Ce qui nous "confirme dans notre opinion, c’est une lettre adressée (le 26 mars 1761) à Dutens, à qui il venait de vendre sa bibliothèque, et où il lui mande « qu’il y a encore quelques livres qui reviennent à la masse, entre autres l’excellente Histoire florentine de Machiavel, son Discours sur Tite-Live et le Traité de Legibus romanis de Sigonius ». Or il se trouve, comme on le verra dans notre commentaire, que c’est précisément à Machiavel et à Sigonius, jurisconsulte et historien très célèbre du XVI siècle siécle, que Rousseau a emprunté quelques-uns des principaux aperçus qu’il a développés dans le dernier livre du Contrat social.
Il ne faut donc pas s’étonner qu’une même association d’idées ait réuni ces deux écrivains dans l’esprit de Rousseau.
En somme, et sans vouloir rien affirmer, nous croyons pouvoir résumer ainsi cette longue discussion et formuler les conclusions les plus vraisemblables qui s’en dégagent: C’est dans la péroraison du Discours sur l’Inégalité qu’il faudrait chercher le plan primitif des Institutions politiques.
C’est vers 1751 que Rousseau a conçu l’esquisse de ces Institutions et en a rédigé, par morceaux détachés, les premières idées. Il y travaillait dans sa ville natale en 1754. Il est possible qu’il ait mis au net à son arrivée à l’Ermitage, en 1756, les fragments déjà composés de cet ouvrage; on peut se demander si cette mise au net est le manuscrit de Genève, ou si ce manuscrit existait avant la composition de l’Économie politique, ou encore s’il date de 1759, époque à laquelle Rousseau a commencé la refonte du Contrat sociaI; mais il est certain que les idées développées dans le manuscrit de Genève ont été toutes reproduites dans le Contrat social ou dans les autres écrits de Rousseau. Ce manuscrit ne nous apprend rien sur les principes de Rousseau qu’on ne puisse déjà inférer du recueil général de ses écrits; mais il est curieux et intéressant en ce qu’il nous initie aux procédés de style et de composition de l’illustre écrivain.
Le manuscrit, qui avait pour titre « Que l’état de guerre naît de l’état social », est important pour l’intelligence du plan primitif des Institutions politiques et peut-être du Contrat social; il complète heureusement une des lacunes de cet ouvrage.
Il est vraisemblable que Rousseau avait conçu d’abord le Contrat, même détaché des Institutions, et formant un ouvrage spécial sur un plan plus étendu que celui auquel il l’a finalement réduit, et qu’il se proposait d’y formuler la théorie du droit de guerre et d’y exposer sur le système fédératif des idées qui ont trouvé place en partie dans les Extraits de l’abbé de Saint-Pierre. C’est d’ailleurs, le programme nettement indiqué dans le chapitre qui sert de conclusion au Contrat social.
Il parait établi que Rousseau n’a pas travaillé au Contrat social depuis son arrivée à Montmorency jusqu’en 1759 et que le livre quatre et dernier l’a occupé principalement pendant les deux années qu’il a mis à refondre cet écrit.
Il ne faudrait pas conclure de ces réflexions que je méconnaisse la valeur du manuscrit du Contrat social ni l’intérêt des publications de M. Streckeisen-Moultou. Ces documents seront très utiles pour l’édition générale et raisonnée des œuvres de Rousseau qui se fait encore attendre, bien qu’il ne manque pas, à Genève en particulier, d’érudits capables de la mener à bonne fin. D’autre part, le manuscrit du Contrat social, une fois entré dans le domaine public, a réveillé les études sur Rousseau et sur ses principes politiques; les parties de ce manuscrit qui diffèrent du texte imprimé du Contrat ont appelé l’attention sur certaines idées de Rousseau contenues dans d’autres écrits de cet écrivain, mais qui n’y avaient pas été assez remarquées. Même on en a pris texte pour formuler certaines théories, à notre avis des plus fantaisistes, sur l’origine de ces idées; on est remonté aux sources de la Constitution de Genève, et on a voulu voir dans quelques termes habilement rapprochés d’un article des franchises anciennement accordées a la cité par l’évêque Adhemar Fabri le point de départ du Contrat social; comme si tout le système de Rousseau sur la souveraineté n’était pas en germe dans les ouvrages d’une foule de jurisconsultes qui ont écrit sur le droit naturel, et que Rousseau avait étudiés à fond très longtemps avant d’avoir été initié aux mystérieuses origines de la Constitution de Genève. Les Genevois, gens subtils, se plaisent parfois à ces ergoteries; ils ont assez d’autres mérites pour qu‘on puisse leur passer ce léger travers.
Ce n’est pas à dire que Rousseau, en écrivant sur la politique, n’ait pas toujours eu sa patrie sous les yeux et n’ait voulu corriger les abus qui s’étaient glissés dans son gouvernement; on voit bien le contraire, notamment à l’importance qu’il attache aux assemblées périodiques, en vue de conserver intact le principe de la souveraineté populaire.
Pour nous, en dehors des questions de composition et de style, ce qui nous parait le plus intéressant dans le manuscrit de Genève ce sont les tâtonnements que l’auteur y trahit dans le choix du titre de son ouvrage.
Plusieurs intitulés sont successivement écrits puis effacés en tête de ce manuscrit. Le premier adopté est Contrat social, il est ensuite rayé et remplacé par celui de la Société civile; puis le terme de Contrat social est rétabli, avec un sous-titre qui subit à son tour plusieurs modifications; l’auteur hésite entre: Essai sur la constitution de l’État, Essai sur la formation du Corps politique, Essai sur la formation de l’État, Essai sur Ia forme de la République, autant de versions qui feront place à une nouvelle qui ne se trouve pas dans le manuscrit, et qui, on le sait, est celle de Principes du droit politique. Nous avons cru devoir publier en fac-similé ces curieuses variations, qui semblent montrer non pas que l’idée du Contrat n’a pas chez Rousseau toute l’importance qu’on lui attribue d’ordinaire, mais qu’il ne trouvait peut-être pas bon de souligner trop ses intentions. Cette particularité du manuscrit de Genève montre assez que cette étude des originaux n’est pas sans intérêt et qu’on peut y faire des découvertes piquantes sur Rousseau. Comme nous en avertit judicieusement le savant professeur Ritter, il y a encore de riches filons à explorer; bien des pièces curieuses le concernant doivent se cacher dans les archives domestiques. Mais, à notre avis, c’est surtout dans la correspondance des hommes célèbres qu’il faut chercher des renseignements inédits. Quant aux œuvres proprement dites, du moins celles qui ont été publiées par l’auteur, il faut se montrer très réservé, en particulier quand il s’agit de fragments et de morceaux isolés. Nous découvrons sur un manuscrit des lignes jetées à la hâte, a la plume ou au crayon: est-ce à dire qu’elles expriment toujours la pensée de celui qui les a écrites? Savons-nous d’où elles viennent et où elles tendent? et si ce sont de simples notes, des idées étrangères transcrites au hasard des lectures, ou des pensées personnelles et originales? Telle phrase, improvisée de la sorte, peut fort bien formuler une opinion qu’on ne partage pas et même qu’on se propose de réfuter.
L’inédit est parfois curieux, mais n’est pas toujours probant. Il faut en user, comme de tout ce qui amuse, avec prudence et circonspection.
