Est-il rien de plus beau que ce passage d’une lettre du professeur Bouglé, grand docteur ès sciences sociales, que je trouve à la page 13: « J’ai été bien heureux d’apprendre que la ligue allait enfin dire son mot. Son silence étonne et effraie? Voilà un garçon qui doit avoir l’effroi et l’étonnement bien faciles. Francis De Pressensé eut aussi ses angoisses; il est spécialiste en ce genre; mais elles étaient d’une espèce fort distinguée, comme il convient à un gentilhomme socialiste; il avait peur que la démocratie ne fût menacée d’une nouvelle « guillotine sèche », semblable à celle qui avait fait tant de mal aux démocrates vertueux durant les scandales de Panama.
Quand il vit que le public acceptait facilement la complicité du gouvernement et d’une association philanthropique transformée en association criminelle, il lança ses foudres vengeresses sur les protestataires. Parmi les plus drôles de ces protestataires, je signale un pasteur politicien de Saint-Étienne, nommé L. Comte. Il écrivait, dans cette langue extraordinaire que parlent les membres de la ligue des droits de l’homme: « J’espérais que l’affaire nous aurait guéris définitivement de la malaria morale dont nous souffrons et qu’elle aurait nettoyé la conscience républicaine du virus clérical dont elle était imprégnée. Il n’en était rien. Nous sommes plus cléricaux que jamais ». En conséquence, cet homme austère demeurait dans la ligue! Logique protestante et bourgeoise! On ne sait jamais si la ligue ne pourra pas rendre de petits services aux excellents ministres du Saint-Évangile.
J’ai insisté un peu longuement sur ces incidents grotesques, parce qu’ils me semblent propres à caractériser la pensée morale des gens qui ont la prétention de nous diriger. Il est désormais acquis que les associations politico-criminelles qui fonctionnent par la ruse, ont une place reconnue dans une démocratie parvenue à sa maturité. P. De Rousiers croit que l’Amérique arrivera un jour à se guérir des maux qui résultent des manœuvres coupables de ses politiciens. Ostrogorski, après avoir fait une longue et minutieuse enquête sur « la démocratie et l’organisation des partis politiques », croit avoir trouvé des solutions qui permettraient de débarrasser les États modernes de l’exploitation que les partis exercent sur eux. Ce sont là des vœux platoniques; aucune expérience historique ne permet de supposer que l’on puisse faire fonctionner une démocratie, dans un pays capitaliste, sans les abus criminels que l’on constate aujourd’hui partout. Lorsque Rousseau demandait que la démocratie ne supportât dans son sein aucune association particulière, il raisonnait d’après la connaissance qu’il avait des républiques du moyen âge; il savait mieux que ses contemporains cette histoire et était frappé du rôle énorme qu’avaient joué alors les associations politico-criminelles; il constatait l’impossibilité de concilier la « raison » dans une démocratie avec l’existence de telles forces; mais l’expérience devait nous apprendre qu’il n’y a pas de moyen de les faire disparaître.
III III Les explications précédentes vont nous permettre de comprendre les idées que se forment les démocrates éclairés et les braves gens sur le rôle des syndicats ouvriers.
On a très souvent félicité Waldeck-Rousseau d’avoir fait voter, en 1884, la loi sur les syndicats. Pour se rendre compte de ce qu’on attendait de cette loi, il faut se représenter quelle était la situation de la France à cette époque: de grands embarras financiers avaient conduit le gouvernement à signer avec les compagnies de chemins de fer des conventions que les radicaux avaient dénoncées comme étant des actes de brigandage; la politique coloniale donnait lieu aux plus vives attaques et était foncièrement impopulaire; le mécontentement qui devait se traduire, quelques années plus tard, sous la forme du boulangisme, était déjà très marqué; et les élections de 1885 faillirent donner la majorité aux conservateurs. — Waldeck-Rousseau, sans être un très profond voyant, était assez perspicace pour comprendre le danger qui pouvait menacer la République opportuniste et assez cynique pour chercher des moyens de défense dans une organisation politico-criminelle capable de mâter les conservateurs.
