Voilà donc chez cette sage et justement fameuse Angleterre un corps qui gouverne et fait tout dans le vrai, mais que la constitu- tion ne connaît pas. Delolme a oublié ce trait, que je pourrais appuyer de plusieurs autres.
{i, Thys country is governed by a body not known by Législature.
(2) Comtivedat. V. le Lotidon-Chronicle du 4 mars 1806. Observez que ce mot de Législature, renfermant les trois pouvoirs, il suit de cette assertion que le Roi même ignore le conseil privé. — Je crois cependant qu'il s'en doute.
SÉ5ÉRATEUR.
Après cela, qu'on vienne nous parler de constitutions écrites et de lois constitution- nelles faites à priori. On ne conçoit pas comment un homme sensé peut rêver la pos- sibilité d'une pareille chimère. Si l'on s'avi- sait de faire une loi en Angleterre pour donner une existence constitutionnelle au conseil privé, et pour régler ensuite et cir- conscrire rigoureusement ses privilèges et ses attributions, avec les précautions nécessaires pour limiter son influence et l'empêcher d'en abuser, on renverserait l'état.
La véritable constitution anglaise est cet esprit public, admirable, unique, infaillible, au-dessus de tout éloge, qui mène tout, qui sauve tout. — Ce qui est écrit n'est rien (1).
VIII. On jeta les hauts cris, sur la fin du siècle dernier, contre un ministre qui avait conçu le projet d'introduire cette même constitution anglaise (ou ce qu'on appelait de ce nom) dans un royaume en convulsion (t) Cette constitution turbulente, dit Hume, tou- jours flottante entre la prérogative et le privilège, présente une foule d'autorités pour et contre. Hist, d'Angl., Jacques Irr, chap. XLVIl. ann. 1621.' Hume, en disant ainsi la vérité, ne manque point de respect à son pays; il dit ce qui est et ce qu i doit être.
y 1 0 PRINCIPE y 1 0 PRINCIPE qui en demandait une quelconque avec une espèce de fureur. Il eut tort, si Ton veut, autant du moins qu'on peut avoir tort lors, qu'on est de bonne foi; ce qu'il est bien per- mis de supposer, et ce que je crois de tout mon cœur. Mais qui donc avait droit de le condamner? Vel duo, vel nemo. 11 ne dé- clarait pas vouloir rien détruire de son chef, il voulait seulement, disait-il, substituer une chose qui lui paraissait raisonnable, à une autre dont on ne voulait plus, et qui même par le fait n'existât plus. Si Ton suppose d'ailleurs le principe comme posé ( et il l'était ^ en effet ), que Ihomme peut créer une con- stitution, ce ministre (qui était certainement un homme) avait droit de faire la sienne tout comme un autre, et plus qu'un autre. Les doctrines sur ce point étaient-elles dou- teuses? Ne croyait-on pas de tout côté qu'une constitution est un ouvrage d'esprit comme une ode ou une tragédie? Thomas Payne n'avait-il pas déclaré avec une profondeur qui ravissait les universités, </u\ine constitu- tion n'existe pas tant qiton ne peut la mettre dans sa poche? Le dix-huitième siècle, qui ne s'est douté de rien, n'a douté de rien: c'est la règle; et je ne crois pas qu'il ait pro- GÉNÉRATEUR. 1 1 GÉNÉRATEUR. 1 1 liait un seul jouvenceau de quelque talent qui n'ait fait trois choses au sortir du collège: une néopédie, une constitution et un monde. Si donc un homme, dans la maturité de l'âge et du talent, profondément versé dans les sciences économiques et dans la philoso- phie du temps, n'avait entrepris que la se- conde de ces choses seulement, je l'aurais trouvé déjà excessivement modéré; mais j'avoue qu'il me parait un véritable prodige de sagesse et de modestie lorsque je le vois, mettant (au moins comme il le croyait) l'expérience à la place des folles théories, demander respectueusement une constitution aux Anglais, au lieu de la faire lui-même. On dira: Cela même n'était pas possible. Je le sais, mais il ne le savait pas: et comment l"aurait-il su? Qu'on me nomme celui qui le lui avait dit.
IX. Plus on examinera le jeu de l'action humaine dans la formation des constitutions politiques, et plus on se convaincra qu'elle n'y entre que d'une manière infiniment sub- ordonnée, ou comme simple instrument; et je ne crois pas qu'il reste le moindre doute sur l'incontestable vérité des propositions suivantes; 1 2 PRINCIPE 1. Que les racines des constitutions poli- tiques existent avant toute loi écrite; 2. Qu'une loi constitutionnelle n'est et ne peut être que le développement ou la sanc- tion d'un droit préexistant et non écrit; 3. Que ce qu'il y a de plus essentiel, de plus intrinsèquement constitutionnel, et de véritablement fondamental, n'est jamais écrit, et même ne saurait l'être, sans ex- poser l'état; 4. Que la faiblesse et la fragilité d'une constitution sont précisément en raison di- recte de la multiplicité des articles constitu- tionnels écrits (1).
X. Nous sommes trompés sur ce point par un sophisme si naturel, qu'il échappe entiè- rement à notre attention. Parce que l'homme agit, il croit agir seul, et parce qu'il a la conscience de sa liberté, il oublie sa dépen- dance. Dans l'ordre physique il entend raison; et quoiqu'il puisse, par exemple, planter un gland, l'arroser, etc., cependant il est ca- pable de convenir qu'il ne fait pas des chênes, parce qu'il voit l'arbre croître et se perfec- (1) Ce qui peut servir de commentaire au mot célèbre de Tacite: Pessimœ foipublicœ plurùnœ Leges.
GÉNÉRATEUR. 1 3 GÉNÉRATEUR. 1 3 tionner sans que le pouvoir humain s'en mêle, et que d'ailleurs il n'a pas fait le gland; mais dans Tordre social, où il est présent et agent, il se met à croire qu'il est réellement l'auteur direct de tout ce qui se fait par lui: c'est, dans un sens, la truelle qui se croit archi- tecte. L'homme est intelligent, il est libre, il est sublime, sans doute; mais il n'en est pas moins un outil de Dieu, suivant l'heu- reuse expression de Plutarque dans un beau passage qui vient de lui-même se placer ici. // lie faut pas s'esmerreiller, dit-il, si les plus belles et les plus grandes choses du inonde se font par la volonté et providence de Dieu, attendu que, en toutes les plus grandes et principales parties du monde, il y a une ame; car t organe et util de lame, cest le corps, et tame est l'util de dieu. Et comme le corps a de soy plusieurs mouve- ments, et que la pluspart, mesmement les plus nobles, il les a de lame, aussy tame ne faict, ne plus, ne moins, auscunes de ses ope- rations, estant meuë delle-mesme; es autres, elle se laisse manier, dresser et tourner à Dieu, comme il lui plaist; estant le plus bel organe et le plus adroist util qui sçauroit estre: car ce seroit chose estrange que le 1 4 PRINCIPE 1 4 PRINCIPE vent, les nuées et les pluyes fussent instru ments de Dieu, avec lesquels il nourrit et entretient plusieurs créatures, et en perd aussy et deffaict plusieurs austres, et qu'il ne se servist nullement des animaux à faire pas une de ses œuvres. Ains est beaucoup plus vray-semblable, attendu qu'ils dépendent to- talement de la puissance de Dieu, qu'ils servent à tous les mouvements et secondent toutes les volontés de Dieu, plus-tost que les arcs ne s"1 accommodent aux Scythes, les lyres aux Grecs ne les haubois (1).
On ne saurait mieux dire; et je ne crois pas que ces belles réflexions trouvent nulle part d'application plus juste que dans la formation des constitutions politiques, où Ton peut dire, avec une égale. vérité, que l'homme fait tout et ne fait rien.