On fait la chasse à l’inédit pour interpréter la pensée de Rousseau. Mais cette pensée est-elle si peu nette qu’on ait besoin de verres grossissants pour l’examiner? Il est peu d’écrivains qui aient écrit avec plus de clarté que Rousseau; il n’en est pas un (sauf peut-être Hobbes) qui ait répété plus souvent les mêmes idées. Avant de solliciter de pièces d’une provenance douteuse, ou de témoins sujets à caution, certaines explications, demandons-nous d’abord si ces explications étaient nécessaires. En ce qui concerne le Contrat social, nous possédons, comme documents authentiques et signés de Rousseau en toutes lettres, l’édition originale d’abord, puis celle publiée en 1782 par ses respectables amis, avec les quelques notes ajoutées par l’auteur et dont la destination est formellement indiquée par lui dans des notes manuscrites que nous avons vues à la Bibliothèque de Neuchâtel; nous avons en outre le sommaire du Contrat social dans le cinquième livre de l’Émile, la défense et l’exposé de ce même Contrat dans la première et dans la sixième Lettre de la Montagne et sa première ébauche dans le Discours sur l’inégalité: ce sont là les sources principales, mais sur des points spéciaux il n’est peut-être pas un seul écrit de l’auteur avoué par lui et publié de son vivant où l’on ne trouve des commentaires nets, précis, lapidaires de son système en général et de chacune de ses idées en particulier. Nous avons lu et relu à plusieurs reprises, à cette intention, l’Économie politique, le Gouvernement de Pologne, les Extraits de l’abbé de Saint-Pierre, la Lettre à d’Alembert, toutes les Lettres de la Montagne et celle à M. de Beaumont, la Nouvelle Héloïse, le Discours sur les sciences et les arts et les écrits polémiques que les diverses réfutations de cette brochure ont provoqués de la part de Rousseau, sans parler des Confessions et de la Correspondance, et à chaque fois nous y avons trouvé des passages qui nous avaient échappé à un premier examen et qui éclairaient d’un jour nouveau des points de détail et quelquefois des questions importantes. Le nombre de ces passages est si grand qu’il nous a fallu faire un choix pour n’en pas rendre la lecture fastidieuse. Avant de juger le Contrat social, étudiez donc le commentaire perpétuel qu’en donnent les écrits mêmes de l’auteur. La présente édition, tout imparfaite et abrégée qu’elle soit offrira un aperçu de ce que pourrait être un travail plus approfondi, conçu sur ce plan et dans cet esprit.
Mais, si clair, si lumineux qu’ait été Rousseau, il n’a pas tout dit ou plutôt il n’a pu tout dire. On oublie trop, en appréciant ses œuvres comme toutes celles, d’ailleurs, qui ont été publiées sous un gouvernement arbitraire, qu’on ne peut, surtout lorsqu’il s’agit de livres qui touchent aux questions les plus délicates de la politique et aux bases fondamentales de la société et des institutions, leur appliquer les mêmes règles d’interprétation qu’à nos écrits contemporains rédigés sous un régime de libre publicité et de libre discussion. Certes, si un écrivain fut courageux, ce fut Rousseau, et le procureur Tronchin, en demandant à regret, semble-t-il, la condamnation de l’Émile et du Contrat, reproche à leur auteur comme un acte d’une imprudence inouïe et d’une hardiesse presque folle d’avoir signé de son nom ces œuvres subversives. Voltaire était plus prudent et put vivre tranquille à Genève et y écrire ses pamphlets qui sentaient le plus le fagot, en flattant les Genevois et en s’en moquant. Rousseau, lui, ne jouait pas au grand seigneur, il n’eût pas su le faire. Fils d’artisan, il affiche dans ses écrits la franchise d’un homme du peuple; il a des brutalités de langage auxquelles il semble même se complaire. Malgré tout, vivant en France, il nous dit lui-même qu’il s’est cru tenu à des précautions; il a renoncé à extraire les œuvres de l’abbé de Saint-Pierre, parce qu’elles étaient pleines d’observations critiques sur le gouvernement de France. C’était naturel, puisqu’il s’agissait des œuvres d’autrui; mais pour les siennes mêmes, bien qu’il se soit toujours fait une règle d’honneur de parler « pour le bien commun, sans souci du reste », il reconnaissait que l’hospitalité française l’obligeait, lui étranger, à garder certains ménagements et à écrire ses livres avec plus de retenue; c’est aussi pour ce motif qu’il signait tous ses ouvrages J.-J. Rousseau, citoyen de Genève, pensant expliquer et se faire pardonner la liberté de sa plume par la raison qu’étant né dans une république, il était bien naturel qu’il exprimât des idées républicaines; c’est l’argument qu’il oppose, très fièrement, du reste, à M de Créqui, qui lui reprochait les hardiesses du Discours sur l’lnégalité.