Au temps de l’empire, le gouvernement avait cherché à diriger les sociétés de secours mutuels, de manière à être le maître des employés et d’une partie des artisans; plus tard, il avait cru possible de trouver dans les associations ouvrières une arme capable de ruiner l’autorité du parti libéral sur le peuple et d’effrayer les classes riches qui lui faisaient une opposition acharnée depuis 1863. Waldeck-Rousseau s’inspirait de ces exemples et espérait organiser parmi les ouvriers une hiérarchie placée sous la direction de la police.
Dans une circulaire du 25 août 1884, Waldeck-Rousseau expliquait aux préfets qu’ils ne devaient pas s’enfermer dans la fonction trop modeste de gens chargés de faire respecter la loi; ils devaient stimuler l’esprit d’association, « aplanir sur sa route les difficultés qui ne sauraient manquer de naître de l’inexpérience et du défaut d’habitude de cette liberté »; leur rôle serait d’autant plus utile et plus grand qu’ils seraient parvenus à inspirer davantage confiance aux ouvriers; le ministre leur recommandait, en termes diplomatiques, de prendre la direction morale du mouvement syndical: « Bien que l’administration ne tienne de la loi du 21 mars (1884) aucun rôle obligatoire dans la poursuite de (la solution des grands problèmes économiques et sociaux), il n’est pas admissible qu’elle y demeure indifférente et je pense que c’est un devoir pour elle d’y participer en mettant à la disposition de tous les intéressés ses services et son dévouement ». Il faudra agir avec beaucoup de prudence pour ne « pas exciter des méfiances », montrer à ces associations ouvrières à quel point le gouvernement s’intéresse à leur développement, les diriger « quand il s’agira pour elles d’entrer dans la voie des applications ». Les préfets devaient se préparer « à ce rôle de conseiller et de collaborateur dévoué par l’étude approfondie de la législation et des organismes similaires existant en France et à l’étranger ».
En 1884, le gouvernement ne prévoyait nullement que les syndicats pussent participer à une grande agitation révolutionnaire et la circulaire parlait avec une certaine ironie du « péril hypothétique d’une fédération antisociale de tous les travailleurs ». Aujourd’hui on serait assez tenté de sourire de la naïveté d’un homme qu’on nous a si souvent présenté comme le roi des malins; mais pour se rendre compte de ses illusions, il faut se reporter à ce qu’écrivaient les démocrates à cette époque. En 1887, dans la préface à la troisième édition du Sublime, Denis Poulot, industriel expérimenté, ancien maire du xi arrondissement et gambettiste, disait que les syndicats tueraient les grèves; il croyait que les révolutionnaires étaient sans influence sérieuse sur les ouvriers organisés et voyait dans l’école primaire un moyen certain de faire disparaître le socialisme; comme presque tous les opportunistes de ce temps, il était beaucoup plus préoccupé des noirs que des rouges. Yves Guyot lui-même ne semble pas avoir été beaucoup plus perspicace que Waldeck-Rousseau; car, dans sa Morale (1883), il regarde le collectivisme comme étant seulement un mot; il dénonce la législation existante qui « a pour but d’empêcher les ouvriers de s’organiser pour vendre leur travail au plus haut prix possible, pour débattre leurs intérêts », et il s’attend à ce que les syndicats aboutiront « à organiser la vente du travail en gros ». Les curés sont très violemment attaqués par lui et la famille Chagot est dénoncée parce qu’elle force les mineurs de Montceau à aller à la messe. Tout le monde comptait alors sur l’organisation ouvrière pour détruire l’autorité du parti clérical.
Si Waldeck-Rousseau avait eu l’esprit de prévision un peu développé, il aurait surtout aperçu le parti que les conservateurs ont essayé de tirer de la loi sur les syndicats en vue de restaurer dans les campagnes la paix sociale sous leur direction. Il y a quelques années on a dénoncé le péril que faisait courir à la République la formation d’un parti agrarien; le résultat n’a pas répondu aux espérances des promoteurs des syndicats agricoles, mais il aurait pu être sérieux; pas un instant Waldeck-Rousseau ne s’en est douté; sa circulaire ne laisse même pas voir qu’il ait soupçonné les services matériels que les nouvelles associations devaient rendre à l’agriculture. S’il avait eu l’idée de ce qui pouvait se passer, il aurait pris des précautions dans la rédaction de la loi; il est certain que ni lui, ni la commission ne comprirent l’importance du mot « agricole », qui fut introduit, par voie d’amendement, à la demande d’Oudet, sénateur du Doubs.
Des associations ouvrières dirigées par des démocrates, usant de ruses, de menaces et parfois aussi quelque peu de violence, pouvaient rendre les plus grands services au gouvernement dans sa lutte contre les conservateurs alors si menaçants. Les personnes qui ont récemment transformé Waldeck-Rousseau en père de la patrie, ne manqueront pas de se récrier contre une interprétation aussi peu respectueuse de sa politique; mais cette interprétation ne semblera nullement invraisemblable aux gens qui ont gardé le souvenir du cynisme avec lequel gouvernait alors celui qu’on nous représente aujourd’hui comme un grand libéral: on avait l’impression que la France était à la veille de connaître un régime rappelant les folies, la luxure et la brutalité des Césars. D’ailleurs, lorsque des circonstances imprévues ramenèrent Waldeck-Rousseau au pouvoir, il s’empressa de reprendre son ancienne politique et chercha à utiliser les syndicats contre ses adversaires.
On ne pouvait plus essayer, en 1899, de placer les associations ouvrières sous la direction des préfets, comme l’avait prévu la circulaire de 1884; mais il y avait d’autres moyens à employer et, en appelant Millerand au ministère, Waldeck-Rousseau crut avoir fait un coup de maître. Puisque Millerand avait su s’imposer comme chef aux socialistes jusque-là divisés en groupes irréconciliables, ne pouvait-il pas devenir le courtier qui ferait manœuvrer discrètement les syndicats en agissant sur leurs chefs? On mit en œuvre tous les moyens de séduction pour assagir les ouvriers et les amener à avoir confiance dans les agents supérieurs du gouvernement de Défense républicaine.
On ne peut faire autrement que de penser à la politique que Napoléon entendait suivre en signant le Concordat; il avait reconnu qu’il ne lui serait pas possible d’agir directement sur l’Église, comme un Henri VIII. « Faute de cette voie, dit Taine, il en prend une autre qui conduit au même but… Il ne veut pas altérer la croyance de ses peuples; il respecte les choses spirituelles et veut les dominer sans les toucher, sans s’en mêler; il veut les faire cadrer à sa politique, mais par l’influence des choses temporelles. » De même, Millerand fut chargé d’assurer aux ouvriers qu’on ne toucherait pas à leurs convictions socialistes; on se contenterait de dominer les syndicats et de les faire cadrer à la politique du gouvernement.
Napoléon avait dit: « Vous verrez quel parti je saurai tirer des prêtres. » Millerand fut chargé de donner aux chefs des syndicats toutes sortes de satisfactions d’amour-propre, tandis que les préfets avaient pour mission d’amener les patrons à accorder des avantages matériels aux travailleurs; on comptait qu’une politique si napoléonienne devait donner des résultats aussi considérables que celle que l’on suivait avec l’Église. Le directeur des cultes, Dumay, était parvenu à créer un épiscopat docile, formé de gens que les catholiques ardents nommaient, avec mépris, des préfets violets; en mettant dans les bureaux du ministère un chef de service ayant de l’habileté, ne pouvait-on pas espérer former des préfets rouges? Tout cela était assez bien raisonné et correspondait parfaitement au genre de talent de Waldeck-Rousseau, qui fut, toute sa vie, grand partisan du concordat et aimait à négocier avec Rome; il ne lui déplaisait pas de négocier avec les rouges; rien que l’originalité de l’entreprise aurait suffi pour séduire son esprit amoureux de subtilités.
Dans un discours du 1 décembre 1905, Marcel Sembat, qui avait été particulièrement bien placé pour savoir comment les choses s’étaient passées au temps de Millerand, a raconté quelques anecdotes qui ont fort stupéfait la Chambre. Il lui a appris que le gouvernement, pour être désagréable aux conseillers municipaux nationalistes de Paris et réduire leur influence sur la bourse du travail, avait demandé « aux syndicats de faire auprès de lui des démarches devant justifier » la réorganisation de l’administration de cet établissement. On avait été quelque peu scandalisé d’avoir vu, le jour de l’inauguration du monument de Dalou sur la place de la Nation, défiler des drapeaux rouges devant les tribunes officielles; nous savons maintenant que cela avait été le résultat de négociations; le préfet de police hésitait beaucoup, mais Waldeck-Rousseau avait prescrit d’autoriser les insignes révolutionnaires. Il importe peu que le gouvernement ait nié toute relation avec les syndicats; un mensonge de plus ou de moins ne pouvait gêner un politicien de l’envergure de Waldeck-Rousseau.
La révélation de ces manœuvres nous montre que le ministère comptait sur les syndicats pour faire peur aux conservateurs; il devient dès lors facile de comprendre l’attitude qu’il a eue durant plusieurs grèves: d’une part Waldeck-Rousseau proclamait, avec une force extraordinaire, la nécessité d’accorder la protection de la force publique à un seul ouvrier qui voudrait travailler malgré les grévistes; et d’autre part il fermait, plus d’une fois, les yeux sur des violences; c’est qu’il avait besoin d’ennuyer et d’effrayer les progressistes et qu’il entendait se réserver le droit d’intervenir, par la force, le jour où ses intérêts politiques lui commanderaient de faire disparaître tout désordre. Dans l’état précaire où était son autorité dans le pays, il ne croyait pouvoir gouverner qu’en faisant peur et en s’imposant comme un souverain arbitre des différends industriels.
Transformer les syndicats en associations politico-criminelles servant d’auxiliaires au gouvernement démocratique, tel fut le plan de Waldeck-Rousseau depuis 1884; les syndicats devaient jouer un rôle analogue à celui que nous avons vu jouer aux Loges: celles-ci servant à faire l’espionnage des fonctionnaires, ceux-là étant destinés à menacer les intérêts des patrons peu favorables à l’administration; les francs-maçons étant récompensés par des décorations et des faveurs accordées à leurs amis; les ouvriers étant autorisés à arracher à leurs patrons des suppléments de salaire. Cette politique était simple et ne coûtait pas cher.
Pour que ce système puisse fonctionner convenablement, il faut qu’il y ait une certaine modération dans la conduite des ouvriers; non seulement la violence doit rester discrète, mais encore les demandes ne doivent pas dépasser certaines limites. Il faut appliquer ici les mêmes principes que pour les pots-de-vin touchés par les politiciens: ceux-ci sont approuvés par tout le monde quand ils savent limiter leurs exigences. Les gens qui sont dans les affaires savent qu’il y a tout un art du pot-de-vin; certains courtiers ont acquis une habileté toute particulière pour l’appréciation des remises à offrir aux hauts fonctionnaires ou aux députés qui peuvent faire aboutir une convention. Si les financiers sont, presque toujours, obligés d’avoir recours aux bons offices de spécialistes, à plus forte raison des ouvriers, nullement habitués aux usages du monde, doivent-ils avoir besoin d’intermédiaires pour fixer la somme qu’ils peuvent exiger de leurs patrons sans excéder des limites raisonnables.
