� Chacun remplirait son devoir; le peuple serait soumis aux lois, les chefs seraient justes et modérés, les magistrats intègres, incorruptibles; les soldats mépriseraient la mort; il n’y aurait ni vanité ni luxe: tout cela est fort bien; mais voyons plus loin.
Le christianisme est une religion toute spirituelle, occupée uniquement des choses du ciel; la patrie du chrétien n’est pas de ce monde. Il fait son devoir, il est vrai, mais il le fait avec une profonde indifférence sur le bon ou mauvais succés de ses soins. Pourvu qu’il n’ait rien a se reprocher, peu lui importe que tout aille bien ou mal ici-bas. Si l’Etat est florissant, a peine ose-t-il jouir de la félicité publique; il craint de s’enorgueillir de la gloire de son pays; si l’Etat dépérit, il bénit la main de Dieu qui s’appesantit sur son peuple (1).
Pour que la société fut paisible et que l’harmonie se (1) R. Lettred M. Ustcri, profcsseur à Zurich, sur Ic chapitre VIII du dernier livre du Contrat social. Motiers, le 15 juillet 1763...Je continue a répondre a vos difficultés puisque vous l’exigez ainsi. Je vous dirai donc, avec ma franchise ordinaire, que vous ne me paraissez pas avoir bien saisi l‘état de la question. La grande société, la société humaine en général est fondée sur l’humanité, sur la bienveillance universelle. Je dis et j’ai toujours dit que le christianisme est favorable a celle-la. Mais les sociétés particulieres, les sociétés politiques et civiles ont un tout autre principe. Ce sont des établissements purement humains, dont par conséquent le vrai christianisme nous détache comme de tout ce qui n’est que terrestre. Il n’y a que les vices des hommes qui rendent ces établissements nécessaires et il n’y a que les passions humaines qui les conservent. Otez tous les vices a vos chrétiens ils n’auront plus besoin des magistrats ni des lois; otez-leur toutes les passions humaines, le lien civil perd A l’instant tout son ressort; plus d’émulation, plus de gloire, plus d°ardeur pour les préférences. L’intéret particulier est détruit, et faute d’un soutien convenable, l’état politique tombe en langueur.
Votre supposition d’une société politique et rigoureuse de chrétiens, tous parfaits a la rigueur, est donc contradictoire, elle est encore outrée quand vous ne voulez pas y admettre un seul hom me injuste, pas un seul usurpateur. Sera-t-elle plus parfaitc que celle des apôtres? Et cependant il s’y trouva un Judas...Sera-t-elle plus parfaite que celle des anges, et le diable, dit-on, en est sorti. Mon cher ami, vous ou bliez que vos chrétiens seront des hommes et que la perfection que je leur suppose est celle que peut comporter l'humanité. Mon livre n’est pas fait pour les dieux...
Pour conserver votre république chrétienne, vous rendez vos voisins 2:8 DU CONTRAT SOCIAL. ` maintint, il faudrait que tous les citoyens sans exception fussent égalcment bons chrétiens: mais si malheureusement il s’y trouve un seul ambitieux, un seul hypocrite, un Cati- lina, par exemple, un Cromwell, celui-la tres certainement p aura bon marché de ses pieux compatriotes. La charité chrétienne ne permet pas aisément de penser mal de son prochain. Des qu’il aura trouvé par quelque ruse l’art de l leur en imposer et de s’emparer d’une partie de l’autorité publique, voila un homme constitué en dignité; Dieu veut qu’on le respecte: bientot voila une puissance; Dieu veut ` qu’on lui obéisse; le dépositaire de cette puissance en abuse·t-il, c’est la verge dont Dieu punit ses enfants. On se ferait conscience de chasser l’usurpateur: il faudrait troubler le repos public, user de violence, verser du sang; tout cela s’accorde mal avec la douceur du chrétien; et, apres tout, qu’importe qu’on soit libre ou serf dans cette vallée de miseresa Pessentiel est d’aller en paradis, et la resignation n’est qu’un moyen de plus pour cela. Survient-il quelque guerre étrangere, les citoyens mar- chent sans peine au combat; nul d’entre eux ne songe in fuir; ils font leur devoir, mais sans passion pour la vic- toire; ils savent plut6t mourir que vaincre. Qu’ils soient vainqueurs ou vaincus, qu’importe? La Providence ne sait- elle pas mieux qu’eux ce qu’il leur faut(1)? Qu’on imagine aussi justes qu’elle, e la bonne heure. Je conviens qu’elle se défende tou- iours assez bien pourvu qu’elle ne soit point attaquée. A l’égard du courage que vous donnez h vos soldats par le simple amour de la conservation, c’est celui qui ne manque a personne. Je lui ai donné un motif encore plus puis· sant sur les chrétiens, savoir l’amour du devoir. Le-dessus ie crois pouvoir pour toute réponse vous renvoyer a mon livre oii ce point est bien discuté. Comment ne voyez-vous pas qu’il n’y a que de grandes passions qui fassent de grandes choses? Qui n’a d’autre passion que celle de son salut ne fera jamais rien de grand dans le temporel. Si Mutius Scévola n’e1‘It été que saint, croyez·vous qu’il cut fait lever le siege de Rome. Vous me citerez peut—étre la magnanime Judith? Mais nos chrétiennes hypothétiques, moins bal-baremem coquettes, irirom pas, je crois, séduire leurs ennemis et puis coucher avec eux pour les massacrer durant leur sommeil. » (x)BAv¤.1=:, Pensées diverse.: sur Ia cométe, tome IV, page 598. — Les chrétiens dont ie parle seraicnt peu proprcs au combat, ils auraient été � LIVRE IV. — CHAP. VIII. ng quel parti un ennemi iier, impétueux, passionné, peut tirer de leur stoicisme! Mettez vi s-a-vis d’eux ces peuples généreux que dévorait l’ardent amour de la gloire et de la patrie, supposez votre république chrétienne vis-a-vis de Sparte ou de Rome: les pieux chrétiens seront battus, écrasés, détruits, avant d’avoir eu le temps de se reconnaitre, ou ne devront leur salut qu’au mépris que leur ennemi con- CCV1`8. pOl.1l` CDX. Ciétalt UD beau SCYIIICHI $1 IIIOII gfé (IUC celui des soldats de Fabius; ils ne jurerent pas de mourir OU. de vaincre, i.lI`CI`CDI de I`CVCfliI` V3lflqLlCLlI`S, et tlfl- I‘CI'lI 1Cl1l` SCITIICHI Z jamais des Chl`éIlCIlS I'l’CI'I CUSSCIII fait un pareil; ils auraient cru tenter Dieu (1). Mais je me trompe en disant une république chrétienne; ‘ ( élevés a la patience des injures, a la douceur, a la débonnaireté, A la mor- tification des sens, a l’oraison et a la meditation des choses célestes. On les enverrait comme des brebis au milieu des loups...(1) MACHIAVEL, Discours sur Tite-Live, liv. ll, chap. II. — Pour quelles raisons les hommes d'h présent sont·ils moins attachés a la liberté que ceux d’autrefois? Pour la meme raison, je pense, qui fait que ceux d’aujourd’hui sont moins forts et c’est, si je ne me trompe, la difference d’éducation fondée sur la diiférence de religion. Notre religion, en effet, nous ayant montré la vérité et le seul chemin du salut, fait que nous mettons moins de prix a la gloire de ce monde, Les paiens, au contraire, qui l’estimaient beaucoup, qui placaient en elle le souverain bien, mettaient dans leurs actions infiniment plus de force et d’énergie...Notre religion couronne plutot les vertus humbles et contemplatives que les vertus actives. Notre religion place le bonheur supreme dans l’humilité, l’abjection, le mépris des choses humaines...Si elle exige quelque force d‘eme, c’est plutot celle qui fait supporter les maux que celle qui porte aux grandes actions. ll me parait done que ces principes en rendant les peuples plus faibles, les ont disposés a étre plus facilement la proie des méchants. Ceux··ci ont vu qu°ils pouvaient tyranniser sans erainte les hommes qui, pour aller en paradis, sont plus disposés a supporter des injures qu’e les venger...Monrasqurzu, Esprit des Lois, liv. XXIV, chap. vt. —- M. Bayle, apres avoir insulté toutes les religions, Hétrit la religion chretienne; il ose avancer ( que de véritables chrétiens ne formeraient pas un Etat qui pet subsister. ( Pourquoi non? Ce seraient des citoyens iniiniment éclairés sur leurs de- l voirs et qui auraient un tres grand zele pour les remplir, ils sentiraient tres Q bien les droits de la defense naturelle; plus ils croiraient devoir A la religion, F plus ils penseraient devoir at la patrie...