Les climats tempérés ne sont pas également fertiles, et leurs habi- tants ne vivent pas tous dans l'aisance. Ils renferment quelques po- pulations qui ont une abondance de céréales, d'assaisonnements, de blé et de fruits, et ils la doivent à la force de la végétation, à la bonne qualité du sol et au grand progrès fait par la civilisation; mais, dans d'autres endroits, les habitants ne trouvent qu'un terrain brûlé P. i58. par la chaleur, où il ne pousse ni grain, ni herbe. Ces peuples, sou- mis à une vie de privations, sont les tribus du Hidjaz et du Yémen 1, et les tribus sanhadjiennes qui se voilent la figure, et qui occupent le désert du Maghreb et les régions sablonneuses qui séparent la contrée des Berbers de celle des noirs. Chez les peuples voilés, les grains et les assaisonnements manquent tout à fait; leur seul aliment, c'est le lait et la chair de leurs troupeaux. Il en est de même des Arabes qui parcourent les régions du désert. Sans doute ils peuvent tirer des Tells (les hauts plateaux du Maghreb) les grains et les as- saisonnements dont ils peuvent avoir besoin, mais ils n'en trouvent pas toujours l'occasion, à cause dé la surveillance des troupes pré- posées à la garde des frontières 2; ils ne sont pas même assez riches pour y faire de grands achats; aussi, peuvent-ils à peine se pro- curer le strict nécessaire, bien loin d'obtenir de quoi vivre dans l'abondance. Presque toujours on les voit se borner à l'usage du lait, nourriture qui, pour eux, remplace parfaitement le blé. Eh 1 Le Yémen est cependant un pays fer- des hauts plateaux pour y faire paître leurs tiîe. troupeaux, ou pour acheter une provision 1 Les tribus du désert qui, à rapproche de blé, sont obligées de payer un impôt au de l'été, cherchent à entrer dans le pays gouvernement.
Prolégomènes. 2 3 178 PROLÉGOMÈNES bien! ces.mêmes hommes, ces Habitants du désert, chez lesquels manquent entièrement les grains et les assaisonnements, surpassent, en qualités physiques et morales, les habitants du Tell, qui vivent dans une grande aisance; leur teint est plus frais, leurs corps sont plus sains et mieux proportionnés; ils montrent une plus grande égalité de caractère et une intelligence plus vive quand il s'agit de bien saisir et d'apprendre ce qu'on leur enseigne. C'est ce que l'expérience dé- montre 1 à l'égard de chacun de ces peuples; aussi voyons-nous une grande, différence, sous ce rapport, entre les Arabes (nomades) et les Berbers, entre les tribus voilées et les habitants du Tell. Celui qui.voudra examiner ce fait en reconnaîtra l'exactitude..
Voici, ce me semble, la cause de ce phénomène: l'excès de nourri- ture et les principes humides renfermés dans les aliments excitent, dans les corps, des sécrétions superflues et pernicieuses qui pro- duisent un embonpoint excessif et une abondance d'humeurs pec- P. i5g. cantes et corrompues. Cela amène une altération du teint et enlève aux formes du corps toute leur beauté en les surchargeant de chair. Ces principes humides obscurcissent l'esprit et l'intelligence par l'ef- fet des vapeurs pernicieuses quelles envoient au cerveau; de là ré- sultent l'engourdissement de l'esprit, la nonchalance et un grave écart de l'état normal; X.a justesse de ces observations se T reconnaît à l'examen des animaux qui habitent les déserts et les terrains stériles. Comparez les gazelles, les antilopes, les autruches, les girafes, les ânes sauvages et les bœufs sauvages avec les animaux des mêmes es- pèces qui habitent le Tell, les plaines fertiles et les gras pâturages. Quelle différence énorme existe entre eux pour ce qui concerne le poli de la