Dans la même page, il nous parle des scissions qui peuvent exister dans une société, et ceci a une importance considérable: « La Judée et le monde gréco-romain étaient comme deux univers roulant l’un à côté de l’autre sous des influences opposées… L’histoire de l’humanité n’est nullement synchronique en ses diverses parties. Tremblons. En ce moment peut-être la religion de l’avenir se fait… sans nous. Oh! Le sage Kimri qui voyait sous terre! C’est là que tout se prépare, c’est là qu’il faudrait voir. » Ces paroles ne peuvent déplaire aux théoriciens de la lutte de classe; j’y trouve le commentaire de ce que Renan dira un peu plus tard, au sujet de la « source des forces vives remontant à la surface »: la rénovation se ferait par une classe qui travaille souterrainement et qui se sépare du monde moderne comme le judaïsme se séparait du monde antique.
Quoi qu’en pensent les sociologues officiels, les classes inférieures ne sont nullement condamnées à vivre des ragots que leur abandonnent les classes supérieures; nous sommes heureux de voir Renan protester contre cette doctrine imbécile. Le syndicalisme a la prétention de se créer une idéologie vraiment prolétarienne; et, quoi qu’en disent les savants de la bourgeoisie, l’expérience historique, proclamée par Renan, nous apprend que cela est très possible et que de là peut sortir le salut du monde. C’est vraiment sous terre que se produit le mouvement syndicaliste; les hommes qui s’y dévouent ne mènent pas grand tapage dans la société; quelle différence entre eux et les anciens chefs de la démocratie travaillant à la conquête du pouvoir!
Ceux-ci étaient enivrés par l’espoir que les hasards de l’histoire devaient les amener, quelque jour, à devenir des princes républicains. En attendant que la roue de la fortune tournât ainsi à leur avantage, ils obtenaient les profits moraux et matériels que procure la célébrité à tous les virtuoses, dans une société qui est habituée à payer cher ce qui l’amuse. Beaucoup d’entre eux avaient pour principal moteur leur incommensurable orgueil, et ils s’imaginaient que, leur nom devant briller d’un singulier éclat dans les annales de l’humanité, ils pouvaient acheter cette gloire future par quelques sacrifices.
Aucune de ces raisons d’agir n’existe pour les syndicalistes actuels: le prolétariat n’a pas les instincts serviles de la démocratie; il n’aspire point à marcher à quatre pattes devant un ancien camarade devenu haut magistrat et à se pâmer d’aise devant les toilettes des dames des ministres. Les hommes qui se dévouent à la cause révolutionnaire savent qu’ils devront rester toujours dans les conditions d’une vie infiniment modeste. Ils poursuivent leur travail d’organisation sans attirer l’attention, et le moindre écrivasson qui barbouille du papier pour l’Humanité est beaucoup plus célèbre que les militants de la Confédération du Travail; pour la très grande masse du public français, Griffuelhes n’aura jamais la notoriété de Rouanet; à défaut d’avantages matériels qu’ils ne sauraient espérer, ils n’ont même pas la satisfaction que peut procurer la célébrité. Mettant toute leur confiance dans les mouvements des masses, ils ne comptent point sur une gloire napoléonienne et laissent à la bourgeoisie la superstition des grands hommes.
Il est bon qu’il en soit ainsi, car le prolétariat peut se développer d’une manière d’autant plus solide qu’il s’organise dans l’ombre; les politiciens socialistes n’aiment pas les occupations qui ne procurent pas de célébrité (et partant pas de profits); ils ne sont donc point disposés à s’occuper des œuvres syndicales qui veulent demeurer prolétariennes; ils font la parade sur la scène parlementaire, et cela n’a pas généralement de graves conséquences. Les hommes qui participent vraiment au mouvement ouvrier actuel, donnent l’exemple de ce que l’on a toujours regardé comme étant les plus hautes vertus; ils ne peuvent, en effet, recueillir aucune de ces choses que le monde bourgeois regarde comme étant surtout désirables. Si donc l’histoire récompense l’abnégation résignée des hommes qui luttent sans se plaindre et accomplissent sans profit une grande œuvre de l’histoire, comme l’affirme Renan, nous avons une raison nouvelle de croire à l’avènement du socialisme, puisqu’il représente le plus haut idéal moral que l’homme ait jamais conçu. Ce n’est pas une religion nouvelle qui se ferait sous terre, sans l’aide des penseurs bourgeois; c’est une vertu qui naît, une vertu que les intellectuels de la bourgeoisie sont incapables de comprendre, une vertu qui peut sauver la civilisation, — comme Renan espérait que celle-ci serait sauvée, — mais par l’élimination totale de la classe dans laquelle Renan avait vécu.
