SigPhi · Jean-Jacques Rousseau

Du contrat social (Le contrat social)

Page 46 of 51

� 594 DU CONTRAT SOCIAL. l cette religion ne fut essentiellement mauvaise; car alors, sans outra- R ger ceux qui la professent, ils refuseraient de la professer. Ils leur diraient: • Puisque Dieu nous appelle a la servitude, nous voulons V étre de bons serviteurs, et vos sentiments nous empécheraient de l’étre; nous connaissons nos devoirs, nous les aimons, nous rejetons ce qui nous en détache; c’est aiin de vous étre fidéles que nous n’a· l doptons pas la loi de l’iniquité. » l Mais si la religion du pays est bonne en elle·méme, et que ce qu’elle a de mauvais soit seulement dans des interpretations particu- liéres, ou dans des dogmes purement spéculatifs, ils s’attacheront a l l’essentiel, et toléreront le reste, tant par respect pour les lois que 1 par amour pour la paix. Quand ils seront appelés a déclarer expres- sément leur croyance, ils le feront, parce qu’il ne faut point mentir; ils diront au besoin leur sentiment avec fermeté, méme avec force; 1 ils se défendront par la raison, si on les attaque. Du reste, ils ne disputeront point contre leurs freres; et, sans s’obstiner a vouloir les convaincre, ils leur resteront unis par la charité; ils assisteront a leurs assemblées, ils adopterontleurs formules, et, ne se croyant pas plus infaillibles qu’eux, ils se soumettront a l’avis du plus grand l nombre en ce qui n’intéresse pas leur conscience et ne leur parait pas importer au salut.

Vous me demanderez peut-étre comment on peut accorder cette doctrine avec celle d’un·homme qui dit que l’Evangile est absurde et pernicieux a la société? En avouaat franchement que cet accord me parait difficile, je vous demanderai A mon tour ou est cet homme qui dit que l’Evangile est absurde et pernicieux. Vos messieurs m’ac· cusent de l’avoir dit: et ou? Dans le Contra: social, au chapitre de la Religion civile. Voici qui est singulier! Dans ce méme livre et dans ce méme chapitre je pense avoir dit précisément le contraire; je pense avoir dit que l’Evangile est sublime et le plus fort lien de la société(1). Je ne veux pas taxer ces messieurs de mensonge; mais avouez que deux propositions si contraires dans le méme livre et dans le méme chapitre doivent faire un tout bien extravagant. N’y aurait·il point ici quelque nouvelle équivoque, a la faveur de laquelle on me rendit plus coupable ou plus fou que je ne suis? Ce mot de société présente un sens un peu vague: il y a dans le monde des sociétés de bien des sortes, et il n’est pas impossible que ce qui sert a l’une nuise a l’autre. Voyons: la méthode favorite de mes agresseurs est toujours d’ofl`rir avec art des idées indéterminées; continuons pour toute réponse a tacher de les fixer. Le chapitre dont je parle est destiné, comme on le voit par le titre, a examiner comment les institutions religieuses peuvent entrer dans la constitution de l’Etat. Ainsi ce dont il s’agit ici n’est point de (r) Contra! social, liv. IV, chap. vm.

� I . APPENDICE VII. 395 considérer les religions comme vraies ou fausses, ni méme comme bonnes ou mauvaises en elles-mémes, mais de les considérer unique- ment par leurs rapports aux corps politiques, et comme parties de la législation. Dans cette vue, l’auteur fait voir que toutes les anciennes reli- gions, sans en excepter la juive, furent nationales dans leur origine, appropriées, incorporées ia l’Etat, et formant la base, ou du moins faisant partie du systeme législatit. Le christianisme, au contraire, est dans son prineipe une religion universelle qui n’a rien d’exclusif, rien de local, rien de propre a tel pays p1ut6t qu’a tel autre. Son divin auteur, embrassant également tous les hommes dans sa charité sans bornes, est venu lever la bar- riere qui séparait les nations, et réunir tout le genre humain dans un peuple de fréres: u Car, en toute nation, celui qui le craint et qui s’adonne A la justice lui est agréable (1). » Tel est le véritable esprit de 1·Ev¤¤g11e. Ceux qui ont voulu faire du christianisme une religion nationale et l’introduire comme partie constitutive dans le systéme de la légis- lation ont fait par la deux fautes nuisibles, l’une a la religion, et l’autre a l’Etat. Ils se sont écartés de l’esprit de Jésus-Christ, dont le régne n’est pas de ce monde; et, mélant aux intéréts terrestres ceux de la religion, ils ont souillé sa pureté céleste, ils en ont fait l’arme des tyrans et l’instrument des persécuteurs. Ils n’ont pas moins blessé les saines maximes de la politique, puisque, au lieu de simpli- Her la machine du gouvernement, ils l’ont composée, ils lui ont ‘ donné des ressorts étrangers, superflus; et, Passujettissant a deux mobiles diiférents, souvent contraires, ils ont causé les tiraillements qu’on sent dans tous les Etats chrétiens ou l’on a fait entrer la reli- gion dans le systéme politique. Le parfait christianisme est l’institution sociale universelle; mais, pour montrer qu’il n’est point un établissement politique, et qu’il ne concourt point aux bonnes institutions particuliéres, il fallait 6ter les sophismes de ceux qui mélent la religion a tout, comme une prise avec laquelle ils s’emparent de tout. Tous les établissements humains sont fondés sur les passions humaines, et se conservent par elles: ce qui combat et détruit les passions n’est donc pas propre a fortifier ees établissements. Comment ce qui détache les coeurs de la terre nous donnerait·il plus d’intérét pour ce qui s’y fait? comment ce qui nous occupe uniquement d’une autre patrie nous attacherait-il davan- tage a celle-ci? Les religions nationales sont utiles a l’Etat comme parties de sa constitution, cela est incontestable; mais elles sont nuisibles au genre humain, et méme a l’Etat dans un autre sens: j’ai montré comment et pourquoi. (1) Act., x, 35.

� l 3g6 DU CONTRAT SOCIAL-. Le christianisme, au contraire, rendant les hommes iustes, mo- dérés, amis de la paix, est tres avantageux A la société générale; mais il énerve la force du ressort politique, il complique les mouve· ments de la machine, il rompt l’unité du corps moral; et, ne lui étant pas assez approprié, il faut qu’il dégénere, ou qu’il demeure une piece _ étrangere et embarrassante. VoilA donc un préiudice et des inconvéni ents des deux c6tés rela- tivement au corps politique. Cependant il importe que l’Etat ne soit pas sans religion, et cela importe par des raisons graves, sur les- quelles j’ai partout fortement insisté: mais il vaudrait mieux encore n’en point avoir, que d’en avoir une barbare et persécutante, qui, tyrannisant les lois memes, contrarierait les devoirs du citoyen. On dirait que tout ce qui s’est passé dans Geneve A mon égard n’est fait que pour établir ce chapitre en exemple, pour prouver par ma propre histoire que j’ai tres bien raisonné. Que doit faire un sage législateur dans cette alternative? De deux choses l’une: la premiere, d’établir une religion purement civile, dans laquelle, renfermant les dogmes fondamentaux de toute bonne reli- gion, tous les dogmes vraiment utiles A la société, soit universelle, soit Particuliere, il omette tous les autres qui peuvent importer A la foi, mais nullement au bien terrestre, unique objet de la législation: car comment le mystere de la Trinité, par exemple, peut-il concourir A la bonne constitution de l’Etat? en quoi ses membres seront-ils meilleurs citoyens quand ils auront reieté le mérite des bonnes ceuvres? et que fait au lien de la société civile le dogme du péché originel? Bien que le vrai christianisme soit une institution de paix, qui ne voit que le christianisme dogmatique ou théologique est, par la multitude et l’obscurité de ses dogmes, surtout par l’obligation de les admettre, un champ de bataille touiours ouvert entre les hommes, et cela sans qu’A force d’interprétations et de décisions on puisse prévenir de nouvelles disputes sur les decisions memes? L’autre expédient est de laisser le christianisme tel qu’il est dans son véritable esprit, libre, dégagé de tout lien de chair, sans autre obligation que celle de la conscience, sans autre gene dans les dogmes que les moeurs et les lois. La religion chrétienne est, par la pureté de sa morale, touiours bonne et saine dans l’Etat, pourvu qu’on n’en fasse pas une partie de sa constitution, pourvu qu’elle y soit admisc uniquement comme religion, sentiment, opinion, croyance; mais, comme loi politique, le christianisme dogmatique est un mauvais établissement.