XI. S'il y a quelque chose de connu, c'est la comparaison de Cicéron au sujet du sys- tème d'Epicure, qui voulait bâtir un monde avec les atomes tombant au hasard dans le vide. On me ferait plutôt croire, disait le grand orateur, que des lettres jetées en Vair (l) Plutarque, Banquet des sept Sages, traduction d'&myot.
ISOUTELa. 15 pourraient s'arranger, &l tombant, de manière à former un poème. Des milliers de bouches ont répété et célébré cette pensée; je ne vois pas cependant que personne ait songé à lui donner le complément qui lui manque. Sup- posons que des caractères d'imprimerie jetés à pleines mains du haut d'une tour viennent former à terre VAthalie de Racine, qu'en résuitera-t-il? Qu'une intelligence a présidé à la chute et à r arrangement des caractères. Le bon sens ne conclura jamais autrement.
XII. Considérons maintenant une consti- tution politique quelconque, celle de l'Angle- terre, par exemple. Certainement elle n'a pas été faite à priori. Jamais des hommes d'état ne se sont assemblés et n'ont dit: Créons trois pouvoirs; balançons-les de telle manière, etc.; personne n'y a pensé. La con-\ stitution est l'ouvrage des circonstances, et K le nombre de ces circonstances est infini. Les lois romaines, les lois ecclésiastiques, les lois féodales; les coutumes saxonnes, nor- mandes et danoises; le: privilèges, les pré- jugés et les prétentions de tous les ordres; les guerres, les révoltes, les révolutions, la conquête, les croisades; toutes les vertus, tous les vices, toutes les connaissances, 1 6 PRINCIPE 1 6 PRINCIPE toutes les erreurs, toutes les passions; tous ces éléments, enfin, agissant ensemble, et formant par leur mélange et leur action réciproque des combinaisons multipliées par myriades de millions, ont produit enfin, après plusieurs siècles, l'unité la plus compliquée et le plus bel équilibre de forces politiques qu'on ait jamais vu dans le monde (1).
XIII. Or, puisque ces élémens, ainsi projetés dans l'espace, se sont arrangés en si bel ordre, sans que, parmi cette foule in- nombrable d'hommes qui ont agi dans ce vaste champ, un seul ait jamais su ce qu'il faisait par rapport au tout, ni prévu ce qui devait arriver, il s'ensuit que ces éléments étaient guidés dans leur chute par une main infaillible, supérieure à l'homme. La plus (1) Tacite croyait que cette forme de gouvernement ne serait jamais qu'une théorie idéale ou une expérience passagère. « Le meilleur de tous les gouvernements, » dit-il (d'après Cicéron, comme on sait), « serait celui « qui résulterait du mélange des trois pouvoirs balancés « l'un par l'autre; mais ce gouvernement ri 'existera « jamais; ou, s'il se montre, il ne durera pas. » (Annal, iv, 33.) Le bon sens anglais peut cependant le faire durer bien plus longtemps qu'on ne pourrait l'imaginer, en subordonnant sans cesse, mais plus ou moins, la théorie, ou ce qu'on appelle les principes, aux leçons de l'expérience et de la modération: ce qui serait im- possible, si les principes étaient écrits.
GÉNÉRATEUR. 1 7 grande folie, peut-être, du siècle Jes folies, fut de croire qae les lois fondamentales pouvaient être écrites à priori; tandis qu'elles sont évidemment l'ouvrage d'une force supé- rieure à l'homme; et que récriture même, très postérieure, est pour elle le plus grand signe de nullité.