Examinons maintenant de près les raisons qui faisaient redouter à Renan une décadence de la bourgeoisie; il était frappé de la ruine des idées religieuses: « un immense abaissement moral, et peut-être intellectuel, suivrait le jour où la religion disparaîtrait du monde. Nous pouvons nous passer de religion, parce que d’autres en ont pour nous. Ceux qui ne croient pas sont entraînés par la masse plus ou moins croyante; mais le jour où la masse n’aurait plus d’élan, les braves eux-mêmes iraient mollement à l’assaut. » C’est l’absence de sublime qui fait peur à Renan; comme tous les vieillards en leurs jours de tristesse, il pense à son enfance et il ajoute: « L’homme vaut en proportion du sentiment religieux qu’il emporte de sa première éducation et qui parfume toute sa vie. » Il a vécu de ce qu’une mère chrétienne lui a enseigné de sublime; nous savons, en effet, que Mme Renan avait été une femme d’un haut caractère. Mais la source du sublime se tarit: « Les personnes religieuses vivent d’une ombre. Nous vivons de l’ombre d’une ombre. De quoi vivra-t-on après nous? ».
Suivant son habitude, Renan cherche à atténuer les tristes perspectives que sa perspicacité lui fait entrevoir; il est comme tant d’autres écrivains français qui, voulant plaire à un public frivole, n’osent jamais aller au fond des problèmes que soulève la vie; il ne veut pas effrayer ses aimables admiratrices; il ajoute donc qu’il n’est pas nécessaire d’avoir une religion chargée de dogmes, une religion analogue au christianisme; le sentiment religieux pourrait suffire. Après lui, il n’a pas manqué de bavards pour nous entretenir de ce vague sentiment religieux qui pourrait suffire pour remplacer les religions positives qui s’effondrent. F. Buisson nous apprend qu’il « restera non pas une doctrine religieuse, mais une émotion religieuse qui, bien loin de contredire ou la science, ou l’art, ou la morale, ne fera que les replonger dans le sentiment d’une profonde harmonie avec la vie de l’Univers ». Voilà, si je n’ai la berlue, du triple galimatias.
« De quoi vivra-t-on après nous? » Voilà le grand problème que Renan a posé et que la bourgeoisie ne résoudra pas. Si l’on pouvait avoir quelque doute sur ce point, les niaiseries que débitent les moralistes officiels démontreraient que la décadence est désormais fatale; ce ne sont pas des considérations sur l’harmonie de l’Univers (même en personnifiant l’Univers), qui pourront donner aux hommes ce courage que Renan comparait à celui que possède le soldat montant à l’assaut. Le sublime est mort dans la bourgeoisie et celle-ci est donc condamnée à ne plus avoir de morale. La liquidation de l’affaire Dreyfus, dont les dreyfusards ont su tirer un si bon parti, à la grande indignation du colonel Picquart, a montré que le sublime bourgeois est une valeur de bourse. Dans cette affaire se manifestèrent toutes les tares intellectuelles et morales d’une classe atteinte de folie.
III III Avant d’examiner quelles sont les qualités que l’économie moderne requiert des producteurs libres, nous devons analyser les parties dont se compose la morale. Les philosophes ont toujours quelque peine à voir clair dans ces problèmes éthiques, parce qu’ils constatent l’impossibilité de ramener à l’unité les idées qui ont cours simultanément dans une classe, et qu’ils s’imaginent cependant que leur devoir serait de tout ramener à l’unité. Pour arriver à se dissimuler l’hétérogénéité fondamentale de toute morale civilisée, ils recourent à une infinité de subterfuges, tantôt reléguant au rang d’exception, d’importation ou de survivance, tout ce qui les gêne, tantôt noyant la réalité dans un océan de termes vagues, et, le plus souvent, employant ces deux procédés pour mieux embrouiller la question. J’estime, au contraire, qu’un ensemble quelconque dans l’histoire des idées ne peut être bien connu que si on cherche à mettre en lumière toutes les contradictions. Je vais adopter ce parti et je prendrai pour point de départ l’opposition célèbre que Nietzsche a établie entre deux groupes de valeurs morales, opposition sur laquelle on a beaucoup écrit, mais que l’on n’a jamais convenablement étudiée.
