SigPhi · Ibn Khaldun

Les Prolégomènes (Muqaddimah), Volume I

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chefs prononcèrent des discours d'un style très-élégant, et le roi déclara que chacun d'eux était un véritable seigneur, digne de la position qu'il occupait. L'illustration de ces familles devint prover- biale parmi les Arabes, et ne le céda qu'à celle des Beni-Hachem 3.

Vulgate qui le donné. Cela me fait croire deïfa Ibn Bedr el-Fezari. On lui donna le qu'Ibn Khaldoun avait entre les mains sobriquet d' Owaïf el-CaouaJi, c'est-à-dire, une traduction arabe du Pentateuque faite le petit Aàuf aux rimes, parce qu'il s'était sur le texte même de la Vulgale. vanté, dans un de ses poèmes, de bien 1 Exode, xx, 5. trouver les rimes. Il était contemporain 8 Aouf, fils de Moaouîa, fils de Hisn, du célèbre El-Haddjadj.

appartenait à une des plus nobles familles 5 La famille dont Mohammed faisait de l'Arabie, puisqu'il comptait au nombre partie. Hachem était son bisaïeul, de ses aïeux un chef très-renommé, Kho- Prolégoraènes. 37 ■1 290 PROLÉGOMÈNES On ajouta à cette liste les Beni-Diyan, famille qui formait une bran- che de la grande tribu yéménite dont l'aïeul était d'El-Hareth 1 Ibn Kâb. De toutes ces indications il résulte que quatre générations achèvent la noblesse d'une famille. Au reste, Dieu le sait!

i. Les tribus à demi sauvages sont plus capables d'effectuer des conquêtes que* les autres peuples.

Puisque la vie du désert inspire le courage, ainsi que nous l'avons dit dans notre troisième discours préliminaire 3, les peuples à demi sauvages doivent être plus braves que les autres. En effet, ils pos- sèdent tous les moyens qu'il faut employer lorsqu'il s'agit de faire des conquêtes et de dépouiller les autres peuples. Le caractère de chaque tribu (nomade) varie cependant avec le temps. Quand ces tribus s'établissent dans les territoires fertiles des hauts plateaux et qu'elles s'habituent 4 à l'abondance et au bien-être que ces contrées leur offrent, alors leur courage s'affaiblît autant que leur férocité et la grossièreté de mœurs qu'ils avaient contractée dans le désert. Compa- rez les animaux sauvages avec les animaux domestiques 5; voyez com- ment les bœufs sauvages et les onagres perdent leur caractère farouche et violent lorsqu'ils se sont accoutumés à la société des hommes et à une nourriture abondante. Ce changement se manifeste jusque dans leur allure et dans leur pelage. Les peuples sauvages changent égale- ment de caractère lorsqu'ils sont apprivoisés par un état de civi- lisation plus avancé. Cela est dans la disposition et dans la nature de l'homme; il se laisse plier à tout par la puissance de l'habitude. Les conquêtes ne s'effectuent que par l'audace et la bravoure; donc tout peuple habitué à la vie nomade et à la rudesse de mœurs qui se contracte dans le désert pourra vaincre facilement un autre peuple plus civilisé, bien que celui-ci soit aussi nombreux que lui et aussi 1 Pour, lisez O)^.

2 Pour <j^ t lisez 3 Cette indication n'est pas exacte; l'au- teur a, sans doute, voulu renvoyer au v e chapitre de la seconde section, p. a63 de ce volume.

4 Pour [jXLsjj, lisez D'IBN KHALDOUN. 291 fort par l'esprit de corps. Voyez ce qui est arrivé aux tribus (arabes) descendues de Moder, lorsqu'elles eurent affaire aux Himyarites et aux Kehlanites 1, peuples qui étaient parvenus, avant elles, à fonder des royaumes et à vivre dans l'abondance. Voyez comment elles domp- tèrent les Rebîah, établis sur les riches plateaux de Hrac: restées dans leurs déserts, pendant que les Rebîah et d'autres peuples étaient allés jouir de l'aisance dans ces régions fortunées, elles les attaquèrent P. a5a. plus tard avec une vigueur que la vie nomade seule pouvait com- muniquer 2, et les dépouillèrent de toutes leurs possessions. La même chose arriva aux Beni-Taî, aux Beni-Àmer Ibn Sâsâa et, plus tard, aux Beni-Soleïm Ibn Mansour. Lors du départ des Modérites et des tribus du Yémen, ils se tinrent dans leurs déserts et n'eurent aucune part aux avantages temporels que ces peuples "avaient acquis (par leurs conquêtes). La vie du désert leur conserva l'esprit de corps et les garantit contre l'influence débilitante du luxe; aussi devinrent- ils plus puissants que les Modérites et leur enlevèrent-ils l'autorité 3. Toute tribu arabe qui jouit du bien-être et de l'aisance à l'exclusion des autres tribus subit le même sort. Que les deux partis soient égaux par le nombre et par la force, celui qui est plus habitué à la vie nomade 4 remportera la victoire. Cela est dans les voies de Dieu envers ses créatures.

L'esprit de corps aboutît à l'acquisition de la souveraineté.

Nous avons déjà dit qu'au moyen de l'esprit de corps les hommes peuvent se protéger mutuellement, repousser leurs ennemis, venger leurs injures et accomplir les projets vers lesquels ils dirigent leurs efforts réunis. Chaque société d'hommes, avons-nous dit, a besoin d'un chef pour y maintenir l'ordre et pour empêcher les uns d'atta- 1 II s'agit de la conquête du Yémen par attachés au parti des Carmats; puis en Mau- les tribus modérites, Fan Xi de l'hégire. ritanie. Dans YHistoire des Berbers, 1. 1 de * Littéral. ■ la vie nomade avait aiguisé la traduction, l'auteur a consacré plusieurs leur tranchant pour conquérir, * chapitres à ces trihus.

s D'abord en Arabie, où ils s'étaient 4 Je lis (jjL^cU.

292 PROLÉGOMÈNES quer les autres. La nécessité d'un tel modérateur résulte de la nature même de l'espèce humaine. Ce chef doit avoir un fort parti qui le soutienne, autrement il n'aurait pas la force de maîtriser les esprits. La domination qu'il exerce, c'est la souveraineté \ autorité bien supé- rieure à celle d'un chef de tribu, puisque celui-ci ne possède qu'une puissance morale: il peut entraîner les siens, mais il n'a pas le pou- voir de les contraindre à exécuter ses ordres. Le souverain domine sur ses sujets et les oblige à respecter ses volontés par la force dont 253. il dispose. Si le chef d'un peuple réussit à se faire obéir quand il donne des ordres, il entre dans la voie de la domination et de l'emploi de la contrainte, voie qu'il ne quitte plus, tant le pouvoir a d'attraits pour les âmes. Afin d'arriver à son but, il s'appuie sur le même corps de dépendants à l'aide duquel il s'était assuré l'obéissance de son peuple. La souveraineté est donc le terme auquel aboutit l'esprit de corps. Dans une tribu composée de plusieurs 1 grandes familles, ayant chacune ses intérêts particuliers, il faut qu'une d'elles Temporte^sur toutes les autres par son esprit de corps et les réunisse en un seul fais- ceau. Alors la tribu elle-même ne forme qu'un seul parti. Sans cela la désunion se met dans la communauté, et de là résultent des contes- tations et des querelles intestines: Si Dieu ne contenait 2 pas les hommes les ans par les autres, certes la terre serait perdue. (Coran, sour. n, vers. 262.) Un peuple que son chef est parvenu à dompter en se servant de l'influence du parti qui le soutient, ce peuple se laisse porter, par un mouvement naturel, à dominer sur les gens qui lui sont étrangers et qui ont aussi leur esprit de corps. Si le peuple qu'il veut attaquer lui est égal en force et en moyens de résistance, ils demeurent rivaux et antagonistes l'un de l'autre, et chacun 3 reste maître de son territoire. Cela a lieu pour toutes les tribus et pour tous les peuples du monde. La tribu qui parvient à en dompter une autre ou à s'en faire obéir, l'absorbe dans son sein et augmente ainsi ses propres forces. Alors elle vise à un but plus élevé et, dans sa car- 1 Variante: tëyxk». — * Le Coran porte mais Nafê, un des célèbres lecteurs du Coran, lisait çU^, comme Ta fait notre auteur. — 3 Pour lisez Uftu.