( Il est étonnant que ce grand homme n’ait pas su distinguer les ordres ) pour Pétablissement du christianisme d’avec le christianisme meme et qu’on ‘ I l � l l l 230 DU CONTRAT SOCIAL. i chacun de ces deux mots exclut l’autre. Le christianisme i ne préche que servitude et dépendance. Son esprit est trop .. l favorable a la tyranme pour qu’elle n’en proiite pas touyours. ( Les vrais chrétiens sont faits pour étre esclaves, ils le savent ( et ne s’en émeuvent guére; cette courte vie a trop peu de prix a leurs yeux (1). ( Les troupes chrétiennes sont excellentes, nous dit·on. l Je le nie. Qu’on m’en montre de telles? Quant a moi, ie ne connais point de troupes chrétiennes. On me citera les croi- l sades. Sans disputer sur la valeur des croisés, je remar- ( querai que, bien loin d’étre des chrétiens, c’étaient des ( soldats du prétre, c’étaient des citoyens de l’Eglise: ils se ( battaient pour son pays spirituel, qu’elle avait rendu tem- porel on ne sait comment. A le bien prendre., ceci rentre i sous le paganisme: comme l’Evangile n’établit point une i religion nationale, toute guerre sacrée est impossible parmi ( les chrétiens. Sous les empereurs paiens, les soldats chrétiens étaient braves; tous les auteurs chrétiens l’assurent, et je le crois: ( c’était une émulation d’honneur contre les troupes paiennes. Des que les empereurs furent chrétiens, cette émulation ne subsista plus; et, quand la croix eut chassé l’aigle, toute l la valeur romaine disparut. l Mais, laissant:21 part les considérations politiques, reve· i nons au droit, et fixons les principes sur ce point important. ( Le droit que le pacte social donne au souverain sur les su- puisse lui imputer d’avoir méconnu l’esprit de sa propre religion. Lorsque le législateur au lieu de donner des Iois a donné des conseils, c’est qu’il a vu que ses conseils, s’ils étaieutordonnés comme des lois, seraient contraires A l’esprit de ses lois. i (r) Dimznor, Encyclopédie (article Société).- Les hommes sont faits pour ( vivre en société. ( L’esprit de sociabilité doit étre universel, la société humaine embrasse l {ODS les hommes HVCC OH PED! 8VOil' COH1m¢fCC...La société elle-méme a produit un nouveau genre de devoirs qui n’exis- taient point dans l’état dc nature et quoiquc entiérement de sa création elle ( 3 m8DqUé de 88V0iI‘ pO�l' les f8l1'¢ observer: {CUE est, PHT CXCHIPIC, cette vertu surannée et presque de mode que l'on appelle l’am0ur de la patrie. l l � LIVRE IV. — CI-IAP. VIII. 231 jets ne passe point, comme je l'ai dit, les bornes de l’utilité publique (a). Les sujets ne doivent donc compte au souve- rain de leurs opinions qu’autant que ces opinions impor- tent A la communauté(1). Or il importe bien A l’Etat que chaque citoyen ait une religion qui lui fasse aimer ses de- voirs; mais les dogmes de cette religion n’intéressent ni IIEIBI Ill SCS I`I1€IIlbI`€S q�’3l1I&I`lIZ (IUC CCS dogmes SC I`21PPOI`• tent A la morale et aux devoirs que celui qui la professe est tenu de remplir envers autrui. Chacun peut avoir, au sur- plus, telles opinions qu’il lui plait, sans qu’il appartienne au souverain d’en connaitre; car, comme il n’a point de compétence dans l’autre monde, quel que soit le sort des Sl.1i€IS d21I'1S la Vi€ R Véflil`, CC I'1’CSI PRS SOI1 3.H`3iI`€, POUTVU qu’ils soient bons citoyens dans celle—ci (2). Il y a donc une profession de foi purement civile dont (a} a Dans la république, dit le marquis d’A., chacun est parfaitement libre en ce qui ne nuit pas aux autres. » Voila la borne invariable; on ne peut la poser plus exactement. Je n’ai pu me refuser au plaisir de citer quelquefois ce manuscrit, quoique non connu du public, pour rendre hon- neur A la mémoire d’un homme illustre et respectable, qui avait conservé iusque dans le ministere le coeur d’un vrai citoyen, et des vues droites et saines sur le gouvernement de son pays. (Note du Contrat social, édition de 1762.) - R. Lettre d Usteri, 15 juillet 1763. M. le marquis d’A. dont vous me demandez le nom est feu M. le marquis d’A1·genson qui avait été ministre des Affaires étrangéres et qui, quoique ministre, ne laissait pas d’étre hon- néte homme et bien intentionné. 1 (1) I-Ionnss, De Cive, chap. IV. — La foi est une partie de la doctrine. chrétienne qui ne peut pas étre comprise sous le nom de Icy. D’ail1eurs, les lois sont données pour régler les actions de notre volonté et ne tou- J chent point A nos opinions. Les matiéres de la foi et qui regardent la créance, ne sont pas de la juridiction de notre volonté et sont hors de notre A puissance. S1>1¤oz.1, Tractatus politicus, chap. 111.- Ad externos cultus quod attinet certum est illos ad veram dei cognitionem et amorem, qui ex ea necessario. sequitur, nihil prorsus iuvare nec nocere posse; atque adeo non tanti fa- ciendi sunt ut propter ipsos pax et tranquillitas publica perturbari mereatur. (2) R. Lettre a M. de Beaumont. — Je vois donc deux maniéres d’exa- miner et comparer les religions diverses: l’une selon le vrai et le faux qui s’y t1-ouvent, soit quant aux fairs naturels ou surnaturels sur lesquels elles sont établies, soit quant aux notions que la raison nous donne de l’Etre supreme et du culte qu’il veut de nous; l’autre selon leurs effets temporels et moraux sur Ia terre, selon le bien ou le mal qu’elles peuvent faire A la société et au genre humain. Il ne faut pas, pour empécher ce double exa- � 23:1 DU CONTRAT SOCIAL. i il appartient au souverain de fixer les articles, non pas pre- l cisement comme dogmes de religion, mais comme senti- l ments de sociabilite sans lesquels il est impossible d’étre l men, commencer par decider que ces deux choses vont toujours ensemble, l . et que la religion la plus vraie est aussi la plus sociale: c’est precisement n ce qui est en question; et il ne faut pas d’abord crier que celui qui traite cette question est un impie, un athee, puisque autre chose est de croire, et autre chose d’examiner l’effet de ce que l’on croit. l Il paralt pourtant certain, je l’avoue, que, si l’homme est fait pour la societe, la religion la plus vraie est aussi la plus sociale et Ia plus humaine, n R. 2• Lettre de la Moutague. — Il est bien vrai que la doctrine du plus grand nombre peut étre proposee A tous comme la plus probable ou la plus l autorisee; le souverain peut meme la rédiger en formule et la prescrire A, ceux qu’il charge d’enscigner, parce qu’il faut quelque ordre, quelque regle dans les instructions publiques, et qu’au fond l’on ne gene en ceci la i liberte de personne, puisque nul n'est force d’enseigner malgre lui: mais il ne s’ensuit pas de lA que les particuliers soient obliges d’admettre pre- l cisement ces interpretations qu’on leur donne et cette doctrine qu’on leur l enseigne. Chacun en demeure seul juge pour lui-meme, et ne reconnait en l cela d’autre autorité que la sienne propre. Les bo nnes instructions doivent moins fixer le choix que nous devons faire, que nous mettre en etat de bien choisir. Tel est le veritable esprit'de la reformation, tel en est le vrai fondement. La raison particuliere y prononce, en tirant la foi de la regle commune qu’elle etablit, savoir, l’Evangile; et il est tellement de l’essence de la raison d’étre libre, que, quand elle voudrait s’asservir A l’autorite, cela ne dépendrait pas d’elle. Portez la moiiidre atteinte A ce principe, et tout Pevangelisme croule A l'instant. Qu'on me prouve aujourd’hui qu’en matiere de foi je suis oblige de me soumettre aux décisions de quelqu’un, aes demain ie me fais catholique, et tout homme consequent et vrai fera i comme moi. R. 2• Lettre de la Montague. — Dieu s’est reserve sa propre defense et le chatiment des fautes qui n’oifensent que lui. C’est un sacrilege A des hommes de.se faire les vengeurs de la Divinite, comme si leur protection lui etait necessaire. Les magistrats, les rois n’ont aucune autorité sur les Ames; et pourvu qu’on soit fidele aux lois de la societe dans ce monde, ce n'est point A eux de se méler de ce qu’on deviendra dans l’autre, ou ils n’ont aucune inspection. Si l’on perdait ce princi pe de vue,les lois faites pour le bonheur du genre humain en seraient bientot le tourment; et, sous leur inquisition terrible, les hommes, jugés par leurfoi plus que par leurs oeuvres, seraient tous A la merci de quiconque voudrait les opprimer. R. 5* Lettre de la Montague. — Ce que les tribunaux civils ont A de- fendre n'est pas l’ouvrage de Dieu, c’est l’ouvrage des hommes; ce n'est pas des Ames qu’ils sont charges, c’est des corps; c’est de l‘Etat et non de l Plilglise, qu’ils sont les vrais gardiens; et, lorsqu’ils se melent des matieres l de religion, ce n'est qu’autant qu’elles sont du ressort des lois, autant que ces matieres importent au bon ordre et A la siirete publique. VoilA les saines maximes de la magistrature. Ce n'est pas, si l’on veut, la doctrine de la puissance absolue, mais c’est celle de la justice et de la raison. Jamais on l I LIVRE IV. - CHAP. VIII. 233 bon citoyen ni sujet fidéle (a) (1). Sans pouvoir obliger per- sonne a les croire, il peut bannir de l’Etat quiconque ne les croit pas; il peut le bannir, non comme impie, mais comme ne s’en écartera dans les tribunaux civils, sans donner dans les plus funestes abus, sans mettre l’Etat en combustion, sans faire des lois et de leur auto- rité le plus odieux brigandage.
R. y• Lettre de la Montagne. — Le pouvoir législatif consiste en deux choses inséparables: faire les lois et les maintenir; c’est-21-dire avoir inspection sur le pouvoir exécutif. ll n’y a point d'Etat au monde ou le sou- verain n’ait cette inspection. Sans cela toute liaison, toute subordination manquant entre ces deux pouvoirs, le dernier ne dépendrait point de l’autre; Pexécution n’aurait aucun rapport nécessaire aux lois; la loi ne serait qu’un mot, et ce mot ne signiiierait rien. R. Emile, liv. IV. - Quant aux dogmes qui n'infiuent ni sur les actions ni sur la morale, et dont tant de gens se tourmentent, je ne m‘en mets nullement en peine. Je regarde toutes les religions particulieres comme une forme d’honorer Dieu par un culte public, et qui peuvent toutes avoir leurs raisons dans le climat, dans le gouvernement, dans le génie du peuple, ou dans quelque autre cause locale qui rend l’une préférable iz l’autre, selon les temps et les lieux. Je les crois toutes bonnes quand on y sert Dieu con-. venablement. Le culte essentiel est celui du coeur. R. Emile, liv. IV. — Osez confesser Dieu chez les philosophes; osez precher l'humanité aux intolérants. Waaauaros, Quirqiéme dissertation. — L‘Eglise peut et doit étre envisagée sous deux faces ou simplement comme une société religieuse et un établissement d’institution divine; et alors elle est indépendante de l’Etat; ou comme une société nationale ou un établissement d’institution humaine et alors elle est dépendante de la société civile et l’autorité supreme ou la suprématie politique dans toutes les choses relatives a l’Etat national ou l’Eglise appartient au souverain. (a) César, plaidant pour Catilina, tachait d’établir le dogme de la mor- talité de Fame; Caton et Cicéron, pour le réfuter, ne s'amusérent point it philosopher; ils se contentérent de montrer que César parlait en mauvais citoyen, et avancait une doctrine pernicieuse a l’E;tat. En eifet, voila de quoi I devait iuger le sénat de Rome, et non d’une question de théologie. (Note du I Contrat social, édition de 1762.) ` I (1) R. Lettre d M. de Beaumont. —Pourquoi un homme a-t-il inspection I sur la croyance d’un autre? et pourquoi l’Etat a-t-il inspection sur celle des ` citoyens? C’est parce qu‘on suppose que la croyance des hommes determine I leur morale, et que des idées qu'ils ont de la vie in venir dépend leur con- duite en celle-ci. Quand