SigPhi · Jean-Jacques Rousseau

Du contrat social (Le contrat social)

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(7) Exempt des lois, de l'observation.

(8) Avant d’entrer en matière, il est bon.. ` ( 3:6 DU CONTRAT SOCIAL. plus exactes que l’on n’a fait jusqu’ici. Que le lecteur songe seulement qu’il s’agit moins ici d’histoire et des faits, que de droit et de justice, et (1) que je veux examiner les choses par leur nature plutot que par nos préjugés. De la premiere société formée s’ensuit nécessairement la formation de toutes les autres. Il faut (2) en faire partie ou s’unir pour lui résis· ter, 1’imiter (3) ou se laisser engloutir par elle. Ainsi, toute la face de la terre est changée; partout la nature a ` disparu; partout l’art humain a pris sa place;(4)l’indépendance et la liberté naturelle ont fait place aux lois et a l’esclavage; il n’existe plus _ I d’étre libre, le philosophe cherche un homme et n’en trouve plus. i Mais c’est en vain qu’on pense anéantir la nature, elle renait et se montre oi1l’on s`attendait le moins. L’indépendance qu’on 6te aux I hommes se réfugie dans les sociétés, et ces grands corps livrés at leurs propres impulsions produisent des chocs plus terribles at proportion I que leurs masses 1’emportent sur celles des individus. Mais, dira-t-on, chacun de ces corps ayant une assiette aussi so- 1ide(S), comment est-il possible qu’ils viennent jamais a s’entre·heur- ter? Leur propre constitution ne devrait·elle pas les maintenir entre eux dans une paix éternelle? Sont-ils obligés comme les hommes d’a1ler chercher au dehors de quoi pourvoir a leurs besoins; n’ont-ils pas en eux—mémes tout ce qui est nécessaire a leur conservation? La concurrence et les échanges méme sont-ils une source de discorde inévitable et dans tous les pays du monde, les habitants n’ont-ils pas existé avant le commerce; preuve invincible qu’ils y pouvaient sub- _ sister sans lui. Fin du chapitre: Il n’y a pas de guerre entre les hommes, il n’y l en a qu’entre les Etats. FRAGMENTS DIVERS I ax·ra.u·rs ¤’uN mmuscarr me NEUCHATEL (N° 7840 du Catalogue) I Grace a Dieu on ne voit plus rien de pareil parmi les Européens. On aurait horreur d’un prince qui ferait massacrer les prisonniers. On s’indigne méme contre ceux qui les traitent mal, et les maximes abominables qui font frémir la raison et révolter l’humanité ne sont plus connues que des jurisconsultes qui en fonttranquillement la base de leurs systémes politiques et qui au lieu de nous montrer l’autorité (1) Que je sfentreprcnds point de dire, Jexpliquer. (2) Il ne rest: d’autre parti. (3) Pour évfter d’étre. (4) Le philosophe cherche l’homme el nc Ie trouve plus. I (5) Pcuvent-ils. ( � APPENDICE II. BI7 souveraine comme la source du bonhcur des hommes, osent nous la montrer comme le supplice des vaincus. Pour peu que l’on marche de conséquence en conséquence, l’er- reur du principe se fait sentir A chaque pas, et l’on voit partout que dans une aussi téméraire décision l’on n’a pas plus consulté la raison que la nature. Si je voulais approfondir la notion de l’état de guerre, je démontrerais aisément qu’il ne peut résulter que du libre consen- tcmcut des parties belligérantes; que si l’une veut attaquer, et que . l’autre ne veuille se défendre, il n’y a point d’état de guerre, mais seulement violence et agression; que, l’état de guerre étant établi par le libre consentement des parties,ce libre et mutuel consentement est aussi nécessaire pour rétablirla paix, et que, A moins que l’un des ad- versaires ne soit anéanti, la guerre ne peut iinir qu’A l’instant que tous deux en liberté déclarent qu’ils y renoncent. J ’ajoute qu’en vertu de la relation de maitre A esclave ils continuent, méme malgré eux, A étre toujours dans l’état de guerre. Je pourrais mettre en question les promesses arrachées par la force dans l’état de liberté et si toutes celles que le prisonnier fait A son maitre dans cet état peuvent signiiier autre chose que celle-ci: Je m’engage A vous obéir aussi longtemps qu’étant le plus fort vous n’attenterez pas A ma vie (a). · Il y a plus; qu’on me dise lesquels doivent l’emporter des engagements solennels et irrévocables pris avec la patrie en pleine liberté ou de ceux que l’efl`roi de la mort nous fera prendre avec l’ennemi vain- queur. Le prétendu droit d’esclavage auquel sont assujettis les pri- sonniers de guerre est sans bornes, les jurisconsultes le décident for- mellement: Il n’y a rien, dit Grotius; qu’on ne puisse impunément faire souifrir A de tels esclaves. Il n’est point d’action qu’on ne puisse leur commander et A laquelle on ne puisse les contraindre de quelque maniére que ce soit. Mais si, leur faisant grace de mille tourments, on se contente d’exiger qu’ils portent les armes contre leur pays, je demande lequel ils doivent remplir du serment qu’ils ont fait libre- ment A leur patrie ou de celui que l’ennemi vient d’arracher A leur faiblesse. Dés0béiront·ils A leur maitre, ou massacreront·ils leurs con- ‘ citoyens? Peut·étre osera-t-on dire que, l’état d’esclavage assujettissant les prisonniers A leur maitre, ils changent d’état A l’instant et que, devenant sujets de leur souverain, ils renoncent A leur ancienne patrie. Quand mille peuples auraient massacré leurs prisonniers, quand mille docteurs vendus A la tyrannie auraient excusé ces crimes (a) Voir Contra! social, liv. I, chap. xv (fn).

� 318 DU CONTRAT SOCIAL. qu’importe A la vérité l’erreur des hommes et leur barbaric A la jus- tice? Ne cherchons point ce qu’on a fait, mais ce qu’on doit faire, et rejetons de viles et mercenaires autorités qui ne servent qu’A rendre les hommes esclaves, méchants et malheureux. Dans les Etats ou les mmurs valent mieux que les lois, comme était la république de Rome, l’autorité du pere ne saurait étre trop absolue; mais partout ou, comme A Sparte, les lois sont la source des moeurs, il faut que l’autorité privée soit nettement subordonnée A l’autorité publique, que meme dans la famille la république com- mande préférablement aux peres. Cette maxime me parait incontes- table, quoiqu’elle fournisse une consequence opposée A celle de l’Esprit des lois. Il n’y a que des peuples tranquillement établis depuis tres long- temps qui puissent imaginer de faire de la guerre un métier A part et des gens qui l’exercent une classe particuliere. Chez un nouveau peuple, ou l’intérét commun est encore dans toute sa vigueur, tous les citoyens sont soldats en temps de guerre, et il n’y a pas de sol- dats en temps de paix. C’est un des meilleurs signes de la jeunesse et de la vigueur d’une nation. Il faut nécessairement que des hommes toujours armés soient par état les ennemis de tous les autres, et les premieres troupes réglées sont en quelque sorte les premieres rides qui annoncent la prochaine décrépitude du gouvernement. Passage écrit au crayon. — Maintenant que l’état de nature est aboli parmi nous, la guerre n’existe plus entre particuliers, et les hommes qui de leur chef en attaquent d’autres, méme apres avoir regu quelque injure ne sont point regardés comme leurs ennemis, mais comme de véritables brigands. Cela est si vrai qu’un sujet qui, prenant A la lettre les termes d’une déclaration de guerre voudrait sans brevet ni lettres de marque courre sus aux ennemis de son prince en serait puni ou devrait l’étre (a). Premierement, le vainqueur n’étant pas plus en droit de faire cette menace que de l’exécuter, l’effet n’en saurait étre légitime. En second lieu, si jamais serment extorqué par force fut nul, c’est surtout celui qui nous soumet A l’engagement le plus étendu que les hommes puissent prendre, et qui par consequent suppose la plus parfaite (a) Voir Contra! social. liv. I, chap. nv.