peau, l'éclat du pelage, les formes du corps, la juste pro- portion des membres et la vivacité de l'intelligence! La gazelle est sœur de la chèvre; la girafe est sœur du chameau; lane et le bœuf sauvages sont identiques avec l'âne et le bœuf domestiques. Voyez cependant la différence qui existe entre ces animaux! La cause en est que la fertilité du Tell a suscité dans les corps 4 es animaux domestiques des sécrétions superflues et nuisibles, des humeurs corrompues, dont l'influence se fait sentir en eux, tandis que la faim con- tribue à produire, chez les animaux du désert, la beauté du corps et des formes...j On reconnaîtra que les mêmes effets ont lieu chez l'homme. Les habitants des régions où l'on vit dans l'aisance et qui abondent en céréales, eh troupeaux, en assaisonnements. et en fruits, ont,, en. gé- néral, la réputation d'avoir l'esprit lourd et le corps. grossièrement formé. Comparez les Berbers, qui ont du blé et des assaisonnements en abondance; avec les peuples de la même, race qui, comme les Mas- mouda, les habitants du Sous et les Ghomara, mènent une vie de pri- vations et se contentent,. pour toute nourriture, d'orge ou de dorra; Sous le rapport de.l'intelligence et du corps, ceux-ci sont bien su- périeurs aux premiers.:I1 en est de même des peuples du Maghreb, chez qui, en général, se trouve une abondance de blé et d'assai- p. 160. sonnements: comparez-les avec les habitants de l'Espagne (musul- mane), qui manquent absolument de beurre,. et dont la principale nourriture est le dorra 1.. Vous trouverez chez, ceux-ci une vivacité d'esprit, une légèreté de corps, une aptitude à s'instruire, que l'on chercherait vainement chez les Maghrébins. Le même rapport existe, dans presque. tout le Maghreb, entre les habitants de la campagne et ceux des villes. Les citadins ont à leur disposition autant d'assai- sonnements que lés campagnards; comme eux, ils vivent dans l'abon- dance, mais ils font subir â leurs aliments des apprêts, une cuisson et un adoucissement par le mélange d'autres ingrédients qui en font disparaître les qualités grossières et en atténuent la consistance. Ils se nourrissent ordinairement de la chair de mouton et de poules; ils ne recherchent pas le beurre, à cause de son goût fade. Cela fait que leurs mets renferment peu de parties humides, et, par suite, n'apportent au corps qu'une très-petite quantité d'humeurs superflues et.nuisibles; aussi les corps des habitants des villes sont-ils plus délicats que ceux des habitants de la campagne, dont la vie est plus dure. Il en est de 1 Ibn el-Aouwam, dans son grand ou- assez longuement de la culture des di- vrage sur l'agriculture espagnole, traite verses espèces de dorra.
180 PROLÉGOMÈNES même chez les peuples du désert, qui sont habitués à supporter la faim: leurs corps n'offrent aucune trace d'humeurs, ni épaisses, ni ténues. Dans les pays où l'abondance domine, la religion et l'esprit de dévotion en éprouvent l'influence. Parmi les gens de la campagne et de la ville, ceux qui mènent une vie frugale, et qui sont habitués à supporter la faim et à renoncer aux plaisirs, sont plus religieux, plus disposés à s'adonner à une vie dévote que les hommes opulents et abandonnés au luxe. Les cités et les grandes villes renferment peu d'hommes religieux, attendu que, dans ces lieux, régnent générale- ment une insensibilité de cœur et un esprit d'indifférence qui provien- nent de l'usage trop abondant de la viande, des assaisonnements et P. 161. de la farine; aussi les hommes dévots et austères se rencontrent sur- tout parmi les habitants de la campagne, accoutumés à la vie frugale l.
