La chose la plus funeste à l’existence des républiques et des aristocraties c’est l'infraction du droit politique tel que le reconnaît la constitution même; ce qui cause la révolution alors, c’est que pour la république l’élément démocratique et l’élément oligarchique ne se trouvent point en proportion convenable, et pour I’aristocratie que ces deux éléments et le mérite sont mal combinés. Les formes démocratiques sont les plus solides de toutes parce que c’estla majorité qui y domine et que cette égalité dont on y jouit fait chérir la constitution qui la donne. Les riches, au contraire, quand la constitution leur assure une supériorité politique, ne cherchent qu’A satisfaire leur orgueil et leur ambition. De quelque coté du reste que penche le principe de gou- vernement, il dégénére touiours grace A Piniiuence des deux partis con- traires qui ne pensent jamais qu’A l’excés de ces pouvoirs: la république en démagogie, et I’aristocratie en oligarchie ou bien tout au contraire...On peut dire en général de tous les gouvernements qu’ils succombent tantot A des causes internes de destruction, tantot A des causes qui leur sont extérieures. Locxn, Gouverncment civil, chap. xvm. — Quand Ie pouvoir Iégislatif est ruiné, ou dissous, la dissolution, la mort de tout le corps politique s’ensuit. Q I � son IyI`3.Il. De SOI`lZC ql1’é l’lI'lS'II&I'lI (IUC le gouvernement usurpe la souveraineté, le pacte social est rompu; et tous les simples citoyens, rentrés de droit dans leur liberté naturelle, sont forcés, mais non pas obligés d`obéir.
Le meme cas arrive aussi quand les membres du gouvernement usurpent separement le pouvoir qu'ils ne doivent exercer qu’en corps; ce qui n’est pas une moindre infraction des lois, et produit encore un plus grand désordre. Alors on a, pour ainsi dire, autant de princes que de magistrats, et l’Etat, non moins divisé que le gouvernement, périt ou change de forme (1).
Quand l’Etat se dissout, l’abus du gouvernement, quel qu’il soit, prend le nom commun d’anarchie. En distinguant, la démocratie dégénere en ochlocratie, l’aristocratie en oligarchie: j’ajouterais que la royauté dégénere en tyrannie; mais ce dernier mot est équivoque et demande explication (2).
Dans le sens vulgaire, un tyran est un roi qui gouverne avec violence et sans égard a la justice et aux lois. Dans le sens précis, un tyran est un particulier qui s'arroge l'auto (1) Montesquieu, Esprit des Lois, liv. VIII, chap. 1. — Le principe de la démocratie se corrompt non seulement lorsqu’on perd l’esprit d’égalité, mais encore lorsqu’on prend l’esprit d’égalité extreme et que chacun veut etre égal a ceux qu’il choisit pour lui commander. Pour lors le peuple, ne pouvant souifrir Ie pouvoir méme qu’il conEe,veut tout faire par lui-meme, délibérer pour le sénat, exécuter pour les magistrats et dépouiller tous les juges.
(2) Anrsrors, Politiquc, liv. III, chap. v. — Les déviations des gouverne- mC¤tS sont la tyrannie pour la royauté, l’oligarchie pour l’aristocratie, la démagogie pour la république. La tyranuie est une monarchic qui n’a pour obiet que l’intéret personnel du monarque; l’oligarchie n’a pour objet que l’intéret particulier des riches, la démagogie celui des pauvres. Aucun de ces gouvernements ne songe a l’intéret général. Partout ou le pouvoir est aux riches, majorité ou rninorité, c’est une oligarchie; partout ou il est aux pauvres, c’est une démagogie". Si l’association politique n’était formée qu’en vue des richesses, la part des associés serait dans I’Etat en proportion directe de leurs propriétés et les partisans de Poligarchie auraient alors pleine raison., Mais l’association politique a non seulement pour obiet Pexistence matérielle des associés, mais leur bonheur et leur vertu...� rité royale sans y avoir droit. C’est ainsi que les Grecs entendaient ce mot de tyran: ils le donnaient indifféremment aux bons et aux mauvais princes dont l’autorité n’était pas légitime (a). Ainsi tyran et usurpateur sont deux mots parfaitement synonymes.