� APPENDICE ll. 3tg liberté dans ceux qui le contractent. Le serment antérieur qui nous lie A la patrie annule d’autant mieux en pareil cas celui qui nous soumet A un autre souverain, que le premier a été contracté en pleine.liberté et le second dans les {ers. Pour juger si l’on peut con- traindre un h. A se naturaliser dans un Etat étranger, il taut tou- jours remonter A l’obiet essentiel et primordial des sociétés politiques, qui est le bonheur des peuples. Or il répugne A la loi de raison de dire A autrui: Je veux que vous soyez heureux autrement que vous ne voulez vous-meme. On est libre quoique soumis aux lois, non, quand on obéit A un homme parce qu’en ce dernier cas j’obéis A la volonté d’autrui; mais en obéissant A la loi je n’obéis qu’A la volonté publique qui est au- tant la mienne que celle de qui que ce soit. D’ailleurs un maitre peut permettre A l’un ce qu’il défend A l’autre, au lieu que, la loi ne fai- sant aucune acception, la condition de tous est égale, et par consé- quent il n’y a ni maitre, ni serviteur (a). Passage écrit au crayon. — Aprés que quelques années auront effacé mon nom des fastes littéraires, puisse-t·i1 vivre encore chez quelque nation pauvre et ignorée, mais justc, sage et heureuse, qui, préférant la paix et l’innocence A la gloire et aux conquétes, lira quelquefois avec plaisir...Passage écrit au crayon. — Pour connaitre exactement quels sont les droits de la guerre, examinons avec soin la nature de la chose, et n’admettons pour vrai que ce qui s’en déduit nécessairement. Que deux hommes se battent dans l’état de nature, voilA la guerre Allumée entre eux. Mais pourquoi se battent·ils? Est-ce pour se manger 1’un 1’autre? Cela n’arrive parmi les animaux qu’A différentes espéces. Entre les hommes de méme qu’entre les loups, le sujet de la que- relle est toujours entiérement étranger A la vie des combattants. U Sitot que le vaincu céde, le vainqueur s’empare de la chose contestée et la guerre est finie. Il peut tres bien arriver que l’un des deux périsse dans le combat, mais alors sa mort est le moyen et non l’objet de la victoire. Car il faut remarquer que, l’état social rassem- blant autour de nous une multitude de choses qui tiennent plus A nos fantaisies qu’A nos besoins, et qui nous étaient naturellement indiffe- rentes, la plupart des sujets de guerre deviennent encore plus étran- (a) Voir Contrat social, liv. IV, chap. vt. .3 � 320 DU CONTRAT SOCIAL. gers a la vie des hommes que dans l’état de nature, et que cela va souvent au point que les particuliers se soucient fort peu des événe· ments de la guerre publique. On prend les armes pour disputer de puissance, de richesses ou de consideration, et le suiet de la que- relle se trouve eniin si éloigné de la personne des citoyens qu’il ne vaut ni mieux ni plus mal d’étre vainqueurs ou vaincus; il serait bien étrange qu’une guerre ainsi constituée ait rapport é leur vie. On tue pour vaincre, mais il n’y a point d’homme si féroce qu'i1 cherche A vaincre pour tuer. Passage écrit au crayon. — Plusieurs sans doute aimeraient mieux n’étre pas que d’étre esclaves; mais, comme l’acte de mourir est rude, ils aiment mieux étre esclaves que d’étre tués et, charges de fers, ils existent malgré eux.