D'IBN KHALDOUN. 293 rière de conquêtes et de domination, elle arrive à un degré de puis- sance qui le met en état de lutter contre la dynastie régnante. Si cette dynastie commence à tomber en décadence et ne peut plus compter sur le dévouement des chefs du parti qui la soutient, elle suc- combe dans la lutte et abandonne au vainqueur la possession de l'empire. Si cette tribu, après avoir acquis toute sa force, se trouve en face d'une dynastie qui ne ressent pas encore les atteintes de la caducité et qui a besoin de s'appuyer sur des gens qui ont de l'es- prit de corps, elle entre au service de cette famille et l'aide dans p. toutes ses entreprises. Alors se forme, au-dessous du pouvoir souve- rain, un nouveau pouvoir. Voyez, par exemple, les troupes turques qui. étaient au service de -la dynastie abbacida; voyez les Sanhadja et les Zenata 1, qui luttèrent contre les Ketama (principaux soutiens de la dynastie fatemide); voyez encore les Beni-Hamdan (souverains d'Alep), qui combattirent également les rois chutes, c'est-à-dire les Alides (Fatemides de l'Egypte) et les Abbacides 2 (de Baghdad), Tout cela démontre que l'action de l'esprit de corps aboutit à la conquête d'un empire. La tribu chez laquelle ce sentiment domine s'empare de l'autorité souveraine, soit par la voie de la conquête, soit en se met- tant au service de la dynastie régnante. Cela dépend de l'état des choses à cette époque. Si une tribu, devenue forte, trouve des obstacles qui l'empêchent d'arriver à son but, ce'qui peut avoir lieu, ainsi que nous allons l'indiquer, elle doit rester dans la position qu'elle occupait, et attendre jusqu'à ce que Dieu veuille accomplir ses vo- lontés. ' * «h.

1 Les Zîndes ou Badicides, famille san- hadjienne à laquelle les Fatemides avaient confié le gouvernement de l'Ifrikiyâ, fini- rent par se rendre indépendants. Mouça Ibn Abi'l-Afîâ, émir des Miknêça, tribu zenatienne, fut nommé gouverneur de Fez et du Maghreb occidental par les Fatemides; mais, quelques années plus tard, il embrassa le parti des Oméiades espagnols. Les Beni-Khazer, famille d'une autre tribu zenatienne, les Maghraoua, se révoltèrent aussi contre les Fatemi- des.

a J'ai déjà expliqué (page 38, note a) pourquoi Ibn Khaldouna rangé les Abba- cides parmi les Chiites.

PROLÉGOMÈNES Une tribu qui se livre aux jouissances du luxe se crée des obstacles qui l'erapêcbent Une tribu qui s'est acquis une certaine puissance par son esprit de corps parvient toujours à un degré d'aisance qui correspond au pro- grès de son autorité. S'étant placée au niveau des peuples qui vivent dans l'aisance, elle jouit comme eux des commodités de la vie; elle entre au service de l'empire, et, plus elle devient puissante, plus elle se procure de jouissances matérielles. Si la dynastie régnante est assez forte pour ôter à ces gens l'espoir de lui arracher le pou- voir où d'y participer, ils se résignent à en subir l'autorité, se con- tentant des faveurs que le gouvernement leur accorde et d'une cer- taine portion des impôts qu'il veut bien leur concéder. Dès lors ils ne conservent plus la moindre pensée de lutter contre la dynastie ou de chercher des moyens pour la renverser. Leur seule préoccupation est de se maintenir dans l'aisance, de gagner de l'argent et de me- P. a55. ner une vie agréable et tranquille à l'ombre de la dynastie. Ils affectent alors les allures de la grandeur, se bâtissant des palais et s'habillant des étoffes les plus riches, dont ils font une grande provision 1. À mesure qu'ils voient augmenter leurs richesses et leur bien-être, ils recherchent le luxe avec plus d'ardeur et se livrent plus volontiers aux jouissances que la fortune amène à sa suite. De cette manière ils perdent les habitudes austères de la vie nomade; ils ne conservent plus ni l'esprit de tribu, ni la bravoure qui les distinguait autrefois; ils ne pensent qu'à jouir des biens dont Dieu les a comblés. Leurs enfants et leurs petits-enfants grandissent au sein de l'opulence. Trop fiers pour se servir eux-mêmes et pour s'occuper de leurs propres affaires, ils dédaignent tout travail qui pourrait entretenir chez eux l'esprit de tribu. Cet état de nonchalance devient pour eux une se- conde nature, qui se transmet à la nouvelle génération, et ainsi de suite, jusqu'à ce que l'esprit de corps s'éteigne chez eux et annonce ainsi leur ruine. Plus ils s'abandonnent aux habitudes du luxe, plus ' Avantle motjU£L^t, insérez la conjonction y D'IBN KHALDOUN. 295 ils se voient éloignés de la puissance souveraine et plus ils se rappro- chent de leur perte. En effet, le luxe et ses jouissances amortissent complètement cet esprit de corps qui conduit à la souveraineté; la tribu qui la perdu n'a plus la force d'attaquer ses voisins; elle ne sait pas même se défendre ni protéger ses amis; aussi devient-elle la proie de quelque autre peuple. Tout cela démontre que le luxe, s'étant introduit dans une tribu, l'empêchera de fonder un empire. Dieu ac- corde la souveraineté à qui il veut (Coran, sour. h, vers. 248.)

Une tribu qui a vécu dans l'avilissement et dans la servitude est incapable de fonder un ■ empire.

empire.

L'avilissement et la servitude brisent l'énergie d'une tribu et son esprit de corps. Cet état de dégradation indique même que, chez elle, cet esprit n'existe plus. Ne pouvant sortir de son avilissement, elle n'a plus le courage de se défendre; aussi, à plus forte raison, P. $56. est- elle incapable de résister à ses ennemis ou de les attaquer. Voyez la lâcheté montrée, par les Israélites quand le saint prophète Moïse les appela à la conquête de la Syrie et leur annonça que le Seigneur avait écrit d'avance le succès de leurs armes; ils lui répon- dirent: C'est un peuple de géants qui habite ce pays, et nous n'y entre- rons pas jusqu'à ce qu'il en sorte. (Coran, sour. v, vers. 2 5 et suivant.) Ils voulaient dire: « Jusqu'à ce que Dieu les en fasse sortir par un coup de sa puissance et sans que nous soyons obligés d'y contri- buer; ce sera là un de tes grands miracles, ô Moïse! » Plus il les implora, plus ils s'obstinèrent dans leur désobéissance: « Va-t'en, lui dirent-ils, toi et ton Seigneur, et combattez (pour nous). » (Coran, sour. v, vers. 2 7.) Pour s'exprimer de la. sorte, ces gens-là ont dû bien sentir leur propre faiblesse et reconnaître qu'ils étaient incapables d'attaquer un ennemi ou de lui résister. C'est ce que le passage du Coran nous donne à entendre, ainsi que les explications tradition- nelles que les commentateurs ont recueillies. Cette lâcheté était le résultat de la vie de servitude que ce peuple avait menée pendant des 296 PROLÉGOMÈNES siècles; il était resté assez longtemps sous la domination des Egyptiens pour perdre complètement tout esprit de corps. D'ailleurs il ne croyait pas sincèrement à sa religion: lorsque Moïse annonça aux Juifs que la Syrie devait leur appartenir, ainsi que le royaume des Amalécites, dont la capitale se nommait Jéricho; que ce peuple leur serait livré comme une proie d'après Tordre de Dieu, ils reculèrent devant l'en- treprise, étant intimement convaincus qu'après avoir passé leur vie dans les humiliations, ils seraient incapables d'attaquer un ennemi. Ils osèrent même se moquer des paroles de leur prophète et résister à ses ordres; aussi Dieu leur infligea la peine de ï égarement y c'est-à- dire qu'il les fît rester pendant quarante ans dans le désert qui sé- pare l'Egypte de la Syrie (voyez le Coran, sour. v, vers. 29). Il leur fut impossible, pendant ce temps, de se retirer dans une ville ou de s'arrêter dans un lieu habité, parce qu'ils avaient d'un côté le pou- voir des Amalécites en Syrie, et de l'autre celui des Coptes de l'E- gypte, et qu'ils étaient, selon leur propre déclaration, incapables de les combattre. Les versets que nous venons de citer ont une portée P. 267. qui est facile à comprendre: la peine de l'égarement avait pour but d'anéantir toute la population qui s'était soustraite à l'oppres- sion et aux humiliations dont on l'avait abreuvée dans la terre d'E- gypte, population sans énergie, qui s'était résignée à la dégradation et qui avait perdu le sentiment de l'indépendance. Pour.remplacer cette génération, il en fallait une autre, élevée dans le désert, qui n'eut jamais subi des humiliations et qui ignorât la domination d'une dynastie étrangère et la puissance du despotisme* Par cette disposi- tion de la Providence, un nouvel esprit de corps naquit chez les Israé- lites et les mit à même d'attaquer et de vaincre. Tout cela fait voir que, pour laisser éteindre une génération et la remplacer par une autre, il faut au moins une période de quarante ans. Gloire à l'Etre savant et sage! Ce que nous venons d'exposer fournit une preuve évi- dente de l'extrême importance qu'il faut attacher à l'esprit de corps: c'est le sentiment qui porte à résister, à repousser l'ennemi, à proté- ger ses amis, à venger ses injures. Le peuple qui en est dépourvu ne D'IBN KHALDOUN. 297 saurait rien faire qui vaille. A ce chapitre se rattache naturellement celui qui suit:..

Une tribu s'avilit qui consent à payer des impôts et des contributions.

Une tribu ne consent jamais k payer des impôts tant qu elle ne se résigne pas aux humiliations. Les impôts et les contributions sont un fardeau déshonorant, qui répugne aux esprits fiers. Tout peuple qui aime mieux payer un tribut que d'affronter la mort a beaucoup perdu de cet esprit de corps qui porte à combattre ses ennemis et à faire valoir ses droits. Si cet esprit est trop faible pour lutter contre l'oppression, comment pourra-t-il entraîner la tribu à résister aux attaques et à venger ses injures? Un tel peuple s'est déjà résigné à la dégradation; et cela suffit, ainsi que nous l'avons fait observer, pour l'empêcher (de fonder un empire). Nous lisons dans le Sahîh (d'El- Bokhari), au chapitre de l'agriculture, que le Prophète, ayant vu un soc de charrue dans une maison appartenant à un de ses partisans médinois, prononça ces paroles: « Ces choses n'entrent pas dans une maison sans que l'avilissement n'entre dans les âmes de ceux qui l'habitent. » Cela prouve clairement que les impôts dégradent les peuples 1. Ajoutons que cette humiliation amène avec elle les habi- tudes de fraude et de tromperie qui naissent sous une puissance coercitive. Nous lisons dans le Sahih que le Prophète s'écria: «Dieu nous préserve des impôts! » On lui demanda pourquoi il faisait cette prière, et il répondit: « L'homme qui paye. un impôt 2 parle et dit des mensonges; il promet pour ne pas tenir. • Toutes les fois que vous verrez une tribu soumise à l'impôt et portant le collier de la servi- tude, soyez assuré qu'elle ne parviendra jamais à fonder un empire. Les indications qui précèdent suffiront pour réfuter l'assertion que 1 Selon Fauteur du Mishkal eî-Masabih (traduction anglaise,du capitaine Mat- thews, vol. II, page £9), ie Prophète s'ex- prima ainsi afin de pousser ses partisans à combattre pour la foi, et de les em- Prolégomènes.

pêcher. de s'adonner, par lâcheté, aux travaux agricoles. Voyez du reste les Prolé- gomènes, texte arabe, 2 e partie, p. 296.

et» çy-* til.

38 298 PROLÉGOMÈNES les Zenata du Maghreb étaient un peuple de pasteurs (chaouïa) qui payait l'impôt à la dynastie régnante. C'est là une erreur dont la faus- seté saute aux yeux. Si ce peuple avait été tributaire, jamais il n'aurait réussi 1 à porter ses chefs au trône ni à fonder un empire. Considérez les paroles 2 que Chehrberaz, roi cTEl-Bab, adressa au général Abd- er-Rahman Ibn Rebîah, qui était venu pour l'attaquer 3. Après s'être engagé à le servir moyennant une amnistie pour son peuple, il lui dit: « Dès^ aujourd'hui, je suis un des vôtres; je vous donne la main; nos sentiments 4 seront désormais identiques avec les vôtres. Soyez le bien-venu, et que la bénédiction de Dieu repose sur nous et sur vous! Au lieu de capitation, nous vous donnerons l'appui de nos armes et notre concours dévoué. Ne nous soumettez pas à l'humi- liation de payer un impôt; vous nous ôteriez la force de combattre vos ennemis. » Les observations que nous venons de présenter suffi- ront au lecteur intelligent.

269. Celui qui cherche à se distinguer par de nobles qualités montre qu'il est capable de régner. Sans vertus on ne parvient jamais au pouvoir.

Nous avons dit que la souveraineté est pour l'homme une institu- tion naturelle, parce qu'elle est conforme à la nature de la société humaine. L'homme est porté plutôt vers le bien que vers le mal; cela tient à la disposition qui lui est innée et à l'influence de ses facultés rationnelles et intellectuelles. Ses mauvaises qualités dérivent 5 de sa nature animale; mais, en tant qu'homme, il est porté vers le bien.

1 Pour c>^X*m!, lisez ooccj.

5 Pour iULiLo fj^ J x^U lisez jiiil 3 Dans l'histoire du règne d'Omar, le second khalife, notre auteur dit quelques mots de la conquête d'El-Bab (Derbend). Le nom du prince qui gouvernait cette forteresse y est écrit Chehrbar. Dans le dictionnaire géographique de Yacout, à l'article oUf, on lit Chehryar. Selon Ibn el-Atînr, dans ses Annales, la ville d'El- Bab capitula Tan 22 de l'hégire (6&3 de J. C). Yacout donne Tan 19 comme la date de cet événement. Abd-er-Raliman Ibn Rebîah commandait alors Tavant-gâ'rde de Tannée musulmane; Soraca Ibn Amr en était le général en chef.

5 Pour yuJf, lisez ^iS\.

D'IBN KHALDOUN. 299 C'est en sa qualité d'homme, et non pas en celle d'animal, qu'il peut exercer le commandement et la souveraineté. Or les belles qualités qui existent dans l'homme ont 1 un grand rapport à la faculté de gou- verner et d'administrer, car il y a une relation intime entre le bien et le droit de commander. Nous avons déjà mentionné que la gloire et la puissance 2, pour être réelles, doivent avoir l'esprit de tribu et de famille pour racine et les nobles qualités pour branches, servant à les rendre parfaites. Or, puisque la souveraineté est le terme au- quel aboutit l'esprit de corps 3, elle est aussi le terme où s'arrêtent les influences secondaires, c'est-à-dire, les nobles qualités qui servent à le compléter. Sans ces qualités complémentaires, l'esprit de corps serait comme l'homme à qui on aurait coupé les bras et les jambes, ou qui paraîtrait au milieu du peuple dans un état de nudité com- plète. Une maison illustre qui conserverait son esprit de corps sans se distinguer par des qualités louables ne jouirait d'aucune consi- dération; jugez donc ce qui en serait d'une famille semblable qui exercerait la souveraineté, but auquel la puissance et la renommée l'auraient conduite.

D'ailleurs le commandement et la souveraineté ont 4 été institués pour la protection des hommes, pour représenter sur la terre l'auto- rité de Dieu, et pour exécuter ses ordonnances. Or le Seigneur, dans toutes ses décisions, a en vue le bien de ses créatures et leur bonheur, fait dont la loi divine est une preuve suffisante. Les déci- P. 260. sions qui amènent le mal proviennent de l'ignorance et du démon, qui cherche toujours à contrarier la puissance et les desseins de la Providence. C'est Dieu qui est l'auteur, non-seulement du bien, mais du mal, et qui les répartit selon sa volonté; aucun agent n'existe, excepté lui 5. Un homme qui possède un parti assez fort pour lui assu- rer la puissance et qui déploie les vertus requises dans les individus a Dans cette section, Tauleur emploie * Pour lisez le mot 0^ dans le sens de puissance, auto- 6 Voy. ci-devant, p. 189, note 2.

rité. _ l -T*i 300 PROLÉGOMÈNES qui ont à gouverner les autres selon les lois de Dieu, cet homme est tout à fait digne de représenter la Providence sur la terre et de veiller au bonheur des mortels. L'argument que nous présentons ici est meilleur que le précédent et s'offre sous une forme plus claire.

De ce que nous venons d'exposer, il résulte que, si un homme a pour soutien un parti très-puissant, les nobles qualités dont il don- nera des preuves témoigneront de son aptitude à fonder un empire. Si nous examinons l'histoire des chefs de parti qui ont subjugué des peuples et conquis des royaumes, nous trouverons toujours chez eux le désir de s'illustrer par les qualités les plus honorables. Ils se mon- trent généreux; pleins d'indulgence pour les fautes d'autrui; toujours prêts à soutenir les faibles, à bien accueillir leurs hôtes, à soulager les opprimés et à procurer (aux pauvres) ce qui (leur) manque ^pa- tients dans l'adversité; fidèles à leurs promesses; prodigues d'argent pour la défense de leur honneur et pour la gloire de la religion; pleins d'égards et de considération pour les savants [uléma), qui sont les sou- tiens de la foi; se réglant, dans leur conduite 2, d'après les prescrip- tions de ces docteurs; plaçant une grande confiance dans les hommes religieux et croyant que la présence des dévots et leurs prières por- tent bonheur; pleins de modestie en la présence des vieillards, les traitant avec un profond respect; toujours prêts à satisfaire aux réclamations, à rendre justice aux faibles, même à ceux qui auraient à se plaindre d'eux; prodiguant leur argent pour le soulagement des malheureux; écoutant les supplications des opprimés; se conformant aux prescriptions de la loi divine; remplissant tous les devoirs de la religion, qu'ils soutiennent de toutes les manières; s' abstenant de la P. 261. fraude, des ruses, des perfidies et des actes de mauvaise foi. (A ce ta- bleau) nous pourrions ajouter encore d'autres traits. On reconnaît à cette description, des hommes faits pour commander, non-seulement à leur propre peuple, mais au monde. Cette disposition heureuse leur vient de la part de Dieu et se règle* d'après la force "de leur patrio- 1 Variante: ^<va*M leçon que nous * Littéral. * faisant et s'abstenanL », avons adoptée.

D'IBN KHALDOUN. 301 lisme et l'étendue de leur ambition- La souveraineté ne leur arrive pas par hasard ou par un jeu de la fortune; de tous les biens et de toutes les dignités, elle seule convient le mieux à l'esprit qui les anime. Cela montre que Dieu leur avait destiné l'empire et les y avait conduits. D'un autre côté, lorsque Dieu veut renverser un em- pire, il porte les chefs à commettre des actes blâmables, à con- tracter des qualités ignobles et à suivre le sentier de l'erreur. Alors la dynastie régnante perd toutes les vertus qui l'avaient rendue digne du commandement; elle tombe en décadence et finit par perdre l'empire. Une autre famille la remplace dans l'exercice du pouvoir et rappelle, par sa présence, que Dieu avait enlevé, à ceux qui gou- vernaient auparavant l'empire et les biens qu'il avait daigné leur accorder: « Et lorsque nous voulûmes détruire une cité, nous adres- sâmes nos ordres à ceux qui y vivaient dans le luxe, et ils s'empres- sèrent d'y commettre des abominations; ainsi se trouva justifiée notre sentence, et nous détruisîmes la ville de fond en comble.» (Coran, sour. xvii, vers. 17.) Si le lecteur veut en chercher des exemples dans l'histoire des peuples anciens, il trouvera de quoi dé- montrer l'exactitude de nos assertions. « Dieu crée ce qui lui plaît et il choisit (à son gré). » (Coran, sour. xxvin, vers. 68.) Les qua- lités qui donnent la perfection (au caractère d'un homme), et que les tribus douées d'esprit de corps recherchent dans un chef, se lais-