remarquables par leur netteté et leur précision, tandis que les règles purement morales ont généralement quehiue chose de llottant. Leur nature indécise fait même (jne très souvent il est dilïicile d'en donner une formule arrêtée. Nous pouvons bien dire d'une manière très générale qu'on doit Iravailler, qu"on doit avoir pitié d'aulrui, etc.; mais nous ne pouvons fixer de quelle façon ni dans quelle mesure. 11 y a place ici par censé- 84 LlVIiE I. — LA FONCTION.
quent pour des variations et des nuances. Au contraire, parce que les sentiments qu'incarnent les règles pénales sont déter- minés, ils ont une bien plus grande uniformité; comme ils ne peuvent pas être entendus de manières différentes, ils sont partout les mêmes.
Nous sommes maintenant en état de conclure.
L'ensemble des croyances et des sentiments communs à la moyenne des membres d'une même société forme un système déterminé qui a sa vie propre; on peut l'appeler la conscience collective ou commune. Sans doule elle n'a pas pour substrat ue organe unique; elle est, par définition, diffuse dans toute l'étendue de la société; mais elle n'en a pas moins des caractères spécifi- ques qui en font une réalité distincte. En effet, elle est indépen- dante des conditions particulières où les individus se irouvenf placés; ils passent et elle reste. Elle est la même au Nord et an Midi, dans les grandes villes et dans les petites, dans les diflfê- rentes professions. De même, elfë ne change pas à chaque génération, mais elle relie au contraire les unes aux autres les générations successives. Elle est donc tout autre chose que les consciences particulières, quoiqu'elle ne soit réalisée que chez des individus. Elle est le type psychique de la société, type qui a ses propriétés, ses conditions d'existence, son mode de développement, tout comme les types individuels, quoique d'une autre manière. A ce titre, elle a donc le droit d'être désignée par un mot spécial. Celui que nous avons employé plus haut n'est pas, il est vrai, sans ambiguïté. Comme les termes de coMectif et de social sont souvent pris l'un pour l'autre, on est induit à croire que la conscience collective est toute la conscience sociale, c'est-à-dire s'étend aussi loin que la vie psychique de la société, alors que, surtout dans les sociétés supérieures, elle n'en est qu'une partie très restreinte. Les fonctions judiciaires, gouver- nementales, scientifiques, industrielles, en un mot toutes les / CIlAPlIiU': II. — LA SOLIDAlUlli MÉCAMQUK. 85 ■fondions spéciales sont d'ordre psychique, puisqu'elles consis- tenl en des systèmes de représentations et d'actions; cependant elles sont évidemment en dehors de la conscience commune. Pour éviter une confusion (') qui a été commise, le mieux serait peut-être de créer une expression technique pour désigner spécialement Tensemhle des similitudes sociales. Néanmoins, comme l'emploi d'un mot nouveau, (juand il n'est pas absolu- ment nécessaire, n'est pas sans inconvénient, nous garderons l'expression plus usitée de conscience collective ou commune, mais en nous rappelant toujours le sens étroit dans lequel nous l'employons.
Nous pouvons donc, résumant l'analyse qui précède, dire qu'un acte est criminel quand il offense les étals forts et définis de la conscience collective (-).
La lettre de cette proposition n'est guère contestée, mais on lui donne d'ordinaire un sens très différent de celui qu'elle doit avoir. On l'entend comme si elle exprimait non la propriété essentielle du crime, mais une de ses répercussions. On sait bien qu'il froisse des sentiments très généraux et très énergi- ques; mais on croit que cette généralité et cette énergie vien- nent de la nature criminelle de l'acte, qui p'ar conséquent reste tout entier à définir. On ne conteste pas que tout délit soit universellement réprouvé, mais on prend pour accordé que la Téprobation dont il est l'objet résulte de sa délictuosité. Seu- lement on est ensuite fort embarrassé pour dire en quoi cette délictuosité consiste. Dans une immoralité particulièrement (') La confusion n'est pas sans danger. Ainsi, on se demande parfois si la • conscience individuelle varie ou non comme la conscience collective; tout dépend du sens qu'on donne au mot. S'il représente des similitudes sociales, le rapport de variation est inverse, nous le verrons; s'il désigne toute la vie ,ysychique de la société, le rapport est direct. Il est donc bien nécessaire de distinguer.
