Section. Les peuples nomades pratiquent une espèce de médecine fondée ordinairement sur une expérience très-limitée et sur (l'ol)- p. servation d') un petit nombre de cas particuliers. Ces connaissances, qui leur sont venues comme un héritage de la part des anciens de la tribu et des vieilles femmes, peuvent être vraies jusqu'à un certain point, mais elles ne forment pas un système (régulier et) naturel, puisqu'elles ne dérivent pas de principes conformes au tempérament ' Les manuscrits C et D et l'édition de * Fakhr ed-Dîn er-Razi est le Basis ou Boulac portent |iJ..ik *Jo.^ »^'>JI; cette flfcoies des anciens traducteurs européens, leçon me paraît plus correcte, mais elle ' Ce nom m'est inconnu, ne change rien au sens de la phrase. ° Abou Merouan Abd el-.Melek Ibn ' Ce passage est omis dans l'édition de Zohr (Aven-Zohar mourut à Séville) en On sait que Galien naquit vers l'an autres médecins de la même famille et i3i de l'ère chrétienne. portant tous le surnom dtibn Zohr.
164 PROLÉGOMÈNES de l'homme. Les anciens Arabes possédaient beaucoup de ces no- tions médicales et avaient parmi eux plusieurs médecins célèbres, tels qu'El-Hareth Ibn Kileda ' et autres.
Les prescriptions médicales qui se rencontrent dans les recueils de traditions relatives au Prophète rentrent dans cette catégorie (incomplète) et ne font nullement partie de la révélation divine; elles appartiennent à cette classe de connaissances ordinaires qui ont tou- jours eu cours chez les Arabes. On trouve dans les traditions plu- sieurs traits concernant le Prophète et qui correspondent à ses ha- bitudes et à sa constitution naturelle; mais on ne nous les offre pas comme des règles auxquelles nous soyons tenus de nous conformer. Le Prophète eut pour mission de nous faire connaître les prescrip- tions de la loi divine et non pas de nous enseigner la médecine et les pratiques de la vie usuelle. On sait ce qui lui arriva quand il s'agissait de féconder des dattiers^ et qu'il dit (à cette occasion): « Vous savez mieux que moi ce qui se rattache à vos intérêts mon- dains. » On n'est donc pas obligé de croire que les prescriptions médi- cales rapportées dans les traditions authentiques nous aient été trans- mises comme des règles qu'il fallait observer; rien dans ces traditions n'indique que cela soit ainsi. Il est vrai que si l'on veut employer ces remèdes dans le but de mériter la bénédiction divine, et qu'on les prenne avec une foi sincère ', on pourra en retirer un grand bé- néfice; mais ils ne font pas partie de la médecine proprement dite*; ils sont tout au plus des indications qui attestent la vérité de la parole (du Prophète). Considérez, par exemple, l'emploi du miel pour guérir le mal de ventre ^ Dieu dirige vers la vérité.
' Ibn Kileda, de la tribu de Tliakîf, produisirent point de fruits, et Mohaméludia la médecine eu Perse et mourut fi med révoqua »on ordre. Médine, A. H. i3 (634 de J. C). ' Je lis Jo-^) avec le manuscrit D.
' Mohammed, ayant VII des Arabes poser * Littéral. « lempéramentale, » c'est-àdes fleurs du dattier mâle sur les fleurs du dire fondée sur les tempéraments du corps. dattier femelle alin de les féconder, dé- ' Un Arabe vint dire à Mohammed que fendit cette pratique et ordonna de laisser son frèro souffrait d'un violent mal de venfaire à Dieu. Cette année-là les arbres ne tre. «Qu'il avale du miel,» lui répondit DIBN KHALDOUN. 165 L'agriculture, branche de la physique, est un art qui a pour objet les plantes, en tant qu'on peut employer dos moyens pour les faire pousser et croître; moyens qui consistent en arrosages, en soins assidus, en améliorations des terrains, [dans le choix des saisons convenables'] et dans l'application régulière des moyens qui les fassent prospérer et arriver à la perfection.
Les anciens s'appliquaient beaucoup à l'agriculture et étudiaient les plantes sous le point de vue le plus général; ils s'occupaient de leur mise en terre, de leur multiplication, de leurs vertus, de leurs esprits (c'est-à-dire des esprits qui présidaient à leur croissance) et de la correspondance de ces (esprits) avec ceux des astres et de certains temples; connaissances qui s'employaient dans l'art de la magie. Ce fut pour ce motif que les anciens attachaient une si grande impor- tance à l'agriculture.
Le livre dont on attribue la composition aux savants du peuple nabatéen, celui qui a poiu- titre Y Agriculture nabatéenne et qui fut un des ouvrages des Grecs que l'on traduisit (en arabe), renferme une foule de renseignements (touchant ces matières); mais les musulmans en ayant pris connaissance, et sachant que la porte de la magie était fermée pour eux et que l'étude de cet art leur était défendue, se bor- nèrent à en accepter la partie qui traitait des plantes sous le point de vue de leur mise en terre, des soins qu'on doit leur donner et de ce qui se présente dans de pareils cas; aussi rejetèrent-ils les pasle Prophète. Quelques jours après le Moliammed, Dieu lui-même a dit (Coron, même Arabe vint lui annoncer que son sour. xvi, vers. 71): Il y a dans lai (le frère allait plus mal. «Qu'il avale du miel) un remède pour les hommes. * Le miel miel, » fut encore la réponse. L'Arabe re- fut encore administré, et le malade finil vint le trouver une troisième fois, en dé- par guérir.
clarant que le ventre du malade était tou- ' Littéral. • dans la bonté de la saijours dérangé et que le miel n'y faisait son. » Ces mots sont omis dans les manusrien. «Son ventre en a menti, répliqua crits C et D et dans l'édition de Boulac.
]66 PROLEGOMENES sages qui traitaient de l'autre art (la magie). Ibn el-Aouwam ' fit un abrégé de ce livre, en se conformant au plan (que les musulmans avaient adopté), et dès lors fautre branche de cet art^ (c'est-à-dire la magie) tomba dans l'oubli. Maslema^ en a cependant reproduit, dans ses écrits, les principaux problèmes, ainsi que nous l'indiquerons dans le chapili'e où nous parlerons de la magie.
Les modernes ont composé beaucoup d'ouvrages sur l'agriculture, mais ils se sont bornés à parler de la mise en terre, du traitement P. 12 1. des plantes, des moyens qu'il faut employer pour les garantir contre les maladies et les accidents qui nuisent à leur croissance, etc.
On trouve de ces livres partout.
La métaphysique (El-ilaliiya).
Les personnes qui cultivent cette science disent qu'elle a pour ob- jet l'existence (ou fêtre) absolue. Elle traite d'abord de ce qui est com- mun aux êtres tant corporels que spirituels, c'est-à-dire des qaiddités, de l'unité, de la pluralité, de la nécessité, de la possibilité, etc. puis elle examine les principes d'où dérivent les êtres, principes qui sont spirituels; ensuite elle cherche comment les êtres émanent de ces principes et dans quel ordre ils se présentent. Après cela, elle s'occupe des circonstances dans lesquelles l'âme se trouve lorsqu'elle a quitté le corps et est retournée à son origine. A les entendre, c'est une noble science qui procure la connaissance de l'être tel qu'il est, ce qui, selon leur opinion, est la source de la félicité suprême. Plus loin, nous réfuterons ces opinions.
La métaphysique tient, dans l'ordre que ces personnes ont assigné aux sciences, une place qui suit immédiatement celle de la physique, ' Ibn el-Aouwam vivait dans le vi' quieri. M. Clément Muilel vient de publier siècle de l'hégire. Son traité d'agriculture le premier volume d'une traduction fran- ( texte arabe e( traduction espagnole], for- çaise de cet ouvrage. manl deux volumes in-folio, parut à Ma- ' Le mot j est de trop, DIBN KIIALDOUN.
167 et c'est pour celte raison qu'elles l'ont nonamée (la science) qui vient après la physique. Les traités composés sur ce sujet par le premier instituteur (Aristote) se trouvent entre les mains du public. Ibn Sîua (Avicenne) en a donné un précis dans son ouvrage intitulé Kilab es- Chefa oua'n-Nedja^ et Ibn Rochd (Averroès), un des grands philo- sophes espagnols, en a fait aussi un résumé^.
Quelques auteurs plus modernes avaient composé des traités sur les sciences enseignées par ces (philosophes) quand El-Ghazzali réfuta leurs opinions, en même temps qu'il attaqua d'autres doctrines phi- losophiques.
Les scolastiques des derniers siècles mêlèrent les problèmes de la théologie scolastique avec ceux de la philosophie, parce que les mêmes questions se présentaient dans les deux sciences, que l'objet de la scolasliquc leur paraissait identique avec celui de la philosophie et que les problèmes de l'une ressemblaient à ceux de l'autre*. De P. n». cette manière, les deux sciences en formèrent pour ainsi dire une seule. Après avoir changé l'ordre adopté par les philosophes pour la disposition des problèmes de la physique et de la métaphysique, ils les mêlèrent ensemble de manière à en former un système unique. Ils y ajoutèrent une introduction traitant, en premier lieu, des choses générales (des universaux), puis des êtres corporeb et des choses qui en dérivent; puis, des êtres spirituels et de ce qui s'y rattache, et continuèrent ainsi jusqu'à ce qu'ils eussent épuisé la matière. C'est ainsi que firent l'imam Ibn el-Khatîb dans ses Mcbaheth el-Mochrikija (investigations illuminatives*), et tous les grands docteurs de la sco- ' J'ai déjà fait remarquer que notre auteur regarde le Chefa d'Avicenne et le Nedjd comme un seul ouvrage. Je soup- çonne qu'il ne les avait jamais vus ni l'un ni l'autre.
^ Bien plus, il a développé et commenté ï'Organon d'Aristole.
' Pour aLL..^, lisez *JjLi»»., avec le manuscrit C et l'édition de Boulac.
* Le mot rendu ici par illuminative est fV^V,'-- Je le regarde comme le participe actif du verbe (jv^l (illuminer), dont le nom d'action (3lv«' {iciirac) a donné nais- sance au terme ichrukiyourt, lequel s'em- ploie pour désigner une certaine classe de philo.'îophes. Le traducteur turc de ces Pro- légomènes a une note sur ce sujet, dans la- quelle il dit qu'il y a deux voies pour ar- 168 PROLÉGOMÈNES lastique venus après lui. Il en est résulté que les problèmes de la sco- lastique se trouvent confondus avec ceux de la philosophie et que les livres scolastiques sont tellement remplis de questions philosophiques qu'on serait porté à regarder les deux sciences comme identiques dans leurs objets et dans leurs problèmes.
Cette ressemblance n'est toutefois qu'apparente; mais elle suffit pour tromper le public. En effet, les questions agitées par la scolas- tique consistent en dogmçs puisés dans la loi révélée et (parvenus jus- qu'à nous) tels que les anciens musulmans les avaient transmis. Les premiers croyants ne s'adressèrent pas à la raison pour acquérir la certitude de ces dogmes; ils ne pensèrent pas que l'emploi du raison- nement fût nécessaire pour en prouver la vérité et qu'ils devaient s'y fier comme à un appui indispensable. A leur avis, la raison n'avait rien à faire des dogmes ni des prévisions de la loi.
L'établissement des preuves (fondées sur la raison) fut adopté par les (premiers) scolastiques pour le sujet de leurs traités, mais il ne river à la connaissance du monde spirituel et de Dieu; dans la première, on se sert de la spéculation et du raisonnement, et, dans la seconde, on a recours aux exer- cices spirituels et à la contemplation. < Il y a, dit-il, deux sectes qui suivent la seconde voie, celle des personnes qui tiennent compte de la loi révélée, c'est-à-dire, les SouGs, et celle des personnes qui ne s'at- tachent à aucune loi révélée, se bornant à suivre leurs propres inspirations dans le but d'obtenir les révélations et l'illumina- tion, qui sont les fruits des exercices spi- rituels. On appelle ceux-ci philosophes illu- minés et Platon en faisait partie. > Haddji Khalifa (t. III, p. 87 de son Dictionnaire bibliographique) parle aussi des deux voies qui mènent à la connaissance de la vérité et dit: « Ceux qui suivent la première voie sont sectateurs d'une loi révélée ou ne le sont pas; les premiers sont les scolas- tiques, et les seconds, les philosophes pé- ripatéticiens. Ceux qui suivent la seconde voie se livrent à des exercice.s spirituels, fondés, soit sur les prescriptions de la loi divine, soit sur aucune loi. Les preiiiiers sont lesSoufis et les seconds les illuminés. » Nous lisons dans le Diclionary ofiechnical ternu, à l'article t-^^, que les illuminés { ichrakiyoun) reçurent ce nom parce que la pureté de leur intérieur fut illuminée par l'effet de leurs exercices spirituels. Feu le docteur Cureton a examiné celte ques- tion dans les.notes et corrections du Cata- logue des manuscrits de la Bibliothèque Bodieyenne (t. Il, p. 53a), et il conclut que l'expression i^JiyiXl iUSZsi signifie la philo- " Sophie des illuminés et ne doit pas se rendre par philosophie orientale.
D'IBN KHALDOUN. 169 D'IBN KHALDOUN. 169 fut pas, comme chez les philosophes, une tentative pour arriver à la découverte de la vérité et pour obtenir, au moyen de la démonstra- tion, la connaissance de ce qui était ignoré jusqu'alors. Les scoias- tiques recherchaient des preuves intellectuelles dans le but de con- firmer la vérité des dogmes, de justifier les opinions des premiers musulmans et de repousser les doctrines trompeuses que les nova- leurs avaient émises. Ceux-ci prétendaient' que, pour constater la vérité des dogmes, on n'avait besoin que de preuves fournies par la raison, et cela après avoir reconnu que la vérité de ces dogmes était déjà établie par des preuves tirées de la foi, preuves qui avaient porté les anciens musulmans à les accueillir et à y croire.
Il y a donc une grande différence entre les deux systèmes. En effet, les perceptions recueillies par le législateur inspiré appartiennent à une sphère si vaste qu'elles l'emportent de beaucoup sur celles que les spéculations de la raison peuvent nous fournir; elles leur sont bien supérieures et les embrassent toutes, parce qu'elles se puisent dans les lumières de la divinité. Donc elles ne se laissent pas soumettre P. 1 33 à une règle aussi étroite que celle de la spéculation, ni classer parmi les perceptions que tous les hommes peuvent obtenir. Aussi, quand le législateur nous a dirigés vers une perception (ou croyance), nous devons la préférer aux perceptions que nous avons recueillies nous- mêmes, et nous y fier à leur exclusion; nous ne devons pas chercher à en démontrer la vérité au moyen de la raison ni (à la concilier avec la raison) quand celle-ci la repousse. Au contraire, nous devons croire avec une foi sincère à ce que le législateur nous a prescrit, admettre ses doctrines comme des connaissances certaines, nous abstenir de parler au sujet de dogmes que nous ne comprenons pas, nous en rapporter (pour leur vérité) au sentiment du législateur et mettre la raison de côté.
Ce qui porta les scolastiques à faire autrement, ce furent les nou- veautés spéculatives, émises par des gens impies dans les discours ' Pour (j^^xyj, lisez 'j**) avec les manuscrits C et D et l'édition de Boulac. Prolégomènes. — m.. jj 170 PROLEGOMENES qu'ils dirigeaient contre les croyances que nous tenons des premiers musulmans. Cela décida les scolastiques à les réfuter par des argu- ments de la même espèce que ceux qu'ils avaient employés; aussi se trouvèrent-ils obligés de se servir de raisonnements tirés de la spécu- lation pour appuyer les croyances que les anciens nous ont transmise?. Mais la scolastique n'a pas pour objet de rechercher la vérité ou la fausseté des problèmes qui appartiennent à la physique ou à la méta- physique; de telles recherches ne sont pas de sa compétence. Quand on est bien convaincu de cela, on reconnaît clairement la différence qui existe entre la scolastique et la philosophie, bien que les modernes les aient confondues en une seule science, tant dans la théorie que dans leurs écrits. La vérité est que chacune d'elles diffère de l'autre par son objet et par les problèmes dont elle s'occupe. La confusion que nous venons de signaler provient de ce que (dans les deux sciences) les problèmes capables de démonstration sont les mêmes. L'esprit d'argumentation fut porté chez les scolastiques à un tel point qu'il semblait être un stimulant qui les poussait à chercher dans la raison les preuves de nos ci-oyances. Mais ce n'est pas là le but de la scolastique; elle ne doit servir qu'à réfuter les impies, car les doctrines dont elle s'occupe nous sont imposées par la loi comme vraies, et nous devons les reconnaître comme telles.
Il y avait dans les derniers siècles quelques Souhs à l'esprit exalté qui ne parlaient que de leurs extases et qui mêlaient les problèmes de la philosophie et de la scolastique à leurs propres doctrines de ma- nière à en faire un seul système '. Voyez, par exemple, leurs discours p. u4. sur le prophétisme, sur l'unification (de l'homme avec Dieu), sur rétablissement (de la divinité dans le corps de l'homme), sur l'iden- tité (du monde avec Dieu), etc. Mais le fait est que chacune de ces sciences a son domaine spécial et distinct. Les notions fournies par le soufisme se prêtent encore plus difficilement que les autres à une classification scientifique. Gela tient à ce que les Soufis prétendent ' LiUéral. « un seul discours. » D'IBN KHALDOUN. 171 résoudre tous les problèmes au moyen de perceptions obtenues par eux dans le monde spirituel, et qu'ils évitent l'emploi de la dé- monstration. Mais on sait combien les inspirations de ce genre difl'è- rent des notions fournies par les sciences; elles ne s'accordent avec celles-ci ni dans leurs tendances ni dans leurs résultats. Nous avons déjà exposé ce fait et nous y reviendrons plus loin. Dica dirige vers la vérité.
La magie et la science des talismans.
Ces sciences consistent en la connaissance de la manière dont on fait certains préparatifs au moyen desquels l'âme bumaine acquiert le pouvoir d'exercer des influences sur le monde des éléments, soit directement, soit à l'aide de choses célestes. Cela s'appelle, dans le premier cas, magie, et dans le second, science talismanique. Comme ces genres de connaissances ont été condamnés par les lois des divers peuples à cause du mal qu'ils produisent et de la condition imposée â ceux qui les cultivent de diriger leur esprit vers un astre ou quel- que autre objet plutôt que vers Dieu, les ouvrages qui en traitent sont extrêmement rares. Ce qui reste de ces sciences ne se trouve que dans les livres composés par les Nabatéens, les Chaldéens et autres peuples qui existaient avant la mission du prophète Moïse; car les prophètes qui parurent avant lui ne promulguèrent pas de lois et n'apportèrent pas aux hommes des maximes de droit; ils se bornèrent, dans leurs écrits, à fair« des exhortations, à enseigner l'unité de Dieu et à parler du paradis et de l'enler.
La magie et la talismanique existèrent chez les Assyriens et les Chaldéens qui habitèrent Babel, et chez les Coptes de l'Egypte. Ces peuples et d'autres encore possédaient des ouvrages qui en traitaient et laissèrent des monuments (qui s'y rapportent), mais un très-petit nombre seulement de leurs écrits a été traduit (en arabe). Nous n'en possédons que le livre de YAgricallure nahatéenne, rédigé par Ibn Ouahchiya d'après des traités composés par les gens de Babel'. Ce fut 172 PROLÉGOMÈNES p. i»5. à cette source qu'on puisa la connaissance de ces arts, et ce fut là qu'on les suivit dans leurs diverses ramifications. Plus tard on com- posa des ouvrages, sur cette matière, tels que les Volumes des sept astres, les livres de Tomtoin l'Indien sur les Figures des degrés et des astres, etc. Ensuite parut en Orient Djaber Ibn Haïyan, le plus sa- vant musulman qui ait étudié la magie. Il feuilleta les écrits com- posés par les gens du métier, obtint la connaissance de leur art, et, l'ayant bien approfondi, en tira la partie essentielle. On a de lui plu- sieurs ouvrages, dans lesquels il s'étend longuement sur la magie et même sur l'alchimie, parce que cet art est une branche de la magie. En effet, les corps dont se composent les espèces ne se laissent trans- muer d'une forme en une autre que par des puissances psychiques; l'art pratique n'y sert de rien. L'alchimie est donc une branche de la ma- gie, ainsi qvie nous le ferons voir encore dans un chapitre spécial.
Après Djaber Ibn Haïyan parut Maslema Ibn Ahmed el-Madjrîti (de Madrid), le plus grand maître, en fait de mathématiques et d'opérations magiques, qui ait existé chez les musulmans espagnols. Il résuma le contenu de tous ces livres, en rédigea les principes dans un ordre systématique et réunit ensemble les divers procédés qu'ils renferment. De cette manière il forma le volume qu'il intitula Ghaïa tel-Hakim '. Personne après lui n'a écrit sur ces matières.
' Ibn Khaldoun attribue encore à Mas- lema Ibn Ahmed le traité d'alchimie qui a pour litre Retba tel-Hakim. J'avais cm ce- pendant reconnaître d'une manière posi- tive que l'auteur du Retba n'était pas celui du Ghaïa, et, dans la première partie de cette traduction, page 217, note i, je les avais signalés comme deux personnages diiTérenls. En rédigeant la note que je viens d'indiquer, je m'étais appuyé sur un renseignement fourni par le texte même du Retba, manuscrit arabe de la Biblio- thèque impériale, supplément n° 1078. Dans la préface de ce traité, fol. 7 v", j'avais lu ces paroles: Jjl ^^ aj».?- JÀj Ufou, « et je m'étais mis à rassembler les maté- riaux de cet ouvrage au commencement de l'année quatre cent trente-neuf de l'ère des Arabes. » Ces nombres y sont écrits en toutes lettres. Or, comme Djemal ed-Dîn el-Kifti, l'auteur du Tahekal el-Hokema, appelle l'auteur du Ghaïa Maslema, fdsde Mohammed, et place sa mort en l'an 898, et comme Haddji Khalifa nous dit qu'il mourut en Sgô, il m'avait semblé impos- sible de reconnaître l'auteur du Ghaïa et celui du Retba pour le même individu. J'a- Je dois maintenant soumettre au lecteur quelques observations préliminaires, afin qu'il comprenne la véritable nature de la magie.
vais donc admis l'existence de deux per- sonnes portant le même nom, originaires toutes le» deux de Madrid, natives de Cor- doue, et s'occupant des mêmes études. Je me trouvais obligé à regarder comme vraie une circonstance aussi peu probable, parce que, d'après les sources que j'avais con- sultées, l'un de ces savants mourut vers la fin du IV* siècle de l'hégire, et que l'autre florissait vers le milieu du siècle suivant. La déclaration si nette d'ibn Klialdoun m' ayant ensuite amené à examiner cette question de nouveau, je trouvai, dans la Bibliotheca ar. hist. de Casiri, que l'exem- plaire du Retba conservé dans la biblio- thèque de l'Escurial offrait la date SSq. Un second manuscrit du Relba, apparte- nant à la Bibliothèque impériale, ancien fonds arabe n° 978, confirme celle leçon: le passage déjà cité se trouve au fol. 4 v° de ce volume; la date y est écrite en toutes lettres, mais, à la place du mot *jI,^jnI I quatre cents, »on Ut ijLèJj t trois cents, t Ce chiffre fait disparaître toutes les diffi- cultés que j'ai signalées; il est évidemment la bonne leçon, et montre qu'Ibn Klial- doun ne s'est pas trompé en déclarant que l'auteur du Retba est le même que celui du Ghaia. Maslema fut un savant d'un grand mérite, si nous devons en croire les renseignements fournis par Ibn Abi Osaï- biya, l'auteur de l'Histoire des médecins. Nous lisons dans cet ouvrage: « Abou'l-Cacem Maslema, fils d'Ahmed, surnommé ElMadjrîti (orignaire de Ma- drid) et natif deCordoue.vivailsousle règne d'EI-Hakem (el-Mostancer, neuvième sou- verain omeïade d'Espagne, mort l'an 366- 976 de J. C.) Le cadi Saêd (i>*L», mort l'an 417 de l'hégire, 1026-7 de J. C.) parle de lui dans son ouvrage intitulé: Cy>ix^-> l*j>^\ cy"i*i' (j {_fJy*^\ {Notices des divers peuples). • A cette époque, dit-il, Masienn fut le premier mathématicien de l'Espagne, Il surpassa tous se» prédécesseurs en la connaissance des sphères célestes et des mouvements des astres. Il s'occupa avec soin à observer les étoiles et mit beaucoup de zèle à expliquer le livre de Ptolémée in- titulé El-Medjesli (l'Almageste). 11 a laissé un bon ouvrage sur cette partie de l'arith- métique que l'on désigne chez nous par le terme tysiUlji^ (nioamelat, c'osl-k dire tran- sactions commerciales et aatres). On lui doit aussi un abrégé du traité intitulé Jjjju' »,,x^[yOI [rectification des étoiles) et fai- sant partie du Ztdj (collection de tables astrnomiques) com|)osé parEl-Bettani (Al bategnius). Il s'occupa aussi du Ztdj de Mohammed Ibn Mouça el-Kharizmi, et ré- duisit à l'ère de» Arabes le» dates de l'ère persane, employée dans cet ouvrage. Il (y) indiqua les positions moyennes des astres, à partir du commencement de l'ère de l'hégire, et y ajouta de bonnes tables; mais il adopta les erreurs de cet astronome et ne songea pas à les signaler. C'est là une tâche que j'ai remplie dans mon traité intitulé <_).i=>t^XjI ^^\iy^ ^siLsI [Correc- tion des mouvements de.': étoiles) en faisant connaître les erreurs qui ont été commises par les observateurs. » Maslema mourut l'an 398 (1007-8 de J. C), avont le com- mencement des troubles (qui amenèrent la chute des Omeïades espagnols). Il forma un grand nombre d'élèves; jusqu'alors 174 PROLEGOMENES