SigPhi · Ibn Khaldun

Les Prolegomenes (Muqaddimah), Volume II

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Quelques habitants des villes se trouvent en possession (d'un grand nombre) de maisons et de fermes, mais cela ne leur est pas arrivé tout d'un coup ni (même) dans l'espace d'une seule génération. Au- cun d'eux, bien qu'il fût parvenu au comble de l'aisance, n'aurait eu assez d'argent pour acquérir une quantité de propriétés dont le prix aurait dépassé toutes les bornes, lis ne parviennent que graduel- lement à réunir en leur possession un grand nombre d'immeubles. Tantôt ce sont des biens- fonds qu'ils héritent de leurs pères ou de leurs parents, et qui, après avoir appartenu à plusieurs propriétaires, viennent se réunir entre les mains d'un très-petit nombre d'individus ou même d'un seul. Tantôt ils les achètent par spéculation, ce qui a lieu quand la dynastie régnante est sur le point de succoiuber, et qu'une nouvelle dynastie paraît pour la remplacer. A cette époque, P. aàS. l'ancienne dynastie n'a pas de troupes pour protéger le pays; l'inté- grité de l'empire vient d'être entamée, et la capitale penche vers sa ruine. On ne recherche pas alors la possession des immeubles, parce qu'ils sont presque toujours improductifs et parce que la prospérité de l'Etat est anéantie. 11 en résulte que les propriétaires s'en débarrassent à vil prix et qu'on achète Jeurs propriétés presque pour rien. Quand ces immeubles ont ensuite passé par héritage à d'autres propriétaires, la ville a retrouvé sa jeunesse par suite du triomphe de la nouvelle dy- nastie, et le rétablissement de sa' prospérité porte les hommes à rechercher la possession des immeubles à cause des grands profits qu'ils peuvent alors en retirer. De là résulte une forte augmenta- tion dans la valeur des propriétés; elles acquièrent une importance qu'elles n'avaient pas auparavant, et voilà pourquoi on les avait ache- ' Littéral. « Sur la réunion des imnieu- ' Pour LAJ.iUx«^, lisez L*J'>J«t<-»>.

blés et des fermes dans la ville. ■ ' Pour *»*, lisez «J.

37.

^ 4 292 ■ PROLÉGOMÈNES tées par spéculation. Celui qui s'en était rendu propriétaire devient maintenant l'homme le plus riche de la ville, et cela sans avoir tra- vaillé pour gagner ce qu'il possède; au reste, il aurait été incapable d'acquérir vine pareille fortune par son travail.

Les avantages qu'un propriétaire retire d'une maison ou d'une ferme ne sont pas assez grands pour subvenir à tous les besoins de la vie, car ils ne suffiront jamais à ses dépenses s'il a cédé aux entraîne- ments du luxe et s'il en a adopté les habitudes. Le revenu des im- meubles sert tout au plus à le garantir contre la pauvreté et à lui pro- curer le simple nécessaire. D'après ce que nous avons entendu dire aux vieillards dans plusieurs villes, on achète des maisons et des fermes afin de ne pas laisser ses jeunes enfants sans ressource si l'on vient à mourir, et afin que les revenus de ces propriétés soient employés à payer leur nourriture ' et leur éducation, et à lesfaipe vivre tant qu'ils seront incapables de travailler pour eux-mêmes^. Quelque- fois aussi, quand on a un fils incapable de gagner sa vie à cause de la faiblesse de son corps ou de son intelligence^, on lui achète un immeuble pour son entretien. Tels sont les seuls motifs qui portent aig. les hommes riches à acheter des immeubles; ce n'est pas pour gagner de l'argent et se procurer les moyens de soutenir un grand train de vie qu'ils font de pareilles acquisitions. Il est vrai qu'il y a des excep- tions, mais elles sont très-rares; ainsi l'on parvient quelquefois à gagner beaucoup (en spéculant sur la dépréciation des biens-fonds). Les propriétés situées dans les villes tiennent le premier rang* par leur na- ture et parleur valeur; mais, si elles deviennent très-productives, elles attirent les regards des émirs et des oualis^, qui, presque toujours, s'en emparent de force ou obligent le propriétaire à leur céder ces ' Pour /l-Jy», je lis <j i^l^^-», avec les Ji«-" « intelligence, » il est intraduisible, manuscrits C et D et l'édilion de Boulac. à moins de donner une autre tournure à ^ L'auteur ajoute ici: a et quand ils se- la phrase. C'est ce que j'ai fait ici. ronl capables de faire du gain, ils travaille- ' Je lis (jU I, avec l'édition de Boulac ront pour eux-mêtnes. » et les manuscrits C et D.

regarde la subsistance.» Ajouté au mot de l'État, tant civils que militaires.

