SigPhi · Ibn Khaldun

Les Prolegomenes (Muqaddimah), Volume III

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en tout ou en partie, ne puisse pas y réussir". Eh bien, il en e.st de même de la connaissance théorique des règles de la syntaxe arabe, comparée avec la faculté elle-même dont nous parlons: car, con- naître les règles de la syntaxe arabe, c'est savoir comment il faut faire, ce n'est pas savoir faire. Aussi trouverez -vous parmi les gram- mairiens les plus habiles, parmi ceux qui sont très -versés dans la syntaxe arabe et qui en possèdent théoriquement toutes les règles, bien des gens qui, si on leur demande d'écrire deux lignes pour correspondre avec un de leurs frères ou un de leurs amis, ou pour réclamer contre quelque acte d'injustice, ou enfin pour quelque autre objet que ce soit, s'en acquitteront mal, feront un grand nombre de fautes, et ne sauront pas composer leur phrase et exprimer ce qu'ils voudraient dire, sans s'écarter des formes de la langue arabe. Au contraire, parmi ceux qui ont bien acquis cette faculté et qui Pour iU^, lisez OC*;.

D'IBN KHALDOUN. 347 composent parfailement en prose et en vers, vous trouverez des gens qui ne sauront pas employer correctement les désinences qui distin- guent Vagcnt du verbe de Yobjel de l'action, et le mot qui est au nomi- natif de celui qui est au génitif; enfin qui ignorent complètement toutes les règles de l'art de la syntaxe arabe. Cela nous montre évi- demment que la faculté dont nous parlons est tout à fait différente de la grammaire et n'a aucun besoin du secours de cet art.

On trouve quelquefois, il est vrai, parmi les hommes habiles dans Tari de la syntaxe, des personnes qui connaissent la vraie nature de cette faculté; mais cela est rare et n'est qu'un effet du hasard. Cela arrive le plus souvent aux personnes qui ont fait un grand usage du Livre de Sibaouaïh, parce que cet auteur ne s'est pas borné à ex- poser les règles de la syntaxe des désinences; il a rempli son traité de proverbes qui avaient cours parmi les Arabes, et d'exemples tirés de leurs poésies et de leurs façons de parler; aussi cet ouvrage renferme- t-il une masse considérable de matières qui peuvent aider à l'acqui- sition de cette faculté. Les personnes qui ont étudié assidûment ce livre et qui se le sont (pour ainsi dire) approprié, sont parvenues à posséder une partie considérable des locutions employées par les (anciens) Arabes; cela est disposé comme en magasin dans leur mé- moire, chaque chose à sa place et dans une case, de manière qu'on P. 3ii. puisse la retrouver au besoin. Cela leur a fait sentir la nature de cette faculté acquise; (le livre lui-même) fournit à ce sujet les ensei- gnements les plus complets, et est instructif au plus haut degré. Toutefois, parmi ceux mêmes qui font usage du traité de Sîbaouaïh, il y en a qui ne se sont pas aperçus de cela et qui ont acquis la connaissance de la langue, comme art, sans l'avoir acquise connue faculté. Quant à ceux qui font usage des écrits des grammairiens modernes, où l'on ne trouve que les règles sèches de la grammaire, dénuées de tout exemple emprunte aux poètes ou aux discours des (anciens) Arabes, il est bien rare, par cette raison, qu'ils sachent ce que c'est que cette faculté, et qu'ils fassent attention à son impor- tance. Vous remarquerez qu'ils croient être parvenus à un certain 44.

348 PROLÉGOMÈNES degré d'avancement dans la connaissance de la langue arabe, tandis que personne n'en est plus loin qu'eux.

Les hommes qui cultivent, en Espagne, l'art de la grammaire arabe, et qui l'enseignent, sont moins éloignés d'acquérir cette faculté que ceux des autres contrées, parce que, dans cette étude, ils s'appuient sur des exemples empruntés aux Arabes (anciens) et sur leurs pro- verbes, et que, dans leurs écoles, ils s'attacbent à bien se rendre compte de ces phrases et expressions, Aussi, (chez eux,) le commen- çant, tout en apprenant les règles de la langue, acquiert machinale- ment une bonne partie de la faculté dont nous parlons; son esprit en reçoit l'empreinte et se dispose à l'acquérir et à se l'approprier. Pour tous les autres habitants de l'Occident, tant ceux de l'Ifrîkiya que ceux (du Maghreb), ils ont assimilé l'art de la grammaire arabe aux sciences (théoriques), le regardant comme un objet de pures discussions spé- culatives; ils ne se sont pas du tout occupés de se rendre raison de la phraséologie complexe des Arabes; ils se sont contentés d'appliquer à un exemple quelconque les règles de la syntaxe des désinences, ou bien de démontrer la préférence due à une explication sur une autre, d'après ce qu'exige le bon sens, et non d'après l'esprit de la langue arabe et le mode dont se composent les phrases. Ainsi l'art de la grammaire s'est réduit, chez eux, à n'être, pour ainsi dire, qu'un recueil de règles tirées de la logique et de la dialectique, et ne per- met d'acquérir ni les idiotismes de la langue arabe, ni la faculté de P. 3n. s'en servir. Il est résulté de là que ceux qui, dans ces contrées-ci et dans les villes, possèdent par cœur les règles de la théorie, sont tout à fait étrangers à la faculté de bien parler arabe: on dirait qu'ils ne font pas même la moindre attention au langage des Arabes (anciens). Cela est venu de la négligence qu'ils ont mise à étudier les exemples empruntés à cette langue et les formes de sa phraséologie, à distin- guer les divers modes d'exprimer les idées et à exercer les élèves dans cette partie des études: (ils ont laissé de côté) ce qu'il y avait de plus propre à faciliter l'acquisition de la faculté dont nous parlons. Quant à toutes ces règles théoriques, elles ne sont que des moyens D'IBN KHALDOUN. 349 servant à faciliter l'enseignement, mais on les a appliquées à un usage auquel elles n'étaient point destinées; on en a fait une science de théorie et on en a négligé le fruit.

On voit, d'après ce que nous avons dit à ce sujet, qu'on ne peut acquérir la faculté de parler correctement la langue arabe qu'en ap- prenant par cœur un grand nombre de locutions provenant des (an- ciens) Arabes. Il faut que le métier sur lequel ces locutions ont été façonnées se dresse dans l'esprit de l'étudiant, afin qu'il forme lui- même des phrases sur ce métier, et que, parla, il se trouve dans la position d'un homme élevé parmi les Arabes et qui a appris, par leur commerce, leurs façons de parler, en sorte qu'il ait acquis la fa- culté complète et habituelle d'exprimer ses pensées suivant les formes qu'ils observaient eux-mêmes en parlant. C'est Dieu qui a réglé la des- tinée de toute chqse.

Sur In significalion que le mol goût comporte dans le langage des rhéloririen!i. La faculté désignée par ce ternie ne se trouve presque jamais chei les étrangers qui se sont arabisés.

Le mot goiit est un terme fort usité par les personnes qui s'oc- cupent des diverses branches de la rhétorique '; il indique que la fa- culté de la réalisation (ou de parler avec précision) est déjà acquise à P. 3i3. l'organe de la langue. Nous avons fait observer que le mot réalisation signifie le talent d'établir une conformité parfaite, sous tous les points de vue, entre la parole et la pensée, en observant certaines parti- cularités qui sont propres à la composition des phrases et qui pro- duisent cet effet. Celui qui désire parler l'arabe et s'y exprimer avec netteté doit adopter le seul plan qui puisse y conduire; il apprendra par cœur les tournures employées par les Arabes, les expressions dont ils font usage dans leurs discours, et tâchera de disposer ses phrases de la même manière qu'eux. S'il réunit à ce genre de travail l'habitude de s'entretenir avec les Arabes, il acquiert la faculté de ' Le mot j^^i «goût» s'emploie aussi mais dans une autre acception. (Voyez ci - chez les Soufis comme terme technique, dessus, p. 88.)

350 PROLÉGOMÈNES donner à son discours ce caractère qui leur est propre, et la compo- sition des phrases lui devient si facile, qu'il ne s'écarte presque jamais des lois suivies par ce peuple dans l'expression de ses pensées. Aussi, qu'il entende une phrase qui ne soit pas conforme à ces lois, son oreille en est choquée et la rejette, pour peu qu'il y réfléchisse, et même sans aucune réflexion de sa part, et cela par un instinct qu'il doit à celle faculté acquise. En effet, les facultés d'acquisition, quand elles ont pris une certaine solidité et qu'elles sont parvenues à jeter des racines quelque part, semblent être une nature primitive, inhé- rente au sujet chez qui on les rencontre. C'est pour cela que bien des gens superficiels, ne se doutant pas du véritable caractère des fa- cultés acquises, s'imaginent que la correction avec laquelle les (an- ciens) Arabes s'exprimaient dans leur langue, tant en ce qui regarde les désinences grammaticales que renonciation de la pensée, était une chose purement naturelle. « Les Arabes, disent-ils, parlaient par un instinct naturel. » Rien n'est plus faux: il s'agit là d'une faculté que la langue a acquise et qui lui permet de disposer le discours (de la meilleure manière); faculté qui s'élail consolidée et avait pris racine en eux, quoiqu'elle paraisse au premier abord avoir été un don de la nature et être née avec les individus. Elle ne peut s'acquérir qu'en se familiarisant avec les discours des Arabes; il faut que l'oreille soit souvent frappée de la répétition des mêmes choses et qu'on joigne à cela l'observation de ce que la phraséologie a de (propre et de) spé- cial. Cette faculté ne s'acquiert pas par la connaissance des règles théo- riques que les rhétoriciens ont inventées; ces règles enseignent la P.3i4. théorie de la langue arabe, mais elles ne procurent pas à ceux qui les possèdent la faculté eflective (et pratique). Ceci une fois bien établi, disons que, lorsque l'organe de la langue a acquis la faculté d'exprimer les idées d'une manière correcte et précise, cette faculté même conduit celui qui la possède aux diverses manières d'ordonner les phrases, et à des modes de construction qui sont non-seuleuient bons, mais conformes à ceux qu'observaient les Arabes dans l'usage de leur langue et dans l'ordonnance de leurs discours. Si l'homme qui possède cette faculté voulait s'écarter de la manière de compo- ser les phrases et des tournures qui sont propres à la langue arabe, il ne le pourrait pas; sa langue ne s'y prêterait pas, parce qu'elle n'y serait pas accoutumée, et que ce n'est pas à cela que le conduit cette faculté qui s'est enracinée chez lui. Si, en parlant à cet homme, on emploie d'autres tournures et formes que celles dont les Arabes se servaient, et qu'on s'éloigne de leur manière nette et précise d'é- noncer leurs pensées, il repousse ces innovations et les rejette, parce qu'il sent que cela n'est pas conforme au style idiomatique des Arabes, peuple dont il a étudié la langue avec tant d'assiduité. II ne saurait pas en rendre raison, comme peuvent le faire ceux qui ont étudié les règles de la grammaire et de la rhétorique; pour eux c'est une affaire de déduction systématique, fondée sur des règles qui ont été établies par l'examen successif d'une foule d'exemples; tandis que, chez l'homme dont nous parlons, c'est une affaire de fait qui provient d'un exercice assidu du langage des Arabes, exercice par l'effet duquel il est devenu comme l'un d'entre eux. Expliquons ceci par un exemple. Supposons qu'un enfant arabe soit né et ait été élevé parmi les gens de sa nation: il apprendra leur langue et se formera à l'observation de tout ce qui constitue la syntaxe désinentielle et l'art de bien parler, en sorte qu'il en viendra à posséder parfaitement la langue arabe; mais ce ne sera point par la connaissance de la théorie et des règles; ce sera uniquement parce que, chez lui, la langue et les or- ganes de la parole auront contracté l'usage de cette faculté. Eh bien, celui qui viendra après la génération (dont cet enfant faisait partie) obtiendra le même résultat, en retenant par cœur leurs paroles, leurs poésies et leurs discours oratoires, et en persistant dans cet exercice jusqu'à ce qu'il parvienne à s'approprier cette faculté et qu'il devienne comme un individu né au milieu des Arabes et élevé parmi leurs l*. 3i5, tribus: or les règles sont tout à fait étrangères à cela. Quand cette faculté est bien établie chez quelqu'un, on la désigne, métaphori- quement, par le nom de goût; c'est un terme technique adopté par les rhétoriciens. Le mot goût,àans son acception primitive, s'applique 352 PROLEGOMENES à la perception des saveurs; mais, en tant que la faculté dont nous parlons a pour objet d'énoncer des idées au moyen de la parole et qu'elle a pour siège la langue, organe qui est aussi le siège du sens par lequel sont perçues les saveurs, on lui a appliqué, par métaphore, le nom de (joût. Nous pouvons même dire que la faculté (ainsi dési- gnée) appartient de fait à la langue, comme c'est à elle qu'appartient la perception des saveurs. Quand on a bien compris cela, on recon- naît que les étrangers qui ont commencé à apprendre l'idiome des Arabes, et qui se trouvent obligés à le parler afin d'entrer en relation avec le peuple qui s'en sert, on reconnaît, dis-je, que ces étrangers, tels que les Persans, les Grecs et les Turcs, dans l'Orient, et les Berbers dans l'Occident, ne sauraient s'approprier ce goût, parce qu'ils n'acquièrent que très-imparfaitement la faculté dont nous avons exposé la nature. (El pourquoi cela.**) C'est que tous ces gens, ayant commencé à un certain âge et lorsque leur langue avait déjà pris l'Iîa- bitude de parler un autre idiome, c'est-à-dire celui de leur pays, ne visent absolument qu'à apprendre les expressions, tant simples que composées, dont les habitants des villes usent entre eux dans leurs conversations, et cela, parce que la nécessité les y oblige.

Cette faculté s'est maintenant perdue pour les habitants des villes (arabes); ils en sont même fort éloignés, ainsi que nous l'avons dit. Il est vrai que, sous le rapport (du langage), ils possèdent une autre faculté, mais ce n'est pas celle qui est généralement recherchée et qui consiste à bien parler la langue (arabe). Celui qui connaît uniquement par les théories systématiques consignées dans les li- vres les lois qui régissent cette faculté est bien loin d'en pos- P. 3i6. séder la moindre partie; il en a appris les règles et rien de plus; car, ainsi que nous l'avons dit précédemment, cette faculté ne s'ac- quiert que par un exercice assidu, par l'habitude et par la répé- tition fréquente des locutions employées par les Arabes. S'il vous venait en pensée d'opposer à cela ce que vous avez ouï dire, que Sîbaouaïh, El-Fareci, Zaniakhcheri, et autres écrivains distingués par leur style, étaient étrangers, et que cependant ils sont parvenus DIBN KHALDOUN. 3S3 à acquérir cette faculté, je vous ferai observer que ces hommes, dont vous avez tant entendu parler \ n'étaient étrangers que par leur ori- gine, mais qu'ils avaient vécu et avaient été élevés parmi des Arabes qui possédaient ceîte faculté, ou parmi des gens qui l'avaient acquise par (la fréquentation de) ces mêmes Arabes. Ils s'étaient donc ren- dus par là maîtres de la langue arabe, au plus haut point de perfec- tion*. On pourrait dire que, dès la première époque de leur vie, ils étaient comme de petits enfants des Arabes, nés et élevés parmi leurs tribus, en sorte qu'ils ont saisi le fond et l'essence de la langue, qu'ils se sont trouvés dans la même position que si l'arabe eût été leur langue maternelle; d'où il suit que, bien qu'ils fussent étrangers par leur origine, ils ne l'étaient point par rapport à la langue et à la parole, parce qu'à l'époque où ils ont vécu la religion était encore dans sa fleur et la langue dans sa jeunesse, la faculté de la parler n'étant point encore perdue et subsistant parmi les Arabes des villes. De plus, ces personnages se sont appliqués assidûment à étudier la manière de parler des Arabes et en ont fait leur exercice habi- tuel, en sorte qu'ils y ont atteint le suprême degré de perfection.

Il en est bien autrement aujourd'hui de tel individu étranger qui a des relations de société avec les habitants des villes qui parlent la langue arabe: d'abord, cette faculté de bien parler l'arabe, celle qu'il veut acquérir, n'existe plus parmi ces gens; il trouve en vigueur chez eux une autre faculté qui leur est propre et qui est et) oppo- sition avec celle de la langue arabe. Quand même nous admettrions qu'il s'attachât à étudier les discours des Arabes et leurs poésies, en P. Si;, les lisant et les retenant par cœur, dans l'intention d'acquérir cette faculté, il ne pourra guère y réussir, parce que, comme nous l'avons dit, lorsque l'organe qui doit être le siège de cette faculté a été occupé d'avance par une autre, il ne peut presque jamais acquérir cette nouvelle faculté que d'une manière imparfaite et défectueuse. Si nous admettons qu'un individu, étranger par son origine, a été en- A*£ «CUkJ. ^.

354 PROLEGOMENES tièrement exempt de tout commerce avec la langue étrangère, et qu'il a entrepris d'acquérir par l'étude cette faculté, en apprenant par cœur ou en lisant, il est possible qu'il y parvienne; mais c'est là un cas fort extraordinaire, comme vous pouvez en juger par tout ce que nous avons dit. Beaucoup de ces hommes qui ont étudié en théorie les règles de la rhétorique, prétendent que par là ils sont parvenus à acquérir ce goal dont nous parlons; mais ils sont dans l'erreur, ou bien ils veulent y induire les autres. S'ils ont acquis une faculté, c'en est uniquement une qui se borne à ces règles d'une rhétorique de théorie, mais ce n'est nullement la faculté de bien s'exprimer. Dieu dirige celai qu'il veut vers une voie droite.

Les habitants des villes, en général, ne peuvent acquérir qu'imparfaitement celte faculté (de bien parler) qui s'établit dans l'organe de la langue, elqui est le fruit de l'étude. Plus leur langage s'éloigne de celui des Arabes ( purs), plus il leur est difficile d'ac- quérir cette faculté.

L'étudiant (né et élevé dans une ville et qui veut apprendre la langue de Moder) a déjà acquis une autre faculté contraire à celle dont il se propose de faire l'acquisition; et cela, parce qu'il s'est formé d'abord au langage des Arabes domiciliés, ce qui lui a fait contracter des habitudes de parler étrangères à l'arabe. Par là sa langue, au lieu d'acquérir la faculté du langage primitif, auquel il avait droit par son origine, en a contracté une autre, celle de parler l'idiome qui a cours aujourd'hui parmi les Arabes domiciliés. Aussi P. 3j8. voyons-nous que les précepteurs s'efforcent de prendre les devants et d'enseigner de bonne heure aux enfants (la langue de Moder). Les grammairiens s'imaginent que c'est leur art qui prévient ainsi (la mauvaise habitude de parler un idiome corrompu); mais il n'en est rien: cet effet n'est dû qu'aux soins que l'on prend de faire contracter aux enfants la faculté (de la langue de Moder), en accoutumant leur langue à répéter les locutions dont se servaient les Arabes (non do- miciliés). Il est bien vrai que (de tous les arts, celui de) la gram- maire a le plus de rapport avec celte pratique habituelle (du bon D'IBN KHALDOUN.

dss langage); mais les dialectes parlés par les (Arabes) domiciliés ' ont un caractère étranger tellement prononcé et s'écartent tellement de cette langue, que ceux qui les parlent se trouvent peu capables d'apprendre la langue de Moder et d'en acquérir la faculté; tant est profonde la différence ^ qui existe entre le langage (des anciens Arabes) et les dialectes modernes. Voyez ce qui a lieu à cet égard chez les habitants des diverses contrées: ceux de l'Ifrîkiya et du Maghreb, parlant un dialecte dont le caractère étranger est très-prononcé et qui s'éloigne beaucoup du langage primitif, sont tout à fait ineptes à acquérir par l'étude la faculté d'employer ce langage. Ibn er-Rekîk raconte qu'un commis-rédacteur de Cairouân écrivit en ces termes à un de ses amis: «Mon frère! puissé-je n'être pas privé de ton absence! Abou Saîd m'a instruit d'un discours, savoir, que tu avais mentionné ([ue tu seras avec l'huile (qui) vient. Nous avons été empêchés aujourd'hui et n'a pas été disposée pour nous la sortie. Quant aux gens de la demeure, les chiens sont de la chose de la paille, et ils en ont menti: cela est faux; il n'y a point une seide lettre en cela (de vrai). Ma lettre s'adresse à toi, et je désire beaucoup vous voir'. » Vous voyez par là jusqu'où allait, pour eux, la faculté de se servir du langage de Moder; et nous venons d'en indiquer la cause. 11 en était de même de leurs poésies: elles s'écartaient beaucoup de (la perfection qui appartient à) cette faculté et restaient fort au-dessous de la classe (des anciens P. 3io. poèmes arabes); et il en est encore ainsi de nos jours. Les poètes les plus distingués de l'Ifrîkiya étaient venus d'autres pays pour • Pour ibUCll, lisez ïlsLUt, leçon de l'édition de Boulac, du manuscrit C et du texte suivi par le traducteur lurc.

' Cette lettre est pleine de contre-sens et de fautes de grammaire. Celui qui l'écri- vit, et notons qu'il était rédacteur de la correspondance dans un bureau, voulait apparemment dire: t Mon frère! puissé-je n'être jamais privé de ta présence! Abou Saîd m'a informé que, d'après ce que tu avais dit, tu serais ici à l'époque où l'on fait l'huile. Nous n'avons pas pu sortir au- jourd'hui. Quant aux gens du logement, ce sont des chiens aussi méprisables que de la paille. 11 n'y a pas un mot de vrai dans ce qu'ils ont dit, etc. • Cest encore là, en Algérie, le style des gens qui n'ont pas fait de bonnes études.

45.

356 PROLÉGOMÈNES s'y établir; je n'en excepte quibn Rechîk ' et Ibn Cberef^. Aussi la classe (des poètes africains) est restée jusqu'à ce jour très-inférieure (aux autres) sous le rapport de la bonne expression des idées.

Les habitants de l'Espagne acquièrent cette faculté plus facilement qu'eux, parce qu'ils s'appliquent à graver dans leur mémoire des morceaux de cette ancienne langue, en prose et en vers. Ils eurent chez eux Ibn Haiyan ' l'historien, qui, sous le rapport de celte fa- culté acquise, tient le premier rang et marche, comme le porte- drapeau, à la tête de leurs écrivains; ils possédèrent aussi Ibn Abd Rabbou\ El-Castalli* et d'autres, qui avaient été attachés comme poètes à la cour des rois provinciaux (dont la puissance s'était établie sur les ruines de l'empire omeïade). Cela eut lieu dans les temps où l'étude de la langue et de la littérature conservait encore un grand essor. Cet état de choses avait duré en Espagne pendant quelques siècles, jusqu'aux jours de la dissolution (de l'empire) et de l'émigration®, lorsque les chrétiens eurent étendu leurs conquêtes dans ce pays. Depuis cette époque, on n'a plus eu le loisir de se livrer à l'étude de la langue; la civilisation (musulmane) a reculé, et r(art de bien parler) a éprouve un affaiblissement semblable, ainsi que cela arrive pour tous les arts (en pareil cas). La faculté (de la langue de Moder) s'est tellement amoindrie chez eux qu'elle est tombée dans un abaissement complet. Parmi les derniers (bons écrivains) qui ont ileuri en Espagne, sont Saleh Ibn Cherîf ^ et Malek Ibn Mo- ' Ibid. p. 7, n. 1.

' Abou Omar Ahmed Ibn Mohammed Ibn Dcrradj el-Castalli (natif de Castalla, ville maritime de l'Algarve, en Portugal, et appelée maintenant Castro Marin) s'é- tait distingué en Espagne comme poète et comme érudit. Il naquit l'an 347 ^^ ^ ''^" gire (958 de J. C.) et mourut en /lai (io3ode,I. C.)

' Abou '1-Baca Saleli Ibn Chcrîf, litté- rateur et poète dislingué, élait nalif de Honda. Il laissa un ouvrage sur le partage des successions. Tels sont les renseigne- ments que Maccari nous fournit dans son Histoire d Espagne. Je suis porté à croire que c'est le même personnage dont Casiri fait mention dans sa Diblioth.arabico-hispan. t. 1, p. 379, et auquel il attribue nou-seu- Icmenl un traité sur les successions, mais aussi un autre sur la chronologie. Il le D'IBN KHALDOUN.

357 rahliel ', lequel était un élève de l'école fondée à Ceuta par les Sévil- liens (qui s'étaient établis dans cette ville). Car la dynastie des Beni'l- Ahmar n'était alors que dans son commencement, et l'Espagne avait jeté, par l'émigration, sur la côte (de l'Afrique) ce qu'elle avait de plus précieux en fait d'hommes qui fussent en possession de celte fa- culté. De Se ville ils passèrent à Ceuta, et des provinces orientales de l'Espagne en Ifrîkiya. Mais ces hommes (distingués) ne tardèrent pas à disparaître; la tradition de leur enseignement, en ce qui re- garde l'art (du beau langage), fut interrompue, parce que les habi- tants du littoral africain se prêtaient peu à ce genre d'études. Ils trouvaient l'acquisition de cet art trop dilficile, à cause des mauvaises P. 3ao. habitudes que les organes de la parole avaient contractées chez eux, et parce que le caractère étranger de la langue des Berbers avait jeté chez eux de profondes racines; or cet idiome est en opposition (avec la langue de Moder), ainsi que nous l'avons dit. Par la suite, la faculté dont il s'agit revint en Espagne à l'état où elle avait été auparavant: on vit fleurir dans ce pays Ibn Chibrîn'*, Ibn Djaber', Ibn el-Djîab* et d'autres (littérateurs) de la même génération, puis Ibrahim es-Saheli et-Toueïdjen * et ses contemporains. Après ceux-ci