cela n’est pas, qu‘impo1·te ce qu'ils croient ou ce I qu'ils font semblant de croire? L’apparence de la religion ne sert plus qu’a les dispenser d’en avoir une. Dans la société chacun est en droit de s’informer si un autre se croit I obligé d‘étre juste, et le souverain est en droit d’examiner les raisons sur lesquelles chacun fonde cette obligation. De plus, les formes nationales doivent étre observées; c’est sur quoi i’ai beaucoup insisté. Mais, quant aux opinions qui ne tiennent point A la morale, qui n`influent en aucune maniére � 234 DU CONTRAT SOCIAL. insociable (1), comme incapable d’aimer sincérement les lois, la justice, et d’immoler au besoin sa vie a son devoir. Que si q�Clq.1°LlI1, apl`<`:S aV0ll‘ I`€C0l1¤.l pJbllq.1€m€I1t CCS ITIEIIICS dogmes,seconduit comme ne les croyant pas, qu’il soit puni de mort; il a commis le plus grand des crimes, il a menti devant les lois (2). Les dogmes de la religion civile doivent étre simples, en petit I10mbl'€, éI1OI1CéS aV€C pI`éClSl0I1, Sans €•XpllCatl0I'1S sur les actions, et qui ne tendent point a transgresser les lois, chacun n’a la-dessus que son iugement pour maitre, et nul n’a ni droit ni intérét de prescrire A d‘autres sa facon de penser. R. 4• Lettre de Ia Montague. — On ne peut pas dire, non plus, que j’attaque la morale dans un livre ou i’établis de tout mon pouvoir la préfé- rence du bien général sur le bien particulier, et ou ie rapporte nos devoirs envers les hommes a nos devoirs envers Dieu, seul principe sur lequel la morale puisse étre fondée, pour étre réelle et passer l’apparence. On ne peut pas dire que ce livre tende en aucune sorte a troubler le culte établi ni l‘ordre public, puisque au contraire j’y insiste sur le respect qu’on doit aux formes établies, sur Pobéissance aux lois en toute chose, mémc en matiére de religion. R. Emile, liv. IV. — En attendant de plus grandes lumiéres, gardons l’ordre public; dans tout pays respectons les lois, ne troublons point le culte qu’elles prescrivent: nc portons point les citoyens in la désobéissance; car nous ne savons point certainement si c’est un bien pour eux de quitter leurs opinions pour d’autres, et nous savons tres certainement que c’est un mal de désobéir aux lois. Dmznor, Diet. encyclopédique (article Législateur). —Si le législateur fait de la religion un ressort principal de l’Etat, il donne nécessairement trop de crédit aux prétres, qui prendront bientot de l’ambition...rien ne peut l’assurer qu’il sera toujours le maitre; cette raison suflit pour qu’il rende les lois principales soient constitutives, soient civiles, et leur exécution indé- pendante du culte et des dogmes religieux; mais il doit respecter, aimer la religion et la faire aimer et respecter. (i) Honnas, De Cive, chap. xw. — Les hommes sont de cette nature que chacun nomme bien ce qu‘il désirerait qu’on lui fit, et mal ce qu’il voudrait éviter. Comment dira-t-on que celui-la péche qui nie Pexistence ou la provi- dence de Dieu ou qui vomit contre lui quelque autre blaspheme; car il alléguera qu’il n’a jamais soumis sa volonté in celle de Dieu duquel méme il n’a pas cru l’existence...L’athée n'est pas puni en qualité de sujet; parce qu’il n’a pas observé les lois, mais comme un ennemi qui n’a voulu les recevoir, c’est-a-dire il est puni par le droit de la guerre, comme les géants le furent autrefois dans le passé lorsqu’ils voulurent monter au ciel et s’en prendre aux dieux. (2) R. 5• Lettre de la Montague. — La religion ne peut jamais faire partie de la législation qu’en ce qui concerne les actions des hommes. La loi l � ni commentaires. L’existence de la Divinité puissante, intelligente, bienfaisante, prévoyante et pourvoyante, la vie a venir, le bonheur des justes, le chatiment des méchants, la sainteté du contrat social et des lois;voila les dogmes positifs (1). Quant aux dogmes négatifs, je les borne a un seul, c’est l’intolérance; elle rentre dans les cultes que nous avons exclus (2).
