Pour savoir quel régime est le plus utile à la vie & à la santé, il ne faut que savoir quel régime observent les peuples qui se portent le mieux, sont les plus robustes, & vivent le plus long-tems. Si par les observations générales on ne trouve pas que l’usage de la Médecine donne aux hommes une santé plus ferme ou une plus longue vie; par cela même que cet art n’est pas utile, il est nuisible, puisqu’il emploie le tems, les hommes & les choses à pure perte. Non-seulement le tems qu’on passe à conserver la vie étant perdu pour en user, il l’en faut déduire; mais quand ce tems est employé a nous tourmenter, il est pis que nul, il est négatif; & pour calculer équitablement, il en faut ôter autant de celui qui nous reste. Un homme qui vit dix ans sans Médecins, vit plus pour lui-même & pour autrui, que celui qui vit trente ans leur victime. Ayant fait l’une & l’autre épreuve, je me crois plus en droit que personne d’en tirer la conclusion.
Voilà mes raisons pour ne vouloir qu’un Éleve robuste & sain, & mes principes pour le maintenir tel. Je ne m’arrêterai pas à prouver au long l’utilité des travaux manuels & des exercices du corps pour renforcer le tempérament & la santé; c’est ce que personne ne dispute: les exemples des plus longues vies se tirent presque tous d’hommes qui ont fait le plus d’exercice, qui ont supporté le plus de fatigue et de travail . Je n’entrerai pas, non plus, dans de longs détails sur les soins que je prendrai pour ce seul objet. On verra qu’ils entrent si nécessairement dans ma pratique, qu’il suffit d’en prendre l’esprit pour n’avoir pas besoin d’autre explication.
Avec la vie commencent les besoins. Au nouveau-né il faut une nourrice. Si la mere consent à remplir son devoir, à la bonne heure: on lui donnera ses directions par écrit: car cet avantage a son contre-poids & tient le Gouverneur, un peu éloigné de son Éleve. Mais il est à croire que l’intérêt de l’enfant, & l’estime pour celui à qui elle veut bien confier un dépôt si cher, rendront la mere attentive aux avis du maître; & tout ce qu’elle voudra faire, on est sûr qu’elle le fera mieux qu’une autre. S’il nous faut une nourrice étrangere, commençons par la bien choisir.
Une des miseres des gens riches est d’être trompés en tout. S’ils jugent mal des hommes, faut-il s’en étonner? Ce sont les richesses qui les corrompent; & par un juste retour, ils sentent les premiers le défaut du seul instrument qui leur soit connu. Tout est mal fait chez eux, excepté ce qu’ils y font eux-mêmes, & ils n’y font presque jamais rien. S’agit-il de chercher une nourrice, on la fait choisir par l’Accoucheur. Qu’arrive-t-il de-là? Que la meilleure est toujours celle qui l’a le mieux payé. Je n’irai donc pas consulter un Accoucheur pour celle d’Émile; j’aurai soin de la choisir moi-même. Je ne raisonnerai peut-être pas là-dessus si disertement qu’un Chirurgien; mais à coup sûr je serai de meilleure foi, & mon zele me trompera moins que son avarice.
Ce choix n’est point un si grand mystere; les regles en sont connues: mais je ne sais si l’on ne devroit pas faire un peu plus d’attention à l’âge du lait aussi bien qu’à sa qualité. Le nouveau lait est tout à fait séreux; il doit presque être apéritif pour purger le reste du meconium épaissi dans les intestins de l’enfant qui vient de naître. Peu à peu le lait prend de la consistance & fournit une nourriture plus solide à l’enfant devenu plus fort pour la digérer. Ce n’est surement pas pour rien que dans les femelles de toute espece la nature change la consistance du lait selon l’âge du nourrisson.
Il faudroit donc une nourrice nouvellement accouchée à un enfant nouvellement né. Ceci a son embarras, je le sais: mais sitôt qu’on sort de l’ordre naturel, tout a ses embarras pour bien faire. Le seul expédient commode est de faire mal; c’est aussi celui qu’on choisit.
Il faudroit une nourrice aussi saine de cœur que de corps: l’intempérie des passions peut comme celle des humeurs altérer son lait; de plus s’en tenir uniquement au physique, c’est ne voir que la moitié de l’objet. Le lait peut être bon, & la nourrice mauvaise; un bon caractere est aussi essentiel qu’un bon tempérament. Si l’on prend une femme vicieuse, je ne dis pas que son nourrisson contractera ses vices, mais je dis qu’il en pâtira. Ne lui doit-elle pas, avec son lait, des soins qui demandent du zele, de la patience, de la douceur, de la propreté? Si elle est gourmande, intempérante, elle aura bientôt gâté son lait; si elle est négligente ou emportée, que va devenir à sa merci un pauvre malheureux qui ne peut ni se défendre ni se plaindre? Jamais en quoi que ce puisse être les méchants ne sont bons à rien de bon.
Le choix de la nourrice importe d’autant plus, que son nourrisson ne doit point avoir d’autre gouvernante qu’elle, comme il ne doit point avoir d’autre Précepteur que son Gouverneur. Cet usage étoit celui des Anciens, moins raisonneurs & plus sages que nous. Après avoir nourri des enfans de leur sexe, les nourrices ne les quittoient plus. Voilà pourquoi dans leurs pieces de théâtre la plupart des confidentes sont des nourrices. Il est impossible qu’un enfant qui passe successivement par tant de mains différentes soit jamais bien élevé. À chaque changement il fait de secretes comparaisons qui tendent toujours à diminuer son estime pour ceux qui le gouvernent, & conséquemment leur autorité sur lui. S’il vient une fois à penser qu’il y a de grandes personnes qui n’ont pas plus de raison que des enfants, toute l’autorité de l’âge est perdue, & l’éducation manquée. Un enfant ne doit connoître d’autres supérieurs que son pere & sa mere, ou à leur défaut, sa Nourrice & son Gouverneur: encore est-ce déjà trop d’un des deux; mais ce partage est inévitable, & tout ce qu’on peut faire pour y remédier, est que les personnes des deux sexes qui le gouvernent, soient si bien d’accord sur son compte, que les deux ne soient qu’un pour lui.
Il faut que la nourrice vive un peu plus commodément, qu’elle prenne des alimens un peu plus substantiels, mais non qu’elle change tout-à-fait de maniere de vivre; car un changement prompt & total, même de mal en mieux, est toujours dangereux pour la santé; & puisque son régime ordinaire l’a laissée ou rendue saine & bien constituée, à quoi bon lui en faire changer?
Les paysannes mangent moins de viande & plus de légumes que les femmes de la ville; ce régime végétal paroit plus favorable que contraire à elles & à leurs enfans. Quand elles ont des nourrissons bourgeois, on leur donne des pot-au-feux, persuadé que le potage & le bouillon de viande leur font un meilleur chyle & fournissent plus de lait. Je ne suis point du tout de ce sentiment; & j’ai pour moi l’expérience, qui nous apprend que les enfans ainsi nourris sont plus sujets à la colique & aux vers que les autres.
Cela n’est gueres étonnant, puisque la substance animale en putréfaction fourmille de vers; ce qui n’arrive pas de même à la substance végétale. Le lait, bien qu’élaboré dans le corps de l’animal, est une substance végétale; son analyse le démontre; il tourne facilement à l’acide, &, loin de donner aucun vestige d’alcali volatil, comme font les substances animales, il donne comme les plantes, un sel neutre essentiel.
Le lait des femelles herbivores est plus doux & plus salutaire que celui des carnivores. Formé d’une substance homogene à la sienne, il en conserve mieux sa nature, & devient moins sujet à la putréfaction. Si l’on regarde à la quantité, chacun sait que les farineux font plus de sang que la viande; ils doivent donc aussi faire plus de lait. Je ne puis croire qu’un enfant qu’on ne sévreroit point trop tôt, ou qu’on ne sévreroit qu’avec des nourritures végétales, & dont la nourrice ne vivroit aussi que de végétaux, fût jamais sujet aux vers.
Il se peut que les nourritures végétales donnent un lait plus prompt à s’aigrir; mais je suis fort éloigné de regarder le lait aigri comme une nourriture mal saine: des peuples entiers qui n’en ont point d’autre s’en trouvent fort bien, & tout cet appareil d’absorbans me paroit une pure charlatanerie. Il y a des tempéramens auxquels le lait ne convient point, & alors nul absorbant ne le leur rend supportable; les autres le supportent sans absorbans. On craint le lait trié ou caillé: c’est une folie, puisqu’on sait que le lait se caille toujours dans l’estomac. C’est ainsi qu’il devient un aliment assez solide pour nourrir les enfans, & les petits des animaux: s’il ne se cailloit point, il ne feroit que passer, il ne les nourriroit pas . On a beau couper le lait de mille manieres, user de mille absorbans, quiconque mange du lait digere du fromage; cela est sans exception. L’estomac est si bien fait pour cailler le lait, que c’est avec l’estomac de veau que se fait la présure.
Je pense donc qu’au lieu de changer la nourriture ordinaire des nourrices, il suffit de la leur donner plus abondante, & mieux choisie dans son espece. Ce n’est pas par la nature des alimens que le maigre échauffe. C’est leur assaisonnement seul qui les rend mal-sains. Réformez les regles de votre cuisine; n’ayez ni roux ni friture; que le beurre, ni le sel, ni le laitage ne passent point sur le feu; que vos légumes cuits à l’eau ne soient assaisonnés qu’arrivant tout chauds sur la table; le maigre, loin d’échauffer la nourrice, lui fournira du lait en abondance & de la meilleure qualité. Se pourroit-il que, le régime végétal étant reconnu le meilleur pour l’enfant, le régime animal fût le meilleur pour la nourrice? Il y a de la contradiction à cela.
C’est sur-tout dans les premieres années de la vie, que l’air agit sur la constitution des enfans. Dans une peau délicate & molle il pénetre par tous les pores, il affecte puissamment ces corps naissans, il leur laisse des impressions qui ne s’effacent point. Je ne serois donc pas d’avis qu’on tirât une paysanne de son village pour l’enfermer en ville dans une chambre, & faire nourrir l’enfant chez soi. J’aime mieux qu’il aille respire le bon air de la campagne, qu’elle le mauvais air de la ville. Il prendra l’état de sa nouvelle mere, il habitera sa maison rustique, & son gouverneur l’y suivra. Le lecteur se souviendra bien que ce gouverneur n’est pas un homme à gages; c’est l’ami du pere. Mais quand cet ami ne se trouve pas; quand ce transport n’est pas facile; quand rien de ce que vous conseillez n’est faisable, que faire à la place, me dira-t-on?… Je vous l’ai déjà dit; ce que vous faites: on n’a pas besoin de conseil pour cela.
Les hommes ne sont point faits pour être entassés en fourmilieres, mais épars sur la terre qu’ils doivent cultiver. Plus ils se rassemblent, plus ils se corrompent. Les infirmités du corps, ainsi que les vices de l’ame, sont l’infaillible effet de ce concours trop nombreux. L’homme est de tous les animaux celui qui peut le moins vivre en troupeaux. Des hommes entassés comme des moutons périroient tous en très-peu de temps. L’haleine de l’homme est mortelle à ses semblables: cela n’est pas moins vrai, au propre, qu’au figuré.
Les villes sont le gouffre de l’espece humaine. Au bout de quelques générations, les races périssent ou dégénerent; il faut les renouveler, & c’est toujours la campagne qui fournit à ce renouvellement. Envoyez donc vos enfans se renouveller, pour ainsi dire, eux-mêmes, & reprendre au milieu des champs, la vigueur qu’on perd dans l’air mal sain des lieux trop peuplés. Les femmes grosses qui sont à la campagne se hâtent de revenir accoucher à la ville; elles devroient faire tout le contraire; celles sur-tout qui veulent nourrir leurs enfans. Elles auroient moins à regretter qu’elles ne pensent; & dans un séjour plus naturel à l’espece, les plaisirs attachés aux devoirs de la nature leur ôteroient bientôt le goût de ceux qui ne s’y rapportent pas.
D’abord après l’accouchement on lave l’enfant avec quelque eau tiede où l’on mêle ordinairement du vin. Cette addition du vin me paroit peu nécessaire. Comme la nature ne produit rien de fermenté, il n’est pas à croire que l’usage d’une liqueur artificielle importe à la vie de ses créatures.
Par la même raison, cette précaution de faire tiédir l’eau n’est non plus indispensable, & en effet des multitudes de peuples lavent les enfans nouveau-nés dans les rivieres ou à la mer sans autre façon: mais les nôtres amollis avant que de naître par la mollesse des peres & des meres, apportent en venant au monde un tempérament déjà gâté, qu’il ne faut pas exposer d’abord à toutes les épreuves qui doivent le rétablir. Ce n’est que par degrés qu’on peut les ramener à leur vigueur primitive. Commencez donc d’abord par suivre l’usage, & ne vous en écartez que peu-à-peu. Lavez souvent les enfans; leur mal-propreté en montre le besoin: quand on ne fait que les essuyer; on les déchire. Mais à mesure qu’ils se renforcent, diminuez par degrés la tiédeur de l’eau, jusqu’à ce qu’enfin vous les laviez été & hiver à l’eau froide & même glacée. Comme pour ne pas les exposer, il importe que cette diminution soit lente, successive et insensible, on peut se servir du thermometre pour la mesurer exactement.
Cet usage du bain une fois établi ne doit plus être interrompu, & il importe de le garder toute sa vie. Je le considere, non-seulement du côté de la propreté & de la santé actuelle, mais aussi comme une précaution salutaire pour rendre plus flexible la texture des fibres, & les faire céder sans effort & sans risque aux divers degrés de chaleur & de froid. Pour cela je voudrois qu’en grandissant on s’accoutumât peu-à-peu à se baigner, quelquefois dans des eaux chaudes à tous les degrés supportables, & souvent dans des eaux froides à tous les degrés possibles. Ainsi après s’être habitué à supporter les diverses températures de l’eau, qui étant un fluide plus dense, nous touche par plus de points & nous affecte davantage, on deviendroit presque insensible à celles de l’air.
Au moment que l’enfant respire en sortant de ses enveloppes, ne souffrez pas qu’on lui en donne d’autres qui le tiennent plus à l’étroit. Point de têtieres, point de bandes, point de maillot; des langes flottans & larges, qui laissent tous ses membres en liberté, & ne soient, ni assez pesans pour gêner ses mouvemens, ni assez chauds pour empêcher qu’il ne sente les impressions de l’air. Placez-le dans un grand berceau bien rembourré, où il puisse se mouvoir à l’aise & sans danger. Quand il commence à se fortifier, laissez-le ramper par la chambre; laissez-lui développer, étendre ses petits membres, vous les verrez se renforcer de jour en jour. Comparez-le avec un enfant bien emmailloté du même âge, vous serez étonné de la différence de leurs progrès .
On doit s’attendre à de grandes oppositions de la part des nourrices, à qui l’enfant bien garrotté donne moins de peine que celui qu’il faut veiller incessamment. D’ailleurs sa mal-propreté devient plus sensible dans un habit ouvert; il faut le nettoyer plus souvent. Enfin, la coutume est un argument qu’on ne réfutera jamais en certains pays au gré du peuple de tous les états.
Ne raisonnez point avec les nourrices. Ordonnez, voyez faire & n’épargnez rien pour rendre aisés dans la pratique les soins que vous aurez prescrits. Pourquoi ne les partageriez-vous pas? Dans les nourritures ordinaires où l’on ne regarde qu’au physique, pourvu que l’enfant vive & qu’il ne dépérisse point, le reste n’importe gueres: mais ici où l’éducation commence avec la vie, en naissant l’enfant est déjà disciple, non du Gouverneur, mais de la nature. Le Gouverneur ne fait qu’étudier sous ce premier maître & empêcher que ses soins ne soient contrariés. Il veille le nourrisson, il l’observe, il le suit, il épie avec vigilance la premiere lueur de son foible entendement, comme aux approches du premier quartier les Musulmans épient l’instant du lever de la lune.
Nous naissons capables d’apprendre, mais ne sachant rien, ne connoissant rien. L’ame, enchaînée dans des organes imparfaits & demi-formés, n’a pas même le sentiment de sa propre existence. Les mouvemens, les cris de l’enfant qui vient de naître, sont des effets purement méchaniques, dépourvus de connoissance & de volonté.
Supposons qu’un enfant eût à sa naissance la stature & la force d’un homme fait, qu’il sortît, pour ainsi dire, tout armé du sein de sa mere, comme Pallas sortit du cerveau de Jupiter; cet homme-enfant seroit un parfait imbécille, un automate, une statue immobile & presque insensible. Il ne verroit rien, il n’entendroit rien, il ne connoîtroit personne, il ne sauroit pas tourner les yeux vers ce qu’il auroit besoin de voir. Non-seulement il n’appercevroit aucun objet hors de lui, il n’en rapporteroit même aucun dans l’organe du sens qui le lui feroit appercevoir; les couleurs ne seroient point dans ses yeux, les sons ne seroient point dans ses oreilles, les corps qu’il toucheroit ne seroient point sur le sien, il ne sauroit pas même qu’il en a un: le contact de ses mains seroit dans son cerveau; toutes ses sensations se réuniroient dans un seul point; il n’existeroit que dans le commun sensorium, il n’auroit qu’une seule idée, savoir celle du moi à laquelle il rapporteroit toutes ses sensations, & cette idée ou plutôt ce sentiment, seroit la seule chose qu’il auroit de plus qu’un enfant ordinaire.
Cet homme formé tout-à-coup, ne sauroit pas non plus se redresser sur ses pieds, il lui faudroit beaucoup de tems pour apprendre à s’y soutenir en équilibre; peut-être n’en feroit-il pas même l’essai, & vous verriez ce grand corps fort & robuste rester en place comme une pierre, ou ramper & se traîner comme un jeune chien.
Il sentiroit le mal-aise des besoins sans les connoître, & sans imaginer aucun moyen d’y pourvoir. Il n’y a nulle immédiate communication entre les muscles de l’estomac & ceux des bras & des jambes, qui, même entouré d’aliments, lui fit faire un pas pour en approcher, ou étendre la main pour les saisir; & comme son corps auroit pris son accroissement, que ses membres seroient tout développés, qu’il n’auroit par conséquent, ni les inquiétudes ni les mouvemens continuels des enfans, il pourroit mourir de faim, avant de s’être mû pour chercher sa subsistance. Pour peu qu’on ait réfléchi sur l’ordre & le progrès de nos connoissances, on ne peut nier que tel ne fût à peu près l’état primitif d’ignorance & de stupidité naturel à l’homme, avant qu’il eût rien appris de l’expérience ou de ses semblables.
On connoit donc, ou l’on peut connoître le premier point d’où part chacun de nous pour arriver au degré commun de l’entendement; mais qui est-ce qui connoit l’autre extrémité? Chacun avance plus ou moins selon son génie, son goût, ses besoins, ses talens, son zele, & les occasions qu’il a de s’y livrer. Je ne sache pas qu’aucun Philosophe ait encore été assez hardi pour dire; voilà le terme où l’homme peut parvenir & qu’il ne sauroit passer. Nous ignorons ce que notre nature nous permet d’être; nul de nous n’a mesuré la distance qui peut se trouver entre un homme & un autre homme. Quelle est l’ame basse que cette idée n’échauffa jamais, & qui ne se dit pas quelquefois dans son orgueil: combien j’en ai déjà passés! combien j’en puis encore atteindre! pourquoi mon égal iroit-il plus loin que moi?
Je le répete: l’éducation de l’homme commence à sa naissance; avant de parler, avant que d’entendre il s’instruit déjà. L’expérience prévient les leçons; au moment qu’il connoit sa nourrice, il a déjà beaucoup acquis. On seroit surpris des connoissances de l’homme le plus grossier, si l’on suivoit son progrès depuis le moment où il est né jusqu’à celui ou il est parvenu. Si l’on partageoit toute la science humaine en deux parties, l’une commune à tous les hommes, l’autre particuliere aux savans, celle-ci seroit très-petite en comparaison de l’autre; mais nous ne songeons gueres aux acquisitions générales, parce qu’elles se font sans qu’on y pense & même avant l’âge de raison, que d’ailleurs le savoir ne se fait remarquer que par ses différences, & que, comme dans les équations d’algebre, les quantités communes se comptent pour rien.
Les animaux mêmes acquierent beaucoup. Ils ont des sens, il faut qu’ils apprennent à en faire usage; ils ont des besoins, il faut qu’ils apprennent à y pourvoir: il faut qu’il apprennent à manger, à marcher, à voler. Les quadrupédes qui se tiennent sur leurs pieds dès leur naissance ne savent pas marcher pour cela; on voit à leurs premiers pas que ce sont des essais mal assurés: les Serins échappés de leurs cages ne savent point voler, parce qu’ils n’ont jamais volé. Tout est instruction pour les êtres animés & sensibles. Si les plantes avoient un mouvement progressif, il faudroit qu’elles eussent des sens & qu’elles acquissent des connoissances, autrement les especes périroient bientôt.
Les premieres sensations des enfans sont purement affectives, ils n’apperçoivent que le plaisir & la douleur. Ne pouvant ni marcher ni saisir, ils ont besoin de beaucoup de tems pour se former peu-à-peu les sensations représentatives qui leur montrent les objets hors d’eux-mêmes; mais en attendant que ces objets s’étendent, s’éloignent, pour ainsi dire, de leurs yeux, & prennent pour eux des dimensions & des figures, le retour des sensations affectives commence à les soumettre à l’empire de l’habitude; on voit leurs yeux se tourner sans cesse vers la lumiere, & si elle leur vient de côté, prendre insensiblement cette direction; en sorte qu’on doit avoir soin de leur opposer le visage au jour, de peur qu’ils ne deviennent louches ou ne s’accoutument à regarder de travers. Il faut aussi qu’ils s’habituent de bonne heure aux ténebres; autrement ils pleurent & crient sitôt qu’ils se trouvent à l’obscurité. La nourriture & le sommeil, trop exactemen mesurés, leur deviennent nécessaires au bout des mêmes intervalles, & bientôt le desir ne vient plus du besoin mais de l’habitude, ou plutôt, l’habitude ajoute un nouveau besoin à celui de la nature: voilà ce qu’il faut prévenir.
La seule habitude qu’on doit laisser prendre à l’enfant est de n’en contracter aucune; qu’on ne le porte pas plus sur un bras que sur l’autre, qu’on ne l’accoutume pas à présenter une main plutôt que l’autre, à s’en servir plus souvent, à vouloir manger, dormir, agir aux mêmes heures, à ne pouvoir rester seul ni nuit ni jour. Préparez de loin le regne de sa liberté & l’usage de ses forces, en laissant à son corps l’habitude naturelle, en le mettant en état d’être toujours maître de lui-même, & de faire en toute chose sa volonté, sitôt qu’il en aura une.
Dès que l’enfant commence à distinguer les objets, il importe de mettre du choix dans ceux qu’on lui montre. Naturellement tous les nouveaux objets intéressent l’homme. Il se sent si foible qu’il craint tout ce qu’il ne connoit pas l’habitude de voir des objets nouveaux sans en être affecté détruit cette crainte. Les enfans élevés dans des maisons propres où l’on ne souffre point d’araignées, ont peur des araignées, & cette peur leur demeure souvent étant grands. Je n’ai jamais vu de paysans, ni homme, ni femme, ni enfant, avoir peur des araignées.
Pourquoi donc l’éducation d’un enfant ne commenceroit-elle pas avant qu’il parle et qu’il entende, puisque le seul choix des objets qu’on lui présente est propre à le rendre timide ou courageux? Je veux qu’on l’habitue à voir des objets nouveaux, des animaux laids, dégoûtans, bizarres; mais peu à peu, de loin, jusqu’à ce qu’il y soit accoutumé, & qu’à force de les voir manier à d’autres il les manie enfin lui-même. Si, durant son enfance, il a vu sans effroi des crapauds, des serpens, des écrevisses, il verra sans horreur, étant grand, quelque animal que ce soit. Il n’y a plus d’objets affreux pour qui en voit tous les jours.
Tous les enfans ont peur des masques. Je commence par montrer à Émile un masque d’une figure agréable. Ensuite, quelqu’un s’applique devant lui ce masque sur le visage; je me mets à rire, tout le monde rit, & l’enfant rit comme les autres. Peu-à-peu je l’accoutume à des masques moins agréables, & enfin à des figures hideuses. Si j’ai bien ménagé ma gradation, loin de s’effrayer au dernier masque, il en rira comme du premier. Après cela je ne crains plus qu’on l’effraye avec des masques.
Quand, dans les adieux d’Andromaque & d’Hector, le petit Astyanax, effrayé du panache qui flotte sur le casque de son pere, le méconnoit, se jette en criant sur le sein de sa nourrice, & arrache à sa mere un souris mêlé de larmes, que faut-il faire pour guérir cet effroi? Précisément ce que fait Hector, poser le casque à terre, & puis caresser l’enfant. Dans un moment plus tranquille on ne s’en tiendroit pas là: on s’approcheroit du casque, on joueroit avec les plumes, on les feroit manier à l’enfant, enfin la nourrice prendroit le casque & le poseroit en riant sur sa propre tête; si toutefois la main d’une femme osoit toucher aux armes d’Hector.
S’agit-il d’exercer Émile au bruit d’une arme à feu? Je brûle d’abord une amorce dans un pistolet. Cette flamme brusque & passagere, cette espece d’éclair le réjouit; je répete la même chose avec plus de poudre; peu-à-peu j’ajoute au pistolet une petite charge sans bourre, puis une plus grande: enfin, je l’accoutume aux coups de fusil, aux boîtes, aux canons, aux détonations les plus terribles.
J’ai remarqué que les enfans ont rarement peur du tonnerre, à moins que les éclats ne soient affreux & ne blessent réellement l’organe de l’ouie: autrement cette peur ne leur vient que quand ils ont appris que le tonnerre blesse ou tue quelquefois. Quand la raison commence à les effrayer, faites que l’habitude les rassure. Avec une gradation lente & ménagée on rend l’homme & l’enfant intrépides à tout.
Dans le commencement de la vie où la mémoire & l’imagination sont encore inactives, l’enfant n’est attentif qu’à ce qui affecte actuellement ses sens. Ses sensations étant les premiers matériaux de ses connoissances, les lui offrir dans un ordre convenable, c’est préparer sa mémoire à les fournir un jour dans le même ordre à son entendement: mais comme il n’est attentif qu’à ses sensations, il suffit d’abord de lui montrer bien distinctement la liaison de ces mêmes sensations avec les objets qui les causent. Il veut tout toucher, tout manier: ne vous opposez point à cette inquiétude: elle lui suggere un apprentissage très-nécessaire. C’est ainsi qu’il apprend à sentir la chaleur, le froid, la dureté, la mollesse, la pesanteur, la légereté des corps, à juger de leur grandeur, de leur figure & de toutes leurs qualités sensibles, en regardant, palpant , écoutant, sur-tout en comparant la vue au toucher, en estimant à l’œil la sensation qu’ils feroient sous ses doigts.
Ce n’est que par le mouvement, que nous apprenons qu’il y a des choses qui ne sont pas nous; & ce n’est que par notre propre mouvement que nous acquérons l’idée de l’étendue. C’est parce que l’enfant n’a point cette idée, qu’il tend indifféremment la main pour saisir l’objet qui le touche, ou l’objet qui est à cent pas de lui. Cet effort qu’il fait vous paroit un signe d’empire, un ordre qu’il donne à l’objet de s’approcher ou à vous de le lui apporter; & point du tout, c’est seulement que les mêmes objets qu’il voyoit d’abord dans son cerveau, puis sur ses yeux, il les voit maintenant au bout de ses bras, & n’imagine d’étendue que celle où il peut atteindre. Ayez donc soin de le promener souvent, de le transporter d’une place à l’autre, de lui faire sentir le changement de lieu, afin de lui apprendre à juger des distances. Quand il commencera de les connoître, alors il faut changer de méthode, & ne le porter que comme il vous plait & non comme il lui plait; car sitôt qu’il n’est plus abusé par le sens, son effort change de cause: ce changement est remarquable, & demande explication.
Le mal-aise des besoins s’exprime par des signes, quand le secours d’autrui est nécessaire pour y pourvoir. De-là les cris des enfans. Ils pleurent beaucoup: cela doit être. Puisque toutes leurs sensations sont affectives, quand elles sont agréables ils en jouissent en silence; quand elles sont pénibles ils le disent dans leur langage & demandent du soulagement. Or, tant qu’ils sont éveillés ils ne peuvent presque rester dans un état d’indifférence; ils dorment, ou sont affectés.
Toutes nos Langues sont des ouvrages de l’art. On a long-tems cherché s’il y avoit une Langue naturelle & commune à tous les hommes: sans doute, il y en a une; et c’est celle que les enfans parlent avant de savoir parler. Cette Langue n’est pas articulée, mais elle est accentuée, sonore, intelligible. L’usage des nôtres nous l’a fait négliger au point de l’oublier tout-à-fait. Étudions les enfans, & bientôt nous la rapprendrons auprès d’eux. Les nourrices sont nos maîtres dans cette Langue, elles entendent tout ce que disent leurs nourrissons, elles leur répondent, elles ont avec eux des dialogues très-bien suivis, & quoiqu’elles prononcent des mots, ces mots sont parfaitement inutiles, ce n’est point le sens du mot qu’ils entendent, mais l’accent dont il est accompagné.
Au langage de la voix se joint celui du geste non moins énergique. Ce geste n’est pas dans les foibles mains des enfans, il est sur leurs visages. Il est étonnant combien ces physionomies mal formées ont déjà d’expression: leurs traits changent d’un instant à l’autre avec une inconcevable rapidité. Vous y voyez le sourire, le desir, l’effroi naître & passer comme autant d’éclairs; à chaque fois vous croyez voir un autre visage. Ils ont certainement les muscles de la face plus mobiles que nous. En revanche leurs yeux ternes ne disent presque rien. Tel doit être le genre de leurs signes dans un âge où l’on n’a que des besoins corporels; l’expression des sensations est dans les grimaces, l’expression des sentimens est dans les regards.
Comme le premier état de l’homme est la misere & la foiblesse, ses premieres voix sont la plainte & les pleurs. L’enfant sent ses besoins, & ne les peut satisfaire, il implore le secours d’autrui par des cris; s’il a faim ou soif, il pleure; s’il a trop froid ou trop chaud, il pleure; s’il a besoin de mouvement & qu’on le tienne en repos, il pleure; s’il veut dormir & qu’on l’agite, il pleure. Moins sa maniere d’être est à sa disposition, plus il demande fréquemment qu’on la change. Il n’a qu’un langage, parce qu’il n’a, pour ainsi dire, qu’une sorte de mal-être: dans l’imperfection de ses organes, il ne distingue point leurs impressions diverses; tous les maux ne forment pour lui qu’une sensation de douleur.
De ces pleurs qu’on croiroit si peu dignes d’attention, nait le premier rapport de l’homme à tout ce qui l’environne: ici se forge le premier anneau de cette longue chaîne dont l’ordre social est formé.
Quand l’enfant pleure, il est mal à son aise, il a quelque besoin, qu’il ne sauroit satisfaire; on examine, on cherche ce besoin, on le trouve, on y pourvoit. Quand on ne le trouve pas ou quand on n’y peut pourvoir, les pleurs continuent, on en est importuné: on flatte l’enfant pour le faire taire, on le berce, on lui chante pour l’endormir: s’il s’opiniâtre, on s’impatiente, on le menace; des nourrices brutales le frappent quelquefois. Voilà d’étranges leçons pour son entrée à la vie.
Je n’oublierai jamais d’avoir vu un de ces incommodes pleureurs ainsi frappé par sa nourrice. Il se tut sur le champ, je le crus intimidé. Je me disois, ce sera une ame servile dont on n’obtiendra rien que par la rigueur. Je me trompois; le malheureux suffoquoit de colere, il avoit perdu la respiration, je le vis devenir violet. Un moment après vinrent les cris aigus; tous les signes du ressentiment, de la fureur, de cet âge, étoient dans ses accens. Je craignis qu’il n’expirât dans cette agitation. Quand j’aurois douté que le sentiment du juste & de l’injuste fût inné dans le cœur de l’homme, cet exemple seul m’auroit convaincu. Je suis sûr qu’un tison ardent tombé par hazard sur la main de cet enfant, lui eût été moins sensible que ce coup assez léger, mais donné dans l’intention manifeste de l’offenser.