Nous sommes ainsi amenés à considérer l’arbitrage sous un jour tout nouveau et à le comprendre d’une manière vraiment scientifique, puisque, au lieu de nous laisser duper par les abstractions, nous l’expliquerons au moyen des idées dominantes de la société bourgeoise, qui l’a inventé et qui veut l’imposer aux travailleurs. Il serait évidemment absurde d’entrer chez un charcutier et de le sommer de vendre un jambon à un prix inférieur au prix marqué, en réclamant un arbitrage; mais il n’est pas absurde de promettre à un groupe de patrons les avantages que peut leur procurer la fixité des salaires durant quelques années et de demander à des spécialistes quelles gratifications mérite cette garantie; cette gratification peut être considérable, si on peut espérer un bon courant d’affaires durant cette période. Au lieu de verser un pot-de-vin à un homme influent, les patrons donnent une augmentation de salaire à leurs ouvriers; à leur point de vue, il n’y a nulle différence. Quant au gouvernement, il devient le bienfaiteur du peuple et il espère avoir de bonnes élections; c’est là son profit particulier; les avantages électoraux qui résultent pour le politicien d’une conciliation bien réussie, valent mieux pour lui qu’un excellent pot-de-vin.
On comprend maintenant pourquoi tous les politiciens ont une admiration si grande pour l’arbitrage; c’est qu’ils ne comprennent aucune affaire sans pot-de-vin. Beaucoup de nos hommes politiques sont avocats et les clients tiennent largement compte de leur influence parlementaire quand ils leur confient des causes; c’est ainsi qu’un ancien ministre de la justice est toujours sûr d’avoir des procès rémunérateurs, alors même qu’il a peu de talent, parce qu’il a des moyens d’agir sur les magistrats dont il connaît très bien les défauts et qu’il peut perdre. Les grands avocats politiciens sont recherchés par les financiers qui ont de graves difficultés à vaincre devant les tribunaux, qui sont habitués à pratiquer de larges pots-de-vin et qui, en conséquence, payent très royalement. Le monde des patrons apparaît donc à nos gouvernants comme un monde d’aventuriers, de joueurs et d’écumeurs de bourse; ils estiment que cette classe riche et criminelle doit s’attendre à subir, de temps à autre, les exigences d’autres groupes sociaux; il leur semble que l’idéal de la société capitaliste, telle qu’ils l’aperçoivent, devrait être un arrangement des appétits sous les auspices des avocats politiciens.
Les catholiques ne seraient pas fâchés, maintenant qu’ils sont dans l’opposition, de trouver des appuis dans les classes ouvrières; il n’est flatteries qu’ils n’adressent aux travailleurs pour les convaincre qu’ils auraient tout avantage à abandonner les socialistes. Ils voudraient bien organiser, eux aussi, des syndicats politico-criminels, comme Waldeck-Rousseau avait espéré en organiser il y a une vingtaine d’années; mais les résultats obtenus par eux jusqu’ici sont plutôt médiocres. Leur but serait de sauver l’Église, et ils pensent que les capitalistes bien pensants pourraient faire le sacrifice d’une partie de leurs profits pour donner à des syndicats chrétiens les satisfactions qui seraient nécessaires pour assurer le succès de cette politique religieuse. Dernièrement, un catholique instruit, qui s’occupe fort de questions sociales, me disait que les ouvriers seraient bien obligés, dans peu d’années, de reconnaître que leurs préjugés contre l’Église ne sont pas fondés. Je crois qu’il s’illusionne tout autant que se trompait Waldeck-Rousseau, en 1884, quand il regardait comme ridicule l’idée d’une fédération révolutionnaire des syndicats; mais l’intérêt matériel de l’Église aveugle tellement les catholiques qu’ils sont capables de toutes les niaiseries.