Ceux qui distinguent l'intolérance civile et l’intolérance théologique se trompent, a mon avis. Ces deux intolérances ordonne de faire ou de s’abstenir; mais elle ne peut ordonner de croire. Ainsi quiconque n’attaque point la pratique de la religion n’attaque point la loi. Mais la discipline établie par la loi fait essentiellement partie de la législation, elle devient loi elle-méme. Quiconque l’attaque attaque la loi, et ne tend pas a moins qu’a troubler la constitution de l’Etat. Que cette constitution fut, avant d’étre établie, susceptible de plusieurs formes et combinaisons ditférentes, en est-elle moins respectable et sacrée sous une de ces formes, quand elle en est une fois revétue a l’exclusion de toutes les autres? et des lors la loi politique n’est-elle pas constante et fixe, ainsi que la loi divine?
(1) Wannunrou, Quatorgiéme dissertation. — Les hommes en instituant la société civile ont renoncé a la liberté naturelle et se sont soumis a l‘empire du souverain civil. Or ce ne pouvait pas etre en vue de se procurer les biens dont ils auraient pu iouir sans cela...
Le salut des 9.mes n’est ni la cause ni le but des institutions civiles...Lorsqu’on dit que la religion ou le salut des Ames n’est point du district du magistrat, on doit toujours entendre qu’on en excepte les trois articles fondamentaux de la religion naturelle savoir: l’existence de Dieu, sa Providence et la différence essentielle que l’on trouve entre le bien et le mal moral. C’est le devoir du magistrat de chérir, de protéger, d’encourager ces opinions non en tant qu’elles sont propres a nous procurer un bonheur futur, mais en tant qu’elles sont relatives it notre bonheur présent et qu’elles servent de lien et de fondement a la société civile.
(2) R. 2• Lettre de la Montague. — La religion protestante est tolérante par principe, elle est tolérante essentiellement; elle l’est autant qu’il est possible de l’etre, puisque le seul dogme qu’elle ne tolére pas est celui de l'intolérance. Voila l’insurmontable barriere qui nous sépare des catholiques, et qui réunit les autres communions entre elles; chacune regarde bien les autres comme étant dans l’erreur; mais nulle ne regarde ou ne doit regarder cette erreur comme un obstacle au salut.
R. Emile, liv. IV. —_Le devoir de suivre et d’aimer la religion de son pays ne s’étend pas jusqu’aux dogmes contraires a la bonne morale, tels que celui de l‘intolérance. C’est ce dogme horrible qui arme les hommes les uns contre les autres, et les rend tous ennemis du genre humain. - La distinction entre la tolérance civile et la tolérance théologique est puérile et vaine. Ces deux intolérances sont inséparables,et l’on ne peut admettre l’une sont inséparables (1). Il est impossible de vivre en paix avec des gens qu’on croit damnés; les aimer serait hair Dieu qui les punit: il faut absolument qu’on les ramene ou qu’on les tourmente. Partout ou l’intolérance théologique est admise, il est impossible qu’elle n’ait pas quelque effet civil(a); et sitot qu’elle en a, le souverain n’est plus souverain sans l’autre. Des anges memes ne vivraient pas en paix avec des hommes qu’ils regarderaient comme les eunemis de Dieu.
Montesquieu, Esprit des Lois, liv. XXIV, chap. v. — Que Ia religion catholique convient mieux d une monarchie et que la protestante s’accorde mieux d’une République.
Lorsqu’une religion nait et se forme dans un Etat, elle suit ordinairement le plan du gouvernement oii elle est établie, car les hommes qui la recoivent et ceux qui Ia font recevoir n’ont guere d’autres idées de police que celles de l’Etat dans lequel ils sont nés.
Quand la religion chrétienne souffrit il y a deux siécles ce malheureux partage qui la divisa en catholique et protestante, les peuples du Nord embrassérent la protestante et ceux du Midi garderent la catholique.
C’est que les peuples du Nord ont et auront touiours un esprit d’indépendance et de liberté que n’ont pas les peuples du Midi et qu’une religion qui n‘a point de chef visible convient mieux a l’indépendance du climat que celle qui en a un.
(r) Diderot, Dictionnaire encyclopédique (article Intolerance). — ll faut distinguer deux sortes d’intolérance: Pecclésiastique et la civile. L’intolérance ecclésiastique consiste it regarder comme fausse toute autre religion que celle que l’on professe et in le démontrer sur les toits sans etre arreté par aucune terreur, par aucun respect humain, au hasard meme de perdre la vie. Il ne s’agira point dans cet article de cet héroisme qui a fait tant de martyrs dans tous les siecles de l’Eglise. L‘intolérance civile consiste it rompre tout commerce et A poursuivre par toutcs sortes de moycns violents ceux qui ont une facon de penser sur Dieu et sur son culte autre que la notre...L’intolérant pris en ce dernier sens est un méchant homme, un mauvais chrétien, un suiet dangereux, un mauvais politique et un mauvais citoyen.