Telle est, monsieur, la plus forte conséquence qu’on puisse tirer de ce chapitre, ou,bien loin de taxer le pur Evangile(1) d’étre perni- cieux A la société, je le trouve en quelque sorte trop sociable, embras· (1) Lettre: écrites de la campagne, page 30.

�. APPENDICE VII. 3gy sant trop tout le genre humain, pour une législation qui doit étre exclusive; inspirant l’humanité plutot que le patriotisme, et tendant a former des hommes plutot que des citoyens(1).Si je me suis trompé, j’ai fait une erreur en politique; mais oi: est mon impiété? La science du salut et celle du gouvernement sont tres difiérentes: vouloir que la premiere embrasse tout est un fanatisme de petit es- prit: c’est penser comme les alchimistes, qui, dans l’art de faire de l’or, voient aussi la médecine universelle, ou comme les mahometans, qui prétendent trouver toutes les sciences dans l’Alcoran. La doc- trine de l’Evaugile n’a qu’un objet: c’est d’appeler et sauver tous les hommes; leur liberté, leur bien·étre ici-bas n’y entre pour rien; Jésus l’a dit mille fois. Méler e cet objet des vues terrestres, c’est altérer sa simplicité sublime, c’est souiller sa sainteté par des intéréts humains: c’est cela qui est vraiment une impiété. Ces distinctions sont de tout temps établies: on ne les a confon- dues que pour moi seul. En otant des institutions nationales la reli- gion chrétienne, je I’établis la meilleure pour le genre humain. L’au- teur de l’Esprit des Iois a fait plus: il a dit que la musulmane était · la meilleure our les contrées asiati ues 2. Il raisonnait en oli- .. P. q P. t1que,et moi aussi. Dans quel pays a-t·on cherché querelle, je ne dis pas A l’auteur, mais au livre (B)? Pourquoi donc suis-je coupable? ou pourquoi ne l’était·il pas?

LETTRE vi S’il est vrai que l’auteur attaque les gouvernements. Courte analyse de son livre. La procedure faire a Geneve es: sans exemple, et n’a été suivie en aucun pays (a). Encore une lettre, monsieur(4), et vous étes délivré de moi. [Mais je me trouve, en la commencant], dans une situation bien bizarre, (il C'est merveille de voir Passortimeut de beaux sentiments qu`on va nous entas- ant dans lcs livres; il ne faut pour cela que des mots. et les vertus eu papier ne coiltent guere; mais elles ne s‘agencent pas tout in fait ainsi dans Ie cceur de l'liomme, et il y a loin des peintures aux realizes. Le patriotisme et Fhumanité sont, par exemple, deux vertus incompatibles dans leur éuergie, et surtout chez un peuple entier. Le législateur qui les voudra toutes deux ifobtiendra ni l'une ni l'autre: cet accord ne s'est iamais vu il ne se verra iamais, parce qu'il est contraire a la nature, et qu`on ne peut donner deux obiets A la meme passion. (2) Voy. liv. XXIV, chap. xxvi. (3) ll est bon de remarquer que le livre de l'Espril des Lois fut imprimé pour la pre- miere fois A Geneve, sans que les scolarques y trouvassent rien xl reprendre, et que ce fut un pasteur qui corrigea l‘edition. (4) Me voici.