Dans une même ville, on reconnaît que l'influence de la nourriture sur les hommes varie selon les fluctuations du luxe et de l'aisance; ainsi voyons-nous, non-seulement dans la population des villes, mais dans celle des campagnes, que les hommes habitués à vivre dans l'abondance et à se plonger dans les plaisirs sont les premiers à suc- comber lorsque quelques années de sécheresse ont amené chez eux la famine et la mort. C'est ce qu'on observe parmi les Berbers du Maghreb, les habitants de la ville de Fez et ceux du Caire, à ce qu'on m'a dit. Il n'en est pas ainsi des Arabes qui habitent les déserts et les solitudes, ni de la population des pays de palmiers, qui se nour- rit, presque exclusivement, de dattes; ni des habitants actuels de l'Ifrî- kiya, qui vivent presque entièrement d'orge et d'huile; ni des Espagnols (musulmans), dont les principaux aliments sont le dorra et l'huile. La sécheresse et la famine ne font pas autant de mal à ceux-ci qu'aux gens qui vivent dans le luxe; la mortalité causée par la faim n'y est pas aussi considérable; que dis-je, il ne s'en présente pas un seul cas. Voici, ce me semble, la cause de cette différence: chez les hommes qui vivent dans l'abondance et qui sont accoutumés à l'usage des assaisonne- ments, et surtout du beurre, les intestins contractent une humidité D'IBN KHALDOUN. 181 supérieure à leur humidité primitive et naturelle, et qui finit par de- venir excessive. Or lorsque ces hommes se trouvent, contre leur habi- tude, réduits à vivre d'une petite quantité d'aliments, à se passer d'assaisonnements et à user d'une nourriture grossière, à laquelle ils ne sont pas accoutumés, les intestins ne tardent pas à se dessécher et à se contracter. Mais cet organe est extrêmement faible et compte parmi ceux dont la lésion cause la mort; aussi les maladies s'y dé- clarent promptement et amènent une mort rapide. Ceux qui meurent de la famine périssent, moins par suite de la faim actuelle, que P. 162. par l'effet de cette abondance de nourriture à laquelle ils étaient primitivement habitués. Quant à ceux qui sont accoutumés à vivre de laitage et à se passer de beurre et d'assaisonnements, leur humi- dité naturelle reste dans son état ordinaire, sans aucun accroissement. De tous les aliments qui sonl naturels à l'homme, c'est assurément le plus sain; aussi ces gens n'éprouvent dans les intestins, ni la séche- resse, ni l'altération qui résultent d'un changement de régime, et ils échappent presque tous à la mortalité qu'une nourriture trop abondante et l'excès d'assaisonnements provoquent chez les autres hommes.
Tous ces cas peuvent se réduire à un seul principe: c'est par suite de l'habitude que Ton s'accoutume à certains aliments ou que l'on acquiert la faculté de s'en passer. Celui qui prend souvent une nourri- ture qui convient à sa constitution s'y habitue, et s'il devait y re- noncer (subitement) ou la remplacer (immédiatement) par une autre, il tomberait malade. (Pour produire cet effet) il n'est pas né- cessaire que le nouvel aliment soit dépourvu de qualités nutri- tives ou qu'il appartienne à la classe des poisons, des sucs acres de certaines plantes, de ces matières dont le caractère est tout à fait anomal. Mais tout ce qui peut nourrir le corps et lui convenir devient, par l'usage, un aliment habituel; ainsi, quand un homme entreprend de remplacer par le lait et les légumes sa nourriture ordinaire, qui consistait en blé et en grains, et qu'il s'est ha- bitué à ce changement, ces substances deviennent pour lui un 182 PROLÉGOMÈNES aliment suffisant, et Ton peut être assuré qu'il se passera très-bien de celles dont il a cessé de faire usage. Il en est de même de celui qui s'est accoutumé à supporter la faim et à se. priver d'aliments, ainsi que le font, dit-on; certains dévots, qui s'imposent des mor- tifications. Nous avons entendu, à: ce sujet, des histoires étonnantes, auxquelles on n'ajouterait..aucune foi, si l'on ne savait pas qu'elles sont d'une vérité incontestable.* r) C'est l'habitude qui produit ces faits; car, lorsqu'un individu s'est accoutumé à une chose quelconque, elle devient pour lui une chose essentielle, une seconde. nature, attendu que la nature de l'homme 1 est susceptible de modifications très-diverses. Qu'elle s'habitue par degrés, et par principe de dévotion,* supporter la faim; cette absti- nence deviendra pour, elle une pratique ordinaire et tout à fait na- turelle., Les médecins se trompent en prétendant que c'est la faim qui fait mourir: cela n'arrive jamais, à moins qu'on ne prive l'homme brus- quement de toute espèce d'aliment; alors les intestins se ferment tout à fait, et Ton éprouve une maladie qui peut conduire à la mort. Mais lorsque la chose se fait graduellement, et par esprit religieux, en diminuant peu à peu la quantité de nourriture, ainsi que font les soufis, la mort n'est pas à craindre. La même progression est en- core absolument nécessaire lorsque l'on veut renoncer à cette pra- tique de dévotion; car, si Ton reprenait subitement sa première manière de se nourrir, on risquerait sa vie. Il faut revenir au point de départ, en suivant une gradation régulière, ainsi que cela s'était fait en le quittant. Nous avons vu des hommes qui supportaient une abstinence complète pendant quarante jours consécutifs, et même davantage.?