Pour donner ditférents noms a différentes choses, j’appelle tyran l’usurpateur de l’autorité royale, et despote l’usurpateur du pouvoir souverain. Le tyran est celui qui s’ingére contre les lois a gouverner selon ses lois; le despote est celui qui se met au-dessus des lois memes. Ainsi le tyran peut n`être pas despote, mais Ie despote est toujours tyran.
CHAPITRE XI DE LA MORT DU CORPS POLITIQUE Telle est la pente naturelle et inévitable des gouvernements les mieux constitués Si Sparte et Rome ont péri, quel Etat peut espérer de durer toujoursi Si nous voulons former un établissement durable, ne songeons donc point it le rendre éternel. Pour réussir, il ne faut pas tenter l’impossible, ni se flatter de donner a l’ouvrage des hommes une solidité que les choses humaines ne comportent pas (2).
(4) ti Omues enim et habentur et dicuntur tyrauni, qui potestate utuutur perpetua in ea civitate qua`: libertate usa est. » (Corn. Nep., in Miltiad.) — ll est vrai qu’Aristote (Mor. Nicom., lib. VIII, cap. x) distingue le tyran du roi, en ce que le premier gouverne pour sa propre utilité, et Ie se- cond seulement pour l’utilité de ses suiets; mais, outre que généralement tous les auteu rs grecs ont pris le mot tyran dans un autre sens, comme il parait surtout par le Hiéron de Xénophon, il s’ensuivrait de Ia distinction d’Aristote, que, depuis le commencement du monde, il n’aurait pas encore existé un seul roi. (Note du Contrat social, édition de 1762.)
(t) Tsctrz, Annal., 4. — Cunctas nationes et urbes populus aut primores ant singuli regunt. Delecta ex his et constituta reipublicte forma laudari facilius quam evenire, vel, si evenit, haud diuturna esse potest.
(2) R. Lettre d Philopolis. — Puisque vous prétendez m’attaquer par mon propre systéme, n’oubliez pas, ie vous prie, que selon moi, la société est naturelle n l‘espéce humaine comme la décrépitude a I`individu, et qu’il faut des arts, des lois, des gouvernements aux peuples comme il faut des béquilles aux vieillards. L’état de société ayant un terme extreme auquel les hommes sont les � ` LIVRE III. - CHAP. XI. x6: Le corps politique, aussi bien que le corps de l’homme, commence à mourir dès sa naissance, et porte en lui-même les causes de sa destruction. Mais l’un et l’autre peuvent avoir une constitution plus ou moins robuste et propre a le conserver plus ou moins longtemps. La constitution de l’homme est l`ouvrage de la nature; celle de l’Etat est l’ou- vrage de l’art. Il ne dépend pas des hommes de prolonger leur vie, il dépend d’eux de prolonger celle de l’Etat aussi loin qu’il est possible, en lui donnant la meilleure con- stitution qu’il puisse avoir. Le mieux constitué finira, mais plus tard qu’un autre, si nul accident imprévu n’amene sa pette avant le temps. Le principe de la vie politique est dans l’autorité sou- veraine (1). La puissance législative est le cceur de l’Etat, la puissance exécutive en est le cerveau, qui donne le mouve— ment à toutes les parties. Le cerveau peut tomber en para- lysie et l’individu vivre encore. Un homme reste imbécile — et vit: mais sitôt que le cœur a cessé ses fonctions, l’animal est mort. Ce n’est point par les lois que l’Etat subsiste, c’est par le pouvoir législatif (2). La loi d’hier n’oblige pas aujourd’hui: maitres d’arriver plus tot ou plus tard, il n’est pas inutile de leur montrer le danger d’aller si vite et les miseres d’une condition qu’ils prennent pour la perfection de l’espece. ' R. Projet de Constitution pour la Corse. — Il y a dans tous les Etats un progres, un développement naturel et nécessaire depuis leur naissance jusqu’i1 leur destruction. Pour rendre leur durée aussi longue et aussi belle qu’il est possible, il vaut mieux en marquer le terme avant qu’apres. Il ne faut pas vouloir que la Corse soit tout d’un coup ce qu’elle peut etre, il vaut mieux qu’elle y parvienne et qu’elle monte que d’y etre a Pinstant meme et ne faire plus que décliner. Ce dépérissement ou elle est ferait de son état de vigueur un Etat tres faible, au lieu qu’en la disposant pour y atteindre, cet Etat sera dans la suite un Etat tres bon...