(a) Le manuscrit de Rousseau, catalogue A la bibliotheque de Neuchiltel sous le n• 7840 renferme,entre aunres morceaux.Ie brouillon dc plusieurs Lettres de la Montague et en particulicr celui de la lettre sixieme. Cette piece est curieuse. On y surprend l‘auteur dans le feu de Fimprovisation. En pleine possession de ses idées, il les jette sur Ie pa- I � 398 DU CONTRAT SOCIAL. obligé (1) de l’écrire, et ne sachant de quoi (2) la remplir. Concevez· vous qu’on ait A se iustifier [d’un crime qu’on ignore, et qu’il faille se défendre] sans savoir de quoi l’on est accusé (3)?C’est pourtant ce que j’ai A faire au sujet des gouvernements. Je suis, non pas accusé, mais jugé, mais flétri (4), pour avoir (5) publié deux ouvrages ¤< téméraires, scandaleux, impies, tendant A détruire la religion chrétienne et tous les gouvernements ». Quant A la religion, nous avons eu du moins quelque prise pour trouver ce qu’on a voulu dire, et nous l`av0ns examiné. Mais, quant aux gouvernements, rien ne peut nous fournir le moindre indice. On a toujours évité toute espéce d’explication sur l ce point; on n’a jamais voulu dire en quel lieu i’entreprenais ainsi de l les détruire, ni comment, ni pourquoi, ni rien de ce qui peut con- l stater que le délit n’est pas imaginaire. C’est comme si l’on jugeait l quelqu’un pour avoir tué un homme, sans dire ni ou, ni qui, ni · quand, pour un meurtre abstrait. A l’inquisition, l’on force bien l’ac· ( cusé de deviner de quoi on l’accuse; mais on ne le juge pas sans dire sur quoi.

L’auteur des Lettres écrites de la campagne évite avec le meme soin de s’expliquer sur ce prétendu délit; il joint également la religion et les gouvernements dans la meme accusation générale; puis, entrant “ en matiére sur la religion, il déclare vouloir s’y borner, et il tient l parole. Comment parviendrons-nous A vérifier l’accusation qui regarde les gouvernements, si ceux qui l’intentent refusent de dire ( sur quoi elle porte?

Remarquez de méme comment, d’un trait de plume, cet auteur change l’état de la question. Le Conseil prononce que mes livres tendent A détruire tous les gouvernements; l’auteur des Leures dit seulement que les gouvernements y sont livrés A la plus audacieuse critique. Cela est fort différent. Une critique, quelque audacieuse qu’elle puisse étre, n’est point une conspiration. Critiquer ou blamer quelques lois n’est pas renverser toutes les lois. Autant vaudrait accuser quelqu’un d’assassiner les malades lorsqu’il montre les fautes des médecins.

Encore une fois, que répondre à des raisons qu’on ne veut pas dire? Comment se justifier contre un jugement porté sans motif? Que, pier, d'une main fiévreuse. L'écriture a peine à suivre le mouvement de la pensée; vive et nerveuse, elle semble s‘élancer comme pour le combat.

Nous publions en note les variantes qui distinguent la version du manuscrit de celle du texte définitif. Les mots placés entre crochets ne se trouvent pas dans le brouillon. Rousseau a écrit sur la page en regard de la première feuille la réflexion suivante: La société politique est fondée sur un contra: entre se: membres: tacite ou formel, n'importe. il n`existe pas mains virtuellement.

(1) Forcé.

(2) N’ayant rien pour.

(3) Nous accuse.

(4) Condamné.

