SigPhi · Joseph de Maistre

Considérations sur la France

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XLI. Pour appliquer ces maximes géné- rales à un cas particulier, c'est par la seule considération de l'extrême danger des inno- vations fondées sur de simples théories hu- maines, que, sans me croire en état d'avoir un avis décidé par voie de raisonnement, sur la grande question de la réforme parlemen- v/" taire qui agite si fort les esprits en Angleterre, et depuis si longtemps, je me sens néanmoins entraîné à croire que cette idée est funeste, et i/ que si les Anglais s'y livrent trop vivement, ils auront à s'en repentir. Mais, disent les partisans de la réforme ( car c'est le grand argument), les abussont frappants, incontes- tables: or, un abus formel, un vice peut-il être \ constitutionnel? — Oui, sans doute, il peut l'être; car toute constitution politique a des (1) Nihil tiwtum ex antiquo probabilo est. Tit» Liv. xxxiv, 53.

56 PRINCIPE défauts essentiels qui tiennent à sa nature et qu'il est impossible d'en séparer; et ce qui doit faire trembler tous les réformateurs, c'est que ces défauts peuvent changer avec les cir- constances, de manière qu'en montrant qu'ils sont nouveaux, on na point encore montré quïls ne sont pas nécessaires (1 ). Quel homme sensé ne frémira donc pas en mettant la main à l'œuvre? L'harmonie sociale est sujette à la loi du tempérament, comme l'harmonie pro- prement dite, dans le clavier général. Accor- dez rigoureusement les quintes, les octaves jureront, et réciproquement. La dissonance étant donc inévitable, au lieu de la chasser, ce qui est impossible, il faut la tempérer, en (1) Il faut, dit-on, recourir aux lois fondamentales et primitives de Vétat qu'une coutume injuste a abo- lies; et c'est un jeu pour tout perdre. Rien ne sera juste à cette balance: cependant le peuple prête aisément t oreille à ces discours. (Pascal, pensées, prem. part., art. 6. Paris, Renouard, 1803, p. 121, 122.)

On ne saurait mieux dire; mais voyez ce que c'est qsie l'homme! l'auteur de cette observation et sa hideuse secte n'ont cessé déjouer ce jeu infaillible pour tout perdre; et en effet le jeu a parfailementréussi. Voltaire au reste, a parlé sur ce point comme Pascal: « C'est une « idée bien vaine, dit-il, un travail bien ingrat, de « vouloir tout rappeler aux usages antiques, elc. » (Essai sur les Mœurs et l'Esprit, etc., chap. 85.) Entendez- le ensuite parler des papes, vous verrez comme il se rap- pelle sa maxime.

GÉNÉRATEUR. 57 GÉNÉRATEUR. 57 la distribuant. Ainsi, de part et d'autre, le défaut est un élément de la perfection possible. v Dans cette proposition, il n'y a que la forme de paradoxale. Mais, dira-t-on peut-être en- core, où est la règle pour discerner le défaut accidentel, de celui qui tient à la nature des choses et qiCil est impossible d'éliminer? — Les hommes à qui la nature n'a donné que des oreilles, font de ces sortes de questions, et ceux qui ont de l'oreille haussent les épaules. XLII. Il faut encore bien prendre garde, lorsqu'il est question d'abus, de ne juger les institutions politiques que par leurs effets cons- tants, et jamais par leurs causes quelconques qui ne signifient rien (1), moins encore par certains inconvénients collatéraux (s'il est per- mis de s'exprimer ainsi) qui s'emparent aisé- ment des vues faibles et les empêchent de voir l'ensemble. En effet, la cause, suivant l'hypo- thèse qui parait prouvée, ne devant avoir aucun rapport logique avec l'effet, et les inconvénients d'une institution bonne en soi^ n'étant, comme je le disais tout à l'heure, qu'une dissonance inévitable dans le clavier^ (1) Du moins, par rapport au mérite de l'institution i car, sous d'autres points de Tue, il peut être très impor* tant de s'en occuper.

58 PRINCIPE général, comment les institutions pourraient- elles être jugées sur les causes et sur les in- convénients? Voltaire, qui parla de tout pen- dant un siècle sans avoir jamais percé une sur- face (1 ), a fait un plaisant raisonnement sur la vente des offices de magistrature qui avait lieu en France; et nul exemple, peut-être, ne serait plus propre à faire sentir la vérité de la théorie que j'expose. La preuve, dit-il, que cette vente est un abus, c'est qii elle ne fut pro- duite que par un autre abus (2). Voltaire ne se trompe point ici comme tout homme est sujet à se tromper. Use trompe honteusement. C'est une éclipse centrale du sens commun. Tout ce qui naît d'un abus est un abus! Au contraire, c'est une des lois les plus générales et les plus évidentes de cette force à la fois cachée et frappante qui opère et se fait sentir de tous côtés, que le remède de l'abus naît de l'abus, et que le mal, arrivé à un certain point, s'égorge lui-même, et cela doit être; (1) Dante disait à Virgile, en lui faisant, il faut l'avouer, un peu trop d'honneur: Maestro di color chc sanno. — Parini, quoiqu'il eût la tête absolument gâtée, ace- pendant eu le courage de dire à Voltaire, en parodiant Dante: Sei Maestro...dicoloro chc credon dîsapere. (II. Mattino). Le mot est juste.

(2) Précis du siècle de Louis XV, chap. 42.

GÉNÉRATEUR. 59 car le mal, qui n'est qu'une négation, a pour mesures de dimensipns et de durée celles de l'être auquel il s'est attaché et qu'il dévore. Il existe comme le chancre qui ne peut ache- ver qu'en s'achevant. Riais alors une nouvelle réalité se précipite nécessairement à la place de celle qui vient de disparaître; caria nature a horreur du vide, et le bien...Mais je m'é- loigne trop de Voltaire.

XLIII. L'erreur de cet homme venait de ce que ce grand écrivain, partagé entre vingt sciences, comme il l'a dit lui-même quelque part, et constamment occupé d'ailleurs à ins- truire l'univers, n'avait que bien rarement le temps de penser. « Une cour voluptueuse et ce dissipatrice, réduite aux abois par ses dila- cc pidations, imagine de vendre les offices de « magistrature, et crée ainsi » (ce qu'elle n'au- rait jamais fait librement et avec connaissance de cause), « elle crée, dis-je,une magistrature [ « riche, inamovible et indépendante; de ma- \ 1 c< nière que la puissance infinie qui se joue « dans tunwers (1) se sert de la comm- et tion pour créer des tribunaux incorrup- « tibles ■ ( autant que le permet la faiblesse (i) Ludens in orbe terrarum. Pror. yih, 3.

60 PRINCIPE humaine). Il n'y a rien, en vérité, de si plausible pour l'œil du véritable philosophe; rien de plus conforme aux grandes analogies et à cette loi incontestable qui veut que les institutions les plus importantes ne soient ja- mais le résultat d'une délibération, mais celui des circonstances. Voici le problème presque résolu quand il est posé, comme il arrive à tous les problèmes: Un pays tel que la France pouvait-il être jugé mieux que par des magistrats héréditaires? Si Ton se décide pour l'affirmative, ce que je suppose, il fau- dra tout de suite proposer un second pro- blème que voici: La magistrature devant être héréditaire, y a-t-il pour la constituer (T abord, et ensuite pour la recruter, un mode plus avantageux que celui qui jette des millions au plus bas prix dans les coffres du souverain, et qui certifie en même temps la richesse, Vindépendance et même la no- blesse (quelconque) des juges supérieurs? Si Ton ne considère la vénalité que comme moyen d'hérédité, tout esprit juste est frappé de ce point de vue, qui est le vrai. Ce n'est point ici le lieu d'approfondir la question; mais c'en est assez pour prouver que Voltaire ne l'a pas seulement aperçue.