A. — On sait avec quelle force Nietzsche a vanté les valeurs construites par les maîtres, par une haute classe de guerriers qui, dans leurs expéditions, jouissent pleinement de l’affranchissement de toute contrainte sociale, retournent à la simplicité de la conscience du fauve, redeviennent des monstres triomphants qui rappellent toujours « la superbe brute blonde rôdant, en quête de proie et de carnage », chez lesquels « un fond de bestialité cachée a besoin, de temps en temps, d’un exutoire ». Pour bien comprendre cette thèse, il ne faut pas trop s’attacher à des formules qui ont été parfois exagérées à dessein, mais aux faits historiques; l’auteur nous apprend qu’il a en vue « l’aristocratie romaine, arabe, germanique ou japonaise, les héros homériques, les vikings scandinaves ».
C’est surtout aux héros homériques qu’il faut penser pour comprendre ce que Nietzsche a voulu expliquer à ses contemporains. On doit se rappeler qu’il avait été professeur de grec à l’université de Bâle et qu’il a commencé sa réputation avec un livre consacré à glorifier le génie hellénique (L’origine de la tragédie). Il observe que, même à l’époque de leur plus haute culture, les grecs avaient conservé conscience de leur tempérament aristocratique. « Notre audace, disait Périclès, s’est frayée un passage par terre et par mer, s’élevant partout d’impérissables monuments en bien et en mal. » Aux héros de la légende et de l’histoire hellénique s’applique ce qu’il admire dans « cette audace des races nobles, audace folle, absurde, spontanée;… leur indifférence et leur mépris pour toutes les sécurités du corps, pour la vie, le bien-être. » — N’est-ce point particulièrement à propos de l’Achille de l’Iliade que l’on peut parler de « la gaieté terrible et de la joie profonde que goûtent [les héros] à toute destruction, à toutes les voluptés de la victoire et de la cruauté »?
C’est bien au type de la Grèce classique que Nietzsche fait allusion quand il écrit: « Les jugements de valeurs de l’aristocratie guerrière sont fondés sur une puissante constitution corporelle, une santé florissante, sans oublier ce qui est nécessaire à l’entretien de cette vigueur débordante: la guerre, l’aventure, la chasse, la danse, les jeux et exercices physiques et en général tout ce qui implique une activité robuste, libre et joyeuse. » Le type très antique, le type achéen célébré par Homère, n’est pas un simple souvenir; il a reparu plusieurs fois dans le monde. « Il y a eu pendant la Renaissance un réveil superbe de l’idéal classique, de l’évaluation noble de toutes choses »; et après la révolution, « se produisit tout à coup la chose la plus prodigieuse et la plus inattendue: l’idéal antique se dressa en personne et avec une splendeur insolite devant les yeux de la conscience de l’humanité… Apparut Napoléon, homme unique et tardif s’il en fut ».
Je crois que si Nietzsche n’avait pas été autant dominé par ses souvenirs de professeur de philologie, il aurait vu que le maître existe encore sous nos yeux, et que c’est lui qui fait, à l’heure actuelle, l’extraordinaire grandeur des États-Unis; il aurait été frappé des singulières analogies qui existent entre le Yankee, apte à toutes les besognes, et l’ancien marin grec, tantôt pirate, tantôt colon ou marchand; il aurait surtout établi un parallèle entre le héros antique et l’homme qui se lance à la conquête du Far-West. P. De Rousiers a peint, d’une manière excellente, le type du maître: « Pour devenir et rester Américain, il faut considérer la vie comme une lutte et non comme un plaisir, y rechercher l’effort victorieux, l’action énergique et efficace, plus que l’agrément, plus que le loisir embelli par la culture des arts, et les raffinements propres à d’autres sociétés. Partout… nous avons constaté que ce qui fait réussir l’Américain, ce qui constitue son type,… c’est la valeur morale, l’énergie personnelle, l’énergie agissante, l’énergie créatrice ». Le mépris si profond que le grec avait pour le barbare, le Yankee l’a pour le travailleur étranger qui ne fait point d’effort pour devenir vraiment américain. « Beaucoup de ces gens-là seraient meilleurs si nous en avions cure, disait au voyageur français un vieux colonel de la guerre de Sécession, mais nous sommes une race impérieuse »; un boutiquier de Pottsville traitait devant lui les mineurs de Pensylvanie de « population déraisonnable ». J. Bourdeau a signalé l’étrange similitude qui existe entre les idées de A. Carnegie et de Roosevelt, et celles de Nietzsche, le premier déplorant qu’on gaspille de l’argent à entretenir des incapables, le second engageant les américains à devenir des conquérants, une race de proie.
Je ne suis pas de ceux qui regardent le type achéen, chanté par Homère, le héros indompté, confiant dans sa force et se plaçant au-dessus des règles, comme devant disparaître dans l’avenir. Si on a cru souvent à sa future disparition, c’est qu’on s’est imaginé que les valeurs homériques étaient inconciliables avec d’autres valeurs issues d’un principe tout autre; Nietzsche avait commis cette erreur, qui devait s’imposer à tous les gens qui croient à la nécessité de l’unité dans la pensée. Il est tout à fait évident que la liberté serait gravement compromise si les hommes en venaient à regarder les valeurs homériques (qui sont bien près des valeurs cornéliennes) comme étant seulement propres aux peuples barbares. Bien des problèmes moraux cesseraient de forcer l’humanité au progrès, si quelque personnage révolté ne forçait le peuple à rentrer en lui-même. Et l’art, qui est bien quelque chose aussi, perdrait le plus beau fleuron de sa couronne.
Les philosophes sont mal disposés à admettre le droit pour l’art de maintenir le culte de la « volonté de puissance »; il leur semble qu’ils devraient donner des leçons aux artistes et non en recevoir d’eux; ils estiment que, seuls, les sentiments brevetés par les universités ont le droit de se manifester dans la poésie. L’art, tout comme l’économie, n’a jamais voulu se plier aux exigences des idéologues; il se permet de troubler leurs plans d’harmonie sociale; l’humanité s’est trop bien trouvée de la liberté de l’art pour qu’elle songe à la subordonner aux fabricants de plates sociologies. Les marxistes sont habitués à voir les idéologues prendre les choses à l’envers et, à l’encontre de leurs ennemis, ils doivent regarder l’art comme une réalité qui fait naître des idées et non comme une application d’idées.
B. — aux valeurs construites par les maîtres, Nietzsche oppose le système construit par les castes sacerdotales, l’idéal ascétique contre lequel il a accumulé tant d’invectives. L’histoire de ces valeurs est beaucoup plus obscure et plus compliquée que celle des précédentes; l’auteur allemand cherche à rattacher l’origine de l’ascétisme à des raisons physiologiques que je n’examinerai pas ici. Il se trompe certainement lorsqu’il attribue aux Juifs un rôle prépondérant; il ne semble pas du tout que l’antique judaïsme ait eu un caractère ascétique; il a sans doute, attaché, comme les autres religions sémitiques, de l’importance aux pèlerinages, aux jeûnes, aux prières prononcées dans un appareil misérable; les poètes hébreux ont chanté un espoir de revanche qui existait au cœur de persécutés; mais jusqu’au second siècle de notre ère les Juifs ont demandé cette revanche aux armes; — d’autre part, chez eux la vie de famille était trop forte pour que l’idéal monacal pût devenir important.
Si pénétrée de christianisme que soit notre civilisation moderne, il n’en est pas moins évident que, même au Moyen Age, elle a subi des influences étrangères à l’Église, en sorte que les anciennes valeurs ascétiques se sont transformées peu à peu. Les valeurs auxquelles le monde contemporain tient le plus et qu’il considère comme les vraies valeurs de vertu, ne se réalisent pas dans les couvents, mais dans la famille; le respect de la personne humaine, la fidélité sexuelle et le dévouement pour les faibles constituent les éléments de moralité dont sont fiers tous les hommes d’un cœur élevé; — c’est même très souvent à cela que l’on réduit la morale.
Lorsqu’on examine, avec un esprit critique, les écrits si nombreux qui ont trait aujourd’hui au mariage, on voit que les réformateurs sérieux se proposent de perfectionner les rapports familiaux de manière à assurer une meilleure réalisation de ces valeurs de vertu: ainsi, on demande que les scandales de la vie conjugale ne soient point étalés devant les tribunaux, que les unions ne soient plus maintenues quand la fidélité n’existe plus, que la tutelle des chefs ne soit pas détournée de son but moral pour devenir une exploitation, etc.
