire trop de fond suy la rivalité, quoique ce soit un mobile bien puissant; il est préférable de comparer l'élève à lui-même, à son passé, et de lui tenir compte surtout de la manière dont il évolue et dont il; se. surpasse.

324 LES IDÉES MODERNES SUR LES ENFANTS C'est l'idée émise par notre collègue et ami M. Boitel. le directeur de l'école Turgot; il veut que chaque élève dessine lui-même la courbe de son travail, d'après ses notes de quinzaine, car l'ascension ou la descente de la courbe ont bien plus d'éloquence que les dilTérences arithmétiques des notes. Un père de famille dont le fils est soumis à ce système, me disait un jour: « Quand mon garçon rentre de l'école le samedi, je lui dis aussitôt: Eh bien, est-ce que ça monte, ta courbe? » Bien que cette méthode des graphiques individuels n'ait |)as encore été scientifiquement contrôlée. — en pédagogie, on ne contrôle rien, c'est l'usage — elle mérite d'être essayée. Seulement, il ne faut jamais être un éducateur à l'esprit exclusif; on se priverait par là d'un grand nombre de ressources. L'émulation est une force, un excitant inouï pour certaines natures que l'ambition dévore. Un maître intelligent saura toujours en tirer parti.

Après les récompenses, qui sont comme le paie- ment du travail et de la bonne conduite, citons l'effet moral produit par l'approbation du maître. Il y a une apj)robation tacite, qui est de l'action la plus heureuse. Les élèves bien doués et encore jeunes travaillent surtout pour faire plaisir à leur maître, et c'est une raison pour que celui-ci ne soit pas trop souvent remplacé par un autre; un sentiment Aague et général de contentement, un petit sourire suffisent à stimuler le zèle; et ce sont, je crois, les mobiles d'affection qui agissent le plus souvent pour faire tra- vailler les élèves; qu'on y ajoute l'influence de l'habi- tude sur le travail, l'influence de la tradition et de la routine, et comme en sourdine l'action préventive de quelques punitions toujours possibles, et cela suffit, il n'en faut pas davantage.

Mais parfois il est bon que l'approbation vague s'accentue, devienne un éloge, un compliment, un LA PARESSE ET l'ÉDUCATION MORALE 325 témoignage de satisfaction. Mais ici bien des réserves sont à formuler; il faut que l'éloge soit discret et bref, il faut qu'il soit mérité, qu'il soit proportionné au tra- vail fourni, et que sa justice soit sentie et approuvée de toute la classe, et pleinement évidente; il faut qu'il ne soit pas répété trop souvent, et qu'il soit plutôt un encouragement à faire encore mieux pour l'avenir que la constatation d'un progrès acquis. S'il est bon de soutenir l'élève, de montrer qu'on est content de lui. qu'on a confiance en lui, qu'on est sûr de ses progrès, en revanche, n'oublions pas que le compli- ment répété abusivement excite chez l'enfant un sen- timent d'amour-propre, qui peut facilement dégénérer en vanité.

Et les mauvais élèves, dira-t-on, comment est-il possible de les faire profiter d'une action encoura- geante? Le maître serait désarmé s'il lui fallait attendre que ses mauvais élèves eussent mérité des récompenses pour les leur donner; et toujours punir ne vaut rien. Heureusement, on peut recourir à une autre méthode, qui à notre avis est infiniment préfé- rable à tout ce que nous avons décrit jusqu'ici: c'est la mission de confiance. Méthode active par excel- lence; l'élève est incité à agir d'une certaine manière, il apprend qu'on a confiance en lui, on le relève dans sa propre estime. Ainsi, le maître obligé de quitter la classe pendant deux minutes, fait monter en chaire un mauvais élève, et lui dit: « tu vas noter celui de tes camarades qui se sera le mieux tenu pendant mon absence ». Il est presque certain que l'élève, fier de cette mission, ne fera aucun passe-droit. Moins encore; il suffit de lui confier la distribution des crayons et des cahiers pour lui faire un très grand plaisir, surtout si on a su attacher à cette fonction de rimj)ortance. On a i)u calmer de mauvaises tètes en leur donnant la charge de défendre des élèves plus jeunes. Une vraie brute s'est adoucie en s'occupant d'un petit infirme; 28 326 LES IDÉES MODERNES SUR LES ENFANTS le sentiment île protection, en entrant dans certains cœurs, opère des miracles. J"ai même vu, dans une classe d'anormales, une petite arriérée qu'on avait chargée de donner des leçons de lecture à une autre enfant, plus jeune et plus arriérée; elle s'acquittait consciencieusement de sa mission, et par la même occasion la petite maîtresse s'apprenait à lire. De même encore, dans un autre ordre d'idées, confiez à une enfant dépensière les clefs de la caisse, avec res- ponsabilité de sa gestion, et vous verrez, pour peu que vous sachiez vous y prendre, combien elle va devenir économe. Cette méthode, faisant agir l'enfant d'une certaine manière, crée en lui des habitudes qui, par la répétition, ont des chances de devenir permanentes et de faire partie intégrante de sa nature.

Dans les pages précédentes, nous n'avons essayé de faire aucune distinction entre les enfants qu'on se propose d'éduquer. Nous avons fait, pour simplifier, cette supposition im})licile que tous les enfants sont taillés sur le même modèle. Beaucoup de maîtres se conduisent comme s'ils prenaient cette erreur pour une vérité. Ils ont un système de punitions et de récompenses, qu'ils appliquent le cas échéant; ils ne savent donc pas quel est l'etTet intime des moyens éducatifs qu'ils enijiloient; ils ne font que maintenir un bon ordre superficiel, comme s'ils étaient simple- ment chargés d'une mission de police. Beaucoup de parents se conduisent de la même manière. Nous l'avons déjà dit, nous le répétons, une éducation n'est légitime que si elle est inspirée par l'intérêt de l'en- fant, que si Fenfant en profite, et par conséquent pour le savoir, il faut se transporter dans l'âme de l'enfant, imaginer ce qu'il pense et ce qu'il sent. Il faut donc, plus ou moins, chercher a étudier sa psychologie.

De cette nécessité, je citerai seulement deux ou trois exemples. Nous avons parlé plus haut des moyens LA PARESSE ET l'ÉDUCATION MORALE 327 répressifs, qui comprennent comme type-s principaux la punition et le blâme. Aucun maître ne peut s'en passer; il est possible à la rigueur de ne jamais punir; mais on ne peut pas se dispenser de blâmer, de mena- cer, d'intimider. Or, le succès de ces moyens répressifs et dépressifs dépend évidemment de la résistance que leur oppose l'enfant; il faut connaître cette résis- tance, en tenir compte; car il y a deux manières de manquer le but. L'une consiste à frapper trop fort un être faible, à produire une dépression trop consi- dérable. Écrasé par les punitions, terrorisé par un excès de sévérité, l'enfant devient timide, craintif, ombrageux, triste; il perd toute confiance en lui, et cette belle joie de vivre qui est le charme de l'enfance. Rien n'est plus douloureux à voir qu'une physionomie d'enfant battu. L'autre erreur, de sens oi)posé. con- siste à employer un moyen dépressif qui n'est pas assez puissant, étant donnée la résistance combative du gaillard à qui l'on a affaire. Dans les asiles, quand un aliéné qu'on a voulu calmer par la cellule en sort dans un état d'excitation, c'est la preuve qu'on ne l'a pas enfermé assez longtemps. Mais on ne peut pas le laisser indéfiniment en cellule; et par conséquent avant d'ordonner cette mesure, le médecin se demande si elle pourra produire l'effet voulu. De même, tout moyen répressif échoue, s'il laisse l'enfant en état de révolte.

Dernièrement, quelqu'un me racontait l'histoire d'un bambin de cinq à six ans. qui ne veut pas, qui n'a jamais voulu manger d'aliments solides. Chaque jour, à l'heure du repas, il trouve à côté de son assiette un fouet; il sait ce que cela signifie, et il se tourne tranquillement vers son père navré, en lui disant: « je ne veux pas manger, j'aime mieux être fouetté ». Ce mot prouve que les moyens coercitifs ont échoué, et que les parents feront bien de chercher autre chose. Leur défaite est d'autant plus fâcheuse 328 LES IDÉES MODERNES SUR LES ENFANTS qu'elle amoindrit leur autorité; c'est donc sans com- pensation aucune qu'ils ont eu recours à des moyens dont le jf^rand défaut est d'exciter chez les enfants des sentiments de rancune et de malveillance, ce qui est intiniment regrettable, car l'éducation doit être œuvre de bonté.