Les catholiques sociaux ont une manière de se représenter l’économie qui les rapproche beaucoup de nos plus vils politiciens. Le monde clérical a grand’peine, en effet, à s’imaginer que les choses puissent marcher autrement que par la grâce, le favoritisme et les pots-de-vin.
J’ai souvent entendu dire à des avocats que le prêtre ne parvient pas à comprendre que certains faits, que le code ne punit point, sont cependant des scélératesses; et par le notaire d’un évêque que si la clientèle des couvents est excellente, elle est aussi fort dangereuse, parce que ceux-ci sollicitent fréquemment la rédaction d’actes frauduleux. Beaucoup de personnes, en voyant les congrégations religieuses élever, il y a une quinzaine d’années, tant de monuments fastueux, se demandèrent si un vent de folie ne passait point sur l’Église; ils ignoraient que ces constructions permettaient à une foule de gens pieux et coquins de vivre aux dépens des trésors cléricaux. On a souvent signalé l’imprudence commise par les congrégations qui s’obstinaient à poursuivre des procès longs et coûteux contre le Trésor public; cette tactique permettait aux radicaux d’entretenir contre les moines une vive agitation, en dénonçant l’avarice de gens qui se disent voués à la pauvreté; mais ces procès faisaient très bien les affaires d’une armée de chicaneaux pieux. Je ne crois pas exagérer en disant que plus d’un tiers de la fortune ecclésiastique a été dilapidé au profit de vampires.
Dans le monde catholique règne donc une improbité générale, qui conduit les dévots à supposer que les relations économiques dépendent principalement des caprices des gens qui tiennent la caisse. Tout homme qui a profité d’une bonne aubaine — et pour eux tout profit capitaliste est une bonne aubaine — doit en faire profiter les personnes qui ont droit à son affection ou à son estime: tout d’abord les curés et ensuite les clients des curés. S’il ne respecte pas cette règle, il est une canaille, un franc-maçon ou un juif; il n’y a pas de violences qui ne soient permises contre un pareil suppôt de Satan. Quand donc on entend des prêtres tenir un langage révolutionnaire, il ne faut pas s’arrêter aux formes et croire que ces orateurs véhéments ont quelques sentiments socialistes; il faut seulement être certain que des capitalistes n’ont pas été assez généreux.
Ici encore l’arbitrage va s’imposer; il faudra faire appel aux hommes ayant une grande expérience de la vie, pour savoir quels sacrifices doivent être consentis par les riches en faveur des pauvres clients de l’Église.
IV L’étude que nous venons de faire ne nous a pas conduits à penser que les théoriciens de la paix sociale soient sur une voie qui puisse conduire à une morale digne d’être admise; nous allons maintenant procéder à une contre-épreuve et nous demander si la violence prolétarienne ne serait pas susceptible de produire les effets que l’on demanderait en vain aux tactiques de douceur.
Il faut observer, tout d’abord, que les philosophes modernes semblent d’accord pour demander que la morale de l’avenir présente le caractère du sublime, ce qui la séparerait de la petite morale catholique, qui est assez plate. Le grand reproche que l’on adresse aux théologiens est d’avoir fait la part trop large à la notion de probabilisme; rien ne paraît plus absurde (pour ne pas dire plus scandaleux) aux philosophes contemporains que de compter les opinions qui ont été émises pour ou contre une maxime, en vue de savoir si nous devons y conformer notre conduite.
Le professeur Durkheim disait dernièrement à la société française de philosophie (11 février 1906) qu’on ne saurait supprimer le sacré dans le moral et que ce qui caractérise le sacré est d’être incommensurable avec les autres valeurs humaines; il reconnaissait que ses recherches sociologiques l’amenaient à des conclusions très voisines de celles de Kant; il affirmait que les morales utilitaires avaient méconnu le problème du devoir et de l’obligation. Je ne veux pas ici discuter ces thèses; je les cite seulement pour montrer à quel point le caractère du sublime s’impose aux auteurs qui, par la nature de leurs travaux, sembleraient les moins disposés à l’accepter.