(5) Dit-on. APPENDICE VII. 3gg sans preuve de part ni d’autre, ces messieurs disent (1) que je veux renverser (2) tous les gouvernements; et que je (3) dise, moi, que je ne veux pas renverser tous les gouvernements, il y A dans ces asser- tions parité exacte; excepté que le préjugé est pour moi: car il est A présumer que je sais mieux que personne ce que (4) je veux faire. Mais ou la parité manque, c’est dans l’efI`et de l’Assertion. Sur la leur, mon livre est brulé, ma personne est décrétée; et ce que j’aff·lrme ne rétablit rien. Seulement, si je prouve que l’accusation est fausse et le jugement inique, 1’afI`ront qu'ils m’ont fait retourne A eux- mémes: le décret, le bourreau, tout y devrait retourner, puisque nul ne détruit si radicalement le gouvernement que celui qui en tire un usage directement contraire A la fin pour laquelle il est institué. Il ne suffit pas que j’afi·irme, il faut que je prouve; et c’est ici qu’on voit combien est déplorable le sort d’un particulier soumis A d’injustes magistrats, [quand ils n’ont rien A craindre du souverain, et qu’ils se mettent au-dessus des lois.] D’une affirmation sans preuve ils font une démonstration: voilA l’innocent puni. Bien plus, de sa défense méme ils lui font un nouveau crime, et il ne tiendrait pas A eux de le punir encore d’avoir prouvé qu’il était innocent. Comment m’y prendre pour montrer qu’ils n’ont pas dit vrai, pour prouver que (5) je ne détruis point les gouvernements? Quelque endroit de men écrits que je défende, ils diront que ce n’est pas celui-IA qu’ils ont condamné, [quoiqu’ils aient condamné tout, le bon comme le mauvais, sans nulle distinction.] Pour ne leur laisser aucune défaite, il faudrait donc tout reprendre, tout suivre d’un bout A l’autre, livre A livre, page A page, ligne A ligne, et presque enfin mot A mot. ll fau- drait de plus examiner tous les gouvernements du monde, puisqu’ils disent que je les (6) détruis tous. Quelle entreprise! Que d’années y faudrait-il employer? Que d’in·folio faudrait·il écrire? et, apres cela, qui les lirait? Exigez de moi ce qui est faisable. Tout homme sensé doit se contenter de ce que j'ai A vous dire: vous ne voulez surement rien de plus. De mes deux livres brillés A la fois sous des imputations com- munes il n’y en a qu'un qui traite du droit politique et des matieres de gouvernement. Si l’Autre en traite (7), ce n’est que dans un extrait du premier. Ainsi je suppose que c’est sur celui-ci seulement que tombe l’accusation. Si cette accusation portait sur quelque passage particulier, on l’aurait cité [sans doute]; on en aurait du moins (n) S`il: discnt. (2) J'ai attaqué. (3) N‘ai pa: attaqué. (4) J'a£ fait et ce que jc n'ai pasfait.

(5) N'ai point renversé les fondements. (6) Attaque tous. (7) Aussi. ‘ � x 400 · DU CONTRAT SOCIAL. extrait quelque maxime (1) fidéle ou infidele, comme on a fait sur les points concernant la religion. C’est donc le systéme établidans le corps de l’0uvrage qui détruit(2) les gouvernements: il ne s’agit donc que d’exposer ce systéme, ou de faire une analyse du livre; et si nous n’y voyons évidemment les principes destructifs dont il s’agit, nous saurons du moins ou les chercher dans l’ouvrage(3), en suivant la méthode de l’auteur. Mais, monsieur, si, durant cette analyse (4), qui sera courte, vous trouvez quelque conséquence a tirer, de grace, ne vous pressez pas; attendez que (5) nous raisonnions ensemble: aprés cela vous y re- viendrez