(*) Nous n'entrons pas dans la question de savoir si la conscience collective •est une conscience comme celle de l'individu. Par ce mot, nous désignons simplement l'ensemble des similitudes sociales, sans pnyuger Ja catégorie par Jaquelle ce système de iihénoméncs doit être tli-liiii.
grave? Je le veux; mais c'est répondre à la question par la question et mettre un mot à la place d'un autre; car il s'agit précisément de savoir ce que c'est que l'immoralité, et surtout celte immoralité particulière que la société réprime au moyen de peines organisées et qui constitue la criminalité. Elle ne peut évidemment venir que d'un ou plusieurs caractères communs à toutes les variétés criminologiques; or, le seul qui satisfasse à cette condition, c'est cette opposition qu'il y a entre le crime, quel qu'il soit, et certains sentiments collectifs. C'est donc cette opposition qui fait le crime bien loin qu'elle en dérive. En d'autres termes, il ne faut pas dire qu'un acte froisse la conscience com- mune parce qu'il est criminel, mais qu'il est criminel parce qu'il froisse la conscience commune. Nous ne le réprouvons pas parce qu'il est un crime, mais il est un crime parce que nous le réprouvons. Quant à la nature intrinsèque de ces sentiments, il est impossible de la spécifier; ils ont les objets les plus divers et on n'en saurait donner une formule unique. On ne peut dire qu'ils se rapportent ni aux intérêts vitaux de la société, ni à un minimum de justice; toutes ces définitions sont inadéquates. Mais par cela seul qu'un sentiment, quelles qu'en soient l'origine et la fin, se retrouve dans toutes les consciences avec un certain degré de force et de précision, tout acte qui le froisse est un crime. La psycbologie contemporaine revient de plus en plus à l'idée de Spinoza, d'après laquelle les choses sont bonnes parce que nous es aimons, bien loin que nous les aimions parce qu'elles sont bonnes. Ce qui est primitif, c'est la tendance, l'in- clination; le plaisir et la douleur ne sont que des faits dérivés. 11 en est de même dans la vie sociale. Un acte est socialement mauvais parce qu'il est repoussé par la société. Mais, dira-t-on, n'y a-t-il pas des sentiments collectifs qui résultent du plaisir ou de la douleur que la société éprouve au contact de leurs objets;* Sans doute, mais ils n'ont pas tous cette origine. Beaucoup, sinon la plupart, dérivent do tout autres causes. Tout ce qui détermine l'activité;'i jM-endi-c une foi'iiio définie peut donner naissance à des habiludes, croù résiillenl des tendances qu'il faut désormais satisfaire. De plus, ce sont ces dernières ten- dances qui seules sont vraiment fondamentales. Les autres n'en sont que des formes spéciales et mieux délei-minées; car, pour trouver du charme à tel ou tel objet, il faut que la sensibilité collective soit déjà constituée de manière à pouvoir le goûter. Si les sentiments correspondants sont abolis, l'acte le plus funeste à la société pourra être non seulement toléré, mais honoré et proposé en exemple. Le plaisir est incapable de créer de toutes pièces un penchant; il peut seulement attacher ceux qui existent à telle ou telle (in particulière, pourvu que celle-ci soit en rapport avec leur nature initiale.
Cependant, il y a des cas où l'explication précédente ne parait pas s'appliquer. Il y a des actes qui sont plus.sévèrement réprimés qu'ils ne sont fortement réprouvés par l'opinion moyenne. Ainsi, la coalition des fonctionnaires, l'empiétement des autorités judiciaires sur les autorités administratives, des fonctions religieuses sur les fonctions civiles sont l'objet d'une répression qui n'est pas en rapport avec l'indignation qu'ils soulèvent dans les consciences. La soustraction de pièces publiques nous laisse assez indilTérenls et pourtant est frappée de châtiments assez élevés. Il ari'ivG même que l'acte puni ne fi'oisse directement aucun sentiment collectif: il n'y a rien en nous qui proteste contre le fait de pécher et de cha.sser en temps iirohibé ou de faire passer des voitures trop lourdes sur la voie publique. Cependant il n'y a aucune raison de séparer complètement ces délits des autres; toute distinction radicale (') serait arbitraire puisqu'ils présentent tous, à des degrés divers, le même critère externe. Sans doute, dans aucun de ces exemples la peine ne paraît (') Il n'y a qu'à voir comment.M. (jarofalo dislingue ce qu'il appello les vrais crimes lies autres (p. 4r>); c'est d'apn-s une appréciation personnelle qui ne repose sur aneun caractère oliji'ctif.
injuste; si elle élail contraire aux mœurs, elle n'eût pu s'établir. Mais, si elle n'est pas repoussée par l'opinion publique, celle-ci, abandonnée à elle-même, ou ne la réclamerait pas du tout ou se montrerait moins exigeante. C'est donc que dans tous les cas de ce genre la délictuosité ne dérive pas, ou ne dérive pas tout entière, de la vivacité des sentiments collectifs qui sont offensés, mais reconnaît une autre cause.
11 est certain, en effet, qu'une fois qu'un pouvoir gouverne- mental est institué, il a par lui-même assez de force pour attacher spontanément à certaines règles de conduite une sanction pénale. Il est capable, par son action propre, de créer certains délits ou d'aggraver la valeur criminologiquede certains autres. Aussi tous les actes que nous venons de citer présentent-ils ce caractère commun qu'ils sont dirigés contre quelqu'un des organes direc- teurs de la vie sociale. Faut-il donc admettre qu'il y a deux genres de crimes relevant de deux causes différentes? On ne saurait s'arrêter à une telle hypothèse. Quelque nombreuses qu'en soient les variétés, le crim(3 est partout le même essentiel- lement, puisqu'il détermine partout le même effet, à savoir la peine, qui, si elle peut être plus ou moins intense, ne change pas pour cela de nature. Or, un même fait ne peut avoir deux causes, à moins que cette dualité ne soit qu'apparente et qu'au fond elles n'en fassent qu'une. Le pouvoii' de réaction qui est propre à l'État doit donc être de même nature que celui qui est dilfus dans la société.
Et en effet d'où viendrait-il;' De la gravité des intérêts que gère l'Élat et qui demandent à être protégés d'une manière toute particulière? Mais nous savons que la seule lésion d'intérêts même graves ne suffit pas à déterminer la réaction pénale; il faut encore qu'elle soit ressentie d'une certaine façon. D'où vient d'ailleurs que le moindre dommage causé à l'organe gouverne- mental soit puni, alors que des désordres beaucoup plus redouta- bles dans d'autres organes sociaux ne sont réparés que civilement? La plus peiite infiaction à la police de la voirie est fiappée d'une amende; la violation même répétée des contrats, le nian(iue constant de délicatesse dans les rapports économiques n'obligent qu'à la réparation du préjudice. Sans doute l'appareil de direc- tion joue un rôle éminent dans la vie sociale; mais il en est d'autres dont rinlérèl ne laisse pas d'être vital et dont le fonc- tionnement n'est pourtant pas assuré de cette manière. Si le cerveau a son importance, l'estomac est un organe qui lui aussi est essentiel, et les maladies de l'un sont des menaces pour la vie comme celles de l'autre. Pourquoi ce privilège fait à ce qu'on appelle parfois le cerveau social?
La difficulté se résout facilement si l'on remarque que, partout où un pouvoir directeur s'établit, sa première et sa principale fonction est de faire respecter les croyances, les traditions, les pratiques collectives, c'est-à-dire de défendre la conscience commune contre tous les ennemis du dedans comme du deliors. H en devient ainsi le symbole, l'expression vivante aux. yeux de tous. Aussi la vie qui est en elle se communique-t-elle à lui, comme les affinités des idées se communiquent aux mots qui les représentent, et voilà comment il prend un caractère qui le met liors de pair. Ce n'est plus une fonction sociale plus ou moins importante, c'est le type collectif incarné. Il participe donc à laulorilé (|ue ce dernier exerce sur les consciences et c'est de là que lui vient sa force. Seulement, une fois que celle-ci est constituée, sans s'affrancbir de la source d'où elle découle et où elle continue à s'alimenter, elle devient pourtant un facteur autonome de la vie sociale, capable de produire s[ionlanément des mouvements propres que ne détermine aucune impulsion externe, précisément à cause de celte suprématie qu'elle a comiuise. Comme, d'autre part, elle n'est qu'une dérivation de la force qui est immanente à la conscience commune, elle a nécessairement les mômes propriétés et réagit de la même manière, alors môme que cette dernière ne réagit pas tout à fait à l'unisson. Elle repousse donc toute force antagoniste comme ferait l'âme dilTuse de la société, alors même que celle-ci ne sent 90 LIVRR I. — LA FONCTION.
pas cet antagonisme ou ne le sent pas aussi vivement; c'est- à-dire qu'elle marque comme crimes des actes qui la froissent sans pourtant froisser au même degré les sentiments collectifs. Mais c'est de ces derniers qu'elle reçoit toute l'énergie qui lui permet de créer des crimes et des délits. Outre qu'elle ne peut venir d'ailleurs et que pourtant elle ne peut pas venir de rien, les faits suivants, qui seront amplement développés dans toute la suite de cet ouvrage, confirment cette explication. L'étendue de l'action que l'organe gouvernemental exerce sur le nombre et sur la qualification des actes criminels dépend de la force qu'il recèle. Celle-ci à son tour peut être mesurée soit par l'étendue de l'autorité qu'il exerce sur les citoyens, soit par le degré de gravité reconnu aux crimes dirigés contre lui. Or nous verrons que c'est dans les sociétés inférieures que cette autorité est le plus grande et cette gravité le plus élevée, et, d'autre part, que c'est dans ces mêmes types sociaux que la conscience collective a le plus de puissance (').
C'est donc toujours à celte dernière qu'il faut revenir; c'est d'elle que directement ou indirectement découle toute ciimi- nalité. Le crime n'est pas simplement la lésion d'intérêts même graves, c'est une offense contre une autorité en quelque sorte transcendante. Or, expérimentalement, il n'y a pas de force morale supérieure à l'individu, sauf la force collective.
Il y a d'ailleurs une manière de contrôler le i-ésultat auquel nous venons d'arriver. Ce qui caractérise le crime, c'est qu'il détermine la peine. Si donc notre définition du crime est exacte, elle doit rendre compte de tous les caractères de la peine. Nous allons procéder à cette vérification.
Mais auparavant il faut établir quels sont ces caractères.
(') I)'aill(Uirs, f|uaii(l l'aiiicmle iisl Imilo la peine, coinino elle n'csl (in'iiiiL^ réparalion dmil le nioulant est lixe, l'acte csl sur les liiuiles du dinil pénal el (lu (hnil ivsliiiilif.
II En premier lieu, la peine consiste clans une réaction passion- nelle. Ce caractère est d'autant plus appaiont que les sociétés sont moins cultivées. En elTet, les peuples primitif punissent pour punir, font souffrir le coupable uniquement pour le faire soulïrir et sans attendre pour eux-mêmes aucun avantage de la soulTrance qu'ils lui imposent. Ce qui le prouve, c'est qu'ils ne cherchent ni à frapper juste ni à frapper utilement, mais seule- ment à frapper. C'est ainsi qu'ils châtient les animaux qui oui commis l'acte réprouvé (') ou môme les êtres inanimés qui en ont été l'instrument passif (2). Alors que la peine n'est appli({uée qu'à des personnes, elle s'étend souvent bien au delà du coupable et s'en va atteindre des innocents, sa femme, ses enfants, ses voisins, etc. {^). C'est que la passion qui est l'àme de la peine ne s'arrête qu'une fois épuisée. Si donc, quand elle a détruit celui qui l'a le plus immédiatement suscitée, il lui reste des forces, elle se répand plus loin d'une manière toute mécanique. Même quand elle est assez modérée pour ne.s'en prendre qu'au coupa- ble, elle fait sentir sa présence par la tendance qu'elle a à dépasser en gravité l'acte contre lequel elle réagit. C'est de là que viennent les raffinements de douleur ajoutés au dernier supplice. A Rome encore, le voleur devait non seulement rendre l'objet dérobé, mais encore payer une amende du double ou du quadruple ('). D'ailleurs, la peine si générale du talion n'est-elle pas une satis- faction accordée à la passion de la vengeance?
(') V. Exode, XXI, '28; Lci:, XX, 10.
(') V. Exo (e, W, 4 et 5; Deutéronomo, Xll, 1-2-18; Thoiiissen, Études sxir l'histoire du droit criminel, I, 70 et 178 et sui\.
plus pour se venger que la société châtie, c'est pour se défendre. La douleur qu'elle inflige n'est plus entre ses mains qu'un instru- ment méthodique de protection. Elle punit, non parce que le châtiment lui offre par lui-même quelque satisfaction, mais afm que la crainte de la peine paralyse les mauvaises volontés. Ce n'est plus la colère, mais la prévoyance réfléchie qui détermine la répression. Les observations précédentes ne pourraient donc pas être généralisées; elles ne concerneraient que la forme pri- milive de la peine et ne pourraient pas être étendues à sa forme actuelle.
Mais pour qu'on ait le droit de distinguer aussi radicalement ces deux sortes de peines, ce n'est pas assez de constater qu'elles sont employées en vue de fins différentes. La nature d'une pra- tique ne change pas nécessairement parce que les intentions conscientes de ceux qui l'appliquent se modifient. Elle pouvait, en effet, jouer déjà le même rôle autrefois, mais sans qu'on s'en iiperçùt. Dans ce cas, pourquoi se transformerait-elle par cela seul qu'on se rend mieux compte des effets qu'elle produit? Elle s'adapte aux nouvelles conditions d'existence qui lui sont ainsi faites sans changements essentiels. C'est ce qui arrive pour la peine.
En effet, c'est une erreur de croire que la vengeance ne soit qu'une inutile cruauté. Il est bien possible qu'en elle-même elle consiste dans une réaction mécanique et sans but, dans un mouvement passionnel et inintelligent, dans un besoin irraisonné de détruire; mais en fait, ce qu'elle tend à détruire était une menace pour nous. Elle constitue donc en réalité un véritable acte de défense, quoique instinctif et irréiléchi. Nous ne nous vengeons que de ce qui nous a fait du mal, et ce qui nous a fait du mal est toujours un danger. L'instinct de la vengeance n'est en somme que l'inslinct de conservation exaspéré par le péril. Ainsi il s'en faut que la vengeance ait eu dans l'histoire de l'humanité le rôle négatif et stérile qu'on lui attribue. C'est une innie défensive qui a son prix, seulement c'est une arme gros- CHAPITRE II. — I.A SOLIDARITl': MÉCANIQUE. 9^ sière. Comme elle ira pas conscience des services qu'elle rend automatiquement, elle ne peut pas se régler en conséquence; mais elle se répand un peu au hasard au gré des causes aveugles qui la poussent et sans que rien modère ses emportements. Aujourd'hui, comme nous connaissons davantage le hut à atteindre, nous savons mieux utiliser les moyens dont nous di.sposons: nous nous protégeons avec plus de méthode et par suite plus efficacement. Mais dès le principe, ce résultat était obtenu quoique d'une manière plus imparfaite. Entre la peine d'aujourd'hui et celle d'autrefois il n'y a donc pas un abime, et, par conséquent, il n'était pas nécessaire que la première devint autre chose qu'elle-même pour s'accommoder au rôle qu'elle joue dans nos sociétés civilisées. Toute la diilerence vient de ce qu'elle produit ses effets avec une plus grande conscience de ce qu'elle fait. Or, quoique la conscience individuelle ou sociale ne soit pas sans influence sur la réalité qu'elle éclaire, elle n'a pas le pouvoir d'en changer la nature. La structure interne des phénomènes reste la même, qu'ils soient conscients ou non. Nous pouvons donc nous attendre à ce que les éléments essentiels de la peine soient les mêmes que jadis.
Et en eiïet, la peine est restée, du moins en partie, une œuvre- de vengeance. On dit que nous ne faisons pas soulTrir le cou- pable pour le faire soulTrir; il n'en est pas moins vrai que nous trouvons juste qu'il souffre. Peut-être avons-nous tort; mais ce n'est pas ce qui est en question. Nous cherchons pour le moment à définir la peine telle qu'elle est ou a été, non telle qu'elle doit être. Or il est certain que cette expression de vindicte publique qui revient sans cesse dans la langue des tribunaux n'est pas un vain mot. En supposant que la peine puisse réellement servir à nous protéger pour l'avenir, nous estimons qu'elle doit tMre avant tout une expiation du passé. Ce qui le prouve, ce sont les précautions minutieuses que nous prenons pour la proportionner aussi exactement que possible à la gravité du crime; elles seraient inexplicables si nous ne €royions que le coupable doit souiïrir parce quïl a fait le mal ■et dans la même mesure. En effet, celte graduation n'est pas nécessaire si la peine n'est qu'un moyen de défense. Sans doute, il y aurait danger pour la société à ce que les altentats les plus graves fussent assimilés à de simples délits; mais il ne pourrait y avoir qu'avantage, dans la plupart des cas, à ce que les seconds fussent assimilés aux premiers. Contre un ennemi, on ne saurait trop prendre de précautions. Dira-t-on que les auteurs des moin- dres méfaits ont des natures moins perverses et que, pour neu- traliser leurs mauvais instincts, il suffit de peines moins fortes? Mais si leurs penchants sont moins vicieux, ils ne sont pas pour cela moins intenses. Les voleurs sont aussi fortement enclins au vol que les meurtriers à l'homicide; la résistance qu'offrent les premiers n'est pas inférieure à celle des seconds et par consé- quent, pour en triompher, on devrait recourir aux mêmes moyens. Si, comme on Ta dit, il s'agissait uniquement de refouler une force nuisible par une force contraire, l'intensité de la seconde devrait être uniquement mesurée d'après l'inten- sité de la première, sans que la qualité de celle-ci entrât en ligne de compte L'échelle pénale ne devrait donc comprendre qu'un petit nombre de degrés; la peine ne devrait varier que suivant que le criminel est plus ou moins endurci, et non suivant la nature de l'acte criminel. Un voleur incorrigible serait traité comme un meurtrier incorrigible. Or, en fait, quand môme il serait avéré qu'un coupable est définitivement incurable, nous nous sentirions encore tenus de ne pas lui appliquer un châtiment excessif. C'est la preuve que nous sommes restés fidèles au principe du talion, quoique nous l'entendions dans un sens plus élevé qu'autrefois. Nous ne mesurons plus d'une manière aussi matérielle et grossière ni l'étendue de la faute, ni celle du châtiment; mais nous pensons toujours qu'il doit y avoir une équation entre ces deux termes, que nous ayons ou non avantage à établir celle balance. La peine est donc restée pour nous ce qu'elle était pour nos pères.
C'est encore un acte (.le vengeance, puisque cesl une expiation. Ce que nous vengeons, ce que le criminel expie, c'est l'outrage fait à la morale.
Il y a surtout une peine où ce caractère passionnel est plus manifeste qu'ailleurs; c'est la lionte qui double la plupart des peines et i|ui croit avec elles. Le plus souvent elle ne sert à rien. A quoi bon flétrir un homme qui ne doit plus vivre dans la société de ses semblables et qui a surabondamment prouvé par sa conduite que des menaces plus redoutables ne sufTisaient pas à l'intimider? La flétrissure se comprend quand il n"v a pas d'autre peine ou comme complément d'une peine matérielle assez faible: dans le cas contraire, elle fait double emploi. On peut même dire que la société ne recourt aux châtiments légaux que quand les autres sont insuflisanis; mais alors pourquoi les maintenir? Ils sont une sorte de supplice supplémentaire et sans but, ou qui ne peut avoir d'autre cause que le besoin de compenser le mal par le maL C'est si bien un produit de senti- ments instinctifs, irrésistibles, qu'ils s'étendent souvent à des innocents; c'est ainsi que le lieu du crime, les instruments qui y ont servi, les parents du coupable participent parfois à l'op- probre dont nous frappons ce dernier. Or les causes qui détermi- nent celte répression diffuse sont aussi celles de la répression organisée qui accompagne la première. Il suffit d'ailleurs de voir dans les tribunaux comment la peine fonctionne pour reconnaître que le ressort en est tout passionnel; car c'est à des passions que s'adressent et le magistrat qui poursuit et l'avocat qui défend. Celui-ci cherche à exciter de la sympathie pour le coupable, celui-là à réveiller les sentiments sociaux qu'a froissés l'acte criminel, et c'est sous rinlluence de ces passions contraires que