Renan a fait remarquer que la recrudescence des persécutions romaines provoquait une recrudescence des idées sur l’apparition de l’Antéchrist, et par suite de toutes les espérances apocalyptiques relatives au règne du Christ; on peut donc comparer ces persécutions aux grandes grèves violentes qui donnent une si extraordinaire importance aux conceptions catastrophiques. Nous ne verrons plus de notre temps les atrocités qui furent commises durant les premiers siècles de notre ère; mais Renan a, très justement encore, regardé les monastères comme propres à remplacer le martyre, Il n’est pas douteux que certains ordres religieux ont été de très efficaces éducateurs d’héroïsme; malheureusement, depuis nombre d’années les instituts monastiques semblent avoir fait de sérieux efforts, pour prendre l’esprit séculier, en vue de mieux réussir auprès des gens du monde. Il résulte de cette nouvelle situation que l’Église manque aujourd’hui des conditions qui ont si longtemps provoqué l’apparition, soutenu l’énergie et popularisé la direction de chefs héroïques; les conciliateurs n’ont plus à beaucoup craindre les gêneurs.
Les gens sages du catholicisme, comme les gens sages du monde ouvrier, estiment que, pour améliorer une situation difficile, la meilleure méthode à suivre consiste à se concilier la faveur des puissances politiques; les collèges ecclésiastiques ont beaucoup contribué à développer dans leur clientèle cet esprit d’intrigue. L’Église a été fort surprise lorsqu’elle a expérimenté à ses dépens la valeur de cette sagesse; le parlement a voté contre elle beaucoup de lois qui évidemment lui étaient dictées par la franc-maçonnerie; des jugements fondés sur des considérants bizarres ont été multipliés contre les congrégations; le public a accueilli, avec une extrême indifférence, les mesures les plus arbitraires; tous les recours ont été ainsi fermés contre l’activité de l’Anti-église Les catholiques ont été heureux d’entendre quelques voix éloquentes flétrir les lois injustes; mais leur indignation s’est écoulée en littérature; la seule résolution héroïque qu’ils aient été capables de prendre, a été celle de racoler quelques votes en faveur des Sganaralles qui représentent la religion d’une façon si comique au parlement.
La pratique des grèves a conduit les ouvriers à des pensées plus viriles: ils ne respectent guère toutes les feuilles de papier sur lesquelles des législateurs imbéciles inscrivent des formules mirifiques, destinées à assurer la paix sociale; aux discussions des lois, ils substituent des actes de guerre; ils ne permettent plus aux députés socialistes de venir leur donner des conseils; les réformistes sont, presque toujours, obligés de se terrer pendant que les énergiques travaillent à imposer leur volonté victorieuse aux patrons.
Beaucoup de personnes estiment que, si les syndicats étaient assez riches pour pouvoir s’occuper largement d’œuvres d’aide mutuelle, leur esprit changerait; la majorité des syndiqués aurait peur de voir les caisses sociales compromises par des condamnations pécuniaires prononcées à la suite d’actes trop peu légaux des révolutionnaires; la tactique de ruse s’imposerait ainsi et la direction devrait passer aux mains de ces roublards avec lesquels des hommes d’État républicains peuvent toujours s’entendre. Le clergé est tenu par d’autres préoccupations économiques; il a pu, sans trop grand dommage pour lui, abandonner les biens des fabriques, parce que la générosité des fidèles peut lui permettre de vivre au jour le jour; mais il a peur de ne pouvoir continuer à célébrer le culte avec le matériel pompeux dont il a l’habitude de se servir; n’ayant pas un droit bien clair sur les églises, il ne saurait garantir aux personnes pieuses que leurs dons seront toujours affectés à accroître la splendeur du culte. C’est pour cette raison que des catholiques intrigants ne cessent de proposer à la papauté des plans de conciliation.
Les réunions d'évêques tenues après le vote de la loi de Séparation, montrèrent que le parti modéré l’aurait emporté dans l’Église de France si le régime parlementaire avait pu fonctionner. Les prélats n’étaient pas avares de solennelles déclarations affirmant les droits absolus de la monarchie religieuse; mais ils désiraient beaucoup ne pas créer d’embarras à Aristide Briand; bien des faits permettent de penser que le parlementarisme épiscopal aurait même eu pour résultat de donner aux ministres de la République, sous le régime de la Séparation, plus d’influence sur l’Église que n’en avaient eu jamais les ministres de Napoléon III. La papauté finit par adopter le seul parti raisonnable qu’elle put prendre; elle supprima les assemblées générales, afin que les énergiques ne fussent pas entravés par les habiles; plus tard les catholiques français béniront Pie X qui a sauvé l’honneur de leur Église.