Je semble ici me contredire, alors qu’en réalité je ne fais que compléter ma pensée. Rousseau a toujours parlé clairement; il n’a jamais dissimulé ses doctrines, ni même les conclusions les plus hardies qu’on en pouvait tirer; ces conclusions sont écrites dans ses écrits; mais il faut les chercher. Il ne les a pas présentées avec la rigueur d’un syllogisme, il montre les rameaux de ses idées, mais il en cache le tronc. Parfois même, il fait aux puissants du jour des politesses de forme qu’il ne faudrait pas prendre au sérieux. Surtout, il a renoncé de bonne heure à la satisfaction juvénile de faire parade de ses intentions. Reconnaissons enfin que ce sont ses intentions qui sont le principal mystère de son œuvre; le raisonnement chez lui n’a qu’une valeur secondaire et accessoire; c’est le moyen dont il se sert pour aller à son but et ce but c’est la révolution.
Rousseau était vraiment un homme de foi; à elle seule, la très curieuse variante relevée par nous dans sa célèbre lettre au marquis de Mirabeau suffirait à le prouver; républicain, il l’est, il l’a toujours été, et malgré les déboires d’une vie agitée, il le sera jusqu’à son dernier souffle. Il ne veut pas seulement maintenir la république dans sa patrie. Il veut l’établir en France, et partout; oui, l’établir par la force, car c’est le seul moyen de triompher de la coalition éternelle des intérêts et des préjugés.
Le raisonnement est un outil flexible qui se prête à tous les usages qu’en fait un dialecticien habile. Rousseau s’en est aperçu en lisant Hobbes, en s’indignant contre lui avec délices, en s’efforçant, dans une escrime de plume acharnée dont ses manuscrits portent la trace, de jouter contre ce rude adversaire. Pourtant, Hobbes avait de bonnes intentions, lui aussi; il voulait établir la paix religieuse, ce qui, pour son temps surtout, déchiré par les guerres civiles, était un grand bienfait; dans ce but, il fait appel au souverain, à cette puissance absolue d’un homme ou d’une assemblée, à ce Léviathan, à ce Dieu mortel, pour museler l’intolérance des sectes et la fureur des factieux. Mais cette autorité sans bornes, qui devait rendre les hommes heureux, les a faits esclaves. La doctrine de Hobbes, interprétée par les gens d’église, est devenue, comme la satyre de Machiavel, une arme nouvelle entre les mains des tyrans. Pourquoi? parce que la monarchie existait partout de fait et que cette puissance que Hobbes (il le dit formellement) conférait aussi bien aux républiques qu’aux monarchies, n’avait pu servir qu’à ces dernières et les fortifier. C’est donc la monarchie, la monarchie de droit divin, qu’il fallait tuer. Comment? Par quels arguments? Rousseau s’est servi d’un moyen à sa portée, celui de la convention. Il a ramassé ce lieu commun qui traînait partout; il a montre avec une clarté saisissante et une vigueur de raisonnement incomparable que si cette convention originaire était unique, elle devait destituer le pouvoir royal de sa légitimité et réduire le monarque au rôle d’officier du peuple souverain. Le système était simple, d’une simplicité presque enfantine, mais la tactique était profonde; son instinct de conspirateur solitaire avait bien servi Rousseau; cette bombe mystérieusement enveloppée, qu’il plaçait à la base de l’ordre social, contenait un explosif assez puissant pour faire éclater l’ancien régime.