si vous voulez. Qui est·ce qui fait que l’Etat est un? C’est l’union de ses membres. Et d’ou nait (6) l’union de ses membres? De l’obligation [qui les lie.] ( Tout est d’accord jusqu`ici. Mais quel est le fondement de cette obligation? Voila ou les l auteurs se divisent. Selon les uns, c’est la force; selon d’autres, l’au· ( torité paternelle; selon d’autres, la volonté de Dieu. Chacun établit son principe et attaque celui des autres: je n’ai pas moi-méme fait autrement; et, suivant la plus saine partie de ceux qui ont discuté ces matiéres, j’ai posé pour fondement du corps politique la co¤veu· ( tion de ses membres; j’ai réfuté (7) les principes différents du mien. i ,.,...l Independamment de la vérite de ce principe, 1l l’emp0rte [surtous ( les autres] par la solidité du fondement qu’il établit (8); car quel {on- “ dement plus sur peut (g) avoir l’obligation [parmi les hommes], que le libre engagement de celui qui s’oblige? On peut dtsputer tout ( autre (ro) principe(a); on (II) ne saurait(r2) disputer celui-la. ( Mais par cette condition de la liberté, qui en renferme d’autres, toutes sortes d’engagements ne sont pas valides, meme devant les ( tribunaux humains. Ainsi, pour déterminer celui·ci, 1’on doit en l expliquer la nature, on doit en trouver l'usage et la fin, on doit prou· l ver qu’il est convenable at des hommes, et qu’il n’a rien de contraire ( aux lois naturelles: car il n’est pas plus permis d’enfreindre les lois (1) Proposition. (2) Renverse. (3) Le livre. (4i Exposition. (5) Tout soit dit et. (6) Vient. (7) Tous les autres fondemeuts. _ ( (S) Par sa force et sa solidité. (g) Ou dormer de. (xo) Les autres. ( (tt) Mais ou. (t2) Pourrait. (a) Meme celui de Ia volonté de Dieu, du moins quant a l’applicati0n.Car, bien qu`1l ( soitclair que ce que Dieu vcut l'h0mme doit le vouloir, il n’est pas clair que Dieu veuille ( qu‘on préfere tel gouvernement a tel autre, ni qu`0u obéisse in Jacques plutot qu'a Gail- l � 4 APPENDICE VII. 401 ) naturelles par le contrat social, qu’il n’est permis d’enfreindre les lois ' positives par les contrats des particuliers; et ce n’est que par ces lois 1 mémes qu’existe la liberté qui donne force a l’engagement. .l’ai, pour résultat de cet examen, que l’établissement du contrat s0cial(t)est un pacte (2) [d’une espéce particuliére], par lequcl cha- cun s’engage envers tous; d’ou s’ensuit (3) l’engagement réciproque de tous envers chacun, qui est l’objet immédiat de l’union. J e dis que cet engagement (4) est d’une espéce particuliere, en ce qu’étant absolu, sans condition, sans réserve, il ne peut toutefois étre injuste ni susceptible d’abus, puisqu’il n’est pas possible que le corps se veuille nuire a lui-méme (5), tant que le tout ne veut que pour tous. · [Il est encore d’une espece particuliére, en ce qu’il lie les contrac- tans sans les assujettir A personne, et qu’en leur donnant leur seule volonté pour régle, il les laisse aussi libres qu’auparavant.] La volonté de tous est donc l’ordre, la régle supréme; et cette régle [générale et] persomiifiée est ce que j’appelle le souverain. Il suit de la que la souverainetéestindivisible, inaliénable, et qu’elle réside essentiellement dans tous les membres du corps. Mais comment agit cet étre abstrait et collectif? I1 agit par des lois, et il ne saurait agir autrement. Et qu’est-ce qu’une loi? C’est une déclaration publique et solen- nelle de la volonté générale sur un objet d’intérét commun.

Je dis sur un objet d’intérét commun, parce que la loi perdrait sa force et cesserait d’étre légitime si l’objet n’en importait (6) a tous. La loi ne peut (7) par sa nature avoir un objet particulier] et indi- viduel; mais l’application de la loi tombe sur des objets particuliers et individuels. Le pouvoir législatif, qui est le souverain, a donc besoin d’un autre pouvoir qui exécute, [c’est-A-dire qui réduise la loi en actes par- ticuliers.] Ce second pouvoir doit étre établi de maniére qu’ilexécute [toujours] la loi, et qu’il n’exécute jamais que la loi. Ici vient l’insti- tution du gouvernement. Qu’est·ce que le gouvernement? C’est un corps intermédiaire éta- bli entre les sujets et le souverain pour leur mutuelle correspon- dance, chargé de l’exécution des lois et du maintien de la liberté tant civile que politique. [Le gouvernement, comme partie intégrante du corps politique, (t) Corps politique. (2) Une convcntton, un contra:. (3) Et de ld résulte nécessairement. (4) Engagement par lequel ckacun devient membre d’un corps duquel depend son action, sa vie, son existence civile, etc. (5) l.’uu de ses membres. (6) Egalement. (7) Done. 26 � 4oz DU CONTRAT SOCIAL. • participe A la volonté générale qui le constitue; comme corps lui- méme, il a sa volonté propre. Ces deux volontés quelquefois s’accor- dent, et quelquetois se combattent. C’est de l’efl`et combiné de ce con- cours et de ce conflit que résulte le jeu de toute la machine.] Le principe qui constitue les diverses formes du gouvernement consiste dans le nombre des membres qui le composent. Plus ce nombre est petit, plus le gouvernement a de force; plus le nombre est grand, plus le gouvernement est faible; et comme la souveraineté tend toujours au reléchement, le gouvernement tend toujours A se renforcer. [Ainsi] le corps exécutif doit l’emporter A la longue sur le corps législatit`; et quand la loi est enfin soumise aux hommes, il ne reste que des esclaves et des maitres; l’Etat est détruit. Avant cette destruction, le gouvernement doit, par son progres naturel, changer de forme et passer [par degrés] du grand nombre au moindre(1). Les diverses formes dont le gouvernement est susceptible se rédui- sent A trois principales. Apres les avoir comparées par leurs avan- tages et leurs inconvénients, je donne la préférence A celle qui est intermédiaire entre les deux extremes, et qui porte le nom d’aristo- cratie. On doit se souvenir ici que la constitution de l’Etat et celle du gouvernement sont deux choses tres distinctes, et que je ne les ai pas co nfondues. Le meilleur des gouvernements est l’aristocratique; la pire des souverainetés est 1’aristocratique. Ces discussions en amenent d’autres sur la maniere dont le gou- vernement dégénere et sur les moyens de retarder la destruction du corps politique (2). Eniin, dans le dernier livre, j’examine, par voie de comparaison avec le meilleur gouvernement qui ait existé, savoir celui de Rome, la police la plus favorable A la bonne constitution de l’Etat; puis je termine ce livre et tout l’ouvrage par des recherches sur la maniere dont la religion peut et doit entrer comme partie constitutive dans la composition du corps politique. Que pensiez·vous, monsieur, en lisant cette analyse courte et iidele de mon livre? Je le devine. Vous disiez en vous-meme: A VoilA l’histoire du gouvernement de Geneve. » C’est ce qu’ont dit A la lec- ture du meme ouvrage tous ceux qui connaissent votre constitution. Et en effet, ce contrat primitif, cette essence de la souveraineté, cet empire des lois, cette institution du gouvernement, cette maniere de le resserrer A divers degrés pour compenser l’autorité par la force, A cette tendance A l’usurpation, ces assemblées périodiques, cette (1) Petit. (1) lci se trouve écrit avec la mention: ailleurs, le passage suivaut: Entre ces moyens je compte pour un des meilleur: les assemblies géuérales et périodiqxes · dans lesquelles le gouvernement doit étre recti/ié ou ratyié par la loi, a_/in de se ` maintenir ou de se rétablir dans l'ordre qui lui convient. Un gouvernement peut étre bon sans ces assemblées, mais sans elles il lui est dif/icile de se maintenir tel. i k I � "" I APPENDICE VII. 403 adresse A les eter, cette destruction prochaine, enfin, qui vous me- nace et que je voulais prévenir, n’est-ce pas trait pour trait I’image de votre république, depuis sa naissance jusqu’A ce jour? J’ai donc pris votre constitution, que je trouvais belle, pour mo- dele des institutions politiques; et, vous proposant (1) en exemple A l’Europe, loin de chercher A vous détruire, [j’exposais les moyens de vous conserver. Cette constitution, toute bon ne qu’elle est, n’est pas sans défaut; on pouvait prévenir les alterations qu’elle a souffertes, la garantir du danger qu’elle court aujourd’hui. J ’ai prévu ce danger, je l’ai fait entendre, j’indiquais des préservatifs: était-ce la vouloir détruire que de montrer ce qu’il fallait faire pour la maintenir? C’était par mon attachement pour elle que j’au rais voulu que rien ne piit l’altérer]. VoilA tout mon crime: j’avais tort peut·etre; mais si l’amour de la patrie m’aveugle sur cet article, était·ce A elle de m’en punir? Comment pouvais·je tendre A renverser tous les gouvernements, en posant en principes tous ceux du v6tre(z)? Le fait seul détruit l’accu- sation. Puisqu’il y avait un gouvernement existant sur mon modéle. je ne tendais done pas A détruire tous ceux qui existaient. Eh! [mon- sieur] (3), si je n’avais fait qu’un systeme, vous etes bien stir qu’on n’au· raitrien dit: on se fdt contenté de reléguer le Contra! social avec [la République de Platon,] l’U!opie et les Sévarambes, dans le pays des chi- meres. Mais je peignais un objet existant, et l’on voulait que cet objet changeiit de face. Mon livre portait témoignage contre l’attentat qu’on allait faire: voilA ce qu’on ne m’a pas pardonné. Mais voici qui vous paraitra bizarre. Mon livre attaque tous les(4) gouvernements, et il n’est proscrit dans au cun I Il en établit un seul, [il le propose en exemple], et c’est dans celui-lA qu’il est br0lé! N’est-il pas singulier que les gouvernements attaqués se taisent, et que le gou- vernement respecté sévisse? Quoi! le magistrat de Geneve se fait le protecteur des autres gouvernements contre le sien meme! Il punit son propre citoyen d’avoir préféré les lois de son pays A toutes les autres! Cela est·il concevable? et le croiriez-vous si vous ne l’eussiez vu? Dans toutle reste de I’Europe quelqu’un s’est·il avisé (5)de flétrir l’ouvrage? Non,pas meme l’Etat ou il a été imprimé (a); pas meme la France, ou les magistrats (6) sontlA-dessus si sévéres. Y A-t-on défendu le livre? Rien de semblable zon n’a pas laissé d’abord entrer l’édition (1) Donnan!. (2) En suivan! ce qui se passai! dans le vdtre. (3) Décri! qu'une· chimere.

