En Orient, j'ai eu connaissance d'un volume de prédictions [mel- haina) attribué à Ibn el-Arebi el-Hatemi'. Cet ouvrage se compose d'un long discours qui est, pour ainsi dire, une suite d'énigmes dont p. 19G. Dieu seul peut reconnaître le sens. L'auteur y a intercalé des amu- lettes composés de nombres^, des allusions obscures, des figures d'animaux représentés en entier, de têtes coupées et d'animaux^ extraordinaires. A la fin se trouve un poëme dont la rime est formée par la lettre /. Je suis porté à croire que rien de tout cela n'est au- thentique, car aucune de ces indications n'est basée sur un principe qui soit scientifique ou astrologique, ni sur aucun autre principe.
En Egypte, j'ai entendu quelques hommes haut placés se commu- niquer, les uns aux autres, ime melhama très-singulière, composée par Ibn el-Arebi; mais ce recueil n'est probablement pas le même que celui dont je viens de parler. L'auteur, en donnant l'horoscope de la fondation du Caire, dit que cette ville continuerait à être habitée pendant quatre cent soixante ans, et il appliie son opinion sur des indications fournies par les aspects des corps célestes. Cela nous mè- nerait vers l'an- 83o, car, si nous réduisons ces années, qui sont so- laires, en années lunaires, à raison de trois ans pour chaque groupe de cent ans, on ajoutera quatorze années, et nous obtiendrons quatre cent soixante et quatorze* années (lunaires); ajoutons cette somme à 358, qui est la date de l'année de l'hégire dans laquelle le Caire fut bâti, et nous obtiendrons (pour la date de la ruine du Caire) l'an 832 ^ si toutefois la déclaration d'Ibn el-Arebi est vraie et si les indications astrologiques dont il s'est servi sont exactes.
J'ai entendu dire qu'il y avait aussi en Orient plusieurs melhama * Je lis *j.>tX£.. Ces amulettes sont ce ' Insérez ">Jj[} après le mol <Jl,^^I.
que nous appelons des carrés magiques. ' On voit que notre auteur attachait 232 PROLÉGOMÈNES attribuées à Avicennc,el une autre rédigée par Ibn Acb, mais aucune des indications fournies par ces ouvrages ne peut être exacte, car elles proviennent toutes de jugements tirés des conjonctions planétaires.
D'ailleurs, le traité d'ibn Abi '1-Acb est apocryphe. Ibn Khallikan a rapporté dans son article sur Ibn el-Kirriya ' un passage du Kilab P 197. el-Agliani, d'après lequel l'existence de Yahya Ibn Abd Allah, sur- nommé Ibn Abi Acb, serait une chose fort difficile à constater, puisque c'était un personnage tout aussi imaginaire que Medjnoun, l'amant de Leïla, et qu'Ibn el-Kirriya '\ J'ai vu aussi, en Orient, une melhama concernant la dynastie des (Mamlouks) Turcs et dont l'auteur, dit-on, était un 50 «^ nommé El- Badjerîki. Ce traité se compose en entier d'énigmes (fondées sur le sens caché) de certaines lettres de l'alphabet. Il commence ainsi^: Mon ami! si tu veux découvrir le secret du Djefr, de la connaissance de l'ex- cellent mandataire, du père d'El-Hacen, Entends une lettre (mystérieuse) et retiens-la bien; fais (en) la description, en homme judicieux et intelligent.
Pour ce qui a précédé mon temps, je n'en parlerai pas, mais je parlerai des temps à venir.
Bîbars sera abreuvé du h, après cinq d'elles *, et le h m impétueux restera endormi dans le linceul^.
En voici encore quelques passages: Ch portera une impression au-dessous de son nombril; à lui (appartiendra) déjuger; il jugera* comme un (homme) d'une bonté admirable, quelque importance à celte prédiclion;_ ce chapitre Ibn Khaidoun donne un fragmais il ne vécut pas assez longtemps pour ment authentique de celte melhama, fragen reconnaître la fausseté. ment qui correspond aux passages cités ici.
. ' Pour *jyiJI, lisez «yvJuL La vie d'Ibn Le lecteur verra, en les comparant, jusel-Rirriya se trouve dans le Dictionnaire qu'à quel point on pouvait altérer le texte biographique d'Ibn Khallikan, texte arabe d'une prédiction, de mon édition, t. I, p. icf, et traduc- ' Voyez ci-après, p. 337, note 3.
' Ce paragraphe ne 9e trouve pas dans ° Le mètre et l'orthographe exigenll'inles manuscrits C et D, t>i dans l'édition de sertion du humza après LâJiJf el LàJ; les Boulac. — Pour i-!ysu\, lisez ïjyiJi. manuscrits C et D donnent la bonne le- ' Je dois faire observer qu'à la fin de çon.
DIBN KHALDOUN.
233 El l'Egypte el la Syrie et le pays de l'Irac (seront) à lui, et son royaume (s'étendra) depuis l'Aderbeïdjan jusqu'au Yémen; En voici encore des passages: Et la famille de Nouwar, accablée de tristesse, quand son champion fut atteint par r(épée) assaillante et tranchante.
Destitue Saïd ' que l'âge a aflaibli; 5 est venu, la-la et c, et ii ont été attachés avec un lien. Hardi et brave; intelligent et prudent^ Après le (nombre) b d'années, tu l'as tué; le m éloquent du royaume s'appro- chera du difforme '.
Celui-ci est le boiteux, le hargneux; c'est lui qui affligera le (pays); de son temps il y aura des troubles, et quels troubles!
L'armée des Turcs viendra du côté de l'Orient, ayant pour chef un guerrier, un c à la place du c, et qui a été attiré par les troubles.
Mais auparavant malheur à toute la Syrie! Pousse des lamentations sur (le sort des habitants) et du pays.
Alors, alors, malheur à l'Egypte! un tremblement de terre l'a ébranlée; pen- dant une année, elle restera sans habitants.
Le th et le th et le gh ont été emprisonnés; ils sont morts, et il dépensera des richesses inestimables.
Lee enverra un c vers leur Ahmed"; avec lui méprise (tes ennemis); c'est là P. 198. une forteresse en solidité.
Et ils établiront leur frère qui est leur saint; / a est vil ^; ch, (joint) à cela, formera la paire.
' En l'an 1260 de J. C. la ville d'Alep avait pour gouverneur le nommé Saîd, officier du suUan d'Egypte. Il se fil battre par les Mongols, qui s'emparèrent ensuite d'Alep et en massacrèrent les habilanls. C'est peut-être de cet homme qu'il s'agit dans le vers cité par noire auteur.
* Je n'essaye pas de traduire le second hémistiche; il est évidemment aitéré et n'offre pas l'ombre d'un sens. Dans l'édi- tion de Boulac il se lit ainsi r «Ls ^aj ^^ yi iXaj (Jj^j. Cette leçon n'est pas plus intelligible que l'autre. Prolégomènes. — 11, ' Peut-élre Houlagou, chef des Tar- lars.
' L'émir Abou '1-Cacem Ahmed, fils du khalife abbacide Daher, arriva à Damas l'an 1261, avec une escorte d'Arabes, el se rendit de là au Caire; il fut reconnu dans cette ville pour khalife par le sultan Bîbars.
' Il manque trois pieds à cet hémisti- che, à moins d'insérer le mot ^;;0 avant jjvyi. Cette correction est justifiée par la leçon des manuscrits C et D.
3o 234 PROLÉGOMÈNES Leur administration s'achèvera par un h, et jamais aucun des enfants n'ap- prochera de la royauté. • Son père viendra à lui après sa fuite et une longue absence, et la misère et l'indigence.
On dit que ce dernier vers se rapporte à El-Melek ed-Dhaher (Bibars) et à la visite qu'il reçut de son père. Cette pièce renferme un grand nombre de vers; elle est très-probablement l'ouvrage d'un faussaire et peut être assimilée aux pièces qui ont été fabriquées en si grande quantité autrefois, comme cela est notoire.
Les chroniqueurs qui ont rédigé des histoires de Baghdad racon- tent que, sous le règne d'El-Moctader, il y avait dans celle ville un libraire-copiste, homme plein d'astuce et nommé Daniali. Il donnait à des feuilles de papier l'apparence de la vétusté, et écrivait dessus, en caractères antiques, des lettres énigmaliques qui laissaient deviner les noms de certains personnages tenant une haute position à la cour. Dans ces écrits, qu'il donnait pour des prédictions, il faisait des al- lusions à i'incHnation bien connue de ces hommes pour les gran- deurs et la puissance. Par ce moyen, il obtenait d'eux tout ce qu'il désirait en fait d'avantages mondains. Dans un de ces cahiers, il inséra la lettre m, trois fois répétée, puis il alla le montrer à un personnage haut placé nommé Mojlck, qui était un des affranchis [moula) d'El-Moctader. «Voici, lui dit-il, un écrit qui vous regarde; les mots Mojleh moula l-Moctader commencent tous par im m. « Il lui lisait ensuite des passages qu'il savait devoir lui faire plaisir et qui lui promettaient la royauté et l'autorité souveraine. Il lui fournissait en mèmeteiTips, sur cette matière, des indications louchant.certaines choses qui concernaient cet homme personnellement et qui étaient généralement connues. De celte façon il parvint à le duper el à tirer de lui assez d'argent pour s'enrichir. Le vizir El-Hacen Ibn el- 199. Cacem Ibn Ouehb, qui à cette époque n'était plus en place, poussa Danîali à tromper encore l'affranchi. Ce faussaire se rendit, en con- séquence, auprès de Mofleh et lui montra des feuilles dans lesquelles D'IBN KHALDOUN. 235 le nom du vizir se trouvait indiqué par des lettres et d'autres signes. On y lisait qu'il remplirait les fonctions de vizir auprès du dix-hui- tième khalife (abhacide), que sous son administration tout marche- rait bien, qu'il dompterait les ennemis (de l'Etat) et ferait jouir l'empire d'une haute prospérité. Il y avait aussi des allusions à di- vers événements qui devaient avoir lieu, et encore d'autres prédic- tions semblables, le tout très-hasardé '. Cette production était mise sous le nom de Daniel (le prophète). Mofleh en fut émerveillé et .s'empressa de la commimiquer au khalife. Celui-ci ayant examiné les énigmes et les autres indices, dont la signification était assez trans- parente, devina qu'il s'agissait d'Ibn Ouehb et le choisit pour vizir. Voilà le résultat d'une trame ourdie avec une fausseté insigne et de l'ignorance du khalife à l'égard du vrai caractère de ces énigmes. Il me paraît évident que la prédiction attribuée à El-Badjerîki est un faux du même genre que celle-ci.
Je me suis adressé au cheikh Kemal ed-dîn, principal docteur du peuple étranger (les Mamlouks turcs) qui forme la communauté hané- fite en Egypte, pour savoir ce qu'il pensait de cette prédiction, et, comme il connaissait très-bien les divers systèmes du soufisme, je lui demandai quel était le soufi El-Badjerîki à qui on attribuait ce poëme. Il me répondit: « Cet homme fut un de ces gens que l'on désigne par le nom de calenders [carendetiya), novateurs qui ont introduit la pratique de se raser la barbe. Il avait l'habitude de parler de ce qui* devait arriver aux rois de son temps, en déclarant que ces renseigne- ments lui étaient venus par la voie de la révélation extatique. Il faisait aussi des allusions à certains personnages qui avaient attiré particu- lièrement son attention, et désignait, dans sa pensée, par certaines lettres de l'alphabet, ceux d'entre eux qu'il jugeait en valoir la peine.. Il énonçait en un petit nombre de vers, qu'il retouchait à plusieurs reprises, les indications qui concernaient l'un ou l'autre de ces per- sonnages, et permettait à ses auditeurs de les répandre partout en Littéral, «qui s'accomplirent ou qui * Pour,j.f, jeiis Lf, avec l'édition de ne s'accomplirent pas. • Boulac.
3o.
236 PROLÉGOMÈNES son nom. Les gens du peuple s'empressèrent pour entendre ces morceaux obscurs et énigmatiques, qu'on rassembla pour en former un recueil. Les menteurs de son espèce, comme il y en a eu beau- coup dans tous les temps, y firent des additions, et le vulgaire s'est occupé depuis à deviner ces indications mystérieuses. Mais cela est 1'. 200. une tâche impossible, à moins de connaître la règle qui a présidé à leur emploi, ou bien d'en inventer une qui soit juste. C'était unique- ment la volonté du rimailleur qui décidait à quelle personne chaque lettre devait s'appliquer. » En entendant les paroles de cet excellent homme, je me sentis soulagé des doutes qui m'avaient obsédé au sujet de ce recueil; et nous n'aurions pas pu nous diriger si Dieu ne nous avait pas conduits. [Coran, sour. vu, vers, l^ i.)
Plus tard ', en l'an 802 (iSgg de J. C.),jeme rendis à Damas avec le cortège du sultan, étant alors grand cadi malékite de l'Egypte. Arrivé là, je trouvai dans l'histoire (universelle) d'Ibn Ketliîr^, sous l'année 72/i (iSa^ de J. C), la notice biographique que voici: « Chems ed-Dîn Mohammed cl-Badjerîki est l'individu de qui la secte égarée qu'on appelle les Badjerîkiya tire son nom. On sait que ces gens nient le Créateur^. Son père, Djemal ed-dîn Abd er-Rahîm Ibn Omar el-Maucili (natif de Mosul), était homme de bien* et un des uléma du rite chaféite. Il professa dans les mosquées de Damas, et son fils fut élevé au milieu des docteurs de la loi. Celui-ci fit très- peu d'éludés et s'adonna ensuite aux exercices du soufisme. Un nombre considérable de ceux dont il avait adopté les pratiques religieuses^ s'attachèrent à lui, tant ils croyaient à sa piété. Quelque temps après, il s'enfuit de Damas vers l'Orient, parce que le cadi avait déclaré qu'on pouvait le tuer sans commettre un péché. Il entreprit alors de prouver ' Tout ce qui suit, jusqu'à la (indu cha- intitula El-Bedaïa wa 'n-niluiîa «le coni.
pitre, manque dans les manuscrits C, D niencement et la fin, » mourut l'an 7^4 de et l'édition de Boulac, mais se trouve dans l'hégire (i3i43-i34/i de J. C).
la traduction turque. ' C'est-à-dire, ils croient à l'élernilé du Eïmad ed-Dîn Abou '1-Fidâ Ismaïl, monde, surnommé Ibn Kethlr, auteur d'une liis- ' Pour Ji-L-, lisez LiL-=.
toire universelle en dix gros volumes, qu'il ' Pour «uiLi J?, je lis AXJLiyJ!>.
D'IBN RHALDOUN. 237 devant le (cadi) hanbelite que les témoins qui avaient déposé contre lui étaient ses ennemis personnels, et il obtint un jugement qui le déchargea de l'accusation. Il passa ensuite plusieurs années à Ei-Ca- boun^ Sa mort eut lieu la veille du mercredi, 16 du mois de rebiâ second, 724 (i3 avril i32ii de J. C). Voici, dit Ibn Kethîr, quelques vers que nous avons extraits de son Djefr: Entends et retiens bien une lettre, comprends-en la description en homme judicieux et intelligent.
(Comprends) ce que le Seigneur des cieuxva causer {en fait) de bien et d'afflic- tions pour ce qui regarde l'Egypte et la Syrie.
Bîbars sera abreuvé d'une coupe, après en avoir été privé pendant cinq jours^. P. 201. et A m impétueux restera endormi dans le lait'.
Malheur à Djiilik (Damas)! Qui est-ce qui est descendu dans ses alentours.^ Ils ont brûlé une mosquée; grand Dieu! comme elle était bâtie.
Malheur à elle! Combien de préceptes religieux a-t-on transgressés! combien de personnes ont ils tuées! combien de sang ont-ils répandu! tant (celui) des savants que du bas (peuple).
Combien de cris*! combien de captifs! combien de dévalisés! combien y ont- ils brûlé de jeunes (gens) et de vieillards!
L'univers et les régions sont obscurcis par leur présence; les colombes mêmes de cette (ville) en ont gémi sur les branches.
Hommes! n'y a-t-il personne pour défendre la religion? Levez-vous dans (chaque) plaine et sur (chaque) colline pour (aller défendre) la Syrie.
Arabes de l'Irac, de l'Egypte et du Saïd! accourez et tuez les infidèles avec l'énergie d'un (homme) résolu^.»
' Village situé à une courte distance de ' Le mol ^jJ signifie également lait et Damas. brique.
* Je regarde ju***- comme le nom d'u- * Littéral. « combien d'audition. » nilé de (j«-î^, mot dont la signification, ^ La plupart des vers cités dans ce chatelle que je la donne, se trouve dans les pilre ont été supprimés par le traducteur dictionnaires. turc.
238 PROLEGOMENES QUATRIEME SECTION.
SUR LES VILLAGES, LES VILLES, LES CITES ET ADTRES LIEUX oi SE THOCVENT DES POPULA- TIONS SÉDENTAIRES. SUR LES CIRCONSTANCES QDI S'Y PRESENTENT. OBSERVATIONS PRÉLIMINAIRES ET SUPPLEMENTAIRES.
La fonclalion des empires précède celle des villes et des cités. — La royauté s'établit d'abord et la cité ensuite.
Fonder des villes et éonslrulre des lieux d'habitation est une des impulsions que l'on reçoit dans la vie sédentaire, état auquel on se laisse porter par l'amour du bien-être et du repos. Pour que cela ait lieu, la tribu doit avoir passé par la vie nomade et ressenti tous les désirs qui naissent dans cet état. D'ailleurs les cités et les villes doivent posséder des temples, de grands édifices, de vastes cons- tructions, parce qu'il en faut, non pas dans l'intérêt de quelques in- dividus, mais de la communauté. Donc (pour bâtir une ville) il faut réunir des ouvriers en grand nombre et des travailleurs qui puissent V. 202. s'entr'aider. Ce n'est pas là une de ces obligations forcées auxquelles tous les peuples sont soumis et qu'ils doivent remplir, soit de bon gré, soit par la nécessité des choses; c'est la volonté du souverain qui les y porte, soit par l'emploi de la contrainte, soit par l'appât d'une récompense. Mais ces encouragements doivent être si considérables que les ressources d'un empire peuvent seules y suffire. Donc, pour fonder ime capitale ou construire une grande ville, il faut absolument qu'il y ait un souverain et un empire pour s'en charger.
La ville, une fois construite et achevée selon les vues du fondateur et les exigences du climat et du sol, aura la même durée que l'em- pire. Si celui-ci ne se maintient que peu de temps, la ville cessera de prospérer du moment que l'empire succombera; elle verra décroître sa population et tombera en ruine. Si l'empire dure longtemps et D'IBN KHALDOUN. 239 pendant une période considérable, on continuera à bâtir, dans la ville, de grands édifices et des logements aussi vastes que nombreux; l'en- ceinte des murs s'élargira au point de rendre les quartiers si vastes et les distances si grandes qu'à peine pourra-t-on les mesurer. C'est ce qui est arrivé pour Baghdad et d'autres villes. l,e Khatîb' rapporte, dans son Histoire, qu'au temps d'El-Mamoun le nombre des maisons de bains y avait atteint le chiffre de soixante -cinq mille; que cette capitale se composait de plus de quarante villes et bourgs qui se tou- chaient ou qui étaient très-rapprochés les uns des autres, et qu'elle n'était pas entourée d'une enceinte continue, tant elle renfermait de monde. 11 en fut de même de Cairouan, de Cordoue et d'El-Mehdiya, sous la domination musulmane, et tel est, de nos jours, fétat de Misr (le Vieux-Caire) et du Caire, si je suis bien renseigné.
Lors de la chute de la dynastie qui a fondé la ville, il arrivera une des deux choses que nous allons indiquer. S'il y a des peuples cam- pagnards dans les montagnes et les plaines environnantes, la ville en tirera assez de monde pour entretenir sa population au complet et p. 2o3. pour prolonger son existence; elle survivra ainsi à l'empire qui favait fondée. Cela est arrivé, comme on le sait, pourFez^et pour Bougie, dans le Maghreb. En Orient (le même fait s'est reproduit en ce qui concerne les villes de) l'irac persan, pays qui renferme une forte population de montagnards. En effet, quand les gens de la campagne ont atteint le plus haut degré d'aisance et de richesses dont ils sont capables, ils aspirent après la tranquillité et le repos, ce qui, du reste, est dans la nature de l'homme, et ils vont se fixer dans les villes et les cités, où ils propagent leur race. Mais si la ville que l'empire a l'on- dée n'a pas^ (dans son voisinage) des peuples campagnards qui puis- sent lui fournir les éléments pour suppléer à la décroi.ssance de sa population, ses murs d'enceinte se dégraderont aussitôt que fempire ' Abou Bekr Ahmed El-Khalîb, natif Sa vie se trouve dans le Biograpkical die de Baghdad, composa un dictionnaire bio- tionary d'Ibn Khallikan, vol. I, p. 75. graphique des hommes marquants de celle ' Lisez,jXJ L yl, avec les manuscrils 240 PROLÉGOMÈNES aura succombé; elle restera sans troupes pour la défendre, et sa prospérité ira toujours en diminuant, jusqu'à ce que tous les habi- tants se soient réfugiés' ailleurs; alors elle tombera en ruine. Cela est arrivé, en Orient, pour Misr (le Vieux-Caire), pour Baghdad et pour Koufa, et en Occident pour Cairouan, El-Mehdiya, la Cala d'ibn Hammad^ et autres villes. Je prie le lecteur de faire attention à ces observations.
Il se peut aussi qu'après la destruction du peuple qui fonda la ville un autre peuple vienne y élabiir le siège de son gouvernement, afin d'éviter la nécessité de se construire une capitale. En ce cas, la nouvelle dynastie se charge de garder l'enceinte de la ville et, à me- sure que sa puissance et sa prospérité augmenteront, elle ajoutera aux constructions déjà existantes et en élèvera de nouvelles. De cette manière, la ville recevra de cette dynastie une nouvelle vie. Cela a eu lieu de nos jours pour Fez et pour le Caire. Le lecteur qui aura bien compris ces faits y reconnaîtra une des règles d'après lesquelles Dieu se conduit à l'égard de ses créatures.
Le peuple qui acquiert un empire est porté à s'établir dans des villes.
P. 204. Le peuple ou tribu qui a conquis un empire est obligé, par deux motifs, d'occuper les grandes villes. D'abord, la possession du royaume porte à rechercher la tranquillité et le repos, à se ménager des en- droits où l'on puisse déposer ses bagages, et à perfectionner ce qui était resté incomplet dans la civilisation qui résulte de la vie nomade. En second lieu, on doit garantir l'empire contre les tentatives de ceux qui essayeraient de l'attaquer ou de s'en emparer, et, comme telle grande ville du voisinage pourrait servir d'asile à ceux qui voudraient résister au vainqueur ou se mettre en révolte afin de lui arracher l'empire qu'il vient de conquérir, on est obligé de leur enlever cette ville de vive force, entreprise toujours fort dilTiclle. En effet, une ville peut tenir lieu d'une nombreuse armée, parce qu'elle offrira tou- ' Pour -f^ô^^., lisez ^^vo. — ' Voyez la première partie, p..320, note 5 D'IBN KHALDOUN.:>4l jours une vive résistance cl que, grâce à ses murailles, elle peut sou- tenir un assaut sans avoir besoin de beaucoup de combattants ni d'un corps de troupes régulièrement organisé. Un tel corps ' est nécessaire sur un champ de bataille, parce qu'il s'y tient ferme et sert de point de ralliement aux combattants qui reculent après avoir chargé, et se prêtent ensuite un soutien mutuel. Mais, derrière des murailles, on reste à son poste, et la ville n'a pas besoin d'un grand nombre de combattants ou d'un fort corps d'armée. Donc une ville qui sert de refuge aux ennemis du nouvel empire suffit pour tenir en échec le peuple qui vise à tout conquérir, et pour interrompre le progrès de sa domination.
Aussi, quand les tribus dont ce peuple se compose voient dans leur territoire une grande ville, elles s'empressent de l'ajouter à leurs autres conquêtes, afin de prévenir le mal qu'elle pourrait leur causer. S'il n'y a pas là une ville, elles se trouvent obligées, par la nécessité des choses, d'en fonder une, afin d'assurer d'abord la prospérité de l'empire et d'avoir un lieu où elles puissent déposer leurs bagages; puis de mettre un obstacle aux entreprises de leurs propres bandes et hordes, dans le cas où celles-ci voudraient montrer de farrogance ou de l'insoumission. Il résulte de ces observations que la conquête p. joô. d'un empire oblige le vainqueur à s'établir dans des grandes villes et même à s'en emparer; mais c'est Dieu qui est toujours vainqueur dans ce qu'il entreprend. [Coran, sour. xii, vers. 21.)
Les grandes villes' el les édifices très-élevés n'ont pu êlre construits que par des rois très-puissants '.
Nous avons déjà* dit^ cela en parlant des édifices et d'autres mo- numents laissés par les empires, et nous avons avancé que leiur gran- Après tS^.it, insérez tSyiiJ' ^j^. lion dans le même ouvrage, p. 5i8 et suiv.
Pour (jt>il (j, lisez (ji>J>\ y! fj. J'ai adopté cette traduction, en y faisant Ce chapitre et le suivant ont été pu- quelques modilicalions bliés par M. de Sacy, dans son Abdallatif, " Pour l<^t, lisez os y p. 562 el suiv. Il en a donné la traduc- ' Voyez la première partie, p. Sâg.
Prolégomènes. — ii. 3i 242 PROLÉGOMÈNES deur est toujours en proportion de la puissance des dynasties qui les ont fondés. En effet, la construction des grandes villes ne peut s'exé- cuter que par la réunion d'une foule de travailleurs qui se prêtent un secours mutuel. Si l'empire est très-vaste et se compose de plu- sieurs provinces étendues, on peut rassembler des ouvriers de toutes ces contrées et réunir leurs bras pour l'accomplissement de l'entre- prise. Le plus souvent aussi, pour le transport des grands fardeaux qu'exigent ces constructions et qui seraient au-dessus de la puissance de l'bomme, on a recours à des machines ' qui doublent les forces et les moyens (d'opérer): tels sont les treuils^ et autres engins de ce genre.
Bien des personnes qui voient les monuments et les grands édi- lices élevés par les anciens peuples, par exemple i'Eïoaan Kisra^, les pyramides d'Egypte, les voûtes de la Malga* et celles de Cherchel, dans le Maghreb, s'imaginent que ces constructions sont dues aux seu- les forces naturelles de certains hommes qui y avaient travaillé, soit isolément, soit réunis en bandes: en conséquence, elles supposent que la taille de ces hommes répondait à la grandeur de ces ouvrages, et qu'ils étaient bien supérieurs en hauteur, en largeur et en grosseur, à ceux d'aujourd'hui; et cela, pour qu'il y ait quelque proportion entre les corps de ces hommes et les forces qui avaient produit de tels édifices. Mais, dans ce (faux calcul), on ne tient aucun compte du secours de la mécanique, du treuil. et d'autres machines dont l'emploi, en pareil cas, est exigé par l'art de l'ingénieur. Cependant ' Nos dictionnaires assignent au mot ' Le texte imprimé porte JUî.*, mais »ljkÂ* la signilication de symétrie, mais il la vraie leçon me paraît être JUûyo (nu- est employé par noire auteur pour dési- Ichal), une altération du aiol f^vx.'^^V- gner une machine quelconque. Dans son ' Pour la descriplion du portique de Hist. des Berbers. texte arabe, page Cvr, Chosroès (Eîouati Kisra], dont les ruines avant- dernière ligne, il se sert du terme se voient encore à Medaïn, on peut con- iaijJt *I<>À* «machine à naplile» pour sulter le Voyage en Perse de Marier. désigner une pièce de canon. On sait que * La Muallaca « suspendue, » ou, selon les Arabes employèrent pendant quelque la prononciation actuelle, la Malga, est un temps le mot iiij pour désigner la poudre village bâti sur les voûtes qui recouvrent à canon. les anciennes citernes de Carihage.
D'IBN KHALDOUN.
243 la plupart de ceux qui parcourent les divers pays voient (tous les jours) mettre en usage pour la bâtisse et pour le transport de gros P- aoU. blocs de pierre, dans les divers royaumes et parmi les nations étran- gères qui s'ayjpliquent à ces arts, des moyens' mécaniques qui prou- vent la réalité de ce que nous avançons ici.
Le vulgaire donne le nom de monuments adites à la plupart des anciens édifices qui subsistent encore de nos jours, les attribuant au peuple d'Ad; car on s'imagine que leurs édifices et leurs construc- tions ont dû être d'une grandeur extraordinaire à raison de la taille gigantesque et des forces énormes qu'on suppose aux individus de cette race. Cela est néanmoins sans aucun fondement: nous voyons beaucoup de monuments élevés par des hommes qui ont appartenu à des nations dont la taille nous est parfaitement connue, et ces mo- numents cependant égalent et surpassent même en grandeur ceux (qu'on attribue aux Aditesj. Tels sont l'Eïouan Kisra et les monuments élevés par les chiites de la dynastie dbeïdite (fatémide) en Ifrîkiya^. Tels sont encore ceux des Sanhadja, dont nous avons un exemple subsistant dans le minaret de la Cala d'Ibn-Hammâd ', les additions faites par les Aghlebides à la grande mosquée de Cairouan, les cons- tructions élevées par les Almohades à Ribat el-Fath* et celles que le sultan Abu 'l-Hacen érigea, il y a environ quarante ans, dans la Man- sou^a^ vis-à-vis de Tlemcen. De ce nombre sont aussi les arches sou- ' Telles étaient les fortifications d'El- Mehdiyaetles grands bassins dont le géo- graphe Et-Bekri fait mention, et qui se voient encore dans le voisinage de Cai- rouan.
' Ce minaret est encore debout. Il est situé à environ sept lieues au N. E. d'El- Mecîla.
* Cette ville est située.sur la rive gauche du Bou Regreb, vis-à-vis de Salé. Ses an- ciennes fortifications sont encore debout.
' L'enceinte de la Mansoura est située à environ deux kilomètres 0. de Tlemcen. Elle servait à renfermer la ville que le sul- tan mérinide Yoaçof Ibn Yacoub y avait fait con.struire l'an 1 299, cl où il se tenait pendant que son armée bloquait la ville de Tlemcen. (Voyez l'Histoire des Berhers, t. III, p. Syô, 378.) Le sultan mérinide Abou 'l-Hacen prit Tlemcen d'assaut l'an 1837. D'après l'indication fournie par notre auteur, nous devons croire que ce prince bâtit le grand minaret qui forme encore un des monuments les plus remar quables de, la Mansoura.
3i.
244 PROLEGOMENES tenant un conduit par lequel les habitants de Carlhage faisaient venir l'eau à leur ville, arches qui subsistent encore de nos jours; sans citer d'autres édifices et temples dus à des peuples plus ou moins éloignés de nous, dont l'histoire nous est parvenue et dont nous savons posi- tivement que les corps n'étaient pas d'une grandeur extraordinaire. Le préjugé dont nous parlons est fondé uniquement sur les ré- cits que les conteurs se sont plu à débiter au sujet des peuples d'Ad, de Thémoud et des Amalécites. (Ce qui en démontre la fausseté,) c'est qu'on voit encore de nos jours les demeures que les Thémoud s'étaient taillées dans le roc; une (parole de Mohammed, rapportée dans une) tradition authentique, nous assure que c'étaient là leurs mai- sons. La caravane du Hijdaz y passe presque tous les ans, et les pèle- rins voient ces ha])ilalions, qui n'offrent, soit en profondeur, soit en p. 207. surface, soit en hauteur, que les dimensions ordinaires. Cependant