Aucun écrivain n’a exprimé, avec plus de force que Proudhon, les principes de cette morale que les temps modernes ont vainement cherché à réaliser: « sentir et affirmer la dignité humaine, dit-il, d’abord dans tout ce qui nous est propre, puis dans la personne du prochain, et cela sans retour d’égoïsme, comme sans considération aucune de divinité ou de communauté: voilà le droit. Être prêt en toute circonstance à prendre avec énergie, et au besoin contre soi-même, la défense de cette dignité: voilà la Justice. » Clemenceau, qui ne pratique sans doute guère cette morale pour son usage personnel, exprimait la même pensée quand il écrivait: « Sans la dignité de la personne humaine, sans l’indépendance, la liberté, le droit, la vie n’est qu’un état bestial qui ne vaut pas la peine d’être conservé. » (Aurore, 12 mai 1905.)
On a fait à Proudhon un très juste reproche, le même d’ailleurs que celui qu’on a fait à beaucoup de très grands moralistes; on lui a dit que ses maximes étaient admirables, mais qu’elles étaient destinées à demeurer impuissantes. L’expérience nous a, en effet, prouvé malheureusement que les enseignements que les historiens des idées nomment des enseignements très élevés, restent d’ordinaire sans efficacité. Cela avait été évident pour les stoïciens; cela n’a pas été moins remarquable pour le kantisme; et il ne semble pas que l’influence pratique de Proudhon ait été bien sensible. Pour que l’homme fasse abstraction des tendances contre lesquelles s’élève la morale, il faut qu’il existe chez lui quelque ressort puissant, que la conviction domine toute la conscience et agisse avant que les calculs de la réflexion aient eu le temps de se présenter à l’esprit.
On peut même dire que tous les beaux raisonnements par lesquels les auteurs croient pouvoir déterminer l’homme à agir moralement, seraient plutôt capables de l’entraîner sur la pente du probabilisme; dès que nous raisonnons sur un acte à accomplir, nous sommes amenés à nous demander s’il n’y aurait pas quelque moyen propre à nous permettre d’échapper aux obligations strictes du devoir. A. Comte supposait que la nature humaine changerait dans l’avenir et que les organes cérébraux qui engendrent l’altruisme (?), l’emporteraient sur ceux qui produisent l’égoïsme; c’est que probablement il se rendait compte de ce fait que la décision morale est instantanée et sort des profondeurs de l’homme comme un instinct.
Proudhon en est réduit, comme Kant, à faire parfois appel à une scolastique pour expliquer le paradoxe de la loi morale: « Sentir son être dans les autres, au point de sacrifier à ce sentiment tout autre intérêt, d’exiger pour autrui le même respect que pour soi-même et de s’irriter contre l’indigne qui souffre qu’on lui manque, comme si le soin de sa dignité ne le regardait pas seul, une telle faculté semble, au premier abord, étrange… Tout homme tend à déterminer et a faire prévaloir son essence, qui est sa dignité même. Il en résulte que l'essence étant identique et une pour tous les hommes, chacun de nous se sent tout à la fois comme personne et comme espèce; que l'injure commise est ressentie par les tiers et par l'offenseur lui-même comme par l'offensé, qu'en conséquence, la protestation est commune, ce qui est précisément la Justice. » Les morales religieuses prétendent posséder ce ressort qui manquerait aux morales laïques; mais il faut faire ici une distinction si l’on veut éviter une erreur dans laquelle sont tombés beaucoup d’auteurs. La masse des chrétiens ne suit pas la vraie morale chrétienne, celle que le philosophe regarde comme vraiment spéciale à leur religion; les gens du monde qui font profession de catholicisme, sont surtout préoccupés de probabilisme, de rites mécaniques et de procédés plus ou moins apparentés à la magie qui sont propres à assurer leur bonheur présent et futur en dépit de leurs fautes.
