SigPhi · Joseph de Maistre

Du Pape

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générales de Bonaparte contre les Anglais, répond qu'étant le Père commun de tous les chrétiens, il ne peut avoir d'ennemis parmi eux (1); et plutôt que de plier sur la demande d'une fédération d'abord directe, et ensuite indirecte contre l'Angleterre, il se laisse outrager, chasser, emprisonner; il commence enfin ce long martyre qui l'a rendu si recommandable à l'univers entier.

Maintenant si j'avais l'honneur d'entretenir ce noble sénateur de la Grande-Bretagne, qui pense et qui est même certain que le Pape n'est qu'une misé- rable marionnette aux ordres des brigands qui veu- lent l'employer, je lui demanderais avec la franchise et les égards qu'on doit à un homme de sa sorte, je lui demanderais, dis-je, non pas ce qu'il pense du Pape, mais ce qu'il pense de lui-même en se rappe- lant ce discours.

CHAPITRE VU Objets que se proposèrent les anciens Papes dans leurs contestations avec les Souverains.

Si l'on examine, sur la règle incontestable que nous avons établie, la conduite des Papes pendant la longue lutte qu'ils ont soutenue contre la puissance temporelle, on trouvera qu'ils se sont proposé trois buts, invariablement suivis avec toutes les forces dont ils ont pu disposer en leur double qualité: 1° iné- branlable maintien des lois du mariage contre toutes les attaques du libertinage tout-puissant; 2° conser- vