SigPhi · Georges Sorel

Réflexions sur la violence

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Les chefs trouvent des avantages de toute sorte dans ces procédés; ils font peur aux riches et les exploitent à leur profit personnel; ils crient plus fort que personne contre les privilèges de la fortune et savent se donner toutes les jouissances que procure celle-ci; en utilisant les mauvais instincts et la sottise de leurs hommes, ils réalisent ce curieux paradoxe de faire applaudir par le peuple l’inégalité des conditions au nom de l’égalité démocratique. Il serait impossible de comprendre les succès des démagogues, depuis les temps d’Athènes jusqu’à la New-York contemporaine, si on ne tenait compte de la force extraordinaire que possède l’idée de vengeance pour oblitérer tout raisonnement.

Je ne crois pas qu’il y ait de moyens propres à faire disparaître cette influence funeste des démagogues, autres que ceux que peut employer le socialisme en propageant la notion de grève générale prolétarienne: il éveille au fond de l’âme un sentiment du sublime en rapport avec les conditions d’une lutte gigantesque; il fait tomber au dernier rang le besoin de satisfaire la jalousie par la méchanceté; il fait apparaître au premier rang l’orgueil de l’homme libre et ainsi met l’ouvrier à l’abri du charlatanisme des chefs ambitieux et avides de jouissances.

B. — Les grandes différences qui existent entre les deux grèves générales (ou les deux socialismes) deviennent encore plus claires quand on rapproche les luttes sociales et la guerre: celle-ci est, en effet, susceptible de donner aussi naissance à deux systèmes opposés, en sorte que l’on peut dire sur la guerre les choses les plus contradictoires, en s’appuyant également sur des faits incontestables.

On peut la considérer du côté noble, c’est-à-dire comme l’ont considérée les poètes célébrant les armées qui ont été particulièrement illustres; en procédant de cette manière, nous y trouvons: 1° L’idée que la profession des armes ne peut être comparée à aucune autre, — qu’elle met l’homme qui s’y livre dans une catégorie supérieure aux conditions communes de la vie, — que l’histoire repose tout entière sur les aventures des gens de guerre, en sorte que l’économie n’existe que pour les entretenir; 2° Le sentiment de la gloire que Renan a si justement regardé comme une des créations les plus singulières et les plus puissantes du génie humain, et qui s’est trouvé être une valeur incomparable dans l’histoire; 3° Le désir ardent de se mesurer dans les grandes batailles, de subir l’épreuve en raison de laquelle le métier des armes revendique sa supériorité, et de conquérir la gloire au péril de ses jours.

Je n’ai pas besoin d’appeler longuement l’attention des lecteurs sur ces caractères pour leur faire comprendre le rôle que cette conception de la guerre a eu dans l’ancienne Grèce. Toute l’histoire classique est dominée par la guerre conçue héroïquement; les institutions des républiques grecques eurent, à l’origine, pour base l’organisation d’armées de citoyens; l’art grec atteignit son apogée dans les citadelles; les philosophes ne concevaient d’autre éducation que celle qui peut entretenir une tradition héroïque dans la jeunesse et s’ils s’attachaient à réglementer la musique, c’est qu’ils ne voulaient pas laisser se développer des sentiments étrangers à cette discipline; les utopies sociales furent faites en vue de maintenir un noyau de guerriers homériques dans les cités, etc. De notre temps, les guerres de la liberté n’ont guère été moins fécondes en idées que celles des anciens Grecs.

Il y a un autre aspect de la guerre qui n’a plus aucun caractère de noblesse et sur lequel insistent toujours les pacifistes. La guerre n’a plus ses fins en elle-même; elle a pour objet de permettre aux hommes politiques de satisfaire leurs ambitions: il faut conquérir sur l’étranger pour se procurer de grands avantages matériels et immédiats; il faut aussi que la victoire donne au parti qui a dirigé le pays pendant les temps de succès, une telle prépondérance qu’il puisse se permettre de distribuer beaucoup de faveurs à ses adhérents; on espère enfin que le prestige du triomphe enivrera tellement les citoyens qu’ils cesseront de bien apprécier les sacrifices qu’on leur demande et qu’ils se laisseront aller à des conceptions enthousiastes de l’avenir. Sous l’influence de cet état d’esprit, le peuple permet facilement à son gouvernement de développer son organisme d’une manière abusive, en sorte que toute conquête au dehors peut être considérée comme ayant pour corollaire une conquête à l’intérieur, faite par le parti qui détient le pouvoir.

La grève générale syndicaliste offre les plus grandes analogies avec le premier système de guerre: le prolétariat s’organise pour la bataille, en se séparant bien des autres parties de la nation, en se regardant comme le grand moteur de l’histoire, en subordonnant toute considération sociale à celle du combat; — il a le sentiment très net de la gloire qui doit s’attacher à son rôle historique et de l’héroïsme de son attitude militante; — il aspire à l’épreuve décisive dans laquelle il donnera toute la mesure de sa valeur. Ne poursuivant point une conquête, il n’a point à faire des plans pour utiliser ses victoires: il compte expulser les capitalistes du domaine productif et reprendre ensuite sa place dans l’atelier créé par le capitalisme.

Cette grève générale marque, d’une manière très claire, son indifférence pour les profits matériels de la conquête, en affirmant qu’elle se propose de supprimer l’État; l’État a été, en effet, l’organisateur de la guerre de conquête, le dispensateur de ses fruits, et la raison d’être des groupes dominateurs qui profitent de toutes les entreprises dont l’ensemble de la société supporte les charges.

Les politiciens se placent à l’autre point de vue; ils raisonnent sur les conflits sociaux exactement de la même manière que les diplomates raisonnent sur les affaires internationales; tout l’appareil proprement guerrier des conflits ne les intéresse que médiocrement; ils ne voient dans les combattants que des instruments. Le prolétariat est leur armée, qu’ils aiment de l’amour qu’un administrateur colonial peut avoir pour les bandes qui lui permettent de soumettre beaucoup de nègres à ses caprices; ils s’occupent de l’entraîner, parce qu’ils sont pressés de gagner bien vite les grandes batailles qui doivent leur livrer l’État; ils entretiennent l’ardeur de leurs hommes, comme on a toujours entretenu l’ardeur des troupes de mercenaires, par des exhortations au prochain pillage, par des appels à la haine et aussi par les menues faveurs que leur permet déjà de distribuer l’occupation de quelques places politiques. Mais le prolétariat est pour eux de la chair à canon et pas autre chose, comme Marx le disait en 1873.

Le renforcement de l’État est à la base de toutes leurs conceptions; dans leurs organisations actuelles les politiciens préparent déjà les cadres d’un pouvoir fort, centralisé, discipliné, qui ne sera pas troublé par les critiques d’une opposition, qui saura imposer le silence et qui décrètera ses mensonges.

C. — Il est très souvent question dans la littérature socialiste d’une future dictature du prolétariat sur laquelle on n’aime pas beaucoup à donner des explications; quelquefois on perfectionne cette formule et on ajoute l’épithète impersonnelle au substantif dictature, sans que ce progrès éclaire beaucoup la question. Bernstein signalait, il y a quelques années, que cette dictature serait probablement celle « d’orateurs de clubs et de littérateurs » et il estimait que les socialistes de 1848 avaient eu en vue, en parlant de cette dictature, une imitation de 1793, « un pouvoir central dictatorial et révolutionnaire, soutenu par la dictature terroriste des clubs révolutionnaires »; il était effrayé par cette perspective et il assurait que tous les ouvriers avec lesquels il avait eu occasion de s’entretenir, se méfiaient beaucoup de l’avenir. De là il concluait à la nécessité de baser la politique et la propagande socialistes sur une conception plus évolutionniste de la société moderne. Son analyse me semble insuffisante.

Dans la dictature du prolétariat, nous pouvons, tout d’abord, signaler un souvenir de l’Ancien Régime; les socialistes ont, pendant très longtemps, été dominés par l’idée qu’il faut assimiler le capitalisme au régime féodal; je ne connais guère d’idée plus fausse et plus dangereuse; ils s’imaginaient que la féodalité nouvelle disparaîtrait sous l’influence de forces analogues à celles qui ont ruiné le régime féodal. Celui-ci succomba sous les coups d’un pouvoir fort, centralisé et pénétré de la conviction qu’il avait reçu de Dieu la mission d’employer des mesures exceptionnelles contre le mal; les rois du nouveau modèle, qui établirent le droit monarchique moderne, furent de terribles despotes qui manquèrent totalement de scrupules; mais de grands historiens les ont absous de leurs violences, parce qu’ils ont écrit en des temps où l’anarchie féodale, les mœurs barbares des anciens nobles et leur manque de culture, joints à un défaut de respect pour des idéologues du passé, paraissaient des crimes contre lesquels la force royale avait eu le devoir d’agir en vigueur. Il est à supposer que c’est en vue de traiter avec une vigueur toute royale les chefs du capitalisme que l’on parle aujourd’hui d’une dictature du prolétariat.

Plus tard, la royauté se relâcha de son despotisme et alors intervint le gouvernement constitutionnel; on admet aussi que la dictature du prolétariat devra s’atténuer à la longue et disparaître pour faire place finalement à une société anarchique, mais on oublie de nous expliquer comment cela pourra se produire. Le despotisme royal n’est pas tombé tout seul ou par la bonté des souverains; il faudrait être bien naïf pour supposer que les gens qui profiteraient de la dictature démagogique, en abandonneraient facilement les avantages.

Ce que Bernstein a bien reconnu, c’est que la dictature du prolétariat correspond à une division de la société en maîtres et en asservis; mais il est curieux qu’il n’ait pas aperçu que l’idée de grève politique (qu’il accepte aujourd’hui dans une certaine mesure) se rattache, de la manière la plus étroite, à cette dictature des politiciens qu’il redoute. Les hommes qui auraient pu organiser le prolétariat sous la forme d’une armée, toujours prête à obéir à leurs ordres, seraient des généraux qui établiraient l’état de siège dans la société conquise; nous aurions donc au lendemain d’une révolution la dictature exercée par l’ensemble des politiciens qui ont déjà formé un groupe compact dans le monde actuel.

J’ai déjà rappelé ce que Marx disait des gens qui restaurent l’État, en créant un embryon de société future de maîtres dans la société contemporaine. L’histoire de la Révolution française nous montre comment les choses se passent. Les révolutionnaires adoptent des dispositions telles que leur personnel administratif soit prêt à s’emparer brusquement de l’autorité dès que l’ancien personnel abandonne la place, de sorte qu’il n’y ait aucune solution de continuité dans la domination. Rien n’égaie l’admiration de Jaurès pour ces opérations, qu’il rencontre au cours de son Histoire socialiste, dont il ne comprend point parfaitement le sens, mais dont il devine l’analogie avec ses propres conceptions de révolution sociale. La veulerie des hommes de ce temps fut si grande que parfois la substitution du nouveau personnel à l’ancien prenait des allures bouffonnes; nous trouvons toujours un état surnuméraire (un État postiche, pour employer une expression de ce temps), qui est organisé d’avance à côté de l’État légal, qui se regarde comme un pouvoir légitime avant de devenir un pouvoir légal, et qui profite du moindre incident pour prendre le gouvernement que lâchent les mains débiles des autorités constituées.

L’adoption du drapeau rouge constitue un des épisodes les plus singuliers et les plus caractéristiques de cette époque. Cet insigne était employé, en temps de troubles, pour prévenir que la loi martiale allait être appliquée; le 10 août 1792 il devint le symbole révolutionnaire, en vue de proclamer « la loi martiale du peuple contre les rebelles du pouvoir exécutif ». Jaurès commente ce fait en ces termes: « c’est nous, le peuple, qui sommes maintenant le droit… nous ne sommes pas des révoltés. Les révoltés sont aux Tuileries, et, contre les factieux de la Cour et du modérantisme, nous retournons, au nom de la patrie et de la liberté, le drapeau des répressions légales ». Ainsi les insurgés commencent par proclamer qu’ils détiennent le pouvoir légitime; ils combattent un État n’ayant qu’une apparence de légitimité et ils prennent le drapeau rouge pour symboliser le rétablissement de l’ordre véritable par la force; vainqueurs, ils traiteront les vaincus de conspirateurs et demanderont qu’on punisse leurs complots. La véritable conclusion de toute cette belle idéologie devait être le massacre des prisonniers en septembre.

Tout cela est parfaitement simple et la grève générale politique se développerait en produisant des événements tout pareils. Pour que cette grève réussisse, il faut que le prolétariat soit largement entré dans des syndicats recevant l’impulsion des comités politiques, qu’il existe ainsi une organisation complète dépendant des hommes qui vont prendre le gouvernement et qu’il y ait à faire une simple transmutation dans le personnel de l’État. L’organisation de l’État postiche devrait être plus complète qu’elle ne le fut à l’époque de la Révolution, parce que la conquête de l’État par la force ne semble pas aussi facile à faire qu’autrefois; mais le principe serait le même; on pourrait même supposer que la transmission de l’autorité s’opérant aujourd’hui d’une façon plus parfaite, grâce aux ressources nouvelles que procure le régime parlementaire, et le prolétariat étant parfaitement encadré dans des syndicats officiels, nous verrions la révolution sociale aboutir à une merveilleuse servitude.

IV IV L’étude de la grève politique nous conduit à mieux comprendre une distinction qu’il faut avoir toujours présente à l’esprit quand on réfléchit sur les questions sociales contemporaines. Tantôt on emploie les termes force et violence en parlant des actes de l’autorité, tantôt en parlant des actes de révolte. Il est clair que les deux cas donnent lieu à des conséquences fort différentes. Je suis d’avis qu’il y aurait grand avantage à adopter une terminologie qui ne donnerait lieu à aucune ambiguïté et qu’il faudrait réserver le terme violence pour la deuxième acception; nous dirions donc que la force a pour objet d’imposer l’organisation d’un certain ordre social dans lequel une minorité gouverne, tandis que la violence tend à la destruction de cet ordre. La bourgeoisie a employé la force depuis le début des temps modernes, tandis que le prolétariat réagit maintenant contre elle et contre l’État par la violence.

Depuis longtemps, j’étais convaincu qu’il importerait beaucoup d’approfondir la théorie des puissances sociales que l’on peut comparer, dans une assez large mesure, aux forces de la dynamique agissant sur de la matière; mais je n’avais pu apercevoir la distinction capitale, dont il est question ici, avant d’avoir réfléchi sur la grève générale. Il ne me semble pas d’ailleurs que Marx ait jamais examiné d’autres contraintes sociales que la force. Dans les Saggi di critica del marxismo, j’avais cherché, il y a quelques années, à résumer les thèses marxistes sur l’adaptation de l’homme aux conditions du capitalisme et j’avais présenté ces thèses de la manière suivante, aux pages 38-40: « 1° Il y a un système en quelque sorte mécanique, dans lequel l’homme semble soumis à de vraies lois naturelles; les économistes classiques placent à l’origine cet automatisme qui est le dernier produit du régime capitaliste. « il se forme, dit Marx, une classe de plus en plus nombreuse de travailleurs qui, grâce à l’éducation, la tradition, l’habitude, subissent les exigences du régime aussi spontanément que le changement des saisons. » L’intervention d’une volonté intelligente dans la coercition apparaîtrait comme une exception.

« 2° Il y a un régime d’émulation et de grande concurrence, qui entraîne les hommes à écarter les obstacles traditionnels, à chercher constamment du nouveau et à imaginer des conditions de vie qui leur semblent meilleures. C’est dans cette tâche révolutionnaire que la bourgeoisie excella selon Marx.

« 3° Il y a le régime de la violence qui a un rôle très important dans l’histoire et qui revêt plusieurs formes distinctes: « a) au plus bas degré nous avons une violence dispersée, qui ressemble à la concurrence vitale, qui agit par la médiation des conditions économiques et qui opère une expropriation lente mais certaine; une telle violence se manifeste surtout avec l’aide de régimes fiscaux.

« b) vient ensuite la force concentrée et organisée de l’état qui agit directement sur le travail, « pour régler le salaire, c’est-à-dire pour le déprimer au niveau convenable, pour prolonger la journée du travail et maintenir le travailleur lui-même au degré de dépendance voulu; c’est là un moment essentiel de l’accumulation primitive ».

« c) nous avons enfin la violence proprement dite qui occupe une si grande place dans l’histoire de l’accumulation primitive et qui constitue l’objet principal de l’histoire. » Quelques observations complémentaires ne seront pas inutiles ici.

Il faut, tout d’abord, observer que ces divers moments sont placés sur une échelle logique, en partant des états qui rappellent le plus un organisme et dans lesquels n’apparaît aucune volonté distincte, pour aller vers les états où des volontés mettent leurs plans réfléchis en évidence; mais l’ordre historique est tout le contraire de celui-là.

À l’origine de l’accumulation capitaliste, nous trouvons des faits historiques bien distincts, qui apparaissent chacun en son temps, avec ses caractères propres et dans des conditions assez marquées pour être inscrits dans les chroniques. C’est ainsi que l’on rencontre l’expropriation des paysans et la suppression de l’ancienne législation qui avait constitué « le servage et la hiérarchie industrielle. » Marx ajoute: « l’histoire de cette expropriation n’est pas matière à conjectures, elle est inscrite dans les annales de l’humanité en lettres de sang et de feu indélébiles. » Plus loin, Marx nous fait voir comment l’aurore des temps modernes fut marquée par la conquête de l’Amérique, l’esclavage des nègres et les guerres coloniales: « les diverses méthodes d’accumulation primitive que l’ère capitaliste fait éclore, se partagent d’abord, par ordre plus ou moins chronologique (entre) le Portugal, l’Espagne, la France et l’Angleterre, jusqu’à ce que celle-ci les combine toutes, au dernier tiers du XVII siècle, dans un ensemble systématique, embrassant à la fois le régime colonial, le crédit public, la finance moderne et le système protectionniste… etc. » C’est à cette occasion qu’il compare la force à une accoucheuse et dit qu’elle multiplie le mouvement social.

Ainsi nous voyons des puissances économiques se mêler d’une manière étroite à la puissance politique et finalement le capitalisme se perfectionner à ce point qu’il n’ait plus besoin de faire un appel direct à la force publique, sauf dans des cas très exceptionnels. « Dans le cours ordinaire des choses, le travailleur peut être abandonné à l’action des lois naturelles de la société, c’est-à-dire à la dépendance du capital, engendrée, garantie et perpétuée par le mécanisme même de la production. » Lorsqu’on est parvenu au dernier terme historique, l’action de volontés distinctes disparaît et l’ensemble de la société ressemble à un corps organisé, fonctionnant tout seul; les observateurs peuvent alors fonder une science économique qui leur paraît aussi exacte que les sciences de la nature physique. L’erreur de beaucoup d’économistes a consisté à ne pas voir que ce régime, qui leur semblait naturel ou primitif, est le résultat d’une série de transformations qui auraient pu ne pas se produire et dont la combinaison reste toujours fort instable, car elle pourrait être détruite par la force, comme elle a été créée par l’intervention de celle-ci; — la littérature économique contemporaine est, d’ailleurs, pleine de plaintes relatives aux interventions de l’État qui troublent les lois naturelles.

Aujourd’hui les économistes sont peu disposés à croire que le respect de ces lois naturelles s’impose en raison du respect dû à la nature: ils voient bien qu’on est parvenu tardivement au régime capitaliste, mais ils estiment qu’on y est parvenu par un progrès qui devrait enchanter l’âme des hommes éclairés. Ce progrès se traduit, en effet, par trois faits remarquables: il est devenu possible de constituer une science de l’économie; le droit peut atteindre ses formules les plus simples, les plus sûres, les plus belles, puisque le droit des obligations domine tout capitalisme avancé; les caprices des maîtres de l’état ne sont plus aussi apparents et ainsi on marcherait vers la liberté. Tout retour au passé leur semble être un attentat contre la science, le droit et la dignité humaine.

Le socialisme considère cette évolution comme étant une histoire de la force bourgeoise et il ne voit que des modalités là où les économistes croient découvrir des hétérogénéités: que la force se présente sous l’aspect d’actes historiques de coercition ou d’oppression fiscale, ou de conquête, ou de législation du travail, ou encore qu’elle soit tout enveloppée dans l’économie, il s’agit toujours de la force bourgeoise travaillant, avec plus ou moins d’adresse, à produire l’ordre capitaliste.

Marx s’est attaché, avec beaucoup de minutie, à décrire les phénomènes de cette évolution; mais il est très sobre de détails sur l’organisation du prolétariat. Cette lacune de son œuvre a été souvent expliquée; il trouvait en Angleterre, sur l’histoire du capitalisme, une masse énorme de matériaux assez bien classés et déjà soumis à des discussions économiques; il pouvait donc approfondir les diverses particularités de l’évolution bourgeoise; mais il n’avait pas beaucoup d’éléments pour raisonner sur l’organisation du prolétariat; il devait donc se contenter d’expliquer en formules très abstraites l’idée qu’il se faisait du chemin que celui-ci à parcourir pour atteindre l’heure de la lutte révolutionnaire. Cette insuffisance de l’œuvre de Marx a eu pour conséquence de faire dévier le marxisme de sa véritable nature.

Les gens qui se piquaient d’orthodoxie marxiste n’ont voulu ajouter rien d’essentiel à ce qu’avait écrit leur maître et ils ont cru qu’ils devaient utiliser, pour raisonner sur le prolétariat, ce qu’ils avaient appris dans l’histoire de la bourgeoisie. Ils n’ont donc pas soupçonné qu’il y avait une différence à établir entre la force qui marche vers l’autorité et cherche à réaliser une obéissance automatique, et la violence qui veut briser cette autorité. Suivant eux, le prolétariat doit acquérir la force comme la bourgeoisie l’a acquise, s’en servir comme elle s’en est servie et aboutir à un état socialiste remplaçant l’état bourgeois.

L’État ayant joué autrefois un rôle de premier ordre dans les révolutions qui supprimèrent l’ancienne économie, c’est encore l’État qui devra supprimer le capitalisme. Les travailleurs doivent donc tout sacrifier à un seul but: amener au pouvoir des hommes qui lui promettent solennellement de ruiner le capitalisme au profit du peuple; c’est ainsi que se forme un parti socialiste parlementaire. D’anciens militants socialistes pourvus d’emplois modestes, des bourgeois lettrés, légers et avides de bruit, et des spéculateurs de la Bourse imaginent qu’un âge d’or pourrait naître pour eux à la suite d’une révolution sage, bien sage, qui ne toucherait pas gravement l’État traditionnel. Ces futurs maîtres du monde rêvent tout naturellement de reproduire l’histoire de la forme bourgeoise et ils s’organisent pour être en mesure de tirer le plus possible de profit de cette révolution. Un groupe considérable de clients pourrait prendre rang dans la hiérarchie nouvelle, et ce que Paul Leroy-Beaulieu nomme le « Quatrième État » deviendrait vraiment une basse-bourgeoisie.

Tout l’avenir de la démocratie pourrait bien dépendre de cette « basse-bourgeoisie, » qui espère utiliser, pour son plus grand avantage personnel, la force des organisations vraiment prolétariennes. Les politiciens croient qu’elle aura toujours des tendances pacifiques, qu’elle est susceptible d’être bien disciplinée et que, les chefs de si sages syndicats comprenant comme eux l’action de l’État, cette classe formera une clientèle excellente. Ils voudraient qu’elle leur servît à gouverner le prolétariat: c’est pourquoi Ferdinand Buisson et Jaurès sont partisans des syndicats des petits fonctionnaires, qui, en entrant dans les Bourses du Travail, inspireraient au prolétariat l’idée d’imiter leur attitude éteinte et pacifique.

La grève générale politique concentre toute cette conception dans un tableau d’une intelligence facile; elle nous montre comment l’État ne perdrait rien de sa force, comment la transmission se ferait de privilégiés à privilégiés, comment le peuple des producteurs arriverait à changer de maîtres. Ces maîtres seraient très probablement moins habiles que ceux d’aujourd’hui; ils feraient de plus beaux discours que les capitalistes; mais tout porte à croire qu’ils seraient beaucoup plus durs et plus insolents que leurs prédécesseurs.

La nouvelle école raisonne tout autrement; elle ne peut accepter l’idée que le prolétariat ait pour mission historique d’imiter la bourgeoisie; elle ne conçoit pas qu’une révolution aussi prodigieuse que celle qui supprimerait le capitalisme, puisse être tentée pour un minime et douteux résultat, pour un changement de maîtres, pour la satisfaction d’idéologues, de politiciens et spéculateurs, tous adorateurs et exploiteurs de l’État. Elle ne veut pas s’en tenir aux formules de Marx: si celui-ci n’a point fait d’autre théorie que celle de la force bourgeoise, ce n’est point à ses yeux une raison pour s’en tenir rigoureusement à l’imitation de la force bourgeoise.

Au cours de sa carrière révolutionnaire, Marx n’a pas été toujours bien inspiré et trop souvent il a suivi des inspirations qui appartiennent au passé; dans ses écrits, il lui est même arrivé d’introduire quantité de vieilleries provenant des utopistes. La nouvelle école ne se croit nullement tenue d’admirer les illusions, les fautes, les erreurs de celui qui a tant fait pour élaborer les idées révolutionnaires; elle s’efforce d’établir une séparation entre ce qui dépare l’œuvre de Marx et ce qui doit immortaliser son nom; elle prend ainsi le contre-pied des socialistes officiels qui veulent surtout admirer dans Marx ce qui n’est pas marxiste. Nous n’attacherons donc aucune importance aux textes nombreux qu’on peut nous opposer pour nous montrer que Marx a souvent compris l’histoire comme les politiciens.

Nous savons maintenant quelle est la raison de son attitude: il ne connaissait pas la distinction qui nous apparaît aujourd’hui si claire entre la force bourgeoise et la violence prolétarienne, parce qu’il n’a point vécu dans des milieux qui eussent acquis une conception satisfaisante de la grève générale. Aujourd’hui nous possédons assez d’éléments pour comprendre aussi bien la grève syndicaliste que la grève politique; nous savons en quoi le mouvement prolétarien se différencie des anciens mouvements bourgeois; nous trouvons dans l’attitude des révolutionnaires en présence de l’État le moyen de distinguer des notions qui étaient encore bien confuses dans l’esprit de Marx.

La méthode qui nous a servi à marquer la différence qui existe entre la force bourgeoise et la violence prolétarienne, peut servir aussi à résoudre beaucoup de questions qui se présentent au cours des recherches relatives à l’organisation du prolétariat. En comparant les essais d’organisation de la grève syndicaliste et ceux de la grève politique, on peut souvent juger ce qui est bon et ce qui est mauvais, c’est-à-dire ce qui est spécifiquement socialiste et ce qui a des tendances bourgeoises.

L’éducation populaire, par exemple, semble être entièrement dirigée dans un esprit bourgeois; tout l’effort historique du capitalisme a été de conduire les masses à se laisser gouverner par les conditions de l’économie capitaliste, en sorte que la société devînt un organisme; tout l’effort révolutionnaire tend à créer des hommes libres; mais les gouvernants démocratiques se donnent pour mission de réaliser l’unité morale de la France. Cette unité morale, c’est la discipline automatique des producteurs qui seraient heureux de travailler pour la gloire de leurs chefs intellectuels.

On peut encore dire que le grand danger qui menace le syndicalisme serait toute tentative d’imiter la démocratie; il vaut mieux pour lui savoir se contenter, pendant un temps, d’organisations faibles et chaotiques que de tomber sous la domination de syndicats qui copieraient des formes politiques de la bourgeoisie.

Les syndicalistes révolutionnaires ne s’y sont jamais trompés, parce que ceux qui cherchent à les diriger dans la voie simili-bourgeoise sont des adversaires de la grève générale syndicaliste et se sont ainsi dénoncés eux-mêmes comme des ennemis.

CHAPITRE VI La moralité de la violence I. — Observations de P. Bureau et de P. de Rousiers. — L’ère des martyrs. — Possibilité de maintenir la scission avec peu de violences grâce à un mythe catastrophique.

II. — Anciennes habitudes de brutalité dans les écoles et les ateliers. — Les classes dangereuses. — Indulgence pour les crimes de ruse. — Les délateurs.

III. — La loi de 1884 faite pour intimider les conservateurs. — Rôle de Millerand dans le ministère Waldeck-Rousseau. — Raison des idées actuelles sur l’arbitrage.

IV. — Recherche du sublime dans la morale. — Proudhon. — Pas de genèse morale dans le trade-unionisme. — Le sublime en Allemagne et la notion catastrophique.

I Les codes prennent tant de précautions contre la violence et l’éducation est dirigée en vue d’atténuer tellement nos tendances à la violence que nous sommes conduits instinctivement à penser que tout acte de violence est une manifestation d’une régression vers la barbarie. Si l’on a si souvent opposé les sociétés industrielles aux sociétés militaires, c’est que l’on a considéré la paix comme étant le premier des biens et la condition essentielle de tout progrès matériel: ce dernier point de vue nous explique pourquoi, depuis le xviii siècle et presque sans interruption, les économistes ont été partisans de pouvoirs forts et assez peu soucieux des libertés politiques. Condorcet adresse ce reproche aux élèves de Quesnay, et Napoléon III n’eut peut-être pas de plus grand admirateur que Michel Chevalier.

On peut se demander s’il n’y a pas quelque peu de niaiserie dans l’admiration que nos contemporains ont pour la douceur; je vois, en effet, que quelques auteurs, remarquables par leur perspicacité et leurs hautes préoccupations morales, ne semblent pas autant redouter la violence que nos professeurs officiels.

P. Bureau a été extrêmement frappé de rencontrer en Norvège une population rurale qui est demeurée très profondément chrétienne: les paysans n’en portent pas moins un poignard à la ceinture; quand une querelle se termine à coups de couteau, l’enquête de la police n’aboutit pas, en général, faute de témoins disposés à déposer. — L’auteur conclut ainsi: « le caractère amolli et efféminé des hommes est plus redoutable que leur sentiment, même exagéré et brutal, de l’indépendance, et un coup de couteau donné par un homme honnête en ses mœurs, mais violent, est un mal social moins grave et plus facilement guérissable que les débordements de la luxure de jeunes gens réputés plus civilisés. » J’emprunte un second exemple à P. De Rousiers, qui est, tout comme P. Bureau, un catholique fervent et préoccupé de morale. Il raconte comment, vers 1860, le pays de Denver, grand centre minier des Montagnes-Rocheuses, fut purgé des bandits qui l’infestaient; la magistrature américaine étant impuissante, de courageux citoyens se mirent à l’œuvre: « la loi de Lynch était fréquemment appliquée; un homme convaincu de meurtre ou de vol pouvait se voir arrêter, juger, condamner et pendre en moins d’un quart d’heure, pour peu qu’un comité de vigilance énergique s’emparât de lui… etc. L’Américain honnête a l’excellente habitude de ne pas se laisser écraser, sous prétexte qu’il est honnête; un homme d’ordre n’est pas nécessairement un trembleur, comme cela arrive trop souvent chez nous; au contraire, il considère que son intérêt doit passer avant celui d’un repris de justice ou d’un joueur. De plus, il possède l’énergie nécessaire pour résister, et le genre de vie qu’il mène le rend apte à résister, efficacement, même à prendre l’initiative et la responsabilité d’une mesure grave, quand les circonstances l’exigent… Un tel homme, placé dans un pays neuf et plein de ressources voulant profiter des richesses qu’il renferme et conquérir par son travail une situation élevée, n’hésitera pas à supprimer, au nom des intérêts supérieurs qu’il représente, les bandits qui compromettent l’avenir de ce pays. Voilà pourquoi tant de cadavres se balançaient à Denver, il y a vingt-cinq ans, au-dessus du petit pont de bois jeté sur le Cherry-Creek. »