1. C'est la même absence de définilion qui a fait dire parfois que la démocratie se rencontrait également au commence-ment r^ et à la fin de l'histoire. La vérité, c'est que la démocratie pri- "^' mitive et celle d'aujourd'hui sont très différentes l'une de l'autre.'
^0 LA MÉTHODE SOCIOLOGIQUE des peines régulières, mais seulement certains d'entre* eux, à savoir ceux qui offensent la partie moyenne et immuable du sens moral. Quant aux sentiments moraux qui ont disparu dans la suite de l'évolution, ils ne lui paraissent pas fondés dans la nature des choses pour cette raison qu'ils n'ont pas réussi à se maintenir; par suite, les actes qui ont été réputés cri- minels parce qu'ils les violaient, lui semblent n'avoir dû cette dénomination qu'à des circonstances acci- dentelles et plus ou moins pathologiques. Mais c'estl en vertu d'une conception toute personnelle de laj moralité qu'il procède à cette élimination. Il part dej cette idée que l'évolution morale, prise à sa source même ou dans les environs, roule toute sorte de sco- ries et d'impuretés qu'elle élimine ensuite progressi- vement, et qu'aujourd'hui seulement elle est parvenue à se débarrasser de tous les éléments adventices qui, primitivement, en troublaient le cours. Mais ce prin- cipe n'est ni un axiome évident, ni une vérité démon- trée; ce n'est qu'une hypothèse, que rien même ne justifie. Les parties variables du sens moral ne sont pas moins fondées dans la nature d^s choses que les parties immuables; les variations par lesquelles ont passé les premières témoignent seulement que les choses elles-mêmes -ont varié. En zoologie, les formes spéciales aux espèces inférieures ne sont pas regardées comme moins naturelles que celles qui se répètent à tous les degrés de l'échelle animale. De même, les actes taxés crimes par les sociétés primir tives, et qui ont perdu cette qualification, sont réelle- ment criminels par rapport à ces sociétés, tout comme ceux que nor.s continuons à réprimer aujourd'hui. Les premiers correspondent aux conditions chan- J OBSERVATION DES FAITS SOCIAUX ^ géantes de la vie sociale, les seconds aux conditions constantes; mais les uns ne sont pas plus artificiels que les autres.
Il y a plus: alors même que ces actes auraient indûment revêtu le caractère criminologique, néan- moins ils ne devraient pas être séparés radicalement des autres; car les formes morbides d'un phénomène ne sont pas d'une autre nature que les formes nor- males et, par conséquent, il est nécessaire d'observer les premières comme les secondes pour déterminer cette nature. La maladie ne s'oppose pas à la santé; ce sont deux variétés du même genre et qui s'éclai- rent mutuellement. C'est une règle depuis longtemps 'reconnue et pratiquée qu biologie comme en. psyciao- lûgie et que le sociologue n est pas moins tenu de ^respecter. A moins d'admettre qu'un même phéno- mène puisse être dû tantôt à une cause el tantôt à une autre, c'est-à-dire à moins de nier le principe de causalité, les causes qui impriment à un acte, mais d'une manière anormale, le signe distinctif du crime, ne sauraient différer en espèce de celles qui produi- sent normalement le même effet; elles s'en distinguent seulement en degré ou parce qu'elles n'agissent pas dans le même ensemble de circonstances. Le crime anormal est donc encore un crime et doit, par suite, entrer dans la définition du crime. Aussi qu'arrive- t-il? C'est que M. Garofalo prend pour le genre ce qui n'est que l'espèce ou même une simple variété. Les faits auxquels s'applique sa formule de la criminalité ne représentent qu'une infime minorité parmi ceux qu'elle devrait comprendre; car elle ne convient ni aux crimes religieux, ni aux crimes contre l'étiquette, le cérémonial, la tradition, etc., qui, s'ils ont disparu g^ LA MÉTHODE SOCIOLOGIQUE de nos Godes modernes, remplissent, au contraire, presque tout le droit pénal des sociétés antérieures.
C'est la même faute de méthode qui fait que certains observateurs refusent aux sauvages toute espèce de moralité \ Ils partent de cette idée que notre morale est la morale; or il est évident qu'elle est inconnue des peuples primitifs ou qu'elle n'y existe qu'à l'étal rudimentaire. Mais cette définition est arbitraire. Appliquons notre règle et tout change. Pour décider si un précepte est moral ou non, nous devons exa- miner s'il présente ou non le signe extérieur de la moralité; ce signe consiste dans une sanction répres- sive difTuse, c'est-à-dire dans un blâme de l'opinion publique qui venge toute violation du précepte. Toutes les fois que nous sommes en présence d'un fait qui présente ce caractère, nous n'avons pas le droit de lui dénier la qualification de moral; car c'est la preuve qu'il est de même nature que les autres faits moraux. Or, non seulement des règles de ce genre se rencontrent dans les sociétés inférieures, mais elles y sont plus nombreuses que chez les civi- lisés. Une multitude d'actes qui, actuellement, sont abandonnés à la libre appréciation des individus, sont alors imposés obligatoirement. On voit à quelles erreurs o» est entraîné soit quand on ne définit pas, soit quand on définit mal.
Mais, dira-t-on, définir les phénomènes par leurs caractères apparents, n'est-ce pas attribuer aux pro- priétés superficielles une sorte de prépondérance sur 1. V. Lubbock, Les Origines de la civilisalion, ch. viii, — Plus généralement encore, on dit, non moins faussement, que les religions anciennes sont amorales ou immorales. La vérité est qu'elles ont leur morale à elles.
à OBSERVATION DES FAITS SOCIAUX î^' les attributs fondamentaux; n'est-ce pas, par un véri- table renversement de l'ordre logique, faire reposer les choses sur leurs sommets, et non sur leurs bases? C'est ainsi que, quand on définit le crime parla peine, on s'expose presque inévitablement à être accusé de vouloir dériver le crime de la peine ou, suivant une citation bien connue, de voir dans l'échafaud la source de la honte, non dans l'acte expié. Mais le reproche repose sur une confusion. Puisque la définition dont nous venons de donner la règle est placée au com- mencement de la science, elle ne saurait avoir pour objet d'exprimer l'essence de la réalité; elle doit seu- lement nous mettre en état d'y parvenir ultérieure- ^ment. Elle a pour unique fonction de nous faire prendre contact avec les choses et, comme celles-ci ^ne peuvent être atteintes par l'esprit que du dehors, c'est par leurs dehors qu'elle les exprime. Mais elle ne. les. explique pas pour autant; elle fournit seule- ment le premier point d'appui nécessaire à nos expli- cations. Non certes, ce n'est pas la peine qui fait le crime, mais c'est par elle qu'il se révèle extérieure- ment à nous et c'est d'elle, par conséquent, qu'il faut partir si nous voulons arriver à le comprendre.
L'objection ne serait fondée que si ces caractères | extérieurs étaient en même temps accidentels, c'est- ^ à-dire s'ils n'étaient pas fiés aux propriétés fonda-] mentales. Dans ces conditions, en effet, la science.!/ après les avoir signalés, n'aurait aucun moyen d'aller^ plus loin; elle ne fjourrait descendre plus bas dans la réalité, puisqu'il n'y aurait aucun rapport entre la surface et le fond. Mais, à moins que le principe de causalité ne soit un vain mot, quand des caractères déterminés se retrouvent identiquement et sans p( LA METHODE SOCIOLOGIQUE aucune exception dans tous les phénomènes d'un cer- tain ordre, on peut être assuré qu'ils tiennent étroi- tement à la nature de ces derniers et qu'ils en sont solidaires. Si un groupe donné d'actes présente éga- lement cette particularité qu'une sanction pénale y est attachée, c'est qu'il existe un lien intime entre la peine et les attributs constitutifs de ces actes. Par conséquent, si superficielles qu'elles soient, ces pro- priétés, pourvu qu'elles aient été méthodiquement observées, montrent bien au savant la voie qu'il doit suivre pour pénétrer plus au fond des choses; elles sont le premier et indispensable anneau de la chaîne que la science déroulera ensuite au cours de ses expli- cations.
Puisque c'est par la sensation que Textérieur des choses nous est donné, on peut donc dire en résumé: la^sciençe, pour être objective, doit partir, non de concepts qui se sont formés sans elle, mais de la sen- sation. C'est aux données sensibles qu'elle doit direc- ^ ftement emprunter les éléments de ses définitions 'initiales, Et en effet, il suffit de se représenter en quoi consiste l'œuvre de la science pour comprendre qu'elle ne peut pas procéder autrement{-ille a besoin de concepts qui expriment adéquatement les choses, telles qu'elles sont, non telles qu'il est utile à la pratique de les concevoir. Or ceux qui se sont con«| stitués en dehors de son action ne répondent pas bl cette condition. Il faut donc qu'elle en crée de nou-' veaux et, pour cela, qu'écartant les notions communes et les mots qui les expriment, elle revienne à la sensa- tion, matière première et nécessaire de tous les con- \ cepts. C'est de la sensation que se dégagent toutes \.\nr iflf>wn^£yf^npraipcî yraies OU fausscs, scientifiqucs OBSERVATION DES FAITS SOCIAUX ^'S 3U non. Le point de départ de la science ou connais- sance spéculative ne saurait donc être autre que celui ie la connaissance vulgaire ou pratique. C'est seule- ment au delà, dans la manière dont cette matière :ommune est ensuite élaborée, que les divergences commencent.
S** Mais la sensation est facilement subjective. Aussi Bst-il de règle dans les sciences naturelles d'écarter les donnée£jensibles qui risquent d'être trop per- sonnelles à l'observateur, pour retenir exclusivement celles qui présentent un suffisant degré d'gbjeçtijlté. C'est ainsi que le physicien substitue aux vagues impressions que produisent la température ou l'élec- tricité la représentation visuelle des ^oscillations du S)erinaaièt£ê- ou de 1 electromètre. Le sociologue est tenu aux mêmes précautions. Les caractères exté- rieurs en fonction desquels il définit l'objet de ses recherches doivent être aussi objectifs que possible.
On peut poser en principe que les faits sociaux sont d'autant plus susceptibles d'être objectivement repré- sentés qu'ils sont plus complètement' dégagés des faits individuels qui les manifestent.
En effet, une sensation est d'autant plus objective? que l'objet auquel elle se rapporte a plus de fixité;! car 1^ condition de toute objectivité, c'est l'existence/ d'un point de repère, constant et identique, auquel la représentation peut être rapportée et qui permet d'éliminer tout ce qu'elle a de variable, partant de subjectif. Si les seuls points de repère qui sont donj nés sont eux-mêmes variables, s'ils sont perpétuelle-l>' ment divers par rapport à eux-mêmes, toute commune mesure fait défaut et nous n'avons aucun moyen de.J, 5J LA MÉTHODE SOCIOLOGIQUE distinguer dans nos impressions ce qui dépend r dehors, et ce qui leur vient de nous. Or,Ia-id£^j0.ci(ii tant qu'elle n'est pas arrivée à s'isoler des évén( ments particuliers qui l'incarnent pour se constitua à part, a justement cette propriété, car, comme C€ événements n'ont pas la même physionomie d'un inséparable, ils lui communiquent leur mobilité. El] consiste alors en libres courants qui sont perpétuel lement en voie de transformation et que le regard d robservateur ne parvient pas à. fixer. C'est dire qu ce côté n'est pas celui par où le savant peut aborde l'étude de la réalité sociale. Mais nous savon qu'elle présente cette particularité que, sans cesse d'être elle-même, elle est susceptible de se cristaj liser. En dehors des actes individuels qu'elles susc tent, les habitudes collectives s'expriment sous de formes définies, r^glas^jiiridiqnftg^ mQmLe5^-di£XiiQ pûpulaires, faits de structure soclcile, etc. Comme ce formes existent d'une manière permanente, qu'ellei ne changent pas avec les diverses apphcations qu en sont faites, elles constituent un objet fixe, ui étalon constant qui est toujours à la portée de l'ob servateur et qui ne laisse pas de place aux impres siens subjectives et aux observations personnelles Une règle du droit est ce qu'elle est et il n'y a pai deux manières de la percevoir. Puisque, d'un autn côté, ces pratiques ne sont que de la vie sociale consolidée, il est légitime, sauf indications contraire^ 1. Il faudrait, par exemple, avoir des raisons de croire que, â un moment donné, le droit n'exprime plus l'état véritable des relations sociales, pourquecelte substitution ne fûtpaslégitli — OBSERVATION DES FAITS SOCIAUX ^ Quand, donc, le sociologue entreprend d'explorer I un ordre quelconque de faits sociaux, il doit s'efforcer } de les considérer par un côté où ils se présentent i isolés de leurs manifestations individuelles. C'est en vertu de ce principe que nous avons étudié la solida- rité sociale, ses formes diverses et leur évolution à travers le système des règles juridiques qui les expri- ment *. De même, si l'on essaie de distinguer et de classer les différents types familiaux d'après les descriptions littéraires que nous en donnent les voyageurs et, parfois, les historiens, on s'expose à confondre les espèces les plus différentes, à rappro- cher les types les plus éloignés. Si, au contraire, on prend pour base de cette classification la constitu- tion juridique de la famille et, plus^ spécialement, le iroit successoral, on aura un critère objectif qui, ^n^s^liB-infalUible, préviendra cependant bien des erreurs ^ Veut-on classer les différentes sortes de crimes? on s'efforcera de reconstituer les manières ie vivre, les coutumes professionnelles usitées dans les différents mondes du crime, et on reconnaîtra iutant de types criminologiques que cette organisation présente de formes différentes. Pour atteindre les naœurs, les croyances populaires, on s'adressera aux proverbes, aux dictons qui les expriment. Sans) doute, en procédant ainsi, on laisse provisoirement m dehors de la science la matière concrète de la vie ioUeclive, et cependant, si -changeante qu'elle soit, 3n n'a pas le droit d'en postuler a priori l'inintelli- gibilité. Mais si l'on veut suivre une voie méthodique, 2. Cf. notre Introduction à la Sociologie de la famille^ in Annales de la Faculté dc^ lettres de Bordeaux, année 1889.
58. LA MÉTHODE SOCIOLOGIQUE \ïl faut établir les premières assises de la science su ^n terrain ferme et non sur un sable mouvant. J faut aborder le règne social par les endroits où: offre le plus prise à l'investigation scientifique. Ces seulement ensuite qu'il sera possible de pousse plus loin la recherche, et, par des travaux d'apprc che progressifs, d'enserrer peu à peu cettQ xéalit fujai^te dont l'espiit humain ne pourra jamais, peul être, se saisir complètement.
CHAPITRE m RÈGLES RELATIVES A LA DISTINCTION DU NORMAL ET DU PATHOLOGIQUE j L'observation, conduite d'après les règles qui pré- ' cèdent, confond deux ordres de faits, très dissem- blables par certains côtés: ceux qui sont tout ce qu'ils doivent être et ceux qui devraient être autre- ment qu'ils ne sont, les phénomènes normaux et les ^phénomènes pathologiques. Nous avons même vu qu'il était nécessaire de les comprendre également dans la définition par laquelle doit débuter toute recherche. Mais si, à certains égards, ils sont de même nature, ils ne laissent pas de constituer deux variétés dilïérenles et qu'il importe de distinguer. La science dispose-t-elle de moyens qui permettent de faire cette distinction?
La question e^t de la plus grande importance;. car de la solution qu'on en donne dépend l'idée qu'on se fait du rôle qui revient à la science, surtout à la science de l'homme. D'après une théorie dont les par- tisans se recrutent dans les écoles les plus diverses, la science ne nous apprendrait rien sur ce que nous ^ LA MÉTUODE SOCIOLOGIQUE devons vouloir. Elle ne connaît, dit-on, que des faits qui ont tous la môme valeur et le même intérêt; elle les observe, les explique, mais ne les juge pas; pour elle, il n'y en a point qui soient blâmables. Le bien et le mal n'existent pas à ses yeux. Elle peut bien nous dire comment les causes produisent leurs effets, non quelles fins doivent être poursuivies. Pour savoir, non plus ce qui est, mais ce qui est désirable, c'est aux suggestions de l'inconscient qu'il faut recourir, de quelque nom qu'on l'appelle, sentiment, instinct, poussée vitale, etc. La science, dit un écrivain déjà cité, peut bien éclairer le monde, mais elle laisse la nuit dans les cœurs; c'est au cœur lui-même à se faire sa propre lumière. La science se trouve ainsi destituée, ou à peu près, de toute efficacité pratique, et, par conséquent, sans grande raison d'être; car à quoi bon se travailler pour connaître le réel, si la connaissance que nous en acquérons ne peut nous servir dans la vie? Dira-t-on que, en nous révélant^ les causes des phénomènes, elle nous fournit "les moyens de les produire à notre guise et, par suite, de réaliser les fins que notre volonté poursuit pour des raisons supra-scientifiques? Mais taut_.n?pyen est lui-même une fin, par un côté; car, pour le mettre eii œuvre, il faut le vouloir tout comme la fin dont il prépare la réalisation. Il y a toujours plusieurs voies qui mènent à un but donné; il faut donc choisir entre elles. Or, si la science ne peut nous aider dans le choix du but le meilleur, comment pourrait-elle nous apprendre quelle est la meilleure voie pour y par- venir? Pourquoi nous recommanderait-elle la plus rapide de préférence à la plus économique, la plus sûre plutôt que la plus simple, ou inversement? Si DISTINCTION DU NORMAL ET DU PATHOLOGIQUE ^ elle ne peut nous guider dans la détermination des fins supérieures, elle n'est pas moins impuissante i quand il s'agit de ces fins secondaires et subordon- nées que l'on appelle des moyens.
La méthode idéologique permet, il est vrai, d'é- chapper à ce mysticisme et c'est, d'ailleurs, le désir d'y échapper qui a fait, en partie, la persistance de cette méthode. Ceux qui l'ont pratiquée, en elïet, étaient trop rationalistes pour admettre que la con- duite humaine n'eût pas besoin d'être dirigée par la réflexion; et pourtant, ils ne voyaient dans les phé- nomènes, pris en eux-mêmes et indépendamment de toute donnée subjective, rien qui permît de les clas- ser suivant leur valeur pratique. Il semblait donc que le seul moyen de les juger fût de les rapporter à quelque concept qui les dominât; dès lors, l'emploi de notions qui présidassent à la collation des faits, au lieu d'en dériver, devenait indispensable dans toute sociologie rationnelle. Mais nous savons que si, dans ces conditions, la pratique devient réfléchie, la réflexion, ainsi employée, n'est pas scientifique. Le problènie que nous venons de poser va nous permettre de revendiquer les droits de la raison sans retomber dans l'idéologie. En effet, pour les sociétés comme pour les individus, la santé est bonne et désirable, la maladie, au contraire, est la chose mau- Kvaise et qui doit être évitée. Si donc nous trouvons un critère objectif, inhérent aux faits eux-mêmes, qui nous permette de distinguer scientifiquement la santé de la maladie dans les divers ordres de phénomènes sociaux, la science sera en état d'éclairer la pratique tout en restant fidèle à sa propre méthode. Sans doute, comme elle ne parvient pas présentement à 4 ^2 LA METHODE SOCIOLOGIQUE atteindre l'individu, elle ne peut nous fournir que des indications générales qui ne peuvent être diver- sifiées convenablement que si l'on entre directement en contact avec le particulier par la sensation. L'état de santé, tel qu'elle le peut définir, ne saurait con- venir exactement à aucun sujet individuel, puisqu'il ne peut être établi que par rapport aux circonstances les plus communes, dont tout le monde s'écarte plus ou moins; ce n'en est pas moins un point de repère précieux pour orienter la conduite. De ce qu'il y a lieu de l'ajuster ensuite à chaque cas spécial, il ne suit pas qu'il n'y ait aucun intérêt à le connaître. Tout au contraire, il est la norme qui doit servir de base à tous nos raisonnements pratiques. Dans ces [conditions, on n'a plus le droit de dire que la pensée lest inutile à Faction. Entre la^^gience et l'art il n'y a plus un abîme; mais on passe de l'une à l'autre sans solution de continuité. La science, il est vrai,, ne peut descendre dans les faits que par l'intermé- diaire de l'art, mais l'art n'est que le prolongement de la science. Encore peut-on se demander si l'insuf- fisance pratique de cette dernière ne doit pas aller en diminuant, à mesure que les lois qu'elle établit exprimeront de plus en plus complètement la réalité individuelle.
I I Vulgairement, la souffrance est regardée comme l'indice de la maladie et il est certain que, en général, il existe entre ces deux faits un rapport, mais qui manque de constance et de précision. Il y a de grave DISTINCTION DU NORMAL ET DU PATHOLOGIQUE 63 diathèses qui sont indolores, alors que des troubles sans importance, comme ceux qui résultent de l'in- troduction d'un grain de charbon dans l'œil, causent un véritable supplice. Même, dans certains cas, c'est l'absence de douleur ou bien encore le plaisir qui sont les symptômes de la maladie. Il y a une certaine disvulnérabilité qui est pathologique. Dans des cir- constances où un homme sain souffrirait, il arrive au neurasthénique d'éprouver une sensation de jouis- sance dont la nature morbide est incontestable. Inver- sement, la douleur accompagne bien des états, comme la faim, la fatigue, la parturition qui sont des phéno- mènes purement physiologiques.