� III RENSEIGNEMENTS FOURNIS PAR ROUSSEAU SUR LA COMPOSITION DU CONTRAT SOCIAL CONFESSIONS (1749) Je travaillais ce discours (sur les sciences et les arts) d’une façon très singulière et que j’ai presque toujours suivie dans mes autres ouvrages. Je méditais dans mon lit à yeux fermés et je tournais et retournais mes périodes dans ma tête avec des peines incroyables; puis, quand j’étais parvenu à en être content, je les déposais dans ma mémoire jusqu’à ce que je pusse les mettre sur le papier; mais le temps de me lever et de m’habiller me faisait tout perdre, et quand je m’étais mis à mon papier, il ne me venait presque plus rien de ce que j’avais composé. Je m’avisai de prendre pour secrétaire M Levasseur. Je l’avais logée, avec sa fille et son mari, plus près de moi et c’était elle qui, pour m’épargner un domestique, venait tous les matins allumer mon feu et faire mon petit service; à son arrivée, je lui dictais de mon lit mon travail de la nuit et cette pratique, que j’ai longtemps suivie, m’a sauvé bien des oublis.

Quand ce discours fut fait, je le montrai à Diderot qui en fut content et m’indiqua quelques corrections. Cependant, cet ouvrage, plein de chaleur et de force, manque absolument de logique et d’ordre; de tous ceux qui sont sortis de ma plume, c’est le plus faible de raisonnement et le plus pauvre de nombre et d’harmonie; mais avec quelque talent qu’on puisse être né, l’art d’écrire ne s’apprend pas tout d’un coup.

DISCOURS DES SCIENCES ET DES ARTS (1750) Tandis que les gouvernements et les lois pourvoient à la sûreté et au bien-être des hommes assemblés, les sciences, les lettres et les arts, moins despotiques et plus puissants peut-être, étendent des guirlandes de fleurs sur les chaînes de fer dont ils sont chargés, étouffent en eux le sentiment de cette liberté originelle pour laquelle ils semblaient être nés, leur font aimer leur esclavage, et en forment ce qu’on appelle des peuples policés. Le besoin éleva les trônes, les sciences et les arts les ont affermis.

CONFESSIONS (1750) L’année suivante (1750), comme je ne songeais plus à mon discours, j’appris qu’il avait remporté le prix à Dijon. Cette nouvelle réveilla toutes les idées qui me l’avaient dicté, les anima d’une nouvelle force et acheva de mettre en fermentation dans mon cœur le levain d’héroïsme et de vertu, que mon père et ma patrie et Plutarque y avaient mis dans mon enfance… Quand mes incommodités me permettaient de sortir et que je ne me laissais pas entraîner ici ou là par mes connaissances, j’allais me promener seul, je rêvais à mon grand système, je jetais quelque chose sur le papier, à l’aide d’un livret blanc et d’un crayon que j’avais toujours dans la poche. Voilà comment les désagréments imprévus d’un état de mon choix me jetèrent par diversion tout à fait dans la littérature, et voilà comment je portai dans tous mes premiers ouvrages la bile et l’humeur qui m’en faisaient occuper.