Sous le règne du sultan Abou'I-Hacen 2, et en présence de nos professeurs, on amena devant ce- prince deux femmes, dont l'une 1 Littéral, «l'âme. » Le même mot est 1 Le règne du sultan merinide Abou'l- encore employé dans cette phrase avec la Hacen se trouve raconté au long dans YHis- signification d'individu^ toire des Berbers à t. IV de la traduction.
D'IBN KHALDOUN. 183 était native d'Àlgésiras, et l'autre de Ronda. Depuis deux 1 ans, elles avaient renoncé 2 à toute nourriture, et, le bruit s'en étant répandu, on voulut les mettre à l'épreuve. Le fait fut complètement vérifié, et elles continuèrent à jeûner ainsi jusqu'à leur mort. Parmi nos anciens condisciples, nous en avons vu plusieurs qui se contentaient, pour toute nourriture, dejait de chèvre; à une certaine heure de chaque jour, ou à l'heure de déjeuner, ils tétaient le pis de l'animal. Pendant quinze ans, ils suivirent ce régime. Bien d'autres ont imité leur exemple; cest un fait qu'on ne saurait révoquer en doute, i Il faut savoir que la. faim est de toute manière plus favorable au corps qu'une surabondance d'aliments ripourvu qu'on puisse s'habi- tuer à l'abstinence et se contenter de très-peu de nourriture. Ainsi que nous l'avons dit, la faim exerce, sur l'esprit et le corps, une influence salutaire; elle sert à éclaircir l'un et à entretenir la santé de l'autre. îOn peut en juger par l'effet que les aliments produisent sur le corps. Nous avons vu que, si des hommes adoptent pour nourri- P. i64. ture la chair de gros animaux, leurs descendants prennent les qua- lités de ces animaux.' La chose est évidente si l'on compare les habi- tants des villes à ceux de la campagne. Les hommes qui se nourrissent de la chair et du lait de chameau éprouvent, dans leur caractère, l'influence de ces aliments et acquièrent la patience, la modération, la force nécessaire pour, porter des fardeaux, qualités qui sont le par- tage de ces animaux; leurs intestins se façonnent à l'instar de ceux des chameaux, et prennent de la santé et de la force. On ne re- marque en eux ni faiblesse, ni langueur, et les aliments qui nuisent aux autres hommes ne produisent sur eux aucun mauvais effet. Ils boivent,, pour se relâcher le ventre, les sucs des plantes laiteuses et acres,;telles que la coloquinte avant sa* maturité, lé diryas [Thapsia asclepium)> et l'euphorbe, sans les déguiser, et sans que leurs in- testins en reçoivent le moindre; mal. Et cependant, si les habitants des villes, gens qui, par suite de leur habitude de se nourrir délicate- 1 En arabe, (j^XX—. Quelques manuscrits portent <^jJu* « plusieurs années, t — * Pour Uam^., lisez Lwa^.
184 PROLÉGOMÈNES ment, ont les intestins sensibles et tendres, prenaient de pareils breuvages, la qualité toxique de ces drogues les ferait mourir sur-le- champ.
Il est une autre preuve qui atteste l'influence des aliments sur le corps. Suivant ce que rapportent les agriculteurs, et que l'expérience a confirmé, si Ton nourrit des poules en leur donnant des grains cuits avec 1 des excréments de chameau, et que Ton fasse couver les œufs, on aura des petits qui atteindront une grosseur extraordinaire. On peut même se dispenser de donner aux poules des grains cuits de cette manière; il suffit de mêler ces excréments avec les œufs que Ton fait couver, et il en naîtra des petits qui deviendront d'une gros- seur énorme. On pourrait citer un grand nombre de faits de ce genre.
Quand nous voyons les influences exercées par les aliments sur les corps, nous devons être convaincus que la faim doit en produire d'autres car, entre deux contraires, il y, a rapport constant d'in- p. i65. fluence ou de non-influence. 4 L'abstinence a pour effet de débar- rasser le corps des superfluités nuisibles et des humeurs qui affectent également le corps et l'esprit; la nourriture influe sur l'existence même du corps. Dieu embrasse tout par son savoir.
SIXIÈME DISCOURS PRÉLIMINAIRE, Concernant les hommes qui, par une disposition innée ou par l'exercice de pratiques religieuses, ont la faculté d'apercevoir les choses du monde invisible. Ce chapitre commence par des obser- vations sur la nature de la révélation et des songes.
Le Très-Haut a choisi, dans l'espèce humaine, certains individus auxquels il a concédé le privilège de converser directement avec lui. Les ayant créés pour le connaître, et les ayant placés comme inter- médiaires entre lui et ses servileurs, il les a chargés d'apprendre aux hommes leurs véritables intérêts, de les diriger avec zèle, de les préserver du feu de l'enfer en leur montrant la voie du salut. Aux connaissances qu'il leur communique et aux merveilles qu'il énonce par leur bouche, il ajoute la faculté de prédire ce qui doit arriver et 1 Le texte porte j (dans).
D1BN KHALDOUN. 185 d'indiquer les événements qui sont cachés aux autres mortels. Dieu seul peut faire connaître ces choses; il emploie alors le ministère de quelques hommes d'élite, qui, eux-mêmes, ne les savent que par son enseignement. Le Prophète a dit: « Quant à moi, je ne sais que ce que Dieu m'a enseigné. »" Leurs prédictions ont la vérité pour caractère distinctif et essentiel 1, ainsi que le lecteur pourra le recon- naître lorsque nous lui exposérons la nature réelle du prophétisme.
Un signe caractéristique distingue les individus de cette classe: au moment de recevoir la 'révélation divine, ils se trouvent complè- tement étrangers à tout ce qui les entoure, et ils poussent des gé- missements sourds. On dirait, à les voir, qu'ils sont tombés dans un état de syncope ou d'évanouissement; et toutefois il n'en est rien; mais, en réalité, ils sont absorbés dans le royaume spirituel qu'ils viennent de rencontrer. Cela leur arrive par l'effet d'une puissance perceptive qui leur est propre et qui diffère totalement de celle des autres hommes. Bientôt après, celte puissance redescend jusqu'à la P. 166. perception de choses compréhensibles aux mortels: tantôt c'est le bourdonnement de paroles dont elle parvient à saisir le sens; tantôt c'est la figure d'une personne qui apporte un message de la part de Dieu. L'extase sô passe, mais l'esprit retient le souvenir de ce' qui lui a été révélé.
On interrogea 2 le Prophète sur la nature de la révélation divine, et il répondit: « Tantôt elle me vient comme le tintement d'une cloche, ce qui est très-fatigant pour moi; et, lorsqu'elle me quitte, j'ai retenu ce qu'on m'a dit. Tantôt l'ange prend la forme humaine pour me parler, et je retiens ce qu'il dit. » Dans cet état, il éprouvait des souffrances inexprimables et laissait échapper des gémissements sourds. On lit dans les recueils des traditions: «Il (le Prophète) traitait comme une maladie une certaine espèce de douleur qu'il ressentait à la suite des révélations divines 3. » Aïcha (la femme de 1 Pour lisez AXjj^^hy lui (du ciel)» il éprouvait une céphalalgie, ' Pour, lisez cvij. el(pour en diminuer l'intensité) il appli- 3 « Quand une révélation descendaitsur quait sur sa tête un cataplasme de hinna Prolégomènes. 2 4 186 PROLÉGOMÈNES Mohammed) disait: « Une fois, la révélation lui arriva dans un jour excessivement froid et, lorsqu'elle eut cessé, son front fut baigné de sueur. » Le Très-Haut a dit [Coran, sour. lxxiii, vers. 5): Nous allons ^adresser une parole accablante *.
Ce fut à cause de l'état dans lequel se trouvaient les prophètes, quand ils recevaient des révélations divines, que les polythéistes les taxaient de folie, et disaient, «Celui-là a eu une vision; » ou bien: « Il a auprès de lui un démon familier. » Mais ces mécréants furent trompés par les circonstances extérieures qui accompagnent l'état d'extase, et celai que Dieu veut égarer ne trouve point de guide. [Coran, sour. xin, vers. 33.)
On reconnaît encore ces personnages favorisés à la conduite ver- tueuse qu'ils avaient tenue avant d'avoir reçu des révélations, à leur vive intelligence et au soin qu'ils avaient mis à ne pas commettre des actes blâmables, et à éviter toute espèce de souillure: c'est là ce qu'on désigne par le terme eïsma 2. On dirait que tout prophète tient de son caractère inné une profonde aversion pour les choses blâ- mables, et une exacte attention Mes éviter. On peut même affirmer que ces choses répugnent à la nature des prophètes.
On lit dans le Sahîh 3 que, lors de la reconstruction de la Caaba, Mohammed, étant encore très-jeune, s'y trouva avec son oncle, El- Abbas, et plaça la pierre noire dans son manteau (afin de la trans- porter à l'endroit qu'elle devait occuper) 4. S'étant ainsi découvert le corps,-il tomba en défaillance et ne revint à lui qu'après s'être enve- loppé dans le manteau. Invité à un festin de noce où les divertisse- ments ne manquaient pas, il tomba dans un sommeil profond et ne P. 167. s'éveilla qu'au lever du soleil; de sorte qu'il ne prit aucune part à la fête. Il évita cette tentation, grâce à la disposition naturelle qu'il tenait (îawsonia inermis).* Tradition relative au rendrai t le motsiUu? par « grave, sérieux. • Prophète et rapportée par Soyouti dans sa 1 Eïsma signifie t soin de se contenir, Grande Collection; manuscrit de la Biblio- d'éviter le péché. » thèque impériale, supplément arabe. 3 Voy. ci-devant, p. i8,note.
1 Littéral, «lourde. » Si Ton regardait 4 Voy. Y Essai de M. Caussin de Perceau sens du texte plutôt qu'à la lettre, on val, t.I, p. 34 1- D'IBN KHALDOUN. 187 de Dieu. Dans la suite, il en vint au point de s'abstenir des mets qui pouvaient être désagréables aux autres: jamais il ne touchait aux oignons ni y l'ail, et, quand on lui demandait pourquoi il agissait ainsi, il répondait: «J'ai souvent à* m'entrctenir avec d'autres per- sonnes que celles à qui vous avez l'habitude de parler 1. » Voyez les renseignements qu'il donna à sa femme Khadîdja, au moment où il recevait, dune manière inattendue, sa première révélation. Voulant savoir au juste ce qui se passait, elle lui dit: « Place-moi entre toi et ton manteau. » Aussitôt qu'il l'eut fait, le porteur de la révélation s'éloigna. « Ah, dit-elle, ce n'est pas là un démon, mais un ange! » paroles qui donnaient à entendre que les anges n'approchent pas des femmes. Elle lui dit encore: « Quand lange vient te visiter, quel est le vêtement que tu aimes à lui voir porter? » Il répondit: « L'habit blanc ou l'habit vert. » « C'est donc réellement un ange! » s'écria-t-elle. Par ces mots, elle rappelait l'idée que le vert et le blanc sont les cou- leurs spéciales à tout ce qui est bon et aux anges, tandis que le noir ne convient qu'à ce qui est mauvais et aux démons. Nous pourrions citer encore beaucoup de traits semblables.
Un autre signe qui caractérise les personnages inspirés, c'est leur zèle à recommander aux hommes la prière, l'aumône, la pureté des mœurs et les autres œuvres de la religion et de la pieté. Khadîdja, ayant vu le Prophète agir de cette manière, demeura convaincue qu'il était réellement véridique. Il en était de même d'Abou Bckr; jamais ils n'eurent la pensée, ni lui ni elle, de recourir à cPautres preuves que celles qu'on pouvait tirer de la conduite du Prophète et de son caractère. Nous lisons dans le Sahih qu'Héraclius,' ayant reçu la lettre par laquelle le Prophète l'invitait à embrasser l'islamisme, fit venir Abou Sofyan et tous les autres Coreïchides qui se trouvaient dans sa ville, afin de les interroger au sujet de Mohammèd.'Il leur 1 « Il ne mangeait ni ail, ni poireaux, ni oignons, parce que les anges venaient le visiter et qui! s'entretenait avec Gabriel, ne voulant pas que les anges en fussent incommodés. » Tradition rapportée par Soyonli dans sa Grande Collection. Ce docteur ajoule que Gabriel détestait l'o- deur de ces plantes potagères. ■ 188 PROLÉGOMÈNES demanda, entre autres choses, ce que 1 ce réformateur leur ordonnait de faire. Abou Sofyan répondit: « Il nous prescrit la prière, l'aumône, la libéralité et la pureté des mœurs. » A la fin de l'interrogatoire, Hé- P. 168. raclius prononça ces paroles: « Si cela est vrai, Mohammed est réelle- ment un prophète, et il étendra sa domination sur tout ce qui est maintenant placé sous ' mes pieds.» La pureté de mœurs [eïfaf), à laquelle Héraclius faisait allusion, est le synonyme du mot eïsma (soin d'éviter le péché). Vous voyez que ce prince trouvait que la conduite vertueuse de Mohammed, et le zèle qu'il montra à propager la religion et la piété, suffisaient pour démontrer la réalité de sa mission; pour y croire il ne demandait pas des miracles. Gela prouve que la vertu et le zèle pour la religion sont des signes auxquels on reconnaît les hommes ayant le don de la prophétie.
La haute considération dont ces personnages jouissaient chez leurs compatriotes est encore une marque qui sert à les distinguer. On lit dans le Sahîh: « Dieu n'a jamais envoyé aux hommes un prophète qui n'eût pas un bon appui dans son peuple, » ou « qui n'eût pas pour lui une multitude de son peuple. »> Cette dernière leçon est fournie par le Hakem 2, dans une correction faite au texte du Sahîh d'El-Bokhari et de celui de Moslem. Le Sahîh nous apprend que, dans l'interrogatoire d'Abou Sofyan par Héraclius, ce prince lui de- manda: « Quel cas fait-on de Mohammed chez vous? — II jouit d'une haute considération, » répondit Abou Sofyan. — « Ah! s'écria Héra- clius, les prophètes reçoivent leur mission lorsqu'ils sont entourés de l'estime de leurs compatriotes, » c'est-à-dire, lorsqu'ils ont un parti assez fort pour les protéger contre la violence des infidèles, et pour les soutenir jusqu'à ce qu'ils aient rempli leur mission et accompli la volonté de Dieu en achevant le triomphe de la religion et du parti qui la professe.
1 Pour çS, lisez ^j.
1 L'imam Abou Abd Allah Mohammed, natif de Nîsapour et surnommé El-Hakem, était un docteur du rite chafeîte. Il composa, sur les traditions, le Mostadrek (exa- men critique des deux Sahihs) et Yïklil (la couronne). Il mourut Fan Ao5 (1 0 1 k-i 0 1 5 de J. C).
D'IBN KHALDOUN. 189 Un autre signe consiste dans des manifestations surnaturelles qui viennent confirmer la véracité de ces envoyés; ce sont des actions au-dessus du pouvoir de l'homme ej justement nommées pour cette raison modjiza (choses qui défient la puissance de l'homme). Elles n'appartiennent pas à la catégorie des choses que Dieu a mises au pouvoir de l'homme; au contraire, elles s'opèrent dans un domaine qui est en dehors de sa puissance.
Il existe une divergence d'opinion au sujet de la manière dont les miracles ont lieu, et de la nature de la preuve qu'ils fournissent en faveur de la véracité des prophètes. Les théologiens dogmatiques 1, s'appuyant sur la doctrine qu'il n'y a qu'un seul agent libre 2, en- seignent qu'ils s'opèrent par la puissance de Dieu, et que le pro- 1 En arabe El-Motekallemin, terme qui s'emploie pour désigner les scolastiques de l'islamisme. Ils appartenaient ordinai- rement 5 l'école d'El-Achâri et professaient la prédestination absolue, tout en recon- naissant aux hommes le libre arbitre (ikhtiar). Us enseignaient aussi l'existence des attributs de Dieu, distincts de son essence,, et reconnaissaient l'éternité du Coran, quant au sens (mâna) de ce livre, mais non pas quant aux termes qui en expriment le sens (eïbarat). (Voy. le Me- wakîf d'EUdji, p. de l'édition de la cinquième et de la sixième section de cet ouvrage, publiée à Leipzig par M. Soeren- * Selon les théologiens dogmatiques, les actions de l'homme sont ikhtîariya (c'est-à-dire elles dépendent de son li- bre arbitre), mais s'opèrent par la puis- sance de Dieu; celle de l'homme n'ayant aucune influence dans leur exécution. [Mewakif, page l«<5.) Quant aux. mira- cles, ce sont des actions de l'agent qui a le libre arbitre [Ehjàïl el-mokhtar); il les manifeste par l'entremise (à la lettre, par la main) du prophète dont il veut dé-> montrer la véracité, et pour se confor- mer au désir de ce prophète. [Mewakif, p. I vl.) — Quant aux actions de l'homme, ces docteurs enseignent que Dieu a pour habitude de faire exister dans l'homme une puissance et un* libre arbitre; puis, s'il n'y a pas d'empôchément (insurmontable, comme le serait une impossibilité phy- sique ou morale), il produit dans l'homme l'acte déjà prédestiné, en l'associant à cette puissance et à ce libre arbitre qui se trouvent dans l'homme. De cette manière, les actions des hommes sont créées par Dieu et leur sont imputables (meksoub). (Meivakif, p. hô.) — L'expression Dieu a pour habitude (ou à la lettre, il fait courir l'habitude) est employée par les docteurs orthodoxes afin de faire entendre que la volonté de Dieu est libre et quelle n'est régie par aucune loi. Si l'on admettait que Dieu agit toujours d'après des lois invariables, on serait obligé de convenir que sa volonté est bornée et qu'il n'a pas le libre arbitre. Dieu est donc l'ugènt libre. ' PROLÉGOMÈNES phète n y est pour rien. Selon les Motazélites 1, les actions des hommes sont des effets de leur volonté, mais les miracles restent en dehors p. 1 69. de la catégorie des actes humains. Les deux partis 2 s'accordent à reconnaître que le prophète ne fait qu'annoncer {ta haddi) le miracle et l'amener, avec la permission de Dieu.
Voici en quoi consiste le tahaddi 5: le prophète déclare qu un mi- racle aura lieu pour démontrer la vérité de sa doctrine; le miracle s'opère et remplace parfaitement une déclaration verbale, par laquelle Dieu donnerait l'assurance que son envoyé est véridique. Pour cons- tater la vérité, une preuve de cette nature est décisive. Il résulte de ces observations qu'un miracle probant consiste en un événement surnaturel joint à une annonce préalable (tahaddi). Donc l'annonce fait partie du miracle, ou bien, pour adopter l'expression 4 des théolo- giens dogmatiques, elle en est la qualité spécifique et unique, parce qu'elle en est réellement la partie essentielle 5. C'est l'annonce préa- lable (tahaddi) qui distingue un miracle d'un prodige 6 opéré par un favori de Dieu, ou par un magicien. Ces deux dernières manifestations n ont pas pour but nécessaire de démontrer la véracité d'un individu; 1 Les Molazéîites niaient l'existence d'attributs divins distincts de l'essence de Dieu; ils regardaient le Coran comme créé, et enseignaient que l'homme pos- sède le libre arbitre et qu'il est l'auteur de ses propres actions.
. 8 L'édition de Boulac porte j-jL** çfcjbisi! (les autres théologiens dogma- tiques). f