GÉNÉRATEUR. 61 GÉNÉRATEUR. 61 XLÏV. Supposons maintenant à la tète des affaires un homme tel que lui, réunissant par un heureux accord la légèreté, l'incapacité et la témérité: il ne manquera pas d'agir sui- vant ses folles théories de lois et d'abus. Il empruntera au denier quinze pour rembour- ser des titulaires, créanciers au denier cin- quante; il préparera les esprits par une foule d'écrits payés, qui insulteront la magistra- ture et lui ôteront la confiance publique. Bientôt la protection, mille fois plus sotte que le hasard, ouvrira la liste éternelle de ses bévues t l'homme distingué, ne voyant plus dans l'hérédité un contre-poids à d'accablants travaux, s'écartera sans retour; et les grands tribunaux seront livrés à des aventuriers sans nom, sans fortune et sans considération; au lieu de cette magistrature vénérable, en qui la vertu et la science étaient devenues hé- réditaires comme ses dignités, véritable sa- cerdoce que les nations étrangères ont pu envier à la France jusqu'au moment où le philosophisme, ayant exclu la sagesse de tous les lieux qu'elle hantait, termina de si beaux exploits par la chasser de chez elle.

XLV. Telle est l'image naturelle de la plupart des réformes; car non-seulement la 61 PRINCIPE création n'appartient point à l'homme, mais la réformation même ne lui appartient que d'une manière secondaire et avec une foule \de restrictions terribles. En partant de ces principes incontestables, chaque homme peut juger les institutions de son pays avec une certitude parfaite; il peut surtout apprécier tous ces créateurs, ces législateurs, ces res- taurateurs des nations, si chers au dix-hui- tième siècle, et que la postérité regardera avec pitié, peut-être même avec horreur. On a bâti des châteaux de cartes en Europe et hors de l'Europe. Les détails seraient odieux; mais certainement on ne manque de respect à personne en priant simplement les hommes de regarder et de juger au moins par l'évé- nement, s'ils s'obstinent à refuser tout autre genre d'instruction. L'homme en rapport avec son Créateur est sublime, et son action est créatrice: au contraire, dès qu'il se sépare de Dieu et qu'il agit seul, il ne cesse pas d'être puissant, car c'est un privilège de sa nature; mais son action est négative et n'a- boutit qu'à détruire.

XLVI. Il n'y a pas dans l'histoire de tous les siècles un seul fait qui contredise ces maximes. Aucune institution humaine ne peut GBldRATEUR. G 3 GBldRATEUR. G 3 durer si elle n'est supportée par la main qui supporte tout; c'est-à-dire si elle ne lui est spécialement consacrée dans son origine. Plus elle sera pénétrée par le principe divin, et plus elle sera durable. Etrange aveugle- ment des hommes de notre siècle! ils se vantent de leurs lumières, et ils ignorent tout, puisqu'ils s'ignorent eux-mêmes. Ils ne savent ni ce qu'ils sont ni ce qu'ils peuvent. Un orgueil indomptable les porte sans cesse à renverser tout ce qu'ils n'ont pas fait; et pour opérer de nouvelles créations, ils se séparent du principe de toute existence. Jean* Jacques Rousseau, lui-même, a cependant fort bien dit: Homme petit et vain, montre- moi ta puissance, je te montrerai ta faiblesse. On pourrait dire encore avec autant de vérité et plus de profit: Homme petit et vain, con- fesse-moi ta faiblesse, je te montrerai ta puissance. En effet, dès que l'homme a re- connu sa nullité, il a fait un grand pas; car il est bien près de chercher un appui avec lequel il peut tout. C'est précisément le con- traire de ce qu'a fait le siècle qui vient de finir. (Hélas! il n'a fini que dans nos almanachs.) Examinez toutes ses entreprises, toutes ses institutions quelconques, vous le verrez cons- 64 PRINCIPE 64 PRINCIPE tamment occupé à les séparer de la Divinité. L'homme s'est cru un être indépendant, et il a professé un véritable athéisme pratique, plus dangereux, peut-être, et plus coupable que celui de théorie.

XL VII. Distrait par ses vaines sciences de la seule science qui l'intéresse réellement, il a cru qu'il avait le pouvoir de créer, tandis qu'il n'a pas seulement celui de nom- mer. Il a cru, lui qui n'a pas seulement le pouvoir de produire un insecte ou un brin de mousse, qu'il était l'auteur immédiat de la souveraineté, la chose la plus importante, la plus sacrée, la plus fondamentale du monde moral et politique (1); et qu'une telle famille, par exemple, règne parce qu'un tel peuple Ta voulu; tandis qu'il est environné de preuves incontestables que toute famille souveraine règne parce qu'elle est choisie par un pouvoir supérieur. S'il ne voit pas ces preuves, c'est qu'il ferme les yeux ou qu'il regarde de trop près. Il a cru que (1) Le principe que tout pouvoir légitime part du peuple est noble et spécieux en lui-même, cepen- dant il est démenti par tout lepoids del'histoire et de Féxpérience. Hume, Hist. d'Angl., Charles Ier, ch. MX, ann. 5*12. Edit. angl. de Bâle, 1789, in-S0, p. 120.

génératelR. 65.

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c'est lai qui avait invenlé les langues, tandis qu'il ne tient encore qu'à lui de voir que toute langue humaine est apprise et jamais inventée, et que nulle hypothèse imaginable dans le cercle de la puissance humaine ne peut expliquer avec la moindre apparence de probabilité, ni la formation, ni la diversité des langues. Il a cru qu'il pouvait constituer les nations, c'est-à-dire, en d'autres termes, qu'il pouvait créer cette unité nationale en vertu de laquelle une nation nest pas une'' autre. Enfin, il a cru que, puisqu'il avait le pouvoir de créer des institutions, il avait à plus forte raison celui de les emprunter aux^ nations, et de les transporter chez lui toutes faites, avec le nom qu'elles portaient chez ces peuples, pour en jouir comme eux avec les mêmes avantages. Les papiers français me fournissent sur ce point un exemple singulier.

XLVIII. Il y a quelques années que les Français s'avisèrent d'établir à Paris certaines courses qu'on appela sérieusement dans quel- ques écrits du jour, yeux olympiques. Le rai- sonnement de ceux qui inventèrent ou renou- velèrent ce beau nom, n'était pas compliqué. On courait, se dirent-ils, à pied et à cheval, 66 PRINCIPE 66 PRINCIPE sur les bords de fAlphée; on court à pied et à cheval sur les bords de la Seine: donc c'est la même chose. Rien de plus simple; mais j sans leur demander pourquoi ils n'avaient pas imaginé d'appeler ces jeux parisiens, au lieu âe les appeler olympiques, il y aurait bien d'autres observations à faire. Pour instituer les jeux olympiques, on consulta les oracles: les dieux et les héros s'en mêlèrent; on ne les commençait jamais sans avoir fait des sacrifices et d'autres cérémonies religieuses; on les regardait comme les grands comices de la Grèce, et rien n'était plus auguste. Mais les Parisiens, avant d'établir leurs courses renouvelées des Grecs, allèrent-ils à Rome ad UminaApostolorum, pour consulter le pape? Avant de lancer leurs casse-cous, pour amu- ser des boutiquiers, faisaient-ils chanter la grand'messe? À quelle grande Vue politique avaient-ils su associer ces courses? Comment s'appelaient les instituteurs? — Mais c'en est trop: le bon sens le plus ordinaire sent d'abord le néant et même le ridicule de cette imitation. XLIX. Cependant, dans un journal écrit par des hommes d'esprit qui n'avaient d'autre tort ou d'autre malheur que celui de professer les doctrines modernes, on écrivait, il y a GÉNÉRATEUR. 67 GÉNÉRATEUR. 67 quelques années, au sujet de ces courses, le passage suivant dicté par l'enthousiasme le plus divertissant: Je le prédis: les jeux olympiques des Fran- çais attireront un jour T Europe au Champ- de-Mars. Quils ont lame froide et peu sus- ceptible d émotion ceux qui ne voient ici que des courses! Moi, fy vois un spectacle tel que jamais t univers nen a offert de pareil, depuis ceux de lElide, où la Grèce était en spectacle à la Grèce. Non, les cirques des Romains, les tournois de notre ancienne che- valerie, n'en approchaient pas (1 ).

Et moi, je crois, et même je sais que nulle institution humaine n'est durable si elle n'a une base religieuse; et, de plus (je prie qu'on fasse bien attention à ceci ), si elle ne porte un nom pris dans une langue nationale, et né de lui-même, sans aucune délibération antérieure et connue.

(i) Décade philosophique, octobre 1797, n° 1, pag. 3i, 1809). Ce passage, rapproché de sa date, a le double mérite d'être éminemment plaisant et de faire penser. On y voit de quelles idées se berçaient alors ces enfants, et ce qu'ils savaient sur ce que l'homme doit savoir avant tout. Dès-lors un nouvel ordre de choses a suffisamment réfuté ces belles imaginations; et si toute T Europe est aujourd'hui attirée à Paris, ce n'est pas certainement pour y voir les jeux olympiques (1814).

5.

68 PRINCIPE 5.

68 PRINCIPE / L. La théorie des nomi est encore un objet de grande importance. Les noms ne sont nullement arbitraires, comme Font af- firmé tant d'hommes qui avaient perdu leurs noms. Dieu s'appelle: Je suis; et toute créa- ture s'appelle: Je suis cela. Le nom d'un être spirituel étant nécessairement relatif à son action, qui est sa qualité distinctive; de là vient que, parmi les anciens, le plus grand honneur pour une divinité était la poljo- njmie, c'est-à-dire la pluralité des noms, qui annonçait celle des fonctions ou l'étendue de la puissance. L'antique mythologie nous montre Diane, encore enfant, demandant cet honneur à Jupiter; et, dans les vers attri- bués à Orphée, elle est complimentée sous le nom de démon polyonjme (génie à plu- sieurs noms) (1). Ce qui veut dire, au fond, que Dieu seul a droit de donner un 720m. En effet, il a tout nommé, puisqu'il a tout créé. Il a donné des noms aux étoiles (2), il en a (1) Voyez la note sur le septième vers de l'hymne a Diane de Callimaque (édition de Spanheim); etLanzi, Saggio di letteratura etrusca, etc., in-8#, tom. II, page 241, note. Les hymnes d'Homère ne sont au fond qne des collections d'épilhètes; ce qui tient au mêma principe de la polyonymie, GÉ.NÈïUTErn 69 GÉ.NÈïUTErn 69 donné aux esprits, et de ces derniers noms, l'Ecriture n'en prononce que trois, mais tous les trois relatifs à la destination de ces mi- nistres. Il en est de même des hommes que Dieu a voulu nommer lui-même, et que l'E- criture nous a fait connaître en assez grand nombre: toujours les noms sont relatifs aux fonctions (1). N'a-t-il pas dit que dans son royaume à venir il donnerait aux vainqueurs un nom nouveau (2), proportionné à leurs exploits? Et les hommes, faits à limage de Dieu, ont-ils trouvé une manière plus so- lennelle de récompenser les vainqueurs que celle de leur donner un nouveau nom, le plus honorable de tous, au jugement des hommes, celui des nations vaincues (3)? Toutes les fois que l'homme est censé changer de vie et (1) Quon se rappelle le plus grand nom donné divi- nement et directement à un homme. La raison du nom fut donnée dans ce cas avec le nom, et le nom exprime précisément la destination, ou ce qui revient au même, le pouvoir.

(3) Cette observation a été laite par l'auteur anonyme, mais très connu, du livre allemand intitulé: Die Siegs- yeschichte (1er chrisllichen Religion, in einer gemein- nùtzigen Erklarung der Offenbarung Johannis, in-8°, Nuremberg, 1799, pag. 89. 11 n'y arien à dire contre cette page.

70 PRINCIPE 70 PRINCIPE recevoir un nouveau caractère, assez commu- nément il reçoit un nouveau nom. Cela se voit dans le baptême, dans la confirmation, dans l'enrôlement des soldats, dans rentrée en religion, dans l'affranchissement des es- claves, etc.; en un mot, le nom de tout être exprime ce qu'il est, et dans ce genre il n'y a rien d'arbitraire. L'expression vulgaire, il a un nom, il n'a point de nom, est très-juste et très-expressive; aucun homme ne pouvant être rangé parmi ceux qu'on appelle aux assemblées et qui ont un nom (1), si sa fa- mille n'est marquée du signe qui la distingue des autres.

LI. Il en est des nations comme des in- dividus: il y en a qui n'ont point de nom. Hérodote observe que les Thraces seraient le peuple le plus puissant de l'univers s'ils étaient unis: mais, ajoute-t-il, cette union est im- ; possible, car ils ont tous un nom différent (2). C'est une très bonne observation. Il y a aussi des peuples modernes qui n'ont point de nom, et il y en a d'autres qui en ont plusieurs; mais la polyonymie est aussi nralheurease (i)Num. XVI. 2.

GÉNÉRATEUR. 7 1 pour les nations qu'on a pu la croire hono- rable pour les génies.

LU. Les noms n'ayant donc rien d'arbi- traire, et leur origine tenant, comme toutes les choses, plus ou moins immédiatement à Dieu, il ne faut pas croire que l'homme ait droit de nommer, sans restriction, même celles dont il a quelque droit de se regarder comme l'auteur, et de leur imposer des noms suivant l'idée qu'il s'en forme. Dieu s'est réservé à cet égard une espèce de juri- diction immédiate qu'il est impossible de mé- connaître (1). O mon cher Hermogène! c'est une grande chose que limposition des noms, et qui ne peut appartenir ni à £ homme mau- vais, ni même à l homme 'vulgaire Ce droit n'appartient quà un créateur de noms ( onomaturge), c'est-à-dire, à ce qui semble, au seul législateur; mais de tous les créa- teurs humains le plus rare, c'est un légis- lateur (2).

LIII. Cependant l'homme n'aime rien tant que de nommer. C'est ce qu'il fait, par (2) piato, in Crat. Opp tom. III, p. 244.

72 • PRINCIPE exemple, lorsqu'il applique aux choses des épithètes significatives; talent qui distingue le grand écrivain et surtout le grand poète. L'heureuse imposition dune épithète illustre un substantif, qui devient célèbre sous ce nouveau signe (1). Les exemples se trouvent dans toutes les langues; mais, pour nous en tenir à celle de ce peuple qui a lui-même un si grand nom, puisqu'il l'a donné à la fran- chise, ou que la franchise l'a reçu de lui, quel homme lettré ignore Y avare Achèron, les coursiers attentifs, le lit effronté, les ti- mides supplications, le frémissement ar- genté, le destructeur rapide, les pâles adu- lateurs, etc. (2)? Jamais l'homme n'oubliera ses droits primitifs: on peut dire même, dans un certain sens, qu'il les exercera toujours, mais combien sa dégradation les a restreints! Voici une loi vraie comme Dieu qui l'a faite: (l)a De manière, » comme l'a observé Denys d'Haly- carnasse, « que si l'épithète est dislinctive et naturelle, «(sïzîia xxi nfoafvrjç), elle pèse dans le discours autant « qu'un nom. »{De la poésie d'Homère, eh. 6.) On peut même dire, dans un certain sens, qu'elle vaut mieux, puisqu'elle a le mérite de la création, sans avoir le tort du néologisme.

(2) Je ne me rappelle aucune épithète illustre de Vol- taire; c'est peut-être de ma part pur défaut de mémoire.

GÉNÉRATEUB. 73 // est défendu à t homme de donner de graiuls noms aux choses dont il est fauteur et qu'il croit grandes; mais s^il a opéré lé- gitimement, le nom vulgaire de la chose sera ennobli par elle et deviendra grand.

LIV. utili s'agisse de créations matérielles ou politiques, la règle est la même. Il n'v a rien, par exemple, de plus connn dans l'histoire grecque que le mot de céramique: Athènes n'en coniAit pas de plus augaste. Longtemps après qu Vie eut perdu ses grands hommes et son existence politique, Atticus, étant à Athènes, écrivait avec prétention à son illustre ami: Me trouvant l'autre jour dans le Céramique, etc., et Cicéron l'en badinait dans sa réponse (1). Que signifie cependant en lui-même ce mot si célèbre, Tuileries (2)? Il n'y a rien de plus vulgaire: mais la cendre des héros mêlée à cette terre Pavait consacrée, et la terre avait consacré le nom. Il est assez singulier qu'à une si grande distance de temps et de lieux, ce même mot de Tuileries, fameux jadis comme (1) Voilà pour répondre à votre phrase: Me trouvant Vautre jour dans le Céramique, etc. Cic.ad AU. i. 10.

(2) Avec une certaine latitude qui renferme encore l'idée de poterie. ^ 74 PRINCIPE nom d'un lieu de sépulture, ait été de nouveau illustré sous «elui d'un palais. La puissance qui venait habiter les Tuileries, ne s'avisa pas de leur donner quelque nom imposant qui eût une certaine proportion avec elle. Si elle eût commis cette faute, il n'y avait pas de raison pour que, le lendemain, ce lieusne fût habité par des filous et par des fille.

LV. Une autre raison, qui a son prix, quoi-, qu'elle soit tirée de moins haut, doit nous engager encore à nous défier de tout nom pompeux imposé à priori. C'est que la con- science de l'homme l'avertissant presque tou- jours du vice de l'ouvrage qu'il vient de produire, l'orgueil révolté, qui ne peut se tromper lui-même, cherche au moins à tromper les autres, en inventant un nom ho- norable qui suppose précisément le mérite contraire; de manière que ce nom, au lieu de témoigner réellement l'excellence de l'ou- vrage, est une véritable confession du vice qui le distingue. Le dix-huitième siècle, si riche en tout ce qu'on peut imaginer de faux et de ridicule, a fourni sur ce point une foule d'exemples curieux dans les titres des livres, les épigraphes, les inscriptions et au- GôÉaATEua. 7 5 très choses de ce genre. Ainsi, par exemple, si vous lisez à la tète de l'un des principaux ouvrages de ce siècle: Tantum séries juncturaque pollet, Tantum de medio sumptis accedit honoris.

Effacez la présomptueuse épigraphe, et sub- stituez hardiment, avant même d'avoir ouvert le livre, et sans la moindre crainte d'être injuste: Ru dis indigestaque moles, Non benè junctarum discordia semina rerum.

En effet, le chaos est l'image de ce livre, et l'épigraphe exprime éminemment ce qui manque éminemment à l'ouvrage. Si vous lisez à la tête d'un autre livre: Histoire phi- losophique et politique, vous savez, avant d'avoir lu l'histoire annoncée sous ce titre, qu'elle n'est ni philosophique ni politique; et vous saurez de plus, après l'avoir lue, que c'est l'œuvre d'un frénétique. Un homme ose-t-il écrire au dessous de son propre por- trait: Vitam impendere vero? gagez, sans information, que c'est le portrait d'un men- teur; et lui-même vous l'avouera, un jour qu'il lui prendra fantaisie de dire la vérité. Peut-on lire sous un antre portrait: Postge- 7 0 PRINCIPE 7 0 PRINCIPE nilis hic carus erlt, nunc carus amlcis, sans se rappeler sur-le-champ ce vers si heureuse- ment emprunté à l'original même pour le peindre d'une manière un peu différente: Teus des adorateurs et n'eus pas un ami? Et en effet, jamais peut-être il n'exista d'homme, dans la classe des gens de lettres, moins fait pour sentir l'amitié, et moins digne de l'ins- pirer, etc., etc. Des ouvrages et des entre- prises d'un autre genre prêtent à la même observation. Ainsi, par exemple, si la musi- que, chez une nation célèbre, devient tout- à-coup une affaire d'Etat; si l'esprit du siècle, aveugle sur tous les points, accorde à cet art une fausse importance et une fausse pro- tection, bien différente de celle dont il aurait besoin; si l'on élève enfin un temple à la mu- sique, sous le nom sonore et antique d'ÛDÉON, c'est une preuve infaillible que l'art est en dér cadence, et personne ne doit être surpria d'entendre dans ce pays un critique célèbre avouer, bientôt après, en style assez vigou- reux, que rien n'empêche d'écrire dans le fronton du temple: Chambre a louer (1), GÉ2ÏÉRATELTU 77 GÉ2ÏÉRATELTU 77 LVI. Mais, comme je l'ai dit, toul ceci n'est qu'une observation du second ordre; revenons au principe général: Que l homme iCa pas, ou n'a plus le droit de nommer Jes choses ( du moins dans le sens que j1ai expli- qué). Que Ton y fasse bien attention, les noms les plus respectables ont dans toutes les langues une origine vulgaire. Jamais le nom n'est proportionné à la chose; toujours la chose illustre le nom. Il faut que le nom germe, pour ainsi dire, sans quoi il est faux. Que signifie le mot trône, dans l'origine? siège, ou même escabelîe. Que signifie sceptre? un bâton pour s'appuyer (1). Mais le batori « les entendais avec ravissement. Nos artistes ont perdu « la tradition de ce chef-d'œuvre (le Stabat de Pergo- « lèse); il est écrit pour eux en langue étrangère; ils en « disent îes notes saus en connaître l'esprit; leur exé- k cution est à la glace, dénuée d'àme, de sentiment et « d'expression. L'orchestre lui-même joue machinale- « ment et avec une faiblesse qui tue l'effet. L'ancienne « musique {laquelle?) est la rivale de la plus hante « poésie; la nôtre n'est que la rivale du ramage des oi- « seaux. Que nos virtuoses modernes cessent donc...de « déshonorer des compositions sublimes qu'ils ne se « jouent plus (surtout) à Pergolèse; il est trop fort pour « eux. » {Journal de F Empire, 28 mars 1812.)

(!) Au second livre de Plliade, L lvsse veut empêcher les Grecs de renoncer lâchement à leur entreprise. S'il rencontre, au milieu du tumulte excité par les mécoc- 7 8 principe des Rois fut bientôt distingué de tons les autres, et ce nom, sous sa nouvelle signifi- cation, subsiste depuis trois mille ans. Quy a-t-il de plus noble dans la littérature et de plus humble dans son origine que le mot tra- gédie? Et le nom presque fétide de drapeau, soulevé et ennobli par la lance des guerriers, quelle fortune n'a-t-il pas faite dans notre langue? Une foule d'autres noms viennent plus ou moins à l'appui du même principe, tels que ceux-ci, par exemple: sénat, dicta- teur, consul, empereur, église, cardinal, maréchal, etc. Terminons par ceux de con- nétable et de chancelier donnés à deux émitents, un roi ou un noble, il lui adresse de douces paro- les pour le persuader; mais s'il trouve sous sa main un homme du peuple ( Up-o» «.vtyx ) ( gallicisme remar- quable ), il le rosse à grands coups de sceptre. Iliad., On fit jadis un crime à Socrate de s'être emparé des vers qu'Ulysse prononce dans celte occasion, et de les avoir cités pour prouver au peuple qu'il ne sait rien et qu'il n'est rien. (Xenoph. Memor. Socr. I. II. 20. ) Pindare peut encore être cité pour l'histoire du sceptre, a l'endroit où il nous raconte l'anecdote de cet ancien roi de Rhodes qui assomma son beau-frère sur la place, en le frappant, dans un instant de vivacité et sans mau- vaise intention, avec un sceptre qui se trouva mal~ heureusement fait d'un bois trop dur. (Olymp. VII. v. 49-55. ) Belle leçon pour alléger les sceptres!

GÉNÉRATEUR. 79 nentes dignités des temps modernes: le pre- mier ne signifie dans l'origine que le chef de récurie (1), et le second, V homme qui se tient derrière une grille ( pour n'être pas ac- cablé par la foule des suppliants).