RÉPONSE AU ROI DE POLOGNE (1751) Je ne dois pas passer sous silence une objection considérable qui m’a déjà été faite par un philosophe: « N’est-ce point — me dit-on ici — au climat, au tempérament, au manque d’occasion, au défaut d’objet, à l’économie du gouvernement, aux coutumes, aux lois, à toute autre cause qu’aux sciences, qu’on doit attribuer cette différence qu’on remarque quelquefois dans les mœurs en différents pays et en différents temps? » Cette question renferme de grandes vues et demanderait des éclaircissements trop étendus pour convenir à cet écrit. D’ailleurs, il APPENDICE III. 323 s’agirait d’examiner les relations tres cachées mais tres réelles qui se trouvent entre la nature du gouvernement et le génie, les mczurs et les connaissances des citoyens, et ceci me jetterait dans des discus- _ sions délicates qui me pourraient mener trop loin. De plus, il me serait bien difficile de parler du gouvernement sans donner trop beau jeu a mon adversaire, et tout bien pesé, ce sont des recherches bonnes a faire a Geneve et dans d’autres circonstances. DERNIERE nérousx A M. nonni-:s (1752) ll serait difficile d‘imaginer qu’il fallftt mesurer la morale avec un _ instrument d’arpenteur. Cependant, on ne saurait dire que l’étendue des Etats soit tout a fait indifférente aux mmu-rs des citoyens, Il y a siirement quelque proportion entre ces choses, je ne sais si cette proportion ne serait point inverse (1). Voilaune importante question a ‘ méditer et je crois qu’on peut bien la regarder encore comme indé- cise, malgré le ton plus méprisant que philosophique avec lequel elle est ici tranchée en deux mots. comrzssrons (1753) i _ Dans la préface (de Narcisse), qui est un de mes bons écrits, je commencai a mettre a découvert mes principes un peu plus que je n’avais fait jusqu’alors. J’eus bientot occasion de les développer tout a fait dans un ouvrage de plus grande importance, car ce fut, je pense, en cette année 1753, que parut le programme de l’Académie de Dijon sur l’origine de l’inégalité parmi les hommes. Frappé de cette grande question, je fus surpris que cette académie cut osé la proposer. Mais puisqu’elle avait eu ce courage, je pouvais bien avoir celui de la trai- ter, et je l’entrepris. Pour méditer a mon aise a ce grand sujet, je {is, a Saint-Germain, un voyage de sept ou huit jours avec Thérése, notre hotesse, qui était une bonne femme, et une de ses amies...Enfoncé dans la forét, j’y cherchais l’image des premiers temps dont je tragais fiérement l’histoire; je faisais main basse sur les petits mensonges des hommes; j’osai dévoiler a nu leur nature, suivre le progrés du temps et des choses qui l’ont défigurée et, comparant l’homme de l’homme avec l’homme nature], leur montrer dans son perfectionnement prétendu, la · veritable source de leur misére. Mon ame, exaltée par ces contempla- tions sublimes, s’élevait auprés de la divinité et voyait de la mes sem- (1) La hauteur de mes adversaires me donnerait a la En de Pindiscrétion si ie conti- quais in disputer contre eux. Ile croient m'en imposer avec leur mépris pour les petits Euats. Ne craignent-ils point quc je leur demande une fois s’il est bon qu’1l y en nit de grande.

� 3z4_ DU CONTRAT SOCIAL. blables suivre dans l’aveugle route de leurs préjugés, celle de leurs erreurs, de leurs malheurs, de leurs crimes, je leur criais d’une faible voix, qu’ils ne pouvaient pas entendre: ¢ Insensés, qui vous plaignez sans cesse de la nature, apprenez que tous vos maux vous viennent de vous. » De ces méditations résulta le discours sur Plnégalité, ouvrage qui fut plus du gout de Diderot que tous mes autres écrits, et pour lequel ses conseils me furent le plus utiles, mais qui ne trouva dans toute l’Europe que peu de lecteurs qui Pentendissent et aucun de ceux-la qui voulut en parler, Il avait été fait pour concourir le prix; je l’envoyai donc, mais sur d’avance qu’il ne l’aurait pas et sachant bien que ce n’est pas pour des pieces de cette étoffe que sont fondés les prix des académies. _ conuzssrous (1755) Avant mon départ de Paris, j’avais esquissé la dédicace de mon discours sur Plnégalité, je l’achevai a Chambéry et la datai du méme lieu, jugeant qu’il était mieux, pour éviter toute chicane, de ne la dater ni de France, ni de Geneve. Arrivé a Geneve, je me livrai a Penthousiasme républicain qui m’y avait amené...Je faisais souvent d’assez grandes promenades sur les bords du lac,' durant lesquelles ma téte, accoutumée au travail, ne demeurait pas oisive. Je digérai le plan déja formé de mes Institutions poli- tiques dont j’aurai bientot a parler, je méditai une histoire du Valais...Je m’essayais en méme temps sur Tacite et je traduisis le premier livre de son histoire qu’on trouvera parmi mes papiers..._ CONFESSIONSU755). Je pensais que l’Evangile étant le meme pour tous les chrétiens et le fond du dogme n’étant difiérent qu’en ce qu’on se mélait d’expli- quer ce qu’on ne pouvait entendre, il appartenait a chaque pays, au seul souverain de fixer et ce culte et ce dogme inintelligible et qu’il était par conséquent du devoir du citoyen d’admettre le dogme et de suivre le culte prescrit par la loi. Lmrrnz A LA manqursrz ns cnéquv (Epinay, 8 septembre 1755).