D’autre part, il est curieux d’observer à quel point l’Église moderne méconnaît ces valeurs que la civilisation christiano-classique a produites: elle voit surtout dans le mariage un accord d’intérêts financiers et mondains; elle est d’une extrême indulgence pour la galanterie; elle ne veut pas admettre que l’union soit rompue quand le ménage est un enfer, et ne tient nul compte de l’obligation de se dévouer. Les prêtres s’entendent à merveille pour procurer de riches dots aux nobles appauvris, au point qu’on a pu accuser l’Église de considérer le mariage comme un accouplement de gentilshommes vivant en marlous et de bourgeoises réduites au rôle de marmites. Quand on la rétribue largement, elle a des raisons de divorce imprévues et trouve moyen d’annuler des unions gênantes pour des motifs cocasses: « Est-ce qu’un homme sérieux, demande ironiquement Proudhon, un esprit grave, un vrai chrétien, peut se soucier de l’amour de sa femme?… passe encore si le mari qui demande le divorce, si la femme qui se sépare, alléguait le refus du debitum: alors il y aurait lieu à rupture, le service pour lequel le mariage est octroyé n’étant pas rempli. » Notre civilisation en étant venue à faire consister presque toute la morale dans des valeurs dérivées de celles qu’on observe dans la famille normalement constituée, de là sont sorties deux très graves conséquences: 1° on s’est demandé si, au lieu de regarder la famille comme étant l’application de théories morales, il ne serait pas plus exact de dire que celle-ci est la base de ces théories; 2° il a semblé que l’église étant devenue incompétente sur l’union sexuelle, devait l’être aussi en morale. C’est bien à ces conclusions que Proudhon aboutissait: « La nature a donné pour organe à la Justice la dualité sexuelle… Produire de la Justice, tel est le but supérieur de la division androgyne: la génération et ce qui s’en suit, ne figure plus ici que comme accessoire. » — « Le mariage, par son principe et sa destination, étant l’organe même du droit humain, la négation vivante du droit divin est en contradiction formelle avec la théologie et l’Église ».
L’amour, par l’enthousiasme qu’il engendre, peut produire le sublime sans lequel il n’y aurait point de morale efficace. Proudhon a écrit à la fin de son livre sur la Justice des pages qui ne seront point dépassées sur le rôle qui appartient à la femme.
C. — Nous avons enfin à examiner des valeurs qui échappent à la classification de Nietzsche et qui ont trait aux rapports civils. A l’origine, la magie fut très mêlée à l’évaluation de ces valeurs; chez les Juifs, on a rencontré, jusqu’aux temps récents, un mélange de préceptes hygiéniques, de règles sexuelles, de conseils relatifs à la probité, à la bienveillance ou à la solidarité nationale, le tout enveloppé de superstitions magiques; ce mélange, qui paraît étrange au philosophe, eut sur leur moralité la plus heureuse influence, tant qu’ils pratiquèrent leur manière de vivre traditionnelle; et on remarque, encore aujourd’hui, chez eux, une exactitude particulière dans l’exécution des contrats.
Les idées qui ont cours chez les moralistes modernes viennent, pour une très notable partie, de la Grèce décadente; Aristote, vivant dans une époque de transition, combina des valeurs anciennes avec les valeurs qui devaient dominer de plus en plus; la guerre et la production avaient cessé de préoccuper les gens les plus distingués des villes, qui cherchaient à s’assurer une douce existence; il s’agissait surtout d’établir des rapports d’amitié entre des hommes bien élevés et la règle fondamentale sera donc de demeurer toujours dans un juste milieu; la nouvelle morale devra s’acquérir surtout par les habitudes que prendra le jeune grec en fréquentant une société cultivée. On peut dire que nous sommes ici sur le terrain de la morale des consommateurs; il ne faut pas s’étonner si des théologiens catholiques trouvent encore la morale d’Aristote excellente, car ils se placent, eux aussi, au même point de vue des consommateurs.
Dans la civilisation antique, la morale des producteurs ne pouvait guère être que celle du maître d’esclaves et elle n’a point paru mériter de longs développements à l’époque où la philosophie fit l’inventaire des usages grecs. Aristote dit qu’il ne faut pas une science bien étendue et bien haute pour employer des esclaves: « Elle consiste seulement à savoir commander ce que les esclaves doivent savoir faire. Ainsi, dès qu’on peut s’épargner cet embarras, on en laisse la charge à un intendant, pour se livrer à la vie politique ou à la philosophie. »; et un peu plus loin, il écrit: « Il faut donc avouer que le maître doit être pour l’esclave l’origine de la vertu qui lui est spéciale, bien qu’il n’ait pas, en tant que maître, à lui communiquer l’apprentissage de ses travaux ». Nous voilà bien sur le terrain des préoccupations d’un consommateur urbain, qui regarde comme un grave ennui l’obligation de prêter la moindre attention aux conditions de la production.
Quant à l’esclave, il n’aura besoin que d’une très faible vertu: « Il en aura ce qu’il en faut pour ne pas négliger ses travaux par intempérance ou paresse. » Il convient de le traiter avec douceur, quoique certaines personnes estiment que les esclaves sont privés de raison et ne sont propres qu’à recevoir des ordres.
Il est facile d’observer que, pendant très longtemps, les modernes n’ont pas cru qu’il y eût autre chose à dire des travailleurs que ce qu’en avait dit Aristote: on leur donnera des ordres; on les reprendra avec douceur comme des enfants; on les traitera comme des instruments passifs qui n’ont pas besoin de penser. Le syndicalisme révolutionnaire serait impossible si le monde ouvrier devait avoir une telle morale de faibles; le socialisme d’État s’en accommoderait parfaitement, au contraire, puisqu’il est fondé sur la division de la société en une classe de producteurs et une classe de penseurs appliquant à la production les données de la science. La seule différence qui existerait entre ce prétendu socialisme et le capitalisme consisterait dans l’emploi de procédés plus ingénieux pour se procurer une discipline dans l’atelier.
Les moralistes officiels du Bloc travaillent, à l’heure actuelle, à créer des moyens de gouvernement moral qui remplaceraient la vague religion que G. de Molinari croit nécessaire au capitalisme. Il est très évident, en effet, que la religion perd chaque jour son efficacité dans le peuple; il faut trouver autre chose, si l’on veut donner aux intellectuels le moyen de continuer à vivre en marge de la production.
IV IV Le problème que nous allons maintenant chercher à résoudre est le plus difficile de tous ceux que puisse aborder l’écrivain socialiste; nous allons nous demander comment il est possible de concevoir le passage des hommes d’aujourd’hui à l’état de producteurs libres travaillant dans un atelier débarrassé de maîtres. Il faut bien préciser la question; nous ne la posons point pour le monde devenu socialiste, mais seulement pour notre temps et pour la préparation du passage d’un monde à l’autre; si nous ne faisions pas cette limitation, nous tomberions dans l’utopie.
Kautsky est fort préoccupé de ce qui produirait au lendemain d’une révolution sociale; il propose une solution qui me semble être aussi faible que celle de G De Molinari. Si les syndicats ont été assez forts pour décider les ouvriers actuels à abandonner leurs ateliers et à subir de grands sacrifices durant les grèves soutenues contre les capitalistes, ils seront sans doute assez forts pour ramener les ouvriers à l’atelier et obtenir d’eux un excellent travail régulier, lorsqu’il aura été reconnu que ce travail est commandé par l’intérêt général. Kautsky ne paraît pas, d’ailleurs, avoir une très grande confiance dans l’excellence de sa solution.
Il n’y a évidemment aucune comparaison à établir entre une discipline qui impose aux travailleurs un arrêt général du travail, et celle qui peut les amener à faire marcher des machines avec une adresse supérieure. L’erreur provient de ce que Kautsky est bien plus un idéologue qu’un disciple de Marx; il aime à raisonner sur des abstractions et croit avoir fait avancer une question lorsqu’il est parvenu à grouper des mots ayant une allure scientifique; la réalité sous-jacente l’intéresse moins que le décor scolastique. Bien d’autres ont commis, d’ailleurs, la même erreur que lui et se sont laissé duper par la variété des sens du mot discipline; on l’entend aussi bien pour parler d’une conduite régulière fondée sur des ardeurs de l’âme profonde que pour parler d’une contrainte extérieure.
L’histoire des anciennes corporations ne fournit pas de renseignements qui soient vraiment utilisables; il ne semble pas qu’elles aient jamais eu pour effet de provoquer un mouvement progressif quelconque; on pourrait plutôt penser qu’elles servaient à protéger la routine. Quand on examine de près le trade-unionisme anglais, il n’est pas douteux qu’il soit également fort imbu de routine industrielle.
L’exemple de la démocratie n’est pas capable, non plus, de jeter des lumières sur la question. Un travail conduit démocratiquement serait réglementé par des arrêtés, surveillé par une police et soumis à la sanction de tribunaux distribuant des amendes ou de la prison. La discipline serait une contrainte extérieure fort analogue à celle qui existe aujourd’hui dans les ateliers capitalistes; mais elle serait probablement encore plus arbitraire en raison des calculs électoraux des comités. Quand on réfléchit aux singularités que présentent les jugements en matière pénale, on se convainc aisément que la répression serait exercée d’une manière fort peu satisfaisante. On semble être d’accord pour reconnaître que les petits délits ne peuvent pas être facilement jugés par les tribunaux, suivant les règles d’un rigoureux système juridique; on a souvent proposé d’établir des conseils administratifs pour statuer sur le sort des enfants; la mendicité est soumise, en Belgique, à un arbitraire administratif que l’on peut comparer à celui de la police des mœurs; on sait que cette police, malgré d’innombrables réclamations, continue à être presque souveraine en France. Il est même remarquable que pour les délits notables l’intervention administrative devienne tous les jours plus forte, car on accorde, de plus en plus, aux chefs des services pénitentiaires le pouvoir de tempérer ou même de supprimer les peines; les médecins et les sociologues prêchent beaucoup pour ce système, qui tend à donner à la police un rôle aussi grand que celui qu’elle a eu dans l’Ancien Régime. L’expérience montre que le régime de l’atelier capitaliste est fort supérieur à celui de la police, en sorte qu’on ne voit pas trop comment il serait possible de perfectionner la discipline capitaliste au moyen de procédés dont dispose la démocratie.
J’estime qu’il y a quelque chose de juste dans l’hypothèse de Kautsky: celui-ci a eu l’intuition que le moteur du mouvement révolutionnaire devrait être aussi le moteur de la morale des producteurs; c’est là une vue pleinement conforme aux principes marxistes, mais il convient d’appliquer cette idée tout autrement que n’a fait l’auteur allemand. Il ne faut pas croire que l’action du syndicat sur le travail soit directe, comme il le suppose; l’influence doit résulter de médiations.
On arrive à un résultat satisfaisant en partant des très curieuses analogies qui existent entre les qualités les plus remarquables des soldats qui firent les guerres de la Liberté, celles qu’engendre la propagande faite en faveur de la grève générale et celles que l’on doit réclamer d’un travailleur libre dans une société hautement progressive. Je crois que ces analogies constituent une preuve nouvelle (et peut-être décisive) en faveur du syndicalisme révolutionnaire.
Pendant les guerres de la liberté, chaque soldat se considérait comme étant un personnage ayant à faire quelque chose de très important dans la bataille, au lieu de se regarder comme étant seulement une pièce dans un mécanisme militaire confié à la direction souveraine d’un maître. Dans la littérature de ces temps, on est frappé de voir opposer constamment les hommes libres des armées républicaines aux automates des armées royales; ce n’étaient point des figures de rhétorique que maniaient les écrivains français; j’ai pu me convaincre, par une étude approfondie et personnelle d’une guerre de ce temps, que ces termes correspondaient parfaitement aux véritables sentiments du soldat.
Les batailles ne pouvaient donc plus être assimilées à des jeux d’échec dans lesquels l’homme est comparable à un pion; elles devenaient des accumulations d’exploits héroïques, accomplis par des individus qui puisaient dans leur enthousiasme les motifs de leur conduite. La littérature révolutionnaire n’est pas totalement mensongère lorsqu’elle rapporte un si grand nombre de mots grandiloquents qui auraient été lancés par des combattants; sans doute, aucune de ces phrases ne fut énoncée par les gens auxquels on les attribua; la forme est due à des hommes de lettres habitués à manier la déclamation classique; mais le fond est réel, en ce sens que nous avons, grâce aux mensonges de la rhétorique révolutionnaire, une représentation parfaitement exacte de l’aspect sous lequel les combattants voyaient la guerre, l’expression vraie des sentiments qu’elle provoquait et la tonalité même des combats tout homériques qui se livraient alors. Je ne pense point que jamais aucun des acteurs de ces drames ait protesté contre les paroles qui lui furent prêtées; c’est que chacun y retrouvait son âme intime sous des détails fantastiques.