XIV. Il est bien remarquable que Dieu, ayant daigné parler aux hommes, a manifesté lui-même ces vérités dans les deux révélations que nous tenons de sa bonté. Un très habile homme qui a fait, à mon avis, une sorte d époque dans notre siècle, à raison du com- bat à outrance qu'il nous montre dans ses écrits entre les préjugés les plus terribles de siècle, de secte, d'habitudes, etc., et les in- tentions les plus pures, les mouvements du cœur le plus droit, les connaissances les plus précieuses; cet habile homme, dis-je, a décidé « quune instruction venant immé- diatement de Dieu, ou donnée seulement par ses ordres, devait premièrement certi- fier aux hommes l "existence de cet ÊTRE. » C'est précisément le contraire; car le premier caractère de cette instruction est de ne révé- ler directement ni l'existence de Dieu, ni ses attributs; mais de supposer le tout antérieu- 1 8 PRINCIPE rement connu, sans qu'on sache ni pourquoi, ni comment. Ainsi elle ne dit point: Il îiy a, ou vous ne croirez qu'un seul Dieu éter- nel, tout-puissant, etc., elle dit (et c'est son premier mot), sous une forme purement narrative: Au commencement Dieu créa, etc.; par où elle suppose que le dogme est connu avant l'Ecriture.
XV. Passons au christianisme, qui est la plus grande de toutes les institutions imagina- bles, puisqu'elle est toute divine, et qu'elle est faite pour tous les hommes et pour tous les siècles. Nous la trouverons soumise à la loi générale. Certes, son divin auteur était bien le maître d'écrire lui-même ou de faire écrire; cependant il n'a fait ni l'un ni l'autre, du moins en forme législative. Le Nouveau-Tes- tament, postérieur à la mort du législateur, et même à l'établissement de sa religion, présente une narration, des avertissements, des préceptes moraux, des exhortations, des ordres, des menaces, etc., mais nullement un recueil de dogmes énoncés en forme im- pérative. Les évangélisles, en racontant cette dernière cène où Dieu nous aima JUSQU'A LA FIN, avaient là une belle occasion de commander par écrit à notre croyance; ils GÉ?ÎÉRATEtJH. 1 9 GÉ?ÎÉRATEtJH. 1 9 se gardent cependant de déclarer ni d'ordon- ner rien. On lit bien dans leur admirable histoire: Allez, enseignez; mais point du tout: Enseignez ceci ou cela. Si le dogme se présente sous la plume de l'historien sacré, il Ténonce simplement comme une chose an- térieurement connue (1). Les symboles qui parurent depuis sont des professions de foi pour se reconnaître, ou pour contredire les erreurs du moment. On y lit: lYous croyons; jamais vous croirez. Nous les réci- tons en particulier: nous les chantons dans les temples, sur la lyre et sur l "orgue (2), comme de véritables prières, parce quils sont des formules de soumission, de con- fiance et de foi adressées à Dieu, et non des ordonnances adressées aux hommes. Je vou- (1) Il est très remarquable que les évangélistes mêmes ne prirent la plume que tard, et principalement pour contredire des histoires fausses publiées de leur temps. Les épitres canoniques naquirent aussi de causes acci- dentelles: jamais l'Ecriture n'entra dans le plan primitif des fondateurs. Mill, quoique protestant, l'a reconnu expressément. {Pro leg. in ISov. Test, grœc.p. l, n° C5. Et Hobbes avait déjà fait la même observation en Angle- terre (Hobbes's Tripos in threc discourses. Lis.
(2) in chordis et organo. Ps. cl. 4.
£9 PRINCIPE drais bien voir la Confession cCAusbourg ou les trente-neuf articles mis en musique; cela serait plaisant (1)!
Bien loin que les premiers symboles con- tiennent Ténoncé de tous nos dogmes, les chrétiens d'alors auraient au contraire regardé comme un grand crime de les énoncer tous. Il en est de même des saintes Ecritures: ja- mais il n'y eut d'idée plus creuse que celle d'y chercher la totalité des dogmes chrétiens: il n'y a pas une ligne dans ces écrits qui déclare, qui laisse seulement apercevoir le projet d'en faire un code ou une déclaration dogmatique de tous les articles de foi.