Si je sais quels sont mes devoirs, je n’ignore pas non plus quels sont mes droits; je n’ignore pas qu’en obéissant fidélement aux lois du pays ou je vis, je ne dois compte a personne de ma religion ou de mes sentiments qu’aux magistrats de l’Etat dont j’ai l’honueur d’étre membre. Ce serait établir une loi bien nouvelle de vouloir qu’a chaque fois qu’on met le pied dans un Etat, on fut obligé d’en adop- m I � APPENDICE III. 325 ter toutes les maximes, et qu’en voyageant d’un pays A l’autre, il fal- lut changer d’inclinations et de principes comme de langage et de logement. Partout ou 1’on est, on doit respecter le prince et se sou- mettre a la loi, mais on ne leur doit rien de plus et le coeur doit toujours étre pour la patrie. Quand donc il serait vrai qu’ayant en vue le bonheur de la mienne, )’eusse avancé hors du royaume des principes plus convenables au gouvernement républicain qu’au mo- narchique, ou serait mon crime?...1.z·1··r1u: A M. vmuzzs (Paris, 23 novembre 1755). Le cinquiéme volume de 1’Encyclopédie parait depuis quinze jours; comme la lettre E n’y est pas achevée, votre article n’y a pu étre employé...L’article Encyclopédie qui est de Diderot fait l’ad- miration de tout Paris...1.t:·r·rn¤ A` M. venues (Paris, 28 mars 1756). Vous étes content de l’article Economie; je le crois bien; mon coeur me l’a dicté et le votre l’a lu. M. Labat m’a dit que vous aviez dessein de l’employer dans votre Choix littéraire; n’oubIiez pas de consulter l’errata. ` co1~z1=·1=:ss1o1~as(1756). · Aprés quelques jours livrés a mon délire champétre, je songeai a ranger mes paperasses et a régler mes occupations. Je destinai, comme je1’avais toujours fait, mes matinées a la copie et mes aprés- diners a la promenade, muni de mon petit livret blanc et de mon crayon, car n’ayant jamais pu écrire et penser a mon aise que sub dio, ie n’étais pas tenté de changer de méthode et je comptais bien que la forét de Montmorency, qui était presque a ma porte, serait désor- mais mon cabinet de travail. J ’avais plusieurs écrits commencés, j’en fis la revue...Des divers ouvrages que j’avais sur le chantier, celui que je méditais depuis longtemps, dont je m’occupais avec le plus de soin, auquel ie voulais travailler toute ma vie et qui devait, selon moi, mettre le sceau a ma réputation, était mes Institutions politiques. I1 y avait treize a quatorze ans que j’en avais concu la premiere idée, lorsque étant a Venise, i’avais eu quelque occasion de remarquer les défauts de ce gouvernement si vanté. Depuis lors mes vues s’étaient beaucoup étendues par l’étude historique de la morale. J’avais vu que tout tenait radicalement a la politique et que, de quelque facon qu’on s’y prit, aucun peuple ne serait que ce que la nature de son gouvernement le ferait étre. Ainsi cette grande question du meilleur gouvernement possible me paraissait se réduire a celle-ci: quelle est � 326 DU CONTRAT SOCIAL. la nature du gouvernement propre A former le peuple le plus ver- tueux, le plus éclairé, le plus sage, le meilleur enfin, A prendre ce mot dans son plus grand sens? J ’avais cru voir que cette question te- nait de tres pres A cette autre·ci, si meme elle en était diiférentez quel est le gouvernement qui par sa nature se tient touiours le plus pres de la loi? De lA, qu’est·ce que la loi, et une chaine de questions de cette importance. Je voyais que tout cela me menait A de grandes vérités utiles au bonheur du genre humain, mais surtout A celui de ma patrie; or je n’avais pas trouvé dans le voyage que je venais d’y faire des notions des lois et de la liberté assez justes ni assez nettes A mon gré, et j’avais cru cette maniere indirecte de les leur donner, la plus propre A ménager l’amour-propre de ses membres et me faire pardonner d’avoir pu voir lA·dessus un peu plus loin qu’eux. Quoiqu’il y efit déjA cinq ou six ans que je travaillais A cet ouvrage, il n’était encore guere avancé. Les livres de cette espece demandent de la meditation, du travail, de la tranquillité. De plus je faisais ce- lui·lA, comme on dit, en bonne fortune, et je n’avais voulu commu- niquer mon projet A personne, pas meme A Diderot. Je craignais qu’il ne parflt trop hardi pour le siecle et le pays ou j’écrivais et que l’ef· froi de mes amis (1) ne me genAt dans l’exécution. J’ignorais encore s’il serait fait A temps et de maniere A pouvoir paraitre de mon vivant.