Mais la royauté renversée, l’église restait debout sur ses ruines. Rousseau a mesuré la force de cette puissance; aussi, ne l’attaque-t-il pas de front comme les encyclopédistes et comme Voltaire; il sait trop bien quel serait le résultat de cette lutte inégale. Mais il a compris tout le parti qu’ont su tirer les prêtres en mêlant adroitement l’idée de Dieu à celle de la religion et en faisant participer leurs pratiques superstitieuses de tout le respect que les hommes témoignent partout à l’Être suprême. C’est cette confusion qu’il veut faire cesser; il proteste de sa vénération pour la divinité, mais il attaque ses ministres; il se prosterne devant sa majesté, mais il renverse ses autels; il réduit le culte aux simples termes d’un serment civique et d’une profession de foi morale. Dieu n’est plus qu’un prince sans État que la loi a détrôné et, comme Platon le poète, Rousseau reconduit Jésus, couronne de fleurs, aux frontières de sa République.
Nous ne jugeons pas ici les idées de Rousseau. Nous essayons de les expliquer, à notre manière, après avoir fait connaitre ses intentions telles qu’elles nous apparaissent, et laissé entrevoir ce qui ressortira plus clairement de notre commentaire, à savoir que l’idée, du Contrat est moins pour lui une vérité philosophique, ou une loi de l’histoire, qu’une arme capable de détruire l’Église et la Royauté. Esquissons a grands traits le raisonnement qui se cache, comme un homme armé, dans ce cheval de Troie du Contrat social.
L’homme naît libre, d’un naturel pacifique et ami du repos; pour s’assurer la jouissance paisible de ses biens, il a renoncé autrefois à son indépendance, en contractant une société. Par ce pacte, il ne voulait pas aliéner sa liberté, mais seulement garantir l’ordre social, ce droit sacré qui sert de base a tous les autres. Des circonstances, trop éloignées pour être déterminées exactement, l’ont rendu esclave et ramené par suite à l’état de nature; le pacte primitif qui le liait se trouve rompu. Que fera-t-il? Un être vraiment heureux serait un être solitaire. Mais Dieu seul jouit du bonheur absolu. Nous dépendons des choses et même, en fait, des hommes, de nos parents, aussi longtemps, du moins, que leur aide est nécessaire a notre conservation. Des besoins communs et le sentiment de misères communes nous rendent sociables et nous rapprochent de nos semblables. Or c’est de l’état politique, que l’homme préférera, que doit dépendre son bonheur; il sera tel que le gouvernement de son choix l’aura fait. Le Contrat social, seul pacte légitime, établit la souveraineté de la loi sur tous les citoyens en général et sur chaque citoyen en particulier. Cette souveraineté est inaliénable et indivisible. Elle ne peut se transmettre ni se partager; tous sont égaux pour toujours et solidaires les uns des autres. Dans cet état, l’homme ne peut conserver la primauté des sentiments primitifs, il est avant tout citoyen. La volonté générale est armée d’une force supérieure à toutes les volontés particulières pour prévenir le désordre et les vices qui naissent très vite dans une société mal ordonnée.
Mais cette volonté générale, qui est la puissance législative, a besoin d’un instrument qui la mette en mouvement, c’est-à-dire d’une puissance qui serve d’intermédiaire entre les sujets et le souverain et soit chargée de l’exécution des lois et du maintien de la liberté tant civile que politique. C’est le gouvernement. L’acte qui constitue le gouvernement n’est pas un contrat, c’est une délégation de pouvoir législatif qui est toujours révocable.
Le même gouvernement ne convient pas à tous les peuples; mais, comme mille événements peuvent changer la composition des États, non seulement différents gouvernements peuvent être bons à divers peuples, mais au même peuple en différents temps.
Pour que l’activité du gouvernement soit la plus grande possible, il faut que la force réprimante augmente à mesure que le peuple est plus nombreux. La monarchie qui est le gouvernement d’un seul, parait donc plus convenable, à ce point de vue, aux grands États, mais l’exercice du pouvoir rend les rois méchants et d’ailleurs ils ne gouvernent pas par eux-mêmes mais par leurs officiers presque toujours incapables ou corrompus.