Le christianisme théorique n’a jamais été une religion appropriée aux gens du monde; les docteurs de la vie spirituelle ont toujours raisonné sur des personnes qui peuvent se soustraire aux conditions de la vie commune. « Quand le concile de Gangres, en 325, dit Renan, aura déclaré que les maximes de l’Évangile sur la pauvreté, sur le renoncement à la famille, sur la virginité, ne sont pas à l’adresse des simples fidèles, les parfaits se créeront des lieux à part, où la vie évangélique, trop haute pour le commun des hommes, puisse être pratiquée sans atténuation. » il observe encore fort bien que le « monastère va suppléer au martyre pour que les conseils de Jésus soient appliqués quelque part »; mais il ne pousse pas assez loin ce rapprochement: la vie des grands solitaires sera une lutte matérielle contre les puissances infernales qui les poursuivront jusque dans le désert et cette lutte continuera celle que les martyrs avaient soutenue contre leurs persécuteurs.
Ces faits nous mettent sur la voie qui nous conduit à l’intelligence des hautes convictions morales; celles-ci ne dépendent point des raisonnements ou d’une éducation de la volonté individuelle; elles dépendent d’un état de guerre auquel les hommes acceptent de participer et qui se traduit en mythes précis. Dans les pays catholiques, les moines soutiennent le combat contre le prince du mal qui triomphe dans le monde et voudrait les soumettre à ses volontés; dans les pays protestants, de petites sectes exaltées jouent le rôle des monastères. Ce sont ces champs de bataille qui permettent à la morale chrétienne de se maintenir, avec ce caractère de sublime qui fascine tant d’âmes encore aujourd’hui, et lui donne assez de lustre pour entraîner dans la société quelques pâles imitations.
Lorsque l’on considère un état moins accentué de la morale chrétienne, on est encore frappé de voir à quel point elle dépend des luttes. Le Play, qui était un excellent catholique, a souvent opposé (au grand scandale de ses coreligionnaires) la solidité des convictions religieuses qu’il rencontrait dans les pays à religions mélangées à l’esprit de mollesse qui règne dans les pays exclusivement soumis à l’influence de Rome. Chez les peuples protestants, il y a d’autant plus d’ardeur morale que l’Église établie est plus fortement battue en brèche par les sectes dissidentes. Nous voyons ainsi que la conviction se fonde sur la concurrence de communions, dont chacune se considère comme étant l’armée de la vérité ayant à combattre les armées du mal. Dans de telles conditions, il est possible de trouver du sublime; mais quand les luttes religieuses sont très atténuées, le probabilisme, les rites mécaniques et les procédés d’allure magique tiennent la première place.
Nous pouvons relever des phénomènes tout semblables dans l’histoire des idées libérales modernes. Pendant longtemps, nos pères considérèrent d’un point de vue presque religieux la Déclaration des droits de l’homme qui nous semble aujourd’hui n’être qu’un recueil assez fade de formules abstraites, confuses et sans grande portée pratique. Cela tient à ce que des luttes formidables étaient engagées à propos des institutions qui se rattachaient à ce document; le parti clérical prétendait démontrer l’erreur fondamentale du libéralisme; il organisait partout des sociétés de combat destinées à imposer sa direction au peuple et au gouvernement; il se vantait de pouvoir bientôt écraser les défenseurs de la Révolution. A l’époque où Proudhon composait son livre sur la Justice, le conflit était loin d’être terminé; aussi tout ce livre est-il écrit sur un ton belliqueux qui étonne le lecteur d’aujourd’hui: l’auteur parle comme s’il était un vétéran des guerres de la Liberté; il veut prendre sa revanche contre les vainqueurs d’un jour qui menacent de supprimer toutes les acquisitions de la Révolution; il annonce la grande révolte qui commence à poindre.