Je voulais pouvoir sans contrainte, donner A mon sujet tout ce qu’il me demandait; tres sur que n’ayant point 1’humeur satirique, et ne voulant jamais chercher d’applications je serais toujours irrépréhen· sible en toute équité. J evoulais user pleinement, sans doute, du droit de penser que j’avais par ma naissance; mais toujours en respectant le gouvernement sous lequel j’avais A vivre, sans jamais désobéir A ses lois; et tres attentif A ne pas violer le droit des gens, je ne vou- lais pas non plus renoncer par crainte A ses avantages. J’avoue meme qu’étranger vivant en France, ie trouvais ma posi- tion tres favorable pour oser dire la vérité, sachant bien que conti- nuant, comme je voulais faire A ne rien imprimer dans l’Etat sans permission, je n’y devais compte A personne de mes maximes et de leur publication partout ailleurs. J ’aurais été bien moins libre A Ge- neve meme Oil dans quelque lieu que mes livres fussent imprimés, le magistrat avait droit d’épiloguer sur leur contenu...Ce qui me faisait trouver ma position plus heureuse était la per- suasion ou j’étais que le gouvernement de France, sans peut·etre me voir de fort bon oeil, se ferait un honneur, sinon de me protéger, au (1) C’était surtout la sage severite de Duclos qui m°inspirait cette crainte car, pour Diderot, ie ne sais comment toutes mes conferences avec lui tendaient toujours A me rendre satirique et mordant plus que mon naturel ne me portait A l'etre. Ce fut cela meme qui me détourna de le consulter dans mon entreprise ou ie voulais mettre unique- ment toute la force du raisonnement, sans aucun vestige d’humeur et de partialite. On peut. yuger du ton que favais pria dans cet ouvrage par celui du Contra! social qui eu est tire.

� APPENDICE III. 327 moins de me laisser tranquille. C’était, ce me semblait, un trait de politique tres simple, et cependant tres adroit, de se faire un merite de protéger ce qu’on ne pouvait empecher, puisque si 1’on m’e0t chassé de France, qui etait tout ce qu’on avait droit de faire, mes livres n’auraient pas moins été faits et peut-etre avec moins de re- tenue, au lieu qu’en me laissant en repos, on gardait l’auteur pour caution de ses ouvrages et de plus on eflacait des préjugés tres enra- cinés dans le reste de l’Europe en se donnant une reputation d’avoir un respect eclairé pour le droit des gens.

Tout ce qu’il y avait de hardi dans le Contra! social était auparavant dans le Discours sur Finégalité. Tout ce qu’il y avait de hardi dans l’E`miIe était auparavant dans la JuIie...com-·1·:ss1o1~zs(1;·56). Une autre entreprise in peu pres du meme genre, mais dont le pro- jet était plus récent,‘m’occupait davantage en ce moment, c’était 1’extrait des ouvrages de l’abbé de Saint-Pierre. L’idée m`en avait été suggérée depuis mon retour de Geneve par l’abbé de Mably, non pas immédiatement, mais par l’entremise de Mm Dupin...On m’avait proposé ce travail, comme utile en lui-meme et comme.tres convenable e un homme laborieux en manoeuvre, mais paresseux comme auteur, qui trouvant la peine de penser tres fati- gante, aimait mieux en choses de son gout, eclairer et pousser les idées des autres que d’en créer. D’ailleurs en ne me bornant pas a la fonction de traducteur, il ne m’etait pas défendu de penser quelque- fois par moi-meme et je pouvais donner telle forme e mon ouvrage que bien d’importantes vérités y passeraient sous le manteau de l’abbé de Saint·Pierre, encore plus heureusement que sous le mien...C’etait la le premier ouvrage auquel je comptais donner mes loi- sirs. coursssxous (1756). La plupart des écrits de l’abbé de Saint-Pierre étaient ou conte- naient des observations critiques sur quelques parties du gou- vernement de France et il y en avait meme de si libres qu’il était heureux pour lui de les avoir faites impunement. Mais dans les bu- reaux des ministres on avait de tout temps regarde l’abbé de Saint- Pierre comme une espece de prédicateur plutet que comme un vrai politique, et on le laissait dire tout 21 son aise parce qu’on voyait bien que personne ne l’ecoutait. Si j’étais parvenu 21 le faire ecouter, le cas éfll été different. Il était Francais, je ne l’étais pas, et en m’avi— sant de repeter ses censures quoique sous son nom, je m’exposais A me faire demander un peu rudement, mais sans injustice, de quoi je me melais...I I 1 � 328 DU.CONTRA’l` SOCIAL. i Ce qui me fit abandonner l’abbé de Saint-Pierre m’a fait souvent renoncer a des projets beaucoup plus chéris...Cet ouvrage abandonné me laissa quelque temps incertain sur celui que j’y ferais succéder et cet intervalle de désceuvrement fut ma perte en me faisant tourner mes réflexions sur moi·rnéme faute d’ob-· jet étranger qui m’occupz'it...L1·;·r·rn1-: A vo1.·r.un1·: (18 aofit 1756).

Tout gouvernernent humain se borne par sa nature aux devoirs civils et quoi qu’en ait pu dire le sophiste Hobbes, quand un homme sert bien 1’Etat il ne doit compte a personne de la maniére dont il sert son Dieu...I1 y a, je 1’avoue, une sorte de profession de foi que les lois peuvent imposer, mais hors les principes de la morale et du droit naturel elle doit étre purement négative parce qu’il peut exister des religions qui attaquent les fondements de la société et qu’il faut commencer par exterminer ces religions pour assurer la paix de l’Etat. De ces dogmes a proscrire, l’intolérance est sans difficulté le plus odieux, mais il faut le prendre a sa source, car les fanatiques les plus sanguinaires changent de langage selon la fortune et ne préchent que patience et douceur quand ils ne sont pas les plus forts. Ainsi j’appelle intolérant par principe tout homme qui s’imagine qu’on ne peut étre homme de bien sans croire tout ce qu’il croit et damne impitoyablement ceux qui ne pensent point comme lui. En eH`et les iidéles sont rarement d’humeur a laisser les reprouvés en paix dans ce monde, et un saint qui croit vivre avec des damnés anticipe volontiers sur le métier du diable. Quant aux incrédules intolérants qui voudraient forcer le peuple a ne rien croire, je ne les bannirais pas moins sévérement que ceux qui le veulent forcer a croire tout ce qui leur plait, car on voit au zéle.de leurs décisions, a l’amertume de leurs satires qu’il ne leur manque que d’étre les maitres pour persécuter tout aussi cruellement