(a) Le mariage, par exemple, étant un contrat civil, a des effets civils sans lesquels il est meme impossible que la société subsiste. Supposons donc qu’un clergé vienne a bout de s’attribuer it lui seul le droit de passer cet acte, droit qu’il doit nécessairement usurper dans toute religion intolé- rante, alors n’est-il pas clair qu’en faisant valoir a propos l’autorité de l’Eglise il rendra vaine celle du prince, qui n’aura plus de sujets que ceux que le clergé voudra bien lui donner? Maltre de marier ou de ne pas marier les gens, selon qu’ils auront ou n’auront pas telle ou telle doctrine, selon · qu’ils admettront ou reietteront tel ou tel formulaire, selon qu’ils lui seront plus ou moins dévoués, cn se conduisant prudemment et tenant ferme, n‘est-il pas clair qu’il disposera seul des héritages, des charges, des citoyens, LIVRE IV. — CHAP. VIII. 237 _ meme au temporel Z des lors l€S pt‘étl‘€S sont les vrais mai- tres; les rois ne sont que leurs offlciers. Maintenant qu’il n’y a plus et qu’il ne peut plus y avoir de religion nationale exclusive, on doit tolerer toutes celles qui tolerent les autres, autant que leurs dogmes n’ont rien de contraire aux devoirs du citoyen (1). Mais quiconque ose de l’Etat meme, qui ne saurant subsister n’étant plus compose que de batards? Mais, dira-t-on, l’on appellera comme d’abus, on ajournera, decretera, saisira le temporel. Quelle pitie! Le clerge, pour peu qu’il ait, ie ne dis pas de courage, mais de bon sens, laissera faire et ira son train; il laissera tranquillement appeler, ajourner, decréter, saisir, et tinira par rester `le maitre. Ce n’est pas, ce me semble, un grand sacrifice d'abandonner une partie, quand on est sur de s’emparer du tout. (Note du Contrat social.) Cette note n’est pas dans la premiere édition du Contra! social (¤y62), mais elle se rencontre dans plusieurs des editions subreptices publiées la meme annee. — I-ionazs, De Cive, chap. vt. Ce n’est point ici le lieu de discuter si le mariage est un sacrement au sens que les théologiens le prennent. Je dis tant seulement qu’un contrat de cohabitation legitime entre homme et femme tel que la loi civile le permet, soit qu’il soit un vrai sacrement ou qu’il ne le soit point, ne laisse pas d’etre le mariage légitime. Et qu’au con- traire une cohabitation aeseuaue par la loi n’est pas un mariage a cause que c‘est l’essence du mariage qu’il soit un contrat légitime...De sorte qu’il peut bien appartenir aux ecclésiastiques de regler dans le mariage ce qui concerne la cérémonie des noces, la benediction et par ma- niere de dire la consecration des mariés qui se fait au temple, mais tout le reste, a savoir, de prescrire les conditions du mariage, d‘en limiter le temps, de iuger des personnes qui le peuvent contracter, est de la iuridiction de la loi civile et dépend des ordonnances publiques. (1) R. Lettre d M. de Beaumont.- ll est bien ditférent d’embrasser une religion nouvelle, ou de vivre dans celle ou 1’on est né; le premier cas seul est punissable. On ne doit ni laisser établir une diversite de cultes, ni pro- scrire ceux qui sont une fois etablis; car un tils n’a jamais tort de suivre la religion de son pere. La raison de la tranquillite publique est toute contre les persécuteurs. La religion n’excite jamais de troubles dans un Etat que quand le parti dominant vent tourmenter le parti faible, ou que le parti faible, intolerant par principe, ne peut vivre en paix avec qui que ce soit. Mais tout culte légitime, c‘est-a—dire tout culte on se trouve la religion essentielle, et dont par consequent les sectateurs ne demandent qu’ai etre souflerts et vivre en paix, n’a jamais cause ni revoltes ni guerres civiles, si ce n’est lorsqu’il a fallu se defendre et repousser les persécuteurs. Jamais les protestants n’ont pris les armes en France que lorsqu'on les y a pour-