Dirons-nous que la santé, consistant dans un heu- reux développement des forces vitales, se reconnaît à la parfaite adaptation de l'organisme avec son milieu, ■et appellerons-nous, au contraire, maladie tout ce qui trouble cette adaptation? Mais d'abord — nous aurons plus loin à revenir sur ce point — il n'est pas du tout démontré que chaque état de l'organisme soit en correspondance avec quelque état externe. De plus, et quand bien même ce critère serait vraiment distinctif de l'état de santé, il aurait lui-même besoin d'un autre critère pour pouvoir être reconnu; car il faudrait, en tout cas, nous dire d'après quel principe on peut décider que tel mode de s'adapter est plus parfait que tel autre.
Est-ce d'après la manière dont l'un et l'autre affectent nos chances de survie? La santé serait l'état d'un organisme où ces chances sont à leur maximum et la maladie, au contraire, tout ce qui a pour effet de les diminuer. Il n'est pas douteux, en effet, que, €0 général, la maladie n'ait réellement pour consé- 64 LA METHODE SOCIOLOGIQUE quence un affaiblissement de l'organisme. Seulement elle n'est pas seule à produire ce résultat. Les fonc- tions de reproduction, dans certaines espèces infé- rieures, entraînent fatalement la mort et, même dans les espèces plus élevées, elles créent des risques. Cependant elles sont normales. La vieillesse et l'en- fance ont les mêmes effets; car le vieillard et l'enfant sont plus accessibles aux causes de destruction. Sont-ils donc des malades et faut-il n'admettre d'autre type sain que celui de l'adulte? Voilà le domaine de la santé et de la physiologie singulièrement rétréci! Si, d'ailleurs, la vieillesse est déjà, par elle-même, une maladie, comment distinguer le vieillard sain du vieillard maladif? Du même point de vue, il faudra classer la menstruation parmi les phénomènes mor- bides; car, par les troublés qu'elle détermine, elle accroît la réceptivité de la femme à la maladie. Gom- ment, cependant, qualifier de maladif un état dont l'absence ou la disparition prématurée constituent incontestablement un phénomène pathologique? On raisonne sur cette question comme si, dans un orga- nisme sain, chaque détail, pour ainsi dire, avait un rôle utile à jouer; comme si chaque état interne répondait exactement à quelque condition externe et, par suite, contribuait à assurer, pour sa part, l'équilibre vital et à diminuer les chances de mort. Il est, au contraire, légitime de supposer que certains arran- gements anatomiques ou fonctionnels ne servent directement à rien, mais sont simplement parce qu'ils sont, parce qu'ils ne peuvent pas ne pas être, étant données les conditions générales de la vie. On ne saurait pourtant les taxer de morbides; car la maladie est, avant tout, quelquj çhosa^dléyitable^qui DISTLNCTION DU NORMAL ET DU PATUOLOGÎQUE 65 n'est pas impliqué dans la constitution régulière de l'être vivant. Or il peut se faire que, au lieu de fortifier l'organisme, ils diminuent sa force de résistance et, par conséquent, accroissent les risques mortels.
D'autre part, il n'est pas sûr que la maladie ait- tou- jours le résultat en fonction duquel on la veut définir. N'y a-t-il pas nombre d'affections trop légères pour que nous puissions leur attribuer une influence sen- sible sur les bases vitales de l'organisme? Môme parmi les plus graves, il en est dont les suites n'ont rien de fâcheux, si nous savons lutter contre elles avec les armes dont nous disposons. Le gastrique qui suit une bonne hygiène peut vivre tout aussi vieux que l'homme sain. Il est, sans doute, obligé à des .soins; mais n'y sommes-nous pas tous également obligés et la vie peut-elle s'entretenir autrement? Chacun de nous a son hygiène; celle du malade ne ressemble pas à celle que pratique la moyenne des hommes de son temps et de son milieu; mais c'est la seule diiîérence qu'il y ait entre eux à ce point de vue. La maladie ne nous laisse pas toujours désem- paréSj dans un état de dés Adaptation irrémédiable; \elle nous contraint seulement à nous adapter autre- jment que la plupart de nos semblables. Qui nous dit même qu'il n'existe pas de maladies qui, finalement, se trouvent être utiles? La variole que nous nous inoculons parle vaccin est une véritable maladie que nous nous donnons volontairement, et pourtant elle