Reste l’aristocratie. Ce gouvernement, tel que Rousseau le définit, est celui ou il y a plus de simples citoyens que de magistrats; de même que la démocratie peut se resserrer jusqu’à la moitié ou embrasser tout le peuple, l’aristocratie peut du plus petit nombre s’étendre jusqu’à la moitié.
Il y a trois sortes d’aristocratie: naturelle, élective, héréditaire; la première, celle de Page, ne convient qu’à des peuples simples; la troisième est le pire de tous les gouvernements; la deuxième est le meilleur, c’est l’aristocratie proprement dite.
Le souverain dont la force réside dans la puissance législative, n’agit que par des lois et, pour qu’il fasse connaitre sa volonté authentique, il faut que le peuple soit assemble. Ces réunions doivent être périodiques et à des dates fixes qui rendent toute convocation inutile. La souveraineté ne peut être représentée. Elle ne peut pas l’être plus par des députés que par un roi. Un peuple qui nommerait des députés ne serait libre qu’au moment de l’élection. Mais pour que le peuple puisse ainsi se réunir, et que le souverain conserve l’exercice propre de ses droits, il faut des cités très petites, et ces cités pourraient être exposées aux attaques des grands États, et seraient bientôt subjuguées. Car alors même que les citoyens sont dans l’état civil, les peuples restent entre eux dans l’état de nature.
Ce péril sera prévenu par le système fédératif qui permettra de joindre la puissance extérieure d’un grand peuple à la police et au bon ordre d’un petit État.
Ce système assurerait une paix perpétuelle entre les peuples. Mais ce qui est utile au public ne s‘introduit guère que par la force, attendu que les intérêts privés, et en particulier ceux des monarques et de leurs ministres, y sont presque toujours opposés. Donc, les ligues fédératives ne pourront s’établir que par des révolutions.
Affranchies ainsi dans leurs relations extérieures, les républiques, doivent également s’émanciper dans leur constitution interne du pouvoir ecclésiastique. Le droit que le pacte social donne aux souverains sur les sujets ne passe pas les bornes de l’utilité commune. Les croyances des citoyens n’intéressent l’État qu‘autant qu’elles se rapportent à la morale. Chacun peut avoir au surplus telles opinions qu’il lui plait. Il y a une profession de foi purement civile dont il appartient au souverain de fixer les articles, non pas comme dogme de religion, mais comme sentiments de sociabilité sans lesquels il est impossible d’être bon citoyen ou sujet fidèle. L’existence de la divinité puissante, intelligente, bienfaisante, prévoyante et pourvoyante, la vie à venir, le bonheur des justes, le châtiment des méchants, la sainteté du Contrat social et des lois, voila les dogmes positifs, lesquels doivent être énoncés avec précision, sans explications ni commentaires. Le seul dogme négatif c’est l’intolérance; les religions qui la prêchent doivent être exclues. Le catholicisme est une de ces religions que l’État ne peut tolérer à moins que l’État ne soit l’Église et le prince le pontife. Un tel culte ne conviendrait que dans un gouvernement théocratique. Mais cette forme de gouvernement ne saurait être bonne, car la république est le seul bon gouvernement, comme on l’a prouvé, et l’on ne peut concevoir une république chrétienne, l’un de ces deux mots excluant l’autre. Le christianisme ne prêche que servitude et dépendance. Les vrais chrétiens sont faits pour être esclaves.
Tel est, en substance, le système du Contrat social. Pacifique dans son but final, bien que révolutionnaire dans ses moyens immédiats, il tend à établir la concorde entre les citoyens d’un même pays, et entre les peuples d’un même univers. Mais si l’amour des lois est la passion civile qui doit unir, comme un ciment inaltérable, les membres de chaque corps politique, par quel lien moral plus fort que les intéréts sera-t-il possible de maintenir les cités dans une alliance indissoluble? C’est l’éducation qui fera germer ces sentiments de fraternité, en préservant l’enfance de la contagion des vices nés d’une civilisation trop raffinée, et en lui inculquant, des le berceau, des goûts simples, modérés, conformes à la nature, qui, seuls, peuvent rendre les hommes libres et heureux.