Le caractère intellectuel et moral des enfants est aussi une précieuse indication. Ceux qui les connais- sent bien savent à quel point il faut varier ses procé- dés pour arriver à un résultat quelconque. On se borne à commander aux très jeunes, mais il faut raisonner davantage avec les plus âgés, et chercher à les convaincre. Je me rappelle deux enfants dont le caractère était si différent que si on les avait trai- tés de la même manière, on n'aurait rien obtenu ni de l'un ni de l'autre. L'un était à la fois très sensible de cœur et très indépendant de caractère. Il fallait le prendre à la fois par le sentiment et le raisonnement; il était touché par certaines paroles, et surtout convaincu par les explications qu'on lui donnait et dont il percevait la justesse; mais un ordre sec le fai- sait cabrer. L'autre, qui était pourtant du même âge, se montrait tout différent. Il n'était certes pas insen- sible aux arguments émotionnels, ceux-ci le touchaient profondément, mais c'était une imprudence de se mettre à raisonner avec lui car il niait l'évidence, il ne s'avouait jamais vaincu et mettait dans la discus- sion une affaire d'amour-propre; le meilleur moyen de le diriger était d'employer l'ordre impératif, et sans réplique. On peut être, en théorie, l'adversaire de l'argument d'autorité; en fait, il y a des cas oîi cette méthode s'impose.

Je suis persuadé que si on connaissait exactement les différents types de caractère qui existent, on arri- verait assez vite à classer chaque enfant, et à deviner, quelle est l'éducation morale qui convient à sa caté- gorie. Au lieu de tâtonner et de faire tant d'erreurs.

LA PARESSE ET l'ÉDUCATIOX MORALE 329 on agirait à coup sûr. La principale difficnlté vient toujours des apathiques et des vicieux. Mais existe- t-il des apathiques complets, des enfants insensibles à tous les excitants, et n'ayant aucune tendance naturelle dont on pourrait tirer profit? Si de tels enfants existent, ils doivent être en quantité né- gligeable. Quant aux enfants vicieux, amoraux, aux futurs criminels, à ceux qui font l'efîroi des éduca- teurs, je suppose que par leur psychologie ils ne dif- fèrent pas aussi profondément que par leur conduite des autres enfants que nous considérons comme nor- maux. Ils sont sans doute peu altruistes, peu enclins à la tendresse et à la pitié; ils manquent souvent même de cette sensiblerie qui peut suppléer la sensi- bilité; rappelons-nous avec quelle froideur les crimi- nels écoutent les plaintes déchirantes de leurs vic- times, avec quel sang-froid, parfois quelle ivresse ces brutes ont fait couler le sang, même dans des situa- tions atroces. Mais dans ces êtres, même les plus endurcis, on trouve encore des rudiments de senti- ments, qui s'ils avaient été convenablement cultivés, auraient pu les protéger contre leur déchéance. Presque tous ont de la vanité, une vanité ridicule et énorme, qui a poussé sur leur fond d'égoïsme. Voyez quel prix ils attachent à l'opinion publique, comme ils recherchent la publicité de la cour d'assises, comme ils sont fiers de voir leur nom imprimé dans les journaux. Sans y prendre garde, on permet véri- tablement à leur vanité de produire les elîets les plus pernicieux; c'est leur vanité qui, avec la complicité de la presse et de l'opinion, devient une excitation au crime, alors que mieux orientée elle devrait en deve- nir une prophylaxie. Remarquons encore quelles sont leurs relations avec leurs complices, avec ceux qui font partie des mêmes bandes; la manière dont ils se vantent de leur adresse et de leur courage; la ma- nière dont des camarades les poussent quelquefois au LES IDEES MODEBNES SUR LES ENFANTS crime, en leur disant, s'ils hésitent: « lu as donc peur? tu n'es pas un homme? » Remarquons encore que souvent ils tiennent un engagement, qu'ils ne dénoncent pas un complice, qu'ils ont leur manière d'honneur, et qu'on les a vus même l'aire des actes de générosité, par vantardise. C'est donc l'amour- ])ropre qui les insj)ire presque constamment, et si le mot ne paraît pas trop fort, nous dirons que ces êtres qui passent pour amoraux ou immoraux ont bel et bien une morale, morale très spéciale, uniquement égoïste*, mais dont un éducateur très intelligent et très avisé pourrait tirer parti, j'en ai la conviction pro- fonde.