(4) Légitime. (5) D'user de la meme rigueur. (6) Le gouvernemen!. (a) Dans le fort des premieres clameurs causées par les procedures de Paris et de Geneve, le magistrat surpris défendit les deux livres: mais, sur son propre examen, ce magistrat a bien change de sentiment, surtout quant au Contra! social. I � de Hollande; mais on l’a contrefaite (1) en France, [et l'ouvrage y court sans difficulté.] C’était donc une affaire de commerce et non (1) de police: on préférait le profit du libraire de France au profit du libraire étranger: voila tout.

Le Contrat social n’a été brillé nulle part qu’a Geneve, [ou il n’a pas été imprimé;] le seul magistrat de Geneve y atrouvé des principes destructifs de tous les gouvernements. A la vérité, ce magistrat n’a point dit quels étaient ces principes; en cela je crois qu’il a fort pru- demment fait.

L’effet des défenses indiscretes est de n’étre point observées et d’énerver la force de l’autorité (3). Mon livre est dans les mains de tout le monde aGeneve;et que n’est-il (4) également dans tous les cwurs! Lisez-le, monsieur, ce livre si décrié, mais si nécessaire; vous y verrez(5) partout la loi mise au·dessus des hommes; [vous y verrez partout la liberté réclamée, mais touiours sous l’autorité des lois, sans lesquelles la liberté ne peut exister, et sous lesquelles on est toujours libre, de quelque facon qu’on soit gouverné]. Par l ie ne fais pas, [dit·on], ma cour aux puissances: [tant pis pour elles; car je fais leurs vrais intéréts], si (6) elles savaient les voir et les suivre. Mais les passions aveuglent les hommes sur leur propre bien. Ceux qui soumettent les lois aux passions humaines sont les vrais destructeurs des gouvernements: voila les gens qu’il faudrait punir. ” Les fondements de l’Etat sont les mêmes dans tous les gouvernements, et ces fondements sont mieux posés dans mon livre que dans aucun autre. Quand il s’agit ensuite de comparer les diverses formes de gouvernement, on ne peut éviter de peser [séparément] les avantages et les inconvénients de chacun: c’est ce que je crois avoir fait (7) avec impartialité. Tout balancé, j’ai donné la préférence au gouvernement de mon pays; cela était naturel et raisonnable; on m’aurait blamé (8) si je ne l’eusse pas fait: mais je n’ai point donné d’exclusion aux autres gouvernements; au contraire, j’ai montré que chacun avait sa raison qui pouvait le rendre préférable à tout autre, selon les hommes, les temps et les lieux. [Ainsi, loin de détruire tous les gouvernements, je les ai tous établis.

En parlant du gouvernement monarchique en particulier,] j’en ai bien fait valoir l’avantage, et je n’en ai pas non plus déguisé les défauts. Cela est, je pense, du droit d’un homme qui raisonne: et quand je lui aurais donné l’exclusion, ce qu’assurément je n’ai pas fait, s’en· (1) En a fait une.

(2) Plus que.

(3) De faire négliger celles mémes qui se font à propos.

(4) Plut à Dieu qu’il fut.

(5) Pour principe fondamental.

(6) Mais elles m’en sauraient gré.

(7) Sinon avec sagacité, du moins.