(t) Aussnxou Sinner, Discours sur Ie Gouvernement, ch. m, section 41.- La force de la nation ne reside pas en la personne du magistrat, mais la force du magistrat reside en celle de la nation. (z) Mourzsqunsu, Grandeur et décgdcncc des Romains, chap. rv. — La _ tyrannie d’un prince ne met pas un Etat plus pres de sa ruine que l’indif— férence pour le bien commun n’y met une république. Dans les Etats gouvernés par un prince, les divisions s‘apaisent aisé- n � mais le consentement tacite est présumé du silence, et le souverain est censé confirmer incessamment les lois qu’il n’abroge pas, pouvant lc faire. Tout ce qu’il a déclaré vouloir une fois, il le veut toujours, a moins qu’il ne le révoque. Poufquoi donc porte-t-on tant de respect aux anciermes lois? C’est pour cela méme. On doit croire qu’il n’y a que - l’excellence des volontés antiques qui les ait pu conserver si longtemps: si le souverain ne les eut reconnues constam- ment salutaires, il les eut mille fois révoquées. Voila pourquoi, loin de s’aiI`aiblir, les lois acquierent sans cesse une force nouvelle dans tout Etat bien constitué; le préjugé de l’antiquité les rend chaque jour plus vénérables: au lieu que partout ou les lois s’affaiblissent en vieillissant, cela prouve qu’il n’y a plus de pouvoir législatif, et que l’Etat ne vit plus (1).
Le souverain, n’ayant d’autre force que la puissance législative, n’agit que par des lois; et les lois n’étant que des actes authentiques de la volonté générale, le souverain ment, parce qu’il a dans ses mains une puissance coercitive qui ramene les deux partis; mais dans une république elles sont plus durables, parce que le mal attaque ordinairement la puissance meme qui pourrait le guérir·...
Il n’y a rien de si puissant qu’une république ou l’on observe les lois I non pas par crainte, non pas par raison, mais par passion, comme furent Rome et Lacédémone, car pour lors il se joint 21 la sagesse d’un bon gouvernement toute la force que pourrait avoir une faction.
(1) R. Gouvernement de Pologne, chap. x. — Qui dit loi dans un Etat libre, dit une chose devant laquelle tout citoyen tremble". Une fois le ressort des lois usé, l’Etat est perdu sans ressource.
Aristote, Politique, liv. Il, chap. v. — L’humanité doit en général chercher non ce qui est antique, mais cc qui est bon. Nos premiers péres, qu‘ils soient sortis du sein de la terre ou qu'ils aient survécu 21 quelque catastrophe,; ressemblaient probablement au vulgaire et aux ignorants de nos iours...La conséquence uécessaire de ceci, c’est qu’a certaines époques, il faut changer certaines lois...Mais...1‘innovati0n serait moins utile que ne serait l’habitude de l’obéis{.
LIVRE III. — CHAP. XII. 163 ne saurait agir que quand le peuple est assemble. Le peuple l assemblé, dira-t-on, quelle chimére! C’est une chimére aujourd’hui; mais ce n’en était pas une ily a deux mille ans. Les hommes ont-ils changé de nature? i Les bornes du possible, dans les choses morales, sont moins étroites que nous ne pensons: ce sont nos faiblesses, r nos vices, nos préjugés, qui les rétrécissent. Les Etmes basses l ne croient point aux grands hommes: de vils esclaves s r sourient d’un air moqueur a ce mot de liberté.
Par ce qui s’est fait, considérons ce qui se peut faire; je ne parlerai pas des anciennes républiques de la Gréce; mais la république romaine était, ce me semble, un grand Etat, { et la ville de Rome une grande ville. Le dernier cens donna dans Rome quatré cent mille citoyens portant armes, et le 1 dernier dénombrement de l’empire plus de quatre millions I de citoyens, sans compter les sujets, les étrangers, les p femmes, les enfants, les esclaves. Quelle difficulté n’imaginerait-on pas d’assembler fré- quemment le peuple immense de cette capitale et de ses environs! Cependant il se passait peu de semaines que le l peuple romain ne fut assemblé, et méme plusieurs fois. Non seulement il exercait les droits de la souveraineté, mais une partie de ceux du gouvernement. Il traitait cer- taines affaires, il jugeait certaines causes, et tout ce peuple = était sur la place publique presque aussi souvent magistrat que citoyen. En remontant aux premiers temps des nations, on trou- _ verait que la plupart des anciens gouvernements, méme l monarchiques, tels que ceux des Macédoniens et des Francs, Q l sance...La loi, pour se faire obéir, n’a d’autre puissance que celle de l’habi- I tude, et Phabitude ne se forme qu’avec le temps et les années, de telle sorte que changer légerement les lois existantes pour de nouvelles, c’est aftaiblir I d’autant la force meme de la loi.' Bossum, Politiquc tirée de l’Ecriture sainte, liv. I, art. 6. VII1° Propo- sition. — En général, les lois ue sont pas lois si elles ne sont pas inviolables...Ou perd la vénératiou aux lois quand on les voit souvent changer. l � avaient de semblables conseils. Quoi qu’il en soit, ce seul fait incontestable répond a toutes les difficultés: de l’existant au possible la conséquence me parait bonne.
CHAPITRE XIII SUITE Il ne suffit pas que le peuple assemblé ait une fois fixé la constitution de l’Etat en donnant la sanction a un corps de loi; il ne suffit pas qu’il ait établi un gouvernement perpétuel, ou qu’il ait pourvu une fois pour toutes a l`élection des magistrats. Outre les assemblées extraordinaires que des cas imprévus peuvent exiger, il faut qu’il y en ait de fixes et de périodiques que rien ne puisse abolir ni proroger, tellement qu’au jour marqué le peuple soit légitimement convoqué par la loi, sans qu’il soit besoin pour cela d’aucune autre convocation formelle.
Mais, hors de ces assemblées juridiques par leur seule date, toute assemblée du peuple qui n’aura pas été convoquée par les magistrats préposés St cet effet, et selon les formes prescrites, doit être tenue pour illégitime, et tout ce qui s`y fait pour nul, parce que l’ordre même de s‘assembler doit émaner de la loi.
Quant aux retours plus ou moins fréquents des assemblées légitimes, ils dépendent de tant de con sidérations qu’on ne saurait donner la-dessus de règles précises. Seulement on peut dire en général que plus le gouvernement a de force, plus le souverain doit se montrer fréquemment (1).
(1) R. Gouvernement de Pologne, ch. v11.—Pour que l'administration soit forte, bonne, et marche bien a son but, toute la puissance exécutive doit étre dans les mêmes mains; mais il ne suffit pas que ces mains changent,il faut qu’elles n’agissent, s’il est possible, que sous les yeux du législateur et que ce soit lui qui les guide. Voila le vrai secret pour qu’elles n’usurpent pas son autorité...( Le moyen proposé est le seul; il simple et ne peut manquer d’etre efficace. Il est bien singulier qu’avant le Contrat social, ou je le donne, personne ne s’en fut avisé. I LIVRE 111. - CHAP. XIII. 165 Ceci, me dira-t-on, peut étre bon pour une seule ville; I mais que faire quand l’Etat en comprend plusieurs? Parta- gera-t-on l’autorité souveraine? ou bien doit-on la concentrer dans une seule ville et assujettir tout le reste? I Je réponds qu’on ne doit faire ni Pun ni l’autre. Premie-1 rement, l’autorité souveraine est simple et une, et l’on ne peut la diviser sans la détruire. En second lieu, une ville, non plus qu’une nation, ne peut étre légitimement sujette i d’une autre, parce que l’essence du corps politique est dans l’accord de l’obéissance et de la liberté, et que ces mots de sujet et de souverain sont des corrélations identiques dont l’idée se réunit sous le seul mot de citoyen. I Je réponds encore que c’est toujours un mal d’unir plu- ° sieurs villes en une seule cité, et que, voulant faire cette union, l’on ne doit pas se flatter d’en éviter les inconvé- nients naturels. Il ne faut point objecter l’abus des grands I Etats a celui qui n’en veut que de petits; mais comment donner aux petits Etats assez de force pour résister aux grands? comme jadis les villes grecques résistérent au grand roi, et comme plus récemment la Hollande et la Suisse ont I résisté a la maison d’Autriche. Toutefois, si l’on ne peut réduire l’IiZtat a de justes bornes, il reste encore une ressource; c’est de n’y point souffrir de capitale, de faire siéger le gouvernement alter- I nativement dans chaque ville, et d’y rassembler aussi tour a tour les états du pays. Peuplez également le territoire, étendez-y partout les mémes droits, portez-y partout l’abondance et la vie; c’est I ainsi que l’IiZtat deviendra tout a la fois le plus fort et le mieux gouverné qu’il soit possible. Souvenez—vous que les murs des villes ne se forment que du clébris des maisons des champs. A chaque palais que je vois élever dans la I capitale, je crois voir mettre en masures tout un pays(1). (1) R. Emile, liv. V. -— Deux Etats égaux en grandeur et en nombre d’hommes peuvent etre fort inégaux en force; et le plus puissant des deux I I � 166 DU CONTRAT SOCIAL. C H A P I T R E X I V SUITE 1 y A l’instant que le peuple est légitimement assemblé en J corps souverain, toute juridiction du gouvernement cesse, la pl1lSS&I1CC €XéCl1Il.V€ est S�Sp€I1dL1€, et la p€1‘SOI`m€ du dernier citoyen est aussi sacrée et inviolable que celle du pI`€I'I1l€I` magistrat, pa1‘C€ ql.1’0{1 SE tI`OUV€ le I‘€pl'éS€I'1té il Iliy E a plus de représentant (1). La plupart des tumultes qui est toujours celui dont lcs habitants sont le plus également répandus sur I le territoire: celui qui n’a pas de si grandes villes, et qui par conséquent J brille moins, battra touiours l’autre. Ce sont les grandes villes qui épuisent i un Etat et font sa faiblesse: la richesse qu’elles produisent est une richesse apparente et illusoire; c’est beaucoup d’argent et peu d’effet. On dit que la ville de Paris vaut une province au roi de France; moi je crois qu’elle lui en coute plusieurs; que c’est 21 plus d’un égard que Paris est nourri par les provinces, et que la plupart de leurs revenus se versent dans cette ville et - y restent, sans jamais retourner au peuple ni au roi. Il est inconcevable I que, dans ce siécle de calculateurs, il n’y en ait pas un qui sache voir que la France serait beaucoup plus puissante si Paris était anéanti. Non seule- ment le peuple mal distribué n’est pas avantageux a l’Etat, mais il est plus ruineux que la dépopulation méme, en ce que la dépopulation ne donne ( qu’un produit nul, et que la consommation mal entendue donne un produit _ négatif. Quand j’entends un Francais et un Anglais, tout tiers de la grandeur · de leurs capitales, disputer entre eux lequel de Paris ou de Londres con- tient le plus d’habitants, c’est pour moi comme s’ils disputaient ensemble 4 lequel des deux peuples al’honneur d’etre le plus mal gouverné. Etudiez un peuple hors de ses villes, ce n’est qu‘ainsi que vous le con-, ` naitrez. Ce n’est rien de voir la forme apparente d’un gouvernement, fardée. ( par l’appareil de Padministration et par le jargon des administrateurs, si l’on n’en étudie aussi la nature par les effets qu’il produit sur le peuple et dans tous les degrés de l’administration. La différence de la forme au fond se trouvant partagée entre tous ces degrés, ce n’est qu’en les embrassant l tous qu’on connait cette différence. Dans tel pays c’est par les manoeuvres · des subdélégués qu’on commence 21 sentir l’esprit du ministere;dans tel autre il faut voir élire les membres du parlement pour juger s‘il est vrai { que la nation soit libre: dans quelque pays que ce soit il est impossible l que qui n’a vu que les villes connaisse le gouvernement, attendu que l‘esprit n’en est jamais le méme pour la ville et pour la campagne. Or c’est la cam- _ pagne qui fait le pays, et c’est le peuple de la campagne qui fait la nation. ' I (1) R. Gouvemement de Polognc, chap. vi. — Sitot que la puissance légis- A lative parle, tout rentre dans l’égalité, toute autorité se tait devant elle, sa ( voix est la voix de Dieu sur la terre. ° { i l � LIVRE III. - CHAP. XV. 167 s’élevérent a Rome dans les comices vinrent d’avoir ignoré ou négligé cette regle. Les consuls alors n’étaient que les présidents du peuple; les tribuns de simples orateurs(al: le sénat n’était rien du tout. · Q, Ces intervalles de suspension ou le prince reconnait ou 1 _ doit reconnaitre un supérieur actuel, lui ont toujours été redoutables; et ces assemblées du peuple, qui sont 1’égide du corps politique et le frein du gouvernement, ont été de tout temps l’horreur des chefs: aussi n’épargnent-ils jamais ni soins, ni objections, ni difficultés, ni promesses, pour en rebuter les citoyens. Quand ceux·ci sont avares, laches, pusillanimes, plus amoureux du repos que de la liberté, ils n, ne tiennent pas longtemps contre les efforts redoublés du gouvernement: c’est ainsi que, la force résistante augmen- tant sans cesse, l’autorité souveraine s’évanouit a la fin, et que la plupart des cités tombent et périssent avant le temps. l Mais entre l’autorité souveraine et le gouvernement arbitraire il s’introduit quelquefois un pouvoir moyen dont il faut parler. _ CHAPITRE XV nas népurés ou nEpnésnNTANTs b Sitot que le service public cesse d’étre la principale aifaire des citoyens, et qu’ils aiment mieux servir de leur i bourse que de leur personne, l’Etat est déja pres de sa ‘ ruine. F aut-il marcher au combat, ils payent des troupes et restent chez eux; faut-il aller au conseil, ils nomment des députés et restent chez eux. A force de paresse et d’argent, `V (a) A peu prés selon le sens qu’on donne é ce nom dans le parlement ’ d’Ang1cterrc. La rcssemblance de ccs emplois cut mis en conflit les consuls ct les tribuns, quand méme toute juridiction cut été suspenduc. (Note du Contra! social, édition de 1762.) ' � ils ont enfin des soldats pour asservir la patrie, et des représentants pour la vendre.
C’est le tracas du commerce et des arts, c’est l’avide intérêt du gain, c’est la mollesse et l’amour des commodités, qui changent les services personnels en argent. On cède une partie de son profit pour l'augmenter à son aise. Donnez de l’argent, et bientôt vous aurez des fers. Ce mot de finance est un mot d’esclave, il est inconnu dans la cité. Dans un pays vraiment libre, les citoyens font tout avec leurs bras, et rien avec de l’argent; loin de payer pour s’exempter de leurs devoirs, ils payeraient pour les remplir eux-mêmes. Je suis bien loin des idées communes; je crois les corvées moins contraires a la liberté que les taxes.
Mieux l’Etat est constitué, plus les affaires publiques l’emportent sur les privées dans l’esprit des citoyens. Il y a même beaucoup moins d’affaires privées, parce que la somme du bonheur commun fournissant une portion plus considérable a celui de chaque individu, il lui en reste moins a chercher dans les soins particuliers. Dans une cité bien conduite chacun vole aux assemblées; sous un mauvais gouvernement nul n’aime a faire un pas pour s’y rendre, parce que nul ne prend intérêt a ce qui s’y fait, qu’on prévoit que la volonté générale n’y dominera pas, et qu’enfin les soins domestiques absorbent tout. Les bonnes lois en font faire de meilleures, les mauvaises en amènent de pires. Sitôt que quelqu’un dit des affaires de l’Etat: Que m’importe? on doit compter que l’Etat est perdu.
L’attiédissement de l’amour de la patrie, l’activité de l’intérêt privé, l’immensité des Etats, les conquêtes, l’abus du gouvernement, ont fait imaginer la voie des députés ou représentants du peuple dans les assemblées de la nation. C’est ce qu’en certain pays on ose appeler le tiers état. Ainsi l’intérêt particulier de deux ordres est mis au premier et second rang; l’intérêt public n’est qu’au troisième.
La souveraineté ne peut être représentée, par la même ` LIVRE III. — CHAP. XV. 16g raison qu’elle ne peut étre aliénée; elle consiste essentielle- ment dans la volonté générale, et la volonté ne se représente point: elle est la meme, ou elle est autre; il n’y a point de milieu. Les députés du peuple ne sont donc ni ne peuvent étre ses représentants, ils ne sont que ses commissaires; ils ne peuvent rien conclure définitivement. Toute loi que le peuple en personne n’a pas ratifiée est nulle; ce n’est point une loi. Le peuple anglais pense étre libre, il se trompe fort; ilne l’est que durant l’élection des membres du parlement (1): sitot qu’ils sont élus, il est esclave, il n’est rien. Dans les courts moments de sa liberté, l’usage qu’il en fait mérite bien qu’il la perde.. · L’idée des représentants est moderne: elle nous vient du gouvernement féodal, de cet inique et absurde gouver- nement dans lequel l’espece humaine est dégradée, et ou le nom d’homme est en déshonneur. Dans les anciennes républiques, et meme dans les monarchies, jamais le peuple n’eut des représentants; on ne connaissait pas ce mot-la. Il est tres singulier qu’a Rome, ou les tribuns étaient si sacrés, on n’ait pas méme imaginé qu’ils pussent usurper les fonctions du peuple, et qu’au milieu d’une si grande multitude ils n’aient jamais tenté de passer de leur chef un seul plébiscite. Qu’on juge cependant de l’embarras que causait quelquefois la foule, par ce qui arriva du temps des Gracques, ou une partie des citoyens donnait son suf- frage de dessus les toits. Ou le droit et la liberté sont toutes choses, les inconvé- nients ne sont rien. Chez ce sage peuple tout était mis it (1) R. Considérations sur Ie gouveruement dc Pologne, chap. vu. — Un des plus grands inconvénients des grands Etats, celui de tous qui rend la liberté plus difficile:*1 conserver, est que la puissancc législative ne peut s`y 1T10!1U'C!` elle-méme et HC PCUI Bglf QUC PHP députation. CCl8 8 SOD mal et son bien, mais le mal l‘emporte. Le législateur en corps est impossible A corrompre, mais facile A tromper.·Les représentants sont difficiles a trom- pcr, mais aisément corrompus, ct il arrive rarement qu‘ils ne le soient pas. Vous avez sous les yeux l‘exemple du Parlement d’Angleterre, et par le Li- b¢fum PCIO, Céllli dc votre p1`Op1'C nation.
� sa juste mesure: il laissait faire a ses licteurs ce que ses tribuns n’eussent osé faire; il ne craignait pas que ses licteurs voulussent le représenter. Pour expliquer cependant comment les tribuns le repré- sentaient quelquefois, il suffit de concevoir comment le gouvernement représente le souverain. La loi n’étant que la declaration de la volonté générale, il est clair que, dans la puissance législative, le peuple ne peut étre représenté; mais il peut et doit l’étre dans la puissance exécutive, qui n’est que la force appliquée a la loi. Ceci fait voir qu’en examinant bien les choses on trouverait que tres peu de nations ont des lois. Quoi qu’il en soit, il est sûr que les tribuns, n’ayant aucune partie du pouvoir exécutif, ne purent jamais représenter le peuple romain par les droits de leurs charges, mais seulement en usurpant sur ceux du sénat. Chez les Grecs, tout ce que le peuple avait a faire, il le faisait par lui-meme; il était sans cesse assemblé sur la place. Il habitait un climat doux; il n’était point avide; des esclaves faisaient ses travaux; sa grande affaire était sa liberté. N’ayant plus les mémes avantages, comment con- _ server les mémes droits? Vos climats plus durs vous donnent plus de besoins (a): six mois de l’année la place publique n’est pas tenable; vos langues sourdes ne peuvent se faire entendre en plein air (1); vous donnez plus a votre gain qu’a votre liberté,et vous craignez bien moins l’esclavage que la misére. Quoi! la liberté ne se maintient qu’a l’appui de la servitude? Peut-étre. Les deux cxces se touchent. Tout ce (:1) Adopter dans les pays froids le luxe ct la mollesse des Orientaux, c’est VO�lOlI' SC dO!1Il¢l' l¢Ul'S Ch8lDCS; c’est Sly S0l11'!1¢IU'C ¢ICOl`¢ plus DéC¢S· sairement qu’eux. (Note du Contrat social, édition de 1762.) (1) R. Essai sur Ia formation des langues, chap. xx. — Ily a des langues favorables a la liberté, ce sont les langues sonores, prosodiques, harmo- nieuses,dont on distingue le discours de fort loin. Les autres sont faitcs pour le bourdonnement des divans.
I � qui n’est point dans la nature a ses inconvénients, et la société civile plus que tout le reste. Il y a telles positions malheureuses ou I’on ne peut conserver sa liberté qu’auX dépens de celle d’autrui, et oii le citoyen ne peut étre parfaitement libre que l’esclave ne soit extrémement esclave. Telle était la position de Sparte. Pour vous, peuples mo- dernes, vous n’avez point d’esclaves, mais vous l’étes; vous payez leur liberté de la votre. Vous avez beau vanter cette préférence, j’y trouve plus de lacheté que d’humanité.
Je n’entends point par tout cela qu’il faille avoir des esclaves, ni que le droit d’esclavage soit légitime, puisque j’ai prouvé le contraire: je dis seulement les raisons pourquoi les peuples modernes qui se croient libres ont des représentants, et pourquoi les peuples anciens n’en avaient pas. Quoi qu’il en soit,:21 l’instant qu’un peuple se donne des représentants, il n’est plus libre; il n’est q plus.
Tout bien examiné, je nc vois pas qu’il soit désormais possible au souverain de conserver parmi nous l’eXercice de ses droits, si la cité n’est tres petite. Mais si elle est tres petite, elle sera subjuguée (2)? Non. Je ferai voir ci—apres (a) comment on peut réunir la puissance exté- (a) C’est ce que je m’étais proposé de faire dans la suite de cet ouvrage; lorsqu‘en traitant des relations externes j’en serais venu aux confédérations. Matiere toute neuve, et oft les principes sont encore a établir. (Note du Contrat social, édition de 1762.)
(1) R. Lettre a M. de Bastide(16 juin 1760). Quand vous ferez imprimer la Paix perpétuelle vous voudrez bien, monsieur, ne pas oublier de m’envoyer les épreuves...Il y a une note oft ie dis que dans vingt ans les Anglais auront perdu leur liberté, ie crois qu’il faut mettre le reste de leur liberté, car il y en a d’assez sots pour croire qu‘i1s 1’onr encore.
(2) MACHIAVEL, Discours sur T ite-Live, liv. ll, chap. xxx. — Une petite république ne Cut se Hatter de demeurer tran uille et de jouir aisible- P 9 P Q l P ment de sa liberté. En eifet, si elle n’attaque pas ses voisins, elle sera attaquée par eux...Quand meme elle n’aurait pas d’ennemis étrangers, elle en verrait naitre dans son sein, car c’est un malheur inevitable pour toutes les grandes cités.
Il faut se décider à s’agrandir ou par des lignes ou par les moyens employés par les Romains...rieure d’un grand peuple avec la police aisée et le bon ordre d’un petit Etat (1).
(1) D`ANTRAIGUES, député à l’Assemblée nationale de t·;8g, La note qui suit termine sa brochure publiée en 1 ·;go, a Lausanne, ou il venait d’émigrer, sous ce titre: Quelle est la situation de l’Assemblée nationale? (in-8 de 6o pages).
Jean-Jacques Rousseau avait cu la volonté d’établir, dans un ouvrage qu’il destinait it éclaircir quelques chapitres du Contrat social, par quels moyens de petits Etats pouvaient exister a coté des grandes puissances, en _ formant des confédérations. Il n’a pas terminé cet ouvrage, mais il en avait tracé le plan, posé les bases, et placé, it coté des seize chapitres de cet écrit, quelques-unes de ses idécs qu’il comptait développer dans le corps de l’ouvrage. Ce manuscrit de trente-deux pages, entierement écrit de sa main, me fut remis par lui-meme, ct il m’autorisa it en faire, dans le courant de ma vie, l’usage que je croirais utile..