D'IBN KHALDOUN. 293 propriétés moyennant un prix infime. Cela porte une grave atteinte à la fortune des propriétaires et peut entraîner leur ruine. Dieu est toat-puissant dans ses œuvres. {Coran, sour. xii, vers. 2 1.)

Dans les grandes villes, les hommes riches ont besoin de protecteurs ou doivent être dans une position qui les fasse respecter.

Le citadin qui possède assez d'argent et de biens-fonds pour être regardé comme l'homme le plus riche de la ville s'attire les regards des envieux, et, plus il déploie de luxe, plus il s'expose à être tracassé par les émirs et princes dont le faste pâlit devant le sien. Or, comme la haine est une passion naturelle à l'espèce humaine, les hommes puissants le voient d'un œil jaloux et se tiennent prêts à saisir la première occasion pour lui enlever tout ce qu'il possède. Quand ils sont parvenus', par quelque chicane, à le mettre en contraven- tion^ avec quelque article du code institué par l'autorité temporelle qui les régit, ils trouvent, de cette manière, un motif ostensible pour le perdre et pour lui enlever ses richesses. En effet, la plupart des ar- ticles dont se composent les codes des gouvernements temporels sont contraires à la justice. Pour trouver la justice pure, il faut la cher- cher dans la loi du khalifat, loi qui malheureusement a duré bien peu de temps. Le saint Prophète a dit: « Le khalifat durera trente ans après moi et deviendra alors une royauté temporelle, un gouver- nement injuste. » Donc tout homme qui possède de grands biens et qui se distingue par ses richesses du reste de la popidation doit p. aSo.

avoir un protecteur auprès de qui il puisse se réfugier, ou bien il doit occuper une position qui lui permette d'imposer à ses adver- saires. Il lui faut l'appui d'un membre de la famille royale ou d'un des favoris du souverain, ou du chef d'un parti assez fort pour le faire res- pecter par le sultan. De cette manière il a un abri sous lequel il peut se reposer tranquillement et vivre ^ en sécurité, sans craindre les attaques imprévues. Si l'un ou l'autre de ces avantages lui manque, ' Je lis •uU-i-s: avec le manuscrit D et ^ Littéral. « à lui imposer le joug de. » il deviendra la proie de ses ennemis, qui intrigueront contre lui de toutes les façons, et il succombera victime des trames que les ma- gistrats' (institués par le gouvernement temporel) auront ourdies contre lui. Dieu est le seuljuçje dont personne ne paisse contrôler les arrêts. {Coran, sour. xiii, vers, hi.)

Les grandes villes doivent aux dynasties qui y ont régné leur portion de cette civilisation qui se développe dans la vie sédentaire. Plus ces dynasties ont eu de durée et de t'orce, plus cette civilisation est forte et persistante.

La civilisation de la vie sédentaire se compose d'habitudes d'un genre plus relevé que celles dont la nécessité est absolue et dont aucun peuple ne saurait se passer. Cette supériorité se règle d'après le nombre et le bien-être de la population. 11 y a là des diffé- rences auxquelles on ne saurait assigner aucune limite, et qui se pré- • sentent chez tous les peuples quand les effets de la civilisation se mul- tiplient et forment, parleur diversité, divers genres et diverses classes. Ces classes représentent les arts, et chaque art a besoin d'hommes habiles et exercés pour se maintenir. Au fur et à mesure que les arts acquièrent leurs caractères distinctifs, le nombre d'ouvriers qui for- ment chaque classe augmente ^, et la génération qui vit à cette époque prend une forte teinture (de connaissances pratiques). Cette teinture se renouvelle plusieurs fois dans la suite des temps, de sorte que les ouvriers acquièrent beaucoup d'habileté et une grande connaissance de leurs arts. La durée des siècles et leur suite rendent cette teinture encore plus solide et lui assurent la persistance. C'est surtout dans les grandes villes que cela a lieu, parce qu'elles renferment une nom- breuse population et que tous les habitants jouissent de l'aisance.

P. 25i, Tout ce que nous venons d'indiquer est dû à l'influence d'un gou- vernement dynastique. En effet, le souverain recueille l'argent des contribuables et le distribue à ses intimes et aux grands officiers de l'empire qui, du reste, doivent leur haute considération bien moins ' Pour |*Cil, Usez |.LJCii. — * Pour ^oj^>«, lisez \OJijj, et remplacez tSJUJ par tVJj^.

DIBN KHALDOUN. 295 à leurs richesses qu'au prestige de leurs dignités. L'argent des contribuables passe entre les mains des fonctionnaires du gouver- nement, et ceux-ci le donnent à des habitants de la ville qui ont des relations avec eux, et qui forment, en réalité, la majeure partie de la population. Il en résulte que les habitants acquièrent de grandes richesses et parviennent à l'opulence, ce qui accroît' les usages du luxe, multiplie les formes sous lesquelles il se produit, et établit chez eux, sur une base solide, la pratique des arts dans toutes leurs branches.

Voilà la civilisation de la vie sédentaire. On comprend maintenant pourquoi, dans les provinces éloignées (de la capitale), les usages de la vie nomade prédominent- dans les villes, bien qu'elles renfer- ment chacune une nombreuse population, et que les habitants s'éloi- gnent, dans toutes leurs pratiques, des formes de la civilisation sé- dentaire. 11 en est autrement dans les villes situées aux centres des grands empires, dont elles sont les sièges et les métropoles. Cela tient à une cause unique: la présence du sultan. L'argent qu'il répand à flots est comme un fleuve qui fait verdir tout ce qui est dans son voisinage, féconde la partie du sol qui y touche et étend son influence bienfaisante jusqu'aux arbustes desséchés qui se trou- vent dans l'éloignement. Le sidtan et l'empire, avons-nous dit^, ser- vent de marché pour la nation entière; or, dans un marché et dans son voisinage, il y a toute espèce de denrées. Quand on demeure loin d'un lieu de marché, on ne trouve point de denrées. Si fexis- tence de l'empire se prolonge, et si une suite de rois a régné dans la capitale, les habitudes de la vie sédentaire s'y fortifient beaucoup et s'y établissent d'une manière solide. Voyez l'empire des Juifs en Syrie*.

11 dura près de mille quatre cents ans; aussi ce peuple s'était-il la- çonné à la civilisation de la vie sédentaire; il avait acquis une grande ' Pour tSjyJ'j, lisez twUJj. Les correc- '' Je lis i_ji*J' avec l'édition de Bou- tions indiquées dans celte note et dans les lac.

deux notes précédentes sont justifiées par ' Voyez la i" partie, p. 45.

les mss. C et D et par l'édition de Boulac. ' Pour |«LiJl J, lisez »LiJLj.

296 PROLÉGOMÈNES p. 252. habileté dans tous les arts qui font vivre, et montrait une entente parfaite dans leur emploi. Ce fut surtout dans ce qui regarde la nour- riture, l'habillement et les autres choses qui tiennent à l'économie domestique que les Juifs employaient une foule de procédés dont on leur a emprunté un grand nombre et dont on se sert encore jusqu'à ce jour. La civilisation et les usages de la vie sédentaire jetèrent de profondes racines en Syrie, sous la domination des Juifs, et ensuite sous celle des Roum (les Grecs et les Romains), qui régnèrent sur ce pays pendant six cents ans; aussi celte civilisation s'y trouva portée à son plus haut degré. 11 en fut de même chez les Coptes (les anciens Égyptiens): leur empire dura dans le monde pendant trois mille ans, et donna aux usages de la vie sédentaire un étahhssement solide dans leur pays, l'Egypte. Leur autorité fut remplacée par celle des Grecs et des Romains, et ensuite par celle de l'islamisme, lequel était venu povu- anéantir toutes les anciennes lois; mais cette civilisation y per- sista sans interruption. Dans le Yémen, les usages de la vie séden- taire s'étaient profondément enracinés parce que les dynasties arabes y avaient régné pendant des milliers d'années, à partir des temps des Amalécites et des Tobba \ lesquels eurent pour successeurs les Arabes de la tribu de Moder. 11 en fut de même de la civilisation en Irac: elle y était bien établie, puisque les Nabatéens et les Perses y avaient régné, sans interruption, pendant des milliers d'années, à commencer par les Chaldéens, auxquels succédèrent les Caianiens, puis les Chosroès, et ensuite les Arabes; aussi, ne trouvera-t-on pas, de nos jours, sur la surface de la terre, un peuple plus habitué à la civilisa- tion sédentaire que les habitants de la Syrie, del'lrac et de l'Egypte. En Espagne, celte civilisation était encore bien établie parce que ce pays avait subi, pendant quelques milliers d'années^, la domination des Goths et puis celle des Oméiades. Comme ces deux dynasties étaient très-puissantes', les habitudes de la civilisation et de la vie séden- • ' Pour «uuuxll, lisez «juUajI. ' Je préfère, comme plus conforme à la ^ Je ne m'arrête pas à relever l'exagéra- gramniaire, la leçon iLçJzc |>~Jjt)Jl U«), lion de c« chiffre. qui nous e«l offerte par l'édilion de Boulac.

D'IBN KHALDOUN. 297 taire s'y sont maintenues sans interruption et y ont jeté de profondes racines. Passons au Maghreb et à l'Ffrîkiya.

Avant l'islamisme, aucun empire puissant n'existait en Ifrîkiya; car les Romains et les Francs n'avaient fait que traverser la mer pour occuper, en ce pays, les provinces du littoral, et ne pouvaient compter sur l'obéissance des Berbers, peuple qui ne leur témoignait qu'un semblant de soumission et qui était toujours à changer de place et à p. j53. voyager. Les habitants du Maghreb n'eurent jamais dans leur voisinage un grand empire; ils se bornèrent à envoyer aux Gotiis d'Espagne des déclarations d'obéissance. Lorsque Dieu eut donné l'islamisme au monde et que les Arabes eurent effectué la conquête de l'Ifrîkiya et du Maghreb, le royaume qu'ils y fondèrent n'eut pas une grande durée, puisqu'il ne s'y maintint que pendant les premiers temps de l'islamisme. A cette époque, ils étaient encore eux-mêmes dans une des phases de la civilisation nomade, et ceux qui se fixèrent dans ces pays n'y trouvèrent rien d'une ancienne civilisation sédentaire qu'ils auraient pu emprunter. Les habitants étaient des Berbers tout à fait habitués à' la civilisation grossière de la vie nomade. Peu de temps après, sous le khalifat de Hicham, fils d'Abd el-Melek, les Berbers du Maghreb el-Acsa se soulevèrent à l'instigation de Meïcera el-Malghari ^•pour ne plus rentrer sous la domination arabe. Dès lors ils se gouvernèrent eux-mêmes, et, bien qu'ils aient prêté le serment de fidélité à Idrîs, on ne peut pas regarder le royaume qu'ils fondèrent en ce temps-là comme un empire arabe.

En effet ils administraient eux-mêmes l'Etat, les Arabes n'y étant qu'en très-petit nombre. Les Aghlebides et les Arabes qui étaient à leur service restèrent maîtres de llfrikiya, et possédèrent quelque teinture de la civilisation sédentaire, ce qu'ils devaient à l'influence du luxe et du bien-être qui dérivent de l'exercice du pouvoir, et à la grandeur de la population qui remplissait la ville de Cairouan. Cette civifisation devint l'héritage des Ketama (partisans des Fatemides), ' Littéral, «plongés dans.» ÏHist. des Berbers, t. 1 de la traduction, 298 PROLÉGOMÈNES et passa ensuite aux Sanhadja (Zîrides); mais elle fut tellement im- parfaite qu'elle subsista à peine quatre cents ans. Lors de la chute de l'empire sanhadjien, cette teinture de civilisation s'effaça, parce qu'elle était peu solide et que les Arabes hilaliens ', peuple nomade, s'étaient emparés du pays et y avaient répandu la dévastation. On peut toutefois y reconnaître encore quelques traces, à peine percep- tibles, de la civilisation sédentaire; elles existent dans les familles dont les aïeux avaient habité El-Calâ^, Cairouan^ et El-Mehdiya*. P. 25i. Cela se voit dans leurs usages domestiques et dans leurs habitudes; mais il y a un mélange de civilisation nomade qui n'échappe pas aux regards d'un habitant des villes. 11 en est encore ainsi dans la plupart des villes de l'ifrikiya; mais, dans celles du Maghreb, la civilisa- tion de la vie sédentaire existe à peine. En Ifrîkiya^, le gouvernement monarchique s'était maintenu pendant un temps considérable dans les mains des Aghlebides, des Chîïtes (Fatemides) et des Sanhadja (Zîrides). L'Espagne, sous la dynastie des Almohades, communiqua au Maghreb une portion considérable de sa civilisation, ce qui permit aux usages de la vie sédentaire de prendre racine dans ce dernier pays. Cela eut lieu, parce que la dynastie qui gouvernait le Maghreb avait conquis les provinces de l'Espagne, et que beaucoup de monde avait quitté ce pays pour passer dans le Maghreb, soit de ji|i-é, soit ' Les Béni Hilal, Arabes nomades, en- valurent la Mauritanie vers le milieu du v' siècle de l'hégire. Ils se trouvèrent alors avec la tribu des Béni Soleïm, dans la haute Egypte, entre le Nil et la mer Rouge. Le khalife faleraide El-Azîz les y avait relégués pour les punir des ravages qu'ils avaient commis dans le Hidjaz, lors de la grande insurrection des Carmats. Quand El-Moïzz Ibn Badîs, vice-roi de l'Ifrîkiya, secoua le joug des Fatemides, le gouvernement égyptien se vengea de lui en autorisant ces tribus à passer le Nil et à porter la dévastation dans tontes les provinces de l'Afrique septentrionale. C'est d'eux que descendent tous les Arabes de ce pays qui vivent sous la tente. Les Arabes des villes descendent presque tou.s d'émi- grés chassés des provinces méridionales de l'Espagne.

'' El-Calà, la capitale des Etats gouver- nés par les Zîrides Hammadites, était si- tuée à unejournée N. E. d'El-Mecîla. (Voy. VHisl. desBerb. t. II, p. 43.)

' Siège (lu gouvernement des Aghle- bides.

' Capitale do l'empire des Fatemides.

, de force. On sait quelle étendue l'empire des Almohades avait ac- quise à cette époque. La civilisation de la vie sédentaire prit alors, dans le Maghreb, une certaine consistance et s'y établit même d'une manière solide; mais ce pays la devait en grande partie aux Espa- gnols. Lors de la grande émigration, quand une foule de musulmans quittèrent l'Espagne, à la suite des conquêtes faites par les chrétiens^ ceux qui en avaient habité les provinces orientales passèrent en Ifrîkiya, où ils ont laissé des traces de leur civilisation. Cela se remar- que dans les grandes villes, et surtout à Tunis, où les usages espa- gnols se combinèrent avec la civiHsation qui était venue de l'Egypte, et avec les coutumes introduites par les voyageurs. De celte manière, rifiîkiya et le Maghreb arrivèrent à un degré de civilisation très- considérable, mais qui disparut plus tard, lors de la dépopulation- du pays. Tout progrès y fut désormais arrêté, pendant que, dans le Maghreb, les Berbers reprirent leurs anciens usages, et retombèrent dans la grossièreté de la vie nomade. Dans tous les cas, il reste plus de civilisation en Ifrîkiya que dans le Maghreb et dans les villes de cette contrée, et cela, parce que beaucoup plus de dynasties ont régné dans le premier pays que dans le second, et que les usages, en Ifrî- kiya, se rapprochent de ceux de l'Egypte, ce qui tient au grand nombre de voyageiu-s qui vont et viennent entre ces deux pays. Voilà le secret (de ces différences dans la civilisation), secret qui a échappé v à tout le monde. Le lecteur saura maintenant que (dans la question que nous traitons) il y a plusieurs choses qui ont entre elles des rapports intimes, telles que l'état de l'empire en ce qui regarde sa force et sa faiblesse, le nombre de la popidation ou de la race domi- nante, la grandeur de la capitale, l'aisance et les richesses du peuple, p. 355. Ces rapports existent, parce que la dynastie et l'empire servent de forme à la nation et à la civilisation, et que tout ce qui se rattache à l'Etat, comme les sujets, les villes, etc. leur sert de matière. L'ar- gent qui provient des contributions retourne au peuple; la richesse ' Séville fut prise par Ferdinand III, roi de Caslille. l'an i236 de J. C. — * Pour 38.

300 PROLÉGOMÈNES de la population dérive ordinairement des marchés et du commerce;, les dons et les richesses que le sultan verse sur quelques hahitants de la ville se répandent parmi les autres et reviennent ensuite an, prince pour être distribués de nouveau. Les impôts et la contribu- tion foncière [kharadj] leur enlèvent de l'argent; mais le sultan, en le dépensant, le leur rend. La richesse du gouvernement fait celle des sujets, et plus les sujets sont riches et nombreux, plus le gouverne- ment a de l'argent. Or tout cela dépend du nombre plus ou moins grand de la population. Examinez et réfléchissez; vous trouverez que cela est vrai. Dieu, que sa gloire soit exaltée! est h seul juge dont au- cune autorité ne puisse contrôler les arrêts.

La civilisation de la vie sédentaire marque le plus haut degré du progrès auquel un peuple peut atteindre; c'est le point culminant de l'existence de ce peuple, et le signe qui en annonce la décadence.

Nous avons déjà exposé que la royauté et l'établissement des gou- vernements dynastiques est le terme ^ auquel s'arrête l'action de l'esprit de corps, que la civilisation née de la vie sédentaire est celui auquel aboutit la civilisation de la vie nomade, et que la vie nomade, la vie des villes, la royauté, le peuple 2, et tout ce qui marque dans la société humaine, ont un temps limité pour exister, à l'instar de chaque individu d'entre les êtres créés. Or la raison et l'histoire nous apprennent que, dans l'espace de quarante ans, les forces et la croissance de l'homme atteignent leur dernière limite, que la nature suspend alors son action pendant quelque temps, et p. 256. qu'ensuite la décadence commence. Il en est de même de la civili- sation dans la vie sédentaire; elle est le terme au delà duquel il n'y plus de progrès. Un peuple qui se trouve dans l'aisance se porte na- turellement vers tous les usages de la vie sédentaire et s'y forme promptement. Or, dans ce mode d'existence, la civilisation consiste, comme on le sait, dans l'introduction de tous les genres de luxe, dans ' Pour JuU, lisez ioU. si nous lisons '>.9j—, avec le manuscrit C ' Ou bien, la royauté et son cmporium, el l'édition de Boulac.

D'IBN KHALDOUN. 301 la recherche de ce qu'il y a de meilleur et dans l'empressement à cultiver les divers arts: ceux, par exemple, qu'on a inventés pour l'amélioration de la cuisine, des objets d'habillement, des édifices, des tapis, de la vaisselle et de toutes les autres choses qui figurent dans l'économie d'une maison. Pour arriver à un résultat satisfaisant dans chacune de ces parties, il faut le concours de plusieurs arts dont on n'a aucun besoin dans la vie nomade, et qui n'y sont nulle- ment recherchés. Quand on a porté jusqu'à la dernière limite de l'élé- gance tout ce qui se rattache à féconomie domestique, on cède à l'entraînement de ses passions, et les habitudes du luxe commu- niquent à l'âme une variété d'impressions' qui fempèchent de se maintenir dans la voie de la religion et nuisent à son bonheur dans ce monde.

Ces habitudes, envisagées sous le point de vue religieux, détei- gnent sur l'âme et y laissent des taches qui s'enlèvent très -difficile- ment; envisagées sous le point de vue mondain, elles créent tant de besoins et imposent tant de charges que tout ce qu'on peut gagner (par le travail) ne suffit pas pour y satisfaire. Afin de rendre cela plus clair, nous ferons observer que, dans les grandes villes, la variété des arts qui naissent de la civilisation de la vie sédentaire entraine les habitants dans de grandes dépenses-. Or le degré de cette civilisa- tion varie avec le nombre de la population: plus la population est grande, plus la civihsation est complète. D'ailleurs nous avons déjà dit que toute ville renfermant une nombreuse population se distingue parla cherté des denrées exposées dans ses marchés, et par le haut prix des objets qui servent aux besoins de la vie. Les droits imposés par le gouvernement sur ces marchandises contribuent à leur cherté. (Ces droits sont très-considérables) car la civilisation n'atteint son en- tier développement qu'à l'époque où le gouvernement est parvenu à son plus haut degré de force, époque pendant laquelle fadminislra- tion étabht toujours de (nouveaux) impôts, parce qu'elle fait alors de i>. 257.