Ces explications étaient nécessaires pour faire connaitre, aussi brièvement que possible, le résultat de nos recherches sur la composition et sur l’esprit du Contrat social; il nous reste à dire quelques mots sur la méthode que nous avons suivie dans ce commentaire. Nous avons voulu donner un texte correct et l’éclairer, dans les détails et dans l’ensemble, par un groupement raisonné de tous les renseignements connus sur la composition de l’œuvre et par le rapprochement suggestif d’un certain nombre de passages empruntés, surtout à l’auteur lui-même, mais aussi aux écrivains célèbres qui avaient traité avant lui les mêmes questions. Dans ce dernier choix, nous nous sommes borné aux noms que cite Rousseau lui-même plus ou moins directement.
Par exception, nous mentionnons une fois ou deux quelques contemporains, tels que Grimm et Diderot, dans leurs écrits postérieurs au Contrat, parce que Rousseau les a connus d’une façon intime pendant de longues années, et aussi parce que ces passages nous paraissaient curieux et piquants.
Il eût été facile de multiplier les citations, mais nous ne pouvions songer un instant à rapporter en détail toutes les opinions émises par tant d’auteurs sur les matières du Contrat social; plusieurs in-folio n’auraient pas suffi à ce recueil. Dès le début de notre travail, nous étions décidé à ne pas étouffer le texte sous les gloses, et a nous limiter à un seul volume. Plus d’une fois, au cours de ces recherches, nous avons cru voir Rousseau feuilleter les mêmes ouvrages que nous, s’arrêtant à certains passages, y trouvant la confirmation de ses idées, ou, s’ils étaient contraires, les faisant évoluer, par une conversion adroite de raisonnement, du côté de sa propre thèse.
On verra par ces notes qui, nous le répétons, auraient pu être bien plus nombreuses, les importants emprunts que Rousseau a faits à ses devanciers. Les bons esprits que les paradoxes de Jean-Jacques exaspèrent, les âmes innocentes que ses Confessions scandalisent, en un mot tous ses ennemis — et ils sont légion — auront beau jeu, en apparence, pour dénier à son génie la puissance originale et créatrice. Nous osons dire que ces conclusions nous sembleraient injustes et injustifiées. L’argument ne porte pas, car s’il était admis, il porterait trop; et ce n’est pas Rousseau seulement, ce sont les plus grands penseurs de tous les temps qui en seraient atteints. Le communisme est une doctrine chère aux écrivains et la distinction odieuse du tien et du mien leur est inconnue. Nous ne parlons ni de Molière ni de Shakespeare. Mais le travail que j’ai esquisse pour le Contrat social, on pourrait le faire pour l’Esprit des lois avec des résultats analogues. Tous les jurisconsultes qui ont écrit sur le Droit naturel au XVII siècle, et où Rousseau a puisé le germe de beaucoup d’idées, se copient les uns les autres. Grotius est le copiste par excellence, tout emprunt lui est bon. Pufendorf copie Grotius sans toujours le citer, et Burlamaqui copie Locke et Pufendorf. Locke aussi, à l’exemple de Bossuet, met à contribution les anciens et les modernes, le sacre et le profane. Hobbes, lui-même, quoique bien plus original, prend son bien où il le trouve. Machiavel en fait autant. Platon n’a pas davantage découvert la théorie de la politique. Le catalogue serait long à établir des auteurs qui en ont traité. Naudé et d’autres l’ont entrepris, mais avec peu de succès. Depuis le temps qu’on pense et qu’on écrit, toutes les idées ont été émises et publiées. Par la force des choses, tous les écrivains composent avec leurs