Avec ces natures-là, ce ne sont pas du tout les moyens répressifs, punitions ou réprimandes, qui réussissent; ce sont les moyens excitateurs, l'éloge et surtout le type de u la mission de confiance ». Je n'en dis pas plus sur ce point, mais on devine le commentaire. Il faut transformer peu à peu la vanité en orgueil et en tirer le respect de soi.

Il n'y a pas seulement à tenir compte du caractère propre de l'enfant pour l'éduquer; il faut encore tenir compte que cet enfant n'est pas isolé, qu'il est en classe et que la classe forme une société, qui a beaucoup des caractères de notre société d'adultes, beaucoup de ses défauts surtout, la confusion des mouvements, le désordre, la nervosité, le sentiment de son irresponsa- bilité et de sa force et tout ce qui en résulte de dan- gereux. Au caractère de l'enfant vient donc s'ajouter l'influence de la multitude. Cela complique le travail du maître. Il ne doit pas oublier en effet que la société enfantine est une union qui se fait contre lui; ce qui le prouve, c'est que les enfants détestent la délation; la délation est le grand crime sociologique du collège. Le maître doit s'appliquer à contenir, à diriger la force de ce groupement, d'autant plus LA PARESSE ET L EDUCATION MORALE active que les élèves sont plus nombreux, car il faut bien plus d'autorité pour tenir quarante élèves que dix. Il se rappellera le mot de Richelieu: « diviser pour régner »; il séparera les mutins; il empê- chera surtout les indisciplinés de corrompre les dociles; il distribuera les places de manière à ce que les actifs soient à côté des indolents; il s'efforcera de former un noyau de bons élèves représentant une tradition de travail et de discipline; il se souviendra que l'exemple et l'émulation sont de grandes forces et il les tournera en sa faveur.

On a eu l'idée, dans certaines écoles de Paris, de diviser les classes en sous-groupes, composés de dix à quinze élèves; ces sections ont reçu des noms de grands hommes: Turgot, Pasteur, Victor Hugo; on s'etïorce de leur donner une personnalité et on s'y est pris de diverses manières. On s'y est pris surtout en excitant la rivalité entre deux groupes et en accordant des récompenses collectives à chacun d'eux, toutes les fois que celui-ci obtient une moyenne de notes qui est supérieure à la moyenne du rival. Quand cette solidarité est bien sentie, on voit les enfants les plus travailleurs du groupe surveiller les paresseux et même leur reprocher de faire perdre des points à la petite société. N'est-il i)as ingénieux et vraiment touchant d'amener un écolier â tenir à un de ses camarades le langage suivant: ■( Est-ce <jue tu ne peux pas travailler davantage? « Le seul inconvénient de ces groupements est leur caractère artificiel; ils ne reposent pas sur un intérêt réel, mais sur une convention; il est vrai qu'avec des enfants on peut donner à une sim[)le convention beaucoup de valeur morale.

Une dernière question vient à l'esprit. A parcourir toutes ces descriptions de moyens qui sont à notre disposition pour forger les âmes, on trouve que ces 332 LES IDÉES MODERNES SUR LES ENFANTS moyens sont bien mesquins et on se demande avec inquiétude s'il est possible d'en faire sortir une vraie, une haute et profonde leçon de morale. Cette inquié- tude est surtout ressentie par ceux qui ont été élevés dans le respect de la morale religieuse. Ils ne com- prennent pas qu'une morale laïque puisse s'ensei- gner, car elle leur paraît dépourvue de fondement, de justification rationnelle et surtout de sanction. Il est bien certain que pour un esprit simpliste, le commandement de Dieu suffit à tout et répond à tout. Mais du moment que l'enseignement officiel est devenu neutre et n'emprunte aucun argument aux religions, comment va-t-on enseigner, par des pro- cédés laïques, la morale aux enfants? Toute morale se résume en un système de sacrifices qui sont demandés à notre égoïsme. Par quel argument pourra-t-on convaincre des enfants de la légitimité de ce sacrifice si on ne leur parle ni de divinité, ni de vie future, par conséquent si on est obligé de se passer de ces arguments traditionnels, qui sont si vigou- reux, si impressionnants, quoique au fond ils soient purement égoïstes, par conséquent peu moraux?