Cette expérience du parlementarisme est bonne à étudier; les syndicats doivent, eux aussi, redouter les grandes assises solennelles, dans lesquelles il est si facile au gouvernement d’empêcher toute résolution virile d’aboutir; on ne fait pas la guerre sous la direction d’assemblées parlantes.
Le catholicisme a toujours réservé les fonctions de lutte à des corps peu nombreux, dont les membres avaient été sévèrement sélectionnés, grâce à des épreuves destinées à vérifier leur vocation; le clergé régulier pratique ainsi cette règle, trop souvent oubliée par les écrivains révolutionnaires, qu’un chef trade-unioniste énonçait un jour devant de Rousiers: On s’affaiblit en assimilant des éléments faibles ». C’est avec des troupes d’élite parfaitement entraînées grâce à la vie monastique, prêtes à affronter tous les obstacles et pleines d’une confiance absolue dans la victoire, que le catholicisme a pu, jusqu’ici, triompher de ses ennemis. Chaque fois qu’un péril redoutable est né pour l’Église, des hommes particulièrement aptes, comme les grands capitaines, à discerner les points faibles de l’armée adverse, ont créé des ordres religieux nouveaux, appropriés à la tactique qui convenait à la nouvelle guerre. Si aujourd’hui la tradition religieuse parait si menacée, c’est qu’il ne s’est point organisé d’instituts propres à mener le combat contre l’Anti-église; les fidèles conservent peut-être encore beaucoup de piété; mais ils forment une masse inerte.
Il serait extrêmement dangereux pour le prolétariat de ne point pratiquer une division de fonctions qui a si bien réussi au catholicisme durant sa longue histoire; il ne serait plus qu’une masse inerte destinée à tomber, comme la démocratie, sous la direction de politiciens qui vivent de la subordination de leurs électeurs; les syndicats doivent moins chercher le très grand nombre des adhérents que le groupement des éléments forts; les grèves révolutionnaires sont excellentes pour opérer une sélection, en éloignant les pacifiques qui ruineraient des troupes d’élites.
Cette division des fonctions a permis au catholicisme de présenter toutes les nuances: depuis les groupes dont la vie est comme noyée dans l’unité générale, jusqu’aux réguliers qui sont voués à l’absolu. Le catholicisme se trouve, en raison de ses spécialisations religieuses, dans de bien meilleures conditions que le protestantisme: un vrai chrétien, suivant les principes de la Réforme, devrait pouvoir passer, à volonté, du type économique au type monacal; cette alternance est beaucoup plus difficile à obtenir d’un individu que l’exacte discipline d’un ordre monastique. Renan a comparé les petites congrégations anglo-saxonnes aux couvents; ces groupes nous montrent que le principe de la Réforme est applicable pour des natures exceptionnelles; mais l’action de ces sociétés est généralement moins féconde que celle du clergé régulier, parce qu’elle est moins soutenue par le grand public chrétien. On a souvent fait observer que l’Église adopta, avec une extrême facilité, les nouveaux systèmes qui furent mis en pratique, par des fondateurs d’ordres, en vue d’assurer la vie spirituelle; par contre, les pasteurs protestants ont été, presque toujours, fort hostiles aux sectes; c’est ainsi que l’anglicanisme a beaucoup à se repentir d’avoir laissé échapper les méthodisme à son contrôle.
La majorité des catholiques a pu ainsi demeurer étrangère à la poursuite de l’absolu et cependant collaborer très efficacement à l’œuvre de ceux qui, par le combat, entretenaient ou perfectionnaient les doctrines; l’élite qui donnait l’assaut aux positions ennemies, recevait des concours matériels et moraux de la masse qui voyait en elle la réalité du christianisme. Suivant les points de vue auxquels on se placera, on aura le droit de considérer la société comme une unité ou comme une multiplicité de forces antagonistes: il y a une approximation d’uniformité économico-juridique généralement assez développée pour qu’on puisse dans un très grand nombre de cas, ne pas se préoccuper de l’absolu religieux qui est représenté dans l’Eglise; d’autre part il y a beaucoup de questions très importantes qu’on ne saurait comprendre sans se représenter l’activité des institutions de combat comme prépondérante.
Des observations assez analogues peuvent être faites à propos des organisations ouvrières; elles semblent devoir se diversifier à l’infini, au fur et à mesure que le prolétariat se sentira davantage capable de faire figure dans le monde; les partis socialistes se croient chargés de fournir des idées à ces organisations, de les conseiller et de les grouper en une unité de classe, en même temps que leur action parlementaire établirait un lien entre le mouvement ouvrier et la bourgeoisie; et on sait que les partis socialistes ont emprunté à la démocratie son grand amour de l’unité. Pour bien comprendre la réalité du mouvement révolutionnaire, il faut se placer à un point de vue diamétralement opposé à celui auquel se placent les politiciens. Un grand nombre d’organisations sont mêlées, d’une manière plus ou moins intime à la vie économico-juridique de l’ensemble de la société, en sorte que ce qu’il faut d’unité dans une société se produit automatiquement; d’autres, moins nombreuses et bien sélectionnées, mènent la lutte de classe; ce sont celles-ci qui entraînent la pensée prolétarienne, en créant l’unité idéologique dont le prolétariat a besoin pour accomplir son œuvre révolutionnaire; — et les conducteurs ne demandent aucune récompense, bien différents en cela, comme en tant d’autres choses, des Intellectuels, qui prétendent se faire entretenir dans une vie joyeuse par les pauvres diables devant lesquels ils consentent à pérorer. TABLE DES MATIÈRES INTRODUCTION Lettre à Daniel Halévy Mon cher Halévy, J’aurais sans doute laissé ces études enfouies dans la collection d’une revue si quelques amis, dont j’apprécie fort le jugement, n’avaient pensé que je ferais bien de placer sous les yeux du grand public des réflexions qui sont de nature à mieux faire connaître un des phénomènes sociaux les plus singuliers que l’histoire mentionne. Mais il m’a semblé que je devais à ce public quelques explications, car je ne puis m’attendre à trouver souvent des juges qui soient aussi indulgents que vous l’avez été.
Lorsque j’ai publié dans le Mouvement Socialiste les articles qui vont être maintenant réunis en un volume, je n’avais pas l’intention de composer un livre. J’avais écrit mes réflexions au fur et à mesure qu’elles s’étaient présentées à mon esprit; je savais que les abonnés de cette revue ne seraient pas embarrassés pour me suivre, parce qu’ils sont familiarisés avec les théories qu’y développent mes amis depuis plusieurs années. Je crois bien que les lecteurs de ce livre seraient au contraire fort désorientés si je ne leur adressais une sorte de plaidoyer, pour les mettre à même de considérer les choses du point de vue qui m’est habituel. Au cours de nos conversations vous m’avez fait des remarques qui s’inséraient si bien dans le système de mes pensées qu’elles m’ont amené à approfondir quelques questions intéressantes. Je suis persuadé que les considérations que je vous soumets ici, et que vous avez provoquées, seront fort utiles à ceux qui voudront lire avec profit ce volume.
Il y a peut-être peu d’études dans lesquelles apparaissent d’une manière plus évidente les défauts de ma manière d’écrire; maintes fois on m’a reproché de ne pas respecter les règles de l’art, auxquelles se soumettent tous nos contemporains, et de gêner ainsi mes lecteurs par le désordre de mes expositions. J’ai bien cherché à rendre le texte plus clair par de nombreuses corrections de détail, mais je n’ai pu faire disparaître le désordre. Je ne veux pas me défendre en invoquant l’exemple de grands écrivains qui ont été blâmés pour ne pas avoir su composer; Arthur Chuquet, parlant de J.-J. Rousseau, dit: « Il manque à ses écrits l’ensemble, l’ordonnance, cette liaison des parties qui constitue le tout. » Les défauts des hommes illustres ne sauraient justifier les fautes des hommes obscurs, et j’estime qu’il vaut mieux expliquer franchement d’où provient le vice incorrigible de mes écrits.
Les règles de l’art ne se sont imposées d’une manière vraiment impérative qu’assez récemment; les auteurs contemporains paraissent les avoir acceptées sans trop de peine parce qu’ils désirent plaire à un public pressé, souvent fort distrait et parfois désireux avant tout de s’éviter toute recherche personnelle. Ces règles ont d’abord été appliquées par les fabricants de livres scolaires. Depuis qu’on a voulu faire absorber aux élèves une somme énorme de connaissances, il a fallu mettre entre leurs mains des manuels appropriés à cette instruction extra-rapide; tout a dû être exposé sous une forme si claire, si bien enchaînée et si propre à écarter le doute, que le débutant en arrive à croire que la science est chose beaucoup plus simple que ne pensaient nos pères. L’esprit se trouve meublé très richement en peu de temps, mais il n’est point pourvu d’un outillage propre à faciliter le travail personnel. Ces procédés ont été imités par les vulgarisateurs et les publicistes politiques. Les voyant si largement appliquées, les gens qui réfléchissent peu ont fini par supposer que ces règles de l’art étaient fondées sur la nature même des choses.
Je ne suis ni professeur, ni vulgarisateur, ni aspirant chef de parti; je suis un autodidacte qui présente à quelques personnes les cahiers qui ont servi pour sa propre instruction. C’est pourquoi les règles de l’art ne m’ont jamais beaucoup intéressé. Pendant vingt ans j’ai travaillé à me délivrer de ce que j’avais retenu de mon éducation; j’ai promené ma curiosité à travers les livres, moins pour apprendre que pour nettoyer ma mémoire des idées qu’on lui avait imposées. Depuis une quinzaine d’années je travaille vraiment à apprendre; mais je n’ai point trouvé de gens pour m’enseigner ce que je voulais savoir; il m’a fallu être mon propre maître et, en quelque sorte, faire la classe pour moi-même. Je me dicte des cahiers dans lesquels je formule mes pensées comme elles surgissent; je reviens trois ou quatre fois sur la même question, avec des rédactions qui s’allongent et parfois même se transforment de fond en comble; je m’arrête quand j’ai épuisé la réserve des remarques suscitées par de récentes lectures. Ce travail me donne énormément de peine; c’est pourquoi j’aime assez à prendre pour sujet la discussion d’un livre écrit par un bon auteur; je m’oriente alors plus facilement que dans le cas où je suis abandonné à mes seules forces.
Vous vous rappelez ce que Bergson a écrit sur l’impersonnel, le socialisé, le tout fait, qui contient un enseignement adressé à des élèves ayant besoin d’acquérir des connaissances pour la vie pratique. L’élève a d’autant plus de confiance dans les formules qu’on lui transmet, et il les retient par suite d’autant plus facilement qu’il les suppose acceptées par la grande majorité; on écarte ainsi de son esprit toute préoccupation métaphysique et on l’habitue à ne point désirer une conception personnelle des choses; souvent il en vient à regarder comme une supériorité l’absence de tout esprit inventif.
Ma manière de travailler est tout opposée à celle-là; car je soumets à mes lecteurs l’effort d’une pensée qui cherche à échapper à la contrainte de ce qui a été antérieurement construit pour tout le monde, et qui veut trouver du personnel. Il ne me semble vraiment intéressant de noter sur mes cahiers que ce que je n’ai pas rencontré ailleurs; je saute volontiers par-dessus les transitions parce qu’elles rentrent presque toujours dans la catégorie des lieux communs.
La communication de la pensée est toujours fort difficile pour celui qui a de fortes préoccupations métaphysiques: il croit que le discours gâterait les parties les plus profondes de sa pensée, celles qui sont très près du moteur, celles qui lui paraissent d’autant plus naturelles qu’il ne cherche jamais à les exprimer. Le lecteur a beaucoup de peine à saisir la pensée de l’inventeur, parce qu’il ne peut y parvenir qu’en retrouvant la voie parcourue par celui-ci. La communication verbale est beaucoup plus facile que la communication écrite, parce que la parole agit sur les sentiments d’une manière mystérieuse et établit facilement une union sympathique entre les personnes; c’est ainsi qu’un orateur peut convaincre par des arguments qui semblent d’une intelligence difficile à celui qui lit plus tard son discours. Vous savez combien il est utile d’avoir entendu Bergson pour bien connaître les tendances de sa doctrine et bien comprendre ses livres; quand on a l’habitude de suivre ses cours, on se familiarise avec l’ordre de ses pensées et on se retrouve plus facilement au milieu des nouveautés de sa philosophie.
Les défauts de ma manière me condamnent à ne jamais avoir accès auprès du grand public; mais j’estime qu’il faut savoir nous contenter de la place que la nature et les circonstances ont attribuée à chacun de nous, sans vouloir forcer notre talent. Il y a une division nécessaire de fonctions dans le monde: il est bon que quelquesuns se plaisent à travailler pour soumettre leurs réflexions à quelques méditatifs, tandis que d’autres aiment à s’adresser à la grosse masse des gens pressés. Somme toute, je ne trouve pas que mon lot soit le plus mauvais: car je ne suis pas exposé à devenir mon propre disciple, comme cela est arrivé aux plus grands philosophes lorsqu’ils se sont condamnés à donner une forme parfaitement régulière aux intuitions qu’ils avaient apportées au monde. Vous n’avez pas oublié, certainement, avec quel souriant dédain Bergson a parlé de cette déchéance du génie. Je suis si peu capable de devenir mon propre disciple que je suis hors d’état de reprendre un ancien travail pour lui donner une meilleure exposition, tout en le complétant; il m’est assez facile d’y apporter des corrections et de l’annoter; mais j’ai vainement essayé, plusieurs fois, de penser à nouveau le passé.
Je suis, à plus forte raison, condamné à ne jamais être un homme d’école; mais est-ce vraiment un grand malheur? Les disciples ont, presque toujours, exercé une influence néfaste sur la pensée de celui qu’ils appelaient leur maître, et qui se croyait souvent obligé de les suivre. Il ne paraît pas douteux que ce fut pour Marx un vrai désastre d’avoir été transformé en chef de secte par de jeunes enthousiastes; il eût produit beaucoup plus de choses utiles s’il n’eût été l’esclave des marxistes.
On s’est moqué souvent de la méthode de Hegel s’imaginant que l’humanité, depuis ses origines, avait travaillé à enfanter la philosophie hégélienne et que l’esprit avait enfin achevé son mouvement. Pareilles illusions se retrouvent, plus ou moins, chez tous les hommes d’école: les disciples somment leurs maîtres d’avoir à clore l’ère des doutes, en apportant des solutions définitives. Je n’ai aucune aptitude pour un pareil office de définisseur: chaque fois que j’ai abordé une question, j’ai trouvé que mes recherches aboutissaient à poser de nouveaux problèmes, d’autant plus inquiétants que j’avais poussé plus loin mes investigations. Mais peut-être, après tout, la philosophie n’est-elle qu’une reconnaissance des abîmes entre lesquels circule le sentier que suit le vulgaire avec la sérénité des somnambules.
Mon ambition est de pouvoir éveiller parfois des vocations. Il y a probablement dans l’âme de tout homme un foyer métaphysique qui demeure caché sous la cendre et qui est d’autant plus menacé de s’éteindre que l’esprit a reçu aveuglément une plus grande mesure de doctrines toutes faites; l’évocateur est celui qui secoue ces cendres et qui fait jaillir la flamme. Je ne crois pas me vanter sans raison en disant que j’ai quelquefois réussi à provoquer l’esprit d’invention chez des lecteurs; or, c’est l’esprit d’invention qu’il faudrait surtout susciter dans le monde. Obtenir ce résultat vaut mieux que recueillir l’approbation banale de gens qui répètent des formules ou qui asservissent leur pensée dans des disputes d’école.
I I Mes Réflexions sur la violence ont agacé beaucoup de personnes à cause de la conception pessimiste sur laquelle repose toute cette étude; mais je sais aussi que vous n’avez point partagé cette impression; vous avez brillamment prouvé, dans votre Histoire de quatre ans, que vous méprisez les espoirs décevants dans lesquels se complaisent les âmes faibles. Nous pouvons donc nous entretenir librement du pessimisme et je suis heureux de trouver en vous un correspondant qui ne soit pas rebelle à cette doctrine sans laquelle rien de très haut ne s’est fait dans le monde. J’ai eu, il y a longtemps déjà, le sentiment que si la philosophie grecque n’a pas produit de grands résultats moraux, c’est qu’elle était généralement fort optimiste. Socrate l’était même parfois à un degré insupportable.
L’aversion de nos contemporains pour toute idée pessimiste provient, sans doute, en bonne partie de notre éducation. Les jésuites qui ont créé presque tout ce que l’Université enseigne encore aujourd’hui, étaient optimistes parce qu’ils avaient à combattre le pessimisme qui dominait les théories protestantes, et parce qu’ils vulgarisaient les idées de la Renaissance; celle-ci interprétait l’antiquité au moyen des philosophes; et elle s’est trouvée ainsi amenée à si mal comprendre les chefs-d’œuvre de l’art tragique que nos contemporains ont eu beaucoup de peine pour en retrouver la signification pessimiste.
Au commencement du XIX siècle il y eut un concert de gémissements qui a fort contribué à rendre le pessimisme odieux. Des poètes, qui vraiment n’étaient pas toujours fort à plaindre, se prétendirent victimes de la méchanceté humaine, de la fatalité ou encore de la stupidité d’un monde qui ne parvenait pas à les distraire; ils se donnaient volontiers les allures de Prométhées appelés à détrôner des dieux jaloux; aussi orgueilleux que le farouche Nemrod de Victor Hugo, dont les flèches lancées contre le ciel retombaient ensanglantées, ils s’imaginaient que leurs vers blessaient à mort les puissances établies qui osaient ne pas s’humilier devant eux; jamais les prophètes juifs n’avaient rêvé tant de destructions pour venger leur Yahvé que ces gens de lettres n’en rêvèrent pour satisfaire leur amour-propre. Quand cette mode des imprécations fut passée, les hommes sensés en vinrent à se demander si tout cet étalage de prétendu pessimisme n’avait pas été le résultat d’un certain déséquilibre mental.
Les immenses succès obtenus par la civilisation matérielle ont fait croire que le bonheur se produirait tout seul, pour tout le monde, dans un avenir tout prochain. « Le siècle présent, écrivait Hartmann il y a près de quarante ans, ne fait qu’entrer dans la troisième période de l’illusion. Dans l’enthousiasme et l’enchantement de ses espérances, il se précipite à la réalisation des promesses d’un nouvel âge d’or. La Providence ne permet pas que les prévisions du penseur isolé troublent la marche de l’histoire par une action prématurée sur un trop grand nombre d’esprits. » Aussi estimait-il que ses lecteurs auraient quelque peine à accepter sa critique de l’illusion du bonheur futur. Les maîtres du monde contemporain sont poussés, par les forces économiques, dans la voie de l’optimisme.
Nous sommes ainsi tellement mal préparés à comprendre le pessimisme, que nous employons, le plus souvent, le mot tout de travers: nous nommons, bien à tort, pessimistes des optimistes désabusés. Lorsque nous rencontrons un homme qui, ayant été malheureux dans ses entreprises, déçu dans ses ambitions les plus justifiées, humilié dans ses amours, exprime ses douleurs sous la forme d’une révolte violente contre la mauvaise foi de ses associés, la sottise sociale ou l’aveuglement de la destinée, nous sommes disposés à le regarder comme un pessimiste, — tandis qu’il faut, presque toujours, voir en lui un optimiste écœuré, qui n’a pas eu le courage de changer l’orientation de sa pensée et qui ne peut s’expliquer pourquoi tant de malheurs lui arrivent, contrairement à l’ordre général qui règle la genèse du bonheur.
L’optimiste est, en politique, un homme inconstant ou même dangereux, parce qu’il ne se rend pas compte des grandes difficultés que présentent ses projets; ceux-ci lui semblent posséder une force propre conduisant à leur réalisation d’autant plus facilement qu’ils sont destinés, dans son esprit, à produire plus d’heureux.
Il lui paraît assez souvent que de petites réformes, apportées dans la constitution politique et surtout dans le personnel gouvernemental, suffiraient pour orienter le mouvement social de manière à atténuer ce que le monde contemporain offre d’affreux au gré des âmes sensibles. Dès que ses amis sont au pouvoir, il déclare qu’il faut laisser aller les choses, ne pas trop se hâter et savoir se contenter de ce que leur suggère leur bonne volonté; ce n’est pas toujours uniquement l’intérêt qui lui dicte ses paroles de satisfaction, comme on l’a cru bien des fois: l’intérêt est fortement aidé par l’amour-propre et par les illusions d’une plate philosophie. L’optimiste passe, avec une remarquable facilité, de la colère révolutionnaire au pacifisme social le plus ridicule.
S’il est d’un tempérament exalté et si, par malheur, il se trouve armé d’un grand pouvoir, lui permettant de réaliser un idéal qu’il s’est forgé, l’optimiste peut conduire son pays aux pires catastrophes. Il ne tarde pas à reconnaître, en effet, que les transformations sociales ne se réalisent point avec la facilité qu’il avait escomptée; il s’en prend de ses déboires à ses contemporains, au lieu d’expliquer la marche des choses par les nécessités historiques; il est tenté de faire disparaître les gens dont la mauvaise volonté lui semble dangereuse pour le bonheur de tous. Pendant la Terreur, les hommes qui versèrent le plus de sang furent ceux qui avaient le plus vif désir de faire jouir leurs semblables de l’âge d’or qu’ils avaient rêvé, et qui avaient le plus de sympathies pour les misères humaines: optimistes, idéalistes et sensibles, ils se montraient d’autant plus inexorables qu’ils avaient une plus grande soif du bonheur universel.
Le pessimisme est tout autre chose que les caricatures qu’on en présente le plus souvent: c’est une métaphysique des mœurs bien plutôt qu’une théorie du monde; c’est une conception d’une marche vers la délivrance étroitement liée: d’une part, à la connaissance expérimentale que nous avons acquise des obstacles qui s’opposent à la satisfaction de nos imaginations (ou, si l’on veut, liée au sentiment d’un déterminisme social),— d’autre part, à la conviction profonde de notre faiblesse naturelle. Il ne faut jamais séparer ces trois aspects du pessimisme, bien que dans l’usage on ne tienne guère compte de leur étroite liaison.
1. Le nom de pessimisme provient de ce que les historiens de la littérature ont été très frappés des plaintes que les grands poètes antiques ont fait entendre au sujet des misères qui menacent constamment l’homme. Il y a peu de personnes devant lesquelles une bonne chance ne se soit pas présentée au moins une fois; mais nous sommes entourés de forces malfaisantes qui sont toujours prêtes à sortir d’une embuscade, pour se précipiter sur nous et nous terrasser; de là naissent des souffrances très réelles qui provoquent la sympathie de presque tous les hommes, même de ceux qui ont été favorablement traités par la fortune; aussi la littérature triste a-t-elle eu des succès à travers presque toute l’histoire. Mais on n’aurait qu’une idée très imparfaite du pessimisme en le considérant dans ce genre de productions littéraires; en général, pour apprécier une doctrine, il ne suffit pas de l’étudier d’une manière abstraite, ni même chez des personnages isolés, il faut chercher comment elle s’est manifestée dans des groupes historiques; c’est ainsi qu’on est amené à ajouter les deux éléments dont il a été question plus haut.
2. Le pessimiste regarde les conditions sociales comme formant un système enchaîné par une loi d’airain, dont il faut subir la nécessité, telle qu’elle est donné en bloc, et qui ne saurait disparaître que par une catastrophe l’entraînant tout entier. Il serait donc absurde, quand on admet cette théorie, de faire supporter à quelques hommes néfastes la responsabilité des maux dont souffre la société; le pessimiste n’a point les folies sanguinaires de l’optimiste affolé par les résistances imprévues que rencontrent ses projets; il ne songe point à faire le bonheur des générations futures en égorgeant les égoïstes actuels.
3. Ce qu’il y a de plus profond dans le pessimisme, c’est la manière de concevoir la marche vers la délivrance. L’homme n’irait pas loin dans l’examen, soit des lois de sa misère, soit de la fatalité, qui choquent tellement la naïveté de notre orgueil, s’il n’avait l’espérance de venir à bout de ces tyrannies par un effort qu’il tentera avec tout un groupe de compagnons. Les chrétiens n’eussent pas tant raisonné sur le péché originel s’ils n’avaient senti la nécessité de justifier la délivrance (qui devait résulter de la mort de Jésus), en supposant que ce sacrifice avait été rendu nécessaire par un crime effroyable imputable à l’humanité. Si les occidentaux furent beaucoup plus occupés du péché originel que les orientaux, cela ne tient pas seulement, comme le pensait Taine, à l’influence du droit romain, mais aussi à ce que les Latins, ayant de la majesté impériale un sentiment plus élevé que les Grecs, regardaient le sacrifice du fils de Dieu comme ayant réalisé une délivrance extraordinairement merveilleuse; de là découlait la nécessité d’approfondir les mystères de la misère humaine et de la destinée.