XVI. H y a plus: si un peuple possède un de ces codes de croyance, on peut être sûr de trois choses: 1. Que la religion de ce peuple est fausse; (l) La raison ne peut que parler, c'est l'amour qui chante; et voilà pourquoi nous chantons nos symboles; car la foi n'est qu'une croyance par amour; elle ne ré- side point seulement dans l'entendement: elle pénètre encore et s'enracine dans la volonté. Un théologien phi- losophe a dit avec beaucoup de vérité et de finesse t « Il « y a bien de la différence entre croire et juger qu'il faut « croire. » Aliud est credere, aliud judicare esse cre- dendmn. (Léon. Lessii Opuscula. Ludg. 1651, in-fol. pag. 556, col. 2. De Prœdestinalione.)
GÉNÉRATEUR. 21 2. Qu'il a écrit son code religieux dans un accès de fièvre; 3. Qu'on s'en moquera en peu de temps chez cette nation même, et qu'il ne peut avoir ni force ni durée. Tels sont par exem- ple, ces fameux articles, qu'on signe plus qiion ne les Ut, et qiion lit plus qu'on ne les croit (1). Non-seulement ce catalogue de dogmes est compté pour rien, ou à peu près, dans le pays qui Ta vu naître; mais de plus il est évident, même pour l'œil étranger, que les illustres possesseurs de cette feuille de pa- pier en sont fort embarrassés. Ils voudraient bien la faire disparaître, parce qu'elle im- patiente le bon sens national éclairé par le temps, et parce qu'elle leur rappelle une ori- gine malheureuse; mais la constitution est écrite.
XVII. Jamais, sans doute, ces mêmes xinglais n'auraient demandé la grande charte, si les privilèges de la nation n'avaient pas été violés; mais jamais aussi ils ne l'auraient de- mandée, si les privilèges n'avaient pas existé avant la charte. Il en est de l'Eglise comme de l'Etat: si jamais le christianisme n'avait (4) Gibbon, dans ses Mémoires, tom. I, <hap. C, de la traduction française.
22 PRINCIPE été attaqué, jamais il n'aurait écrit pour fixer le dogme; mais jamais aussi le dogme n'a été fixé par écrit, que parce qu'il existait antérieurement dans son état naturel, qui est celui de parole.
Les véritables auteurs du concile de Trente furent les deux grands novateurs du XVI. siè- cle (1). Leurs disciples, devenus plus calmes, nous ont proposé depuis d'effacer cette loi fondamentale, parce qu'elle contient quel- ques mots difficiles pour eux; et ils ont essayé de nous tenter, en nous montrant comme possible à ce prix une réunion qui nous rendrait complices au lieu de nous rendre amis; mais cette demande n'est ni théologique ni philosophique. Eux-mêmes amenèrent jadis dans la langue religieuse ces mots qui les fatiguent, désirons qu'ils appren- nent aujourd'hui à les prononcer. La foi, si la sophistique opposition ne l'avait jamais forcée d'écrire, serait mille fois plus angé- lique: elle pleure sur ces décisions que la révolte lui arracha et qui furent toujours des malheurs, puisqu'elles supposent toutes (1) On peut faire la même observation en remontant jusqu'à Arius: jamais l'Eglise n'a cherché à écrire ces (Jogmes; toujours on l'y a forcée.
GÉNÉRATEUR. 23 le doute ou l'attaque, et quelles ne purent naître qu'au milieu des commotions les plus dangereuses. L'état de guerre éleva ces rem parts vénérables autour de la vérité: ils la défendent sans doute, mais ils la cachent; ils la rendent inattaquable, mais par là même moins accessible. Ah! ce n'est pas ce qu'elle demande, elle qui voudrait serrer le genre humain dans ses bras.
XVIII. J'ai parlé du christianisme comme système de croyance; je vais maintenant l'en- visager comme souveraineté, dans son asso- ciation la plus nombreuse. Là, elle est mo- narchique, comme tout le monde le sait, et cela devait être, puisque la monarchie devient, par la nature même des choses, plus nécessaire à mesure que l'association devient plus nombreuse. On n'a point oublié qu'une bouche impure se fit cependant ap- prouver de nos jours, lorsqu'elle dit que la France était géométriquement monarchique. Il serait difficile, en effet, d'exprimer plus heu- reusement une vérité plus incontestable. Mais si l'étendue de la France repousse seule l'idée de toute autre espèce de gouvernement, à plus forte raison cette souveraineté qui, par l'essence même de sa constitution, aura tou?
5 1 PRINCIPE 5 1 PRINCIPE jours des sujets sur tous les points du globe, ne pouvait être que monarchique; et l'ex- périence sur ce point se trouve d'accord avec la théorie. Cela posé, qui ne croirait qu'une telle monarchie se trouve plus rigoureuse- ment déterminée et circonscrite que toutes les autres, dans la prérogative de son chef? C'est cependant le contraire qui a eu lieu. Lisez les innombrables volumes enfantés par la guerre étrangère, et même par une es- pèce de guerre civile qui a ses avantages et ses inconvénients, vous verrez que de tout côté on ne cite que des faits; et c'est une chose surtout bien remarquable que le tri- bunal suprême ait constamment laissé dispu- ter sur la question qui se présente à tous les esprits comme la plus fondamentale de la constitution, sans avoir voulu jamais la dé- cider par une loi formelle; ce qui devait être ainsi; si je ne me trompe infiniment, à raison précisément de l'importance fondamentale de la question (1), Quelques hommes sans mis- (1) Je ne sais si les Anglais ont remarqué que le plus docte et le plus fervent défenseur de la souveraineté dont il s'agit ici, intitule ainsi un de ses chapitres: Que la monarchie mixte tempérée d'aristocratie et de dé' mosratie, vaut mieux que la monarchie pure. (Bel- GÉNÉRATEUR. 25 GÉNÉRATEUR. 25 «ion, et téméraires par faiblesse, tentèrent de la décider en 1682, en dépit d'un grar.d homme; et ce fut une des plus solennelles imprudences qui aient jamais été commises dans le monde. Le monument qui nous en est resté est condamnable sans doute sous tous les rapports; mais il Test surtout par un côté qui n'a pas été remarqué, quoiqu'il prêt*» le flanc plus que tout autre à une critique éclairée. La fameuse déclaration osa décider par écrit et sans nécessité, même apparente (ce qui porte la faute à l'excès), une ques- tion qui devait être constamment abandonnée à une certaine sagesse pratique, éclairée par la conscience universelle.
Ce point de vue est le seul qui se rapporte au dessein de cet ouvrage; mais il est bien digne des méditations de tout esprit juste et de tout cœur droit.
XIX. Ces idées ne sont point étrangères ("fri- ses dans leur généralité) aux philosophes de l'antiquité: ils ont bien senti la faibles e, j'ai presque dit le néant de l'écriture dans le* grandes institutions; mais personne n'a mieux vu, ni mieux exprimé cette vérité que Platon, iarminus, de summo Pontif., cap. III.) Pas mal pour un fanatique 1 $ G PRINCIPE qu'on trouve toujours le premier sur la route de toutes les grandes vérités. Suivant lui, d'abord, « l'homme qui doit toute son ins> « truction à l'écriture, n'aura jamais que « l apparence de la sagesse (1). La parole, ce ajoute-t-il, est à l'écriture ce qu'un homme « est à son portrait. Les productions de l'é- cc criture se présentent à nos yeux comme vi- ce vantes; mais si on les interroge, elles ce gardent le silence avec dignité (2). Il en ce est de même de récriture, qui ne sait ce ce qu'il faut dire à un homme, ni ce quil a faut cacher à un autre. Si Ton vient à ce l'attaquer ou à l'insulter sans raison, elle ce ne peut se défendre; car son père n'est ce jamais là pour la soutenir (3). De manière ce que celui qui s'imagine pouvoir établir par ce l'écriture seule une doctrine claire et du- ce rable, EST UN GRAND SOT (4). S'il ce possédait réellement les véritables germes (1) AoS^opot ytyovéTî; kvrï uoywv. ( Plat, in Fhœd. Opp. tom., edit. Bipont.,p. 381. ) (3) Toû itxTfôi Ssïrat porjOoû. ( Ibid. p. 382.)
(4) nolivjs â» tûiiQiixf yépu. (Ibid. p. 382.) Mot à mot: Il regorge de bêtise.
Prenons garde, chacun dans noire pays, que cetta espèce de pléthore ne devienne endémique.
GÉNÉRATEUR. 27 « de la vérité, il se garderait bien de croire c< quWec un peu de liqueur noire et une « plume (1) il pourra les faire germer dans et l'univers, les défendre contre l'inclémence « des saisons et leur communiquer l'effica- ce cité nécessaire. Quant à celui qui entre- ra prend d'écrire des lois ou des constitutions ce civiles (2), et qui se figure que parce qu'ils ce les a écrites il a pu leur donner l'évidence ce et la stabilité convenables, quel que puisse ce être cet homme, particulier ou législa- ce teur (3), et soit qu'on le dise ou qu'on ne ce le dise pas (4), il s'est déshonoré; car il ce a prouvé par là qu'il ignore également ce ce que c'est que l'inspiration et le délire, le ce juste et l'injuste, le bien et le mal: or, ce cette ignorance est une ignominie, quand ce même la masse entière du vulgaire ap- ce plaudirait (5). » XX. Après avoir entendu la sagesse des 28 PRINCIPE nations, il ne sera pas inutile, je pense, d'entendre encore la philosophie chrétienne. « Il eût été sans doute bien à désirer, v a dit le plus éloquent des Pères grecs, « que « nous n'eussions jamais eu besoin de l'écri- « ture, et que les préceptes divins ne fus- « sent écrits que dans nos cœurs, par la ce grâce, comme ils le sont par l'encre, dans ce nos livres: mais, puisque nous avons perdu ce cette grâce par notre faute, saisissons ce donc, puisqu'il le faut, une planche au ce lieu du vaisseau, et sans oublier cependant ce la supériorité du premier état. Dieu ne ce révéla jamais rien aux élus de l'Ancien- ce Testament; toujours il leur parla directe- ce ment, parce qu'il voyait la pureté de leurs ce cœurs; mais le peuple hébreu s'étant pré- ce cipité dans l'abîme des vices, il fallut des ce livres et des lois. La même marche s'est re- ce nouvelée sous l'empire de la nouvelle révé- cc lation; car le Christ n'a pas laissé un seul ce écrit à ses Apôtres. Au lieu de livre il leur ce promit le Saint-Esprit. C'est lui, leur dit- ce il, qui vous inspirera ce que vous aurez ce à dire (1). Mais parce que, dans la suite ,(*.) Chrysost. Hom. in Matth. I. i.
GOÉRATEUR. 29 « des temps, des hommes coupables se ré- t< voltèrent contre les dogmes et contre la « morale, il fallut en venir aux livres. « XXI. Toute la vérité se trouve réunie dans ces deux autorités. Elles montrent la profonde imbécillité (il est bien permis de parler comme Platon, qui ne se fâche jamais), la profonde imbécillité, dis-je, de ces pauvres gens qui s'imaginent que les législateurs sont des hom- mes (1), que les lois sont du papier, et qu'on peut constituer les nations avec de Vencre. Elles montrent au contraire que l'écriture est constamment un signe de faiblesse, d'igno- rance ou de danger; qu'à mesure qu'une ins- titution est parfaite, elle écrit moins; de manière que celle qui est certainement di- vine, n'a rien écrit du tout en s'établissant, pour nous faire sentir que toute loi écrite n'est qu'un mal nécessaire, produit par l'infirmité ou par la malice humaine; et qu'elle n'est rien du tout, si elle n'a reçu une sanction anté- rieure et non écrite.
(l) Parmi une foule de traits admirables dont les Psaumes de David étincellent, je distingue le suivant: Constitue, Domine, legislatorem super eos, ut sciant quoniam homincê sunt; c'est-à-dire: « Place, Sei- « gneur, un législateur sur leurs télés, afin qu'ils sachent i qu'ils sont des hommes. » — C'est un beau mot!
30 PRINCIPE XXII. C'est ici qu'il faut gémir sur le pa- ralogisme fondamental d'un système qui a si malheureusement divisé l'Europe. Les par- tisans de ce système ont dit: Nous ne croyons çiià la parole de Dieu Quel abus des mots! quelle étrange et funeste ignorance des choses divines! Nous seuls croyons à la parole, tandis que nos chers ennemis s'ob- stinent à ne croire qu'à récriture: comme si Dieu avait pu ou voulu changer la nature des choses dont il est l'auteur, et communiquer à l'écriture la vie et l'efficacité qu'elle n'a pas! L'Ecriture sainte n'est-elle donc pas une écriture? n'a-t-elle pas été tracée avec une plume et un peu de liqueur noire? Sait-elle ce quil Jaut dire à un homme et ce qiCil faut cacher a un autre (1)? Leibnitz et sa servante n'y lisaient-ils pas les mêmes mots? Peut- elle être, cette écriture, autre chose que le por- trait du Verbe? Et, quoique infiniment res- pectable sous ce rapport, si l'on vient à l'interroger, ne faut-il pas qu'elle garde un silence divin (2)? Si on l'attaque enfin, ou si on l'insulte, peut-elle se défendre en T absence de son père? Gloire à la vérité! Si la parole (i) Revoyez la page 26 et suit.
GÉNÉRATEUR. 3f éternellement vivante ne vivifie l'écriture, ja- mais celle-ci ne deviendra parole, c'est-à-dire vie. Que d'autres invoquent donc tant qu'il vous plaira la parole muette, nous rirons en paix de ce faux-dieu; attendant toujours avec une tendre impatience le moment où ses partisans détrompés se jetteront dans nos bras, ouverts bientôt depuis trois siècles.
XXIII. Tout bon esprit achèvera de se ;onvaincre sur ce point, pour peu qu'il veuille réfléchir sur un axiome également frap- pant par son importance et par son universa- lité, c'est que rien de grand n'a de grands commencements. On ne trouvera pas dans l'histoire de tous les siècles une seule excep- tion à cette loi. Cresçit occulto velut arbor œvo; c'est la devise éternelle de toute grande institution; et de là vient que toute institution fausse écrit beaucoup, parce qu elle sent sa faiblesse, et qu'elle cherche à s'appuyer. De la vérité que je viens d'énoncer résulte l'inébranlable conséquence, que nulle ins- titution grande et réelle ne saurait être fondée sur une loi écrite, puisque les hommes mê- mes, instruments successifs de rétablisse- ment, ignorent ce qu'il doit devenir, et que l'accroissement insensible est le véritable signe 32 pumciPE 32 pumciPE de la durée, dans tous les ordres possibles de choses. Un exemple remarquable de ce genre se trouve dans la puissance dos souverains pontifes, que je n'entends point envisager ici d'une manière dogmatique. Une foule de savants écrivains ont fait, depuis le XYI siè- cle, une prodigieuse dépense d'érudition pour établir, en remontant jusqu'au berceau du christianisme, que les évêques de Rome n'é- caient point, dans les premiers siècles, ce quils furent depuis; supposant ainsi, comme un point accordé, que tout ce qu'on ne trouve pas dans les temps primitifs, est abus. Or, je le dis sans le moindre esprit de contention, et sans prétendre choquer personne, ils mon- trent en cela autant de philosophie et de vé- ritable savoir que s'ils cherchaient dans un enfant au maillot les véritables dimensions de l'homme fait. La souveraineté dont je parle dans ce moment est née comme les autres, s'est accrue comme les autres. C'est une pitié de voir d'excellents esprits se tuer à vouloir prouver par l'enfance que la virilité est un abus, tandis qu'une institution quel- conque adulte en naissant, est une absur- dité au premier chef, une véritable contradic tion logique. Si les ennemis éclairés et gêné- GÉNÉRATEUR. 33