SigPhi · Flora Tristan

Pérégrinations d'une paria

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Cette première tentative ne nous rendit pas plus sages, et nous nous exposâmes derechef à des périls certains, et dont nous faillîmes être les victimes, par un faux point d’honneur qui porte trop souvent les marins à braver d’inutiles dangers, et leur fait compromettre l’existence des hommes et la sûreté des navires commis à leurs soins. Le lendemain, 10 avril, la mer continuant à être aussi mauvaise, ces messieurs, qui étaient très prudents, jugèrent avec raison devoir garder le pilote, jusqu’à ce que le temps fût assez sûr pour qu’on pût le renvoyer sans danger; mais près de nous étaient mouillés deux autres bâtiments partis de Bordeaux le même jour pour la même destination, le Charles-Adolphe et le Flétès. Ce dernier, par bravade sans doute, renvoya son pilote et prit le large; l’autre ne voulut pas rester en arrière, et en fit autant. Ces messieurs du Mexicain commencèrent par blâmer l’imprudence des deux autres navires; mais, bien qu’ils fussent peu susceptibles de se laisser influencer par l’exemple d’autrui, la crainte de passer pour peureux leur fit abandonner leur première détermination. Vers quatre heures de l’après-midi, ils renvoyèrent le pilote, et nous nous trouvâmes au milieu des vagues courroucées; comme de hautes montagnes, elles s’élevaient autour de notre navire; nous n’étions qu’un point sur l’abîme, et la réunion de deux vagues nous y eût ensevelis.

Nous fûmes trois jours avant de pouvoir sortir du golfe, continuellement battus par la tempête, et dans la position la plus critique. Tous nos hommes, malades ou rendus de fatigue, étaient hors d’état de faire leur service. Pendant ces trois longs jours d’agonie, notre brave capitaine ne quitta pas le pont de son navire: il m’a dit depuis que, plusieurs fois, il avait vu notre frêle brick sur le point de se briser contre les roches, ou d’être englouti par les vagues. Grâce à Dieu, nous nous en tirâmes heureusement; mais de pareils dangers ne devraient-ils pas faire réfléchir les marins qui, tous les jours, commettent de semblables imprudences?

Le 13, entre deux et trois heures de l’après-midi, notre capitaine, harassé de fatigue et mouillé comme s’il fût tombé à la mer, descendit dans la chambre, où il n’était entré depuis trois jours. Voyant toutes les cabanes fermées, n’entendant pas le moindre souffle humain, il cria de sa grosse voix enrouée: — Holà! hé! passagers! tout le monde est-il mort ici?

Personne ne répondit à sa bienveillante question. Alors M. Chabrié entr’ouvrit la porte de ma cabane, et me dit avec un accent de sollicitude que je n’oublierai jamais: — Mademoiselle Flora, vous avez été bien malade, m’a dit David: pauvre demoiselle! je vous plains bien; car, moi aussi, autrefois j’ai beaucoup souffert du mal de mer; mais, tranquillisez-vous, nous voilà enfin sortis de la gueule du gouffre, nous venons d’entrer en pleine mer; ne le sentez-vous pas aux doux balancements qui succèdent aux horribles convulsions que nous éprouvions tout à l’heure? Le temps est magnifique; si vous aviez la force de vous lever et de monter sur le pont, cela vous ranimerait; il règne là haut un petit air pur et frais qui fait plaisir.

Je le remerciai du regard, étant trop affaiblie pour pouvoir seulement essayer de parler.

— Pauvre demoiselle! reprit-il avec l’expression d’une bonté compatissante, ce temps va vous permettre de dormir. Et moi aussi, je vais dormir, j’en ai bien besoin.

En effet, nous dormîmes tous vingt-quatre heures de suite. Je fus réveillée par M. David, qui ouvrait toutes les cabanes avec grand bruit, parce qu’il voulait savoir, disait-il, si tous les passagers étaient décidément morts. Nous n’étions pas morts; mais, grand Dieu! en quel état étions-nous! M. Chabrié, trop supérieur, comme homme, pour chercher à se faire un titre du commandement du navire confié à ses soins, parlait à tout son équipage et à ses passagers plutôt comme ami que comme maître après Dieu. Dans la tempête, c’était le premier matelot du navire, et habituellement un homme dont la bonté s’intéressait au bien-être de toutes les personnes de son bord: il nous invita amicalement à nous lever, afin de changer de linge; de monter prendre l’air, et surtout de manger un peu de soupe chaude. Quant à moi, j’y consentis, à la condition qu’on me dispenserait de rien manger. Ces messieurs eurent la complaisance de m’arranger un lit sur la dunette. Il me fallut tout mon courage pour pouvoir me lever et m’habiller, et, sans l’aide de ces messieurs, il m’eût été impossible de monter sur le pont.

Les quinze premiers jours de mon séjour à bord furent pour moi un long engourdissement, durant lequel je n’eus, que par de très courts intervalles, la conscience de mon être. Depuis le lever du soleil jusqu’à six heures du soir, j’étais si souffrante, qu’il m’était impossible de rassembler deux idées. J’étais indifférente à tout; je souhaitais seulement qu’une prompte mort vînt mettre un terme à mes maux; mais une voix intérieure me disait que je ne mourrais pas.

Vers la hauteur des Canaries, ces messieurs s’aperçurent que le navire faisait eau, et ils se décidèrent à relâcher au premier port, afin de le faire calfater.

Il n’y avait que vingt-cinq jours que nous étions en mer; ce temps m’avait paru si long, la vie de bord m’était tellement à charge que, lorsqu’on m’annonça la vue prochaine de la terre, la joie, le contentement que j’en ressentis firent de suite évanouir mon mal: je revins à la santé. Il faut avoir été à la mer pour connaître la puissance d’émotion renfermée dans ce mot: terre! terre! Non, l’Arabe dans le désert n’éprouve pas une joie plus vive à la vue de la source où il doit assouvir sa soif ardente; le prisonnier qui, après une longue détention, recouvre sa liberté ressent moins d’allégresse. Terre! terre! Ce mot, après de longs mois passés entre le ciel et l’abîme, renferme tout pour le navigateur: c’est la vie entière dans ses jouissances, c’est la patrie; car alors les préjugés nationaux se taisent, et il ne sent que le lien qui l’unit à l’humanité; ce sont les joies sociales, les doux ombrages et les prés émaillés, l’amour et la liberté; enfin ce mot terre fait renaître en lui le sentiment de la sécurité qui, après de grands dangers, donne un charme magique à l’existence. À toutes ces joies se joint, pour plusieurs, l’impression du plaisir qu’ils vont éprouver à revoir leurs amis ou à se réunir à leur famille, à embrasser mère, femme et enfants. Ô terre! souvent maudite par ceux qui te foulent, tu leur paraîtrais un Éden s’ils avaient habité pendant quelques mois le sein des mers, où l’on ne voit ni ombrages frais, ni prés émaillés; où l’on ne rencontre ni parents, ni amis sur sa route.

Nous étions tous sur le pont, avides de découvrir cette terre qu’en cet instant chacun de nous embellissait des rêves de son imagination: le cœur nous battait tandis que nous doublions le cap terminant la langue de terre qui forme la baie de la Praya. Qu’allions-nous voir? C’était à ce mouillage que m’attendait la première déception de mon voyage. Je n’étais pas très forte en géographie, et, n’ayant jamais lu la description de la Praya, j’en improvisai une dans ma tête. Je pensais qu’une île nommée Cap-Vert devait nécessairement offrir à la vue des navigateurs un paysage verdoyant; car, à quelle cause, s’il n’en était ainsi, faudrait-il attribuer l’origine de son nom? Je ne songeais pas alors que les noms prennent souvent leur origine dans des circonstances bizarres qui n’ont pas, la plupart du temps, le plus léger rapport avec les choses que ces noms désignent. Ce qu’on nomme, au cap Horn, la Terre de feu ressemble à la Terre de glace; mais celui qui la découvrit crut la voir en feu par je ne sais trop quelle illusion d’optique, et il la nomma telle qu’elle se présentait à sa vue. Ainsi Valparaiso (vallée du Paradis) reçut ce nom divin des premiers marins espagnols qui abordèrent dans sa baie; ils eussent, après une traversée aussi longue et aussi pénible, nommé également paradis la côte la plus aride, le pays le plus affreux, dès lors qu’il répondait au mot terre. Oh! la terre est, en effet, le paradis de l’homme; mais à lui d’y planter la vigne et l’olivier, et d’en arracher les épines et les ronces.

L’aspect de cette terre toute noire, entièrement aride, a quelque chose de si monotone, qu’on se sent péniblement attristé. Toute la baie est entourée de rochers plus ou moins élevés, contre lesquels les flots vont se briser en mugissant. Au milieu de la baie s’avance, assez majestueusement, une haute masse de rochers arrondie en fer à cheval; c’est sur la plate-forme qui la couronne qu’est bâtie la ville de la Praya.

De loin, cette ville a beaucoup d’apparence. Sur la partie ronde du fer à cheval, est établie une batterie garnie de vingt-deux pièces de canon de gros calibre; des militaires passablement bien équipés y montent la garde. À gauche, est une jolie église, bâtie nouvellement; à droite, la maison du consul américain, surmontée d’un petit belvédère qui sert d’observatoire pour découvrir les vaisseaux à la mer. Çà et là on aperçoit quelques touffes de bananiers, des groupes de sycomores et d’autres arbres à larges feuilles.

II. LA PRAYA.

Aussitôt que nous eûmes jeté l’ancre, nous vîmes qu’il se faisait beaucoup de mouvement dans la batterie. Peu d’instants après, un petit canot se dirigea vers nous; il avait quatre rameurs nègres presque entièrement nus. Sur l’arrière du canot, tenant la barre, était fièrement assis un petit homme aux énormes favoris, dont la peau cuivrée, les cheveux crépus nous indiquaient assez qu’il n’appartenait pas à la race caucasienne. La mise de ce personnage était des plus grotesques. Son pantalon de nankin datait de 1800, et devait avoir eu successivement des fortunes bien diverses avant d’arriver jusqu’à lui. Il avait un gilet de piqué blanc, une redingote de bouracan vert-pomme; un immense foulard rouge à pois noirs lui servait de cravate, et les bouts en flottaient gracieusement au gré des vents; pour compléter dignement sa toilette, il portait un grand chapeau de paille, des gants qui jadis avaient été blancs, et tenait à la main un beau foulard jaune qui lui servait d’éventail; il s’ombrageait, contre l’ardeur du soleil, avec un grand parapluie à raies bleu de ciel et rose, tel qu’on les faisait il y a trente ans. Arrivé auprès de notre bâtiment, ce personnage nous déclina, avec des gestes non moins ridicules que sa mise, ses titres: c’était tout à la fois le capitaine du port de la Praya et le secrétaire du gouverneur; de plus, il était négociant en gros et en détail, etc. On voit que la loi contre le cumul n’a point pénétré jusqu’à la côte d’Afrique. Ce capitaine de port était Portugais; il nous dit que l’île appartenait à don Miguel, son illustre maître; et, en prononçant ce nom, le burlesque individu ôtait son chapeau. Il parla beaucoup de politique, essayant de nous faire causer sur ce sujet. Il accepta notre eau de vie et nos biscuits, me fit de pompeux compliments en portugais, et, après être resté très longtemps à notre bord à faire plutôt le métier d’espion qu’à remplir les devoirs de sa charge, il se remit dans son canot, où il prit l’attitude altière d’un capitan-pacha sortant d’Alexandrie avec toute sa flotte.

Pendant que ce petit Portugais nous parlait des hauts-faits de son illustre maître, vinrent à notre bord deux autres personnages non moins remarquables soit par leur toilette ou leurs manières. L’un était capitaine d’un brick américain; l’autre commandait une petite goêlette de Sierra-Leone. Ce dernier était Italien; et en montant à bord, il nous dit qu’il était marié à une Parisienne de la rue Saint-Denis. Le brave capitaine Brandisco (c’était son nom) citait le nom de cette rue avec autant d’emphase que, du temps de César, en eût mis un patricien en disant qu’il demeurait sur la place du Capitole.

Notre capitaine, le second, et M. David jugèrent convenable de descendre à terre en même temps que le capitaine de port, afin d’aller chez le gouverneur faire mettre en règle les papiers de bord et de se procurer au plus tôt des ouvriers capables d’aider notre charpentier dans les réparations à faire au navire.

Puisque je me suis promis de dire toute la vérité, j’avouerai le mouvement d’orgueil que je ressentis en comparant notre canot et les hommes qui le montaient aux trois autres misérables petits canots montés par des nègres ou de pauvres matelots américains! Quelle immense différence! Comme il était joli et coquet, notre canot! comme ils avaient bonne mine nos marins! M. Briet tenait la barre: la noblesse de son maintien représentait dignement la marine française, et notre capitaine, avec ses bottes bien cirées, son pantalon de coutil blanc, son habit bleu foncé, sa cravate de pou-de-soie noir, son beau chapeau en paille orné d’un velours noir passé dans une petite boucle, représentait aussi fidèlement le marin commerçant. Quant à l’aimable M. David, c’était le fashionable dans toute sa pureté. Il avait des bottes en daim gris, un pantalon en coutil gris formant la guêtre, une petite veste en drap vert russe avec beaucoup de brandebourgs; il était sans gilet et avait un madras à petits carreaux, noué négligemment autour du cou; sur la tête, une petite toque en velours violet ne lui couvrait que l’oreille gauche. Il se tenait debout au milieu du canot, me saluant du geste et riant aux éclats, probablement de la tournure grotesque des personnages du port de la Praya. En 1833, j’étais encore bien loin d’avoir les idées qui, depuis, se sont développées dans mon esprit. À cette époque, j’étais très exclusive: mon pays occupait plus de place dans ma pensée que tout le reste du monde; c’était avec les opinions et les usages de ma patrie que je jugeais des opinions et des usages des autres contrées. Le nom de la France et tout ce qui s’y rattachait produisaient sur moi des effets presque magiques. Alors je considérais un Anglais, un Allemand, un Italien comme autant d’étrangers: je ne voyais pas que tous les hommes sont frères et que le monde est leur commune patrie. J’étais donc bien loin encore de reconnaître la solidarité des nations entre elles, d’où résulte que le corps humanitaire en entier ressent le bien et le mal de chacune d’elles. Mais je retrace mes impressions telles que je les ai éprouvées à la vue de notre supériorité sur les individus des autres nations qui se trouvaient à la Praya.

Ces messieurs restèrent longtemps à terre; ils ne revinrent qu’au moment du dîner, vers cinq heures. Pendant leur absence, nous nous perdions en conjectures sur les agréments que pourrait offrir la ville de la Praya. M. Miota voulait aller prendre gîte dans un hôtel, afin de se soustraire, pendant la relâche, à la vie de bord. Cesario et Fernando projetaient, pour chaque jour, de partir avec le lieutenant et notre cuisinier, qui devaient aller tous les matins à la ville faire la provision. Ces deux jeunes Espagnols se faisaient une grande fête d’aller chasser, courir dans la plaine, manger des fruits, monter à cheval, prendre enfin l’exercice si nécessaire à leur âge, et dont leurs membres engourdis sentaient le besoin. Moi aussi je me dessinais un plan de vie pour le temps de notre séjour; je voulais aller demeurer dans une maison portugaise, afin d’être bien à même d’étudier les mœurs ainsi que les usages du pays, de tout voir et de prendre des notes exactes sur les choses qui me paraîtraient en valoir la peine. Tous ces beaux projets se faisaient sur le pont, tandis que le vieux don José, qui enfin pouvait se promener à son aise, maintenant que la maison flottante était en repos, jouissait, avec un air de délices, du bonheur inexprimable de pouvoir faire douze pas de suite sans risque de tomber. Le vieillard ne s’arrêtait que pour faire ses petits cigaritos en papier: de temps en temps il souriait en nous écoutant. Je m’aperçus de son sourire; et, désirant connaître le fond de sa pensée, je lui demandai ce qu’il comptait faire à la ville.

— Mademoiselle, me répondit-il avec ce calme espagnol qu’il avait au plus haut degré, je me garderai bien d’y aller.

— Quelle indifférence! don José; vous êtes donc bien satisfait d’être à bord de ce navire où l’on n’a qu’un si petit espace pour se promener?

— Non, mademoiselle; je ne suis pas plus indifférent que vous à la vue de la terre; mais seulement j’ai sur vous l’avantage de ma longue expérience, et je sais à quoi m’en tenir sur les agréments que présentent ces côtes et beaucoup d’autres où nous pourrons aborder avant d’arriver à Lima: je pense que ce n’est pas la peine de quitter le bord afin d’être beaucoup plus mal à terre: c’est ce qui va vous arriver; mais les enfants ont besoin de voir par leurs yeux. Eh bien! voyez, et après vous me direz si j’avais raison.

Nous nous récriâmes tous contre la froideur de don José: son espiègle neveu entreprit de lui monter la tête pour la Praya; mais le vieil Espagnol, qui était en tout homme de sa nation, fut inébranlable. Il se contentait de nous répéter: — Allez, allez; puis, quand vous reviendrez, vous me direz si j’avais raison.

Mais la jeunesse, impatiente d’obstacles, n’a guère foi qu’en ses désirs, n’est convaincue que par sa propre expérience: nous montrions du dédain pour celle de don José.

Quand nous vîmes revenir le canot, notre curiosité se ranima; à peine ces messieurs furent-ils à bord, que nous nous mîmes à les assaillir de questions; mais le moment n’était pas bien choisi pour qu’ils pussent satisfaire à nos demandes. M. Chabrié était occupé avec M. Briet à expliquer, aux ouvriers qu’ils avaient amenés, l’ouvrage à faire, et M. David, anglomane par excellence, s’appliquait tout entier à parler la belle langue de lord Byron, avec le jeune et très élégant consul américain, dont il venait de faire la connaissance et qu’il amenait dîner à notre bord.

Le lendemain, après déjeûner, les trois jeunes Espagnols, M. David, le capitaine et moi, allâmes à terre.

Il n’y a pas, à la Praya, de mole qui puisse faciliter le débarquement: les abords sont hérissés de roches plus ou moins grosses, contre lesquelles la mer vient se briser avec une violence qui mettrait en pièces les plus fortes embarcations, si l’on ne prenait les plus grandes précautions pour s’en garer. Il faut qu’un matelot hale le canot en sautant de roche en roche, jusqu’à ce qu’il trouve une ouverture convenable à le faire entrer, et, pendant cette manœuvre, les matelots restés dans le canot sont occupés, avec leurs avirons, à empêcher que la vague ne le brise contre les roches. Il est très difficile de débarquer sans se mouiller, le matin surtout, où la mer est toujours plus agitée. Cependant, grâce aux précautions que prirent ces messieurs, je ne fus pas mouillée; un matelot m’enleva dans ses bras vigoureux et me déposa à terre, en lieu sec. Un petit sentier, tracé sur les rochers qui bordent la mer, conduit à la Praya: cette route n’est pas sans péril; le sable noir qui recouvre le rocher s’éboule sous les pieds, et, au moindre faux-pas, on court le risque de rouler, de rocher en rocher, jusqu’à la mer. En quittant le sentier, on arrive au sable uni et doux de la plage, sur laquelle les vagues viennent courir en festons argentés. On se sent délassé à marcher sur ce sable ferme, que la mer rafraîchit continuellement; mais à peine y a-t-on fait deux ou trois cents pas, qu’il faut l’abandonner et suivre un chemin rocailleux des plus pénibles: ce chemin, qui est en forme d’échelle, a été pratiqué dans la masse de rochers sur laquelle est située la ville. Il faut au moins un quart d’heure pour le gravir. J’étais si faible, que je fus obligée de me reposer à trois fois différentes. Je pouvais à peine marcher; le bon M. Chabrié me portait presque; M. Miota m’ombrageait avec un parapluie, car mon ombrelle ne m’eût que faiblement garantie, tandis que, leste comme un daim, M. David allait devant en éclaireur, afin de nous indiquer les passages les moins mauvais. Le soleil des tropiques dardait, verticalement sur nous, ses rayons brûlants; pas le plus léger souffle de zéphyr ne venait sécher nos fronts baignés de sueur: une soif ardente nous desséchait le gosier. Enfin nous arrivâmes sur la plate-forme. M. David prit les devants et alla prévenir le consul de notre venue, afin de nous faire disposer des rafraîchissements. Nous traversâmes la ville, que nous trouvâmes presque entièrement déserte: il était midi; c’est le moment du jour, jusqu’à trois heures, où la chaleur est la plus forte; les habitants ne s’y exposent pas: enfermés chez eux, ils passent leur temps à dormir. La réverbération des rayons du soleil était si ardente, qu’elle nous aveuglait. M. Chabrié se désespérait de m’avoir amenée dans cette fournaise, cela le rendait d’une humeur détestable. Les trois jeunes gens commençaient déjà à regretter leurs petites cabanes, et moi, j’étais horriblement contrariée de me sentir si mal à mon aise, craignant que cela ne m’empéchât de visiter ce qu’il pouvait y avoir de curieux dans la ville. Ce fut dans ces dispositions que nous arrivâmes à la maison du consul, que nous trouvâmes avec M. David, assis auprès d’une petite table, buvant du grog et fumant d’excellents cigares de la Havane.

Le consul américain avait transporté, dans ce triste lieu, tout le confortable auquel sa nation attache tant de prix. Cet homme, d’une trentaine d’années, habitait depuis quatre ans cette résidence. Sa maison était vaste, bien distribuée et tenue avec l’ordre le plus minutieux. Il nous fit servir une très jolie collation, composée de jambon, de beurre, de fromage, de gâteaux et de beaucoup d’autres choses, le tout venant de New-York. Il y avait aussi du poisson frais, et une grande abondance de fruits de toute espèce provenant du pays.

Le salon dans lequel on nous servit ce repas était entièrement meublé à l’anglaise; un joli tapis en couvrait le plancher; les croisées étaient garnies de stores représentant des vues de divers ports; de belles gravures ornaient les murs; dans les unes on voyait des chasses, des départs de diligence, des enfants jouant avec des chiens; dans d’autres, on admirait ces vaporeuses têtes de femmes qui ont si fort illustré le burin anglais.

Notre table était servie aussi selon les usages de l’Angleterre et de l’Amérique du nord. Nous mangions dans de grandes assiettes à dessins bleus, nous buvions l’ale dans de grands verres à patte et le porto dans de plus petits. Nos grands couteaux et nos grandes fourchettes en acier étaient polis comme s’ils eussent été neufs; enfin nous n’avions pas de serviette, et chacun la remplaçait avec le pan de la nappe qui était devant lui. Le consul paraissait au comble de la joie d’avoir rencontré, dans M. David, un anglomane qui parlât si bien la langue de sa chère patrie; aussi ne cessait-il de causer avec lui. Il parlait également anglais aux deux nègres qui nous servaient, en sorte que moi, silencieuse observatrice, je me figurais, par moments, tant l’influence des objets qui frappent nos sens a de puissance sur notre imagination, que j’étais dans une maison de campagne des environs de New-York.

Après le repas, le capitaine Brandisco vint nous prendre pour nous mener chez une dame qui se disait quasi-Française, parce qu’elle avait été mariée avec un Français, M. Watrin, de Bordeaux.

M. David resta à parler anglais et à boire du thé, pendant que nous allâmes visiter madame Watrin.

Cette dame est la plus riche de toutes celles de la ville. C’est une femme de cinquante à cinquante-quatre ans; grande, très grasse, ayant la peau couleur d’un café au lait foncé, des cheveux légèrement crépus et des traits assez réguliers. L’expression de sa physionomie est douce, ses manières sont celles d’une personne bien élevée; elle parle un peu de français, le lit et l’écrit assez passablement; son mari lui a appris ce qu’elle en sait. Elle regrettait beaucoup ce cher mari, mort depuis quatre ans.

Elle nous reçut dans une grande pièce sombre, mal carrelée et d’un aspect triste; c’est ce qu’elle nomme son salon. L’ameublement avait quelque chose de bizarre; aussitôt que nous entrâmes, il attira notre attention. Il était facile de reconnaître que cette pièce avait été habitée par un Français: les murs étaient tapissés de mauvaises gravures représentant Bonaparte dans quatre ou cinq situations différentes; tous les généraux de l’empire et les principales batailles y étaient symétriquement placés. Au fond de ce salon était une bibliothèque grillée, au-dessus le buste de l’empereur, couvert d’un voile noir. Cette bibliothèque renfermait quelques ouvrages de Voltaire et de Rousseau, les contes de La Fontaine, Télémaque, Robinson Crusoé: tous ces livres étaient pêle-mêle sur les rayons. Il y avait, sur un meuble, deux sphères et un bocal contenant deux fœtus dans de l’esprit de vin. On voyait çà et là des objets venus de France; une petite table à ouvrage en acajou, une lampe, deux fauteuils en crin noir, des cages où étaient des oiseaux; le beau tapis qui recouvrait la grande table placée au milieu du salon, et une foule d’autres petites choses. Quand nous entrâmes, madame Watrin vint au devant de moi, me prit par la main et me fit asseoir sur un des deux fauteuils. Cette dame avait fait, pour me recevoir, une grande toilette et réuni chez elle plusieurs de ses amies très curieuses de voir une jeune étrangère. Nos Parisiennes ne seront peut-être pas fâchées de connaître le costume de grande tenue des dames de la Praya. La toilette de madame Watrin contrastait d’une manière choquante avec l’ensemble de toute sa personne. Elle avait une robe en Florence, de couleur cerise: cette robe était courte, étroite, très décolletée et à manches courtes; une énorme écharpe de crêpe de Chine, bleu de ciel, sur laquelle ressortaient de belles roses blanches en broderie, lui servait, tout à la fois, de châle et de coiffure, car elle se drapait grotesquement dans cet ample mantelet, s’en couvrant tout le derrière de la tête. Ses gros bras étaient garnis de bracelets de toutes les couleurs; des bagues de toute espèce surchargeaient ses doigts, de grandes boucles pendaient à ses oreilles, et un collier en corail à sept ou huit rangs entourait son cou; elle avait des bas de soie blanche et des souliers de satin bleu. Les autres dames n’approchaient pas du luxe de madame Watrin: leurs vêtements étaient simplement en toile de coton, bleue, rouge ou blanche, mais les formes de leurs robes et de leurs écharpes étaient en tout semblables.

Madame Watrin me fit beaucoup de questions sur Bordeaux, dont son mari lui avait parlé tant de fois, et ensuite se prêta, avec une affabilité bien rare chez les gens de ce pays, à satisfaire ma curiosité sur tout ce que je désirais savoir.

Elle me fit visiter sa maison, qui consiste en trois pièces au rez-de-chaussée et deux mansardes. Cette maison se trouve située sur le bord de la plate-forme opposée à la mer; la vue en est magnifique. Au bas de la plate-forme, se trouvent cinq ou six beaux jardins très bien cultivés. Le plus vaste appartient à madame Watrin; on y descend de sa maison par un escalier pratiqué dans le roc. Après ces jardins vient une étendue de sable entièrement déserte: au delà, on découvre des arbres formant des bosquets de verdure.

Madame Watrin m’invita à demeurer chez elle pendant le temps que notre bâtiment resterait mouillé dans le port. Je fus sensible à cette politesse, mais j’avoue que je ne fus pas tentée d’accepter. La terre, dont la vue fait battre le cœur d’allégresse lorsqu’on la découvre en mer, a bientôt perdu tout son charme quand on se trouve sans ami au milieu d’un peuple encore très éloigné de la civilisation à laquelle on est habitué. À l’offre que me fit madame Watrin, M. Chabrié devint rouge; ses yeux se fixèrent sur moi avec une expression de douloureuse anxiété. Je refusai, et nous prîmes congé de cette aimable femme en lui promettant de revenir le surlendemain.

Nous fîmes le tour de la ville: il était alors six heures du soir. Le soleil baissait et une légère brise aidait à supporter le déclin de la chaleur du jour.

Toute la population était dans les rues, respirant le frais devant les portes des maisons; nous fûmes alors assaillis par l’odeur de nègre, on ne saurait la comparer à rien, elle soulève le cœur, elle vous poursuit partout. Entre-t-on dans une maison, on est à l’instant saisi par cette émanation fétide. Si l’on s’approche de quelques enfants pour voir leurs jeux, vite on s’éloigne, tant l’odeur qui s’en exhale est repoussante. Moi, dont les sens sont très susceptibles, à qui la moindre senteur porte à la tête ou à l’estomac, j’éprouvais un malaise tellement insupportable, que nous fûmes forcés de précipiter notre marche afin de nous trouver hors d’atteinte de ces exhalaisons africaines.

Descendus au bas du rocher, je m’assis pour me reposer. M. Chabrié se plaça à mon côté, tandis que les trois jeunes gens erraient sur la plage en cherchant des coquilles. M. Chabrié me prit la main, la pressa affectueusement contre sa poitrine et me dit avec un accent que je ne lui connaissais pas encore: – Oh! mademoiselle Flora, que je vous remercie de n’avoir pas accepté l’offre de cette dame! quelle douleur cela m’eût fait! Me séparer de vous qui m’êtes confiée, lorsque vous êtes si souffrante; vous laisser seule sur ce rocher infect, entourée de ces horreurs de nègres que vous voyez avec tant de répugnance! Oh! je n’y aurais pas consenti, et puis, qui vous soignerait si je n’étais plus là?

L’expression passionnée avec laquelle M. Chabrié prononça ces paroles produisit sur moi un effet difficile à décrire. Je me sentis pénétrée pour lui d’un sentiment tout à la fois de reconnaissance, d’attachement et de terreur.

Depuis mon départ de Bordeaux, j’avais entièrement perdu de vue ce que ma position pouvait avoir d’extraordinaire aux yeux de M. Chabrié. Mon état de souffrance m’avait empêchée d’y penser; j’attribuais à la bonté naturelle de notre capitaine les complaisances qu’il avait pour moi, les attentions dont il m’environnait; je n’avais jamais songé qu’il pût éprouver un autre sentiment que celui de l’affection compatissante, que ma position inspirait généralement.

Aux êtres doués d’une ame aimante, dont l’organisation est à la fois délicate et magnétique, il suffit d’un seul regard pour leur faire pénétrer le secret de l’individu auquel ils parlent. Le regard de M. Chabrié me laissa lire clairement sa pensée; il lut aussi la mienne. Je lui serrai la main; il me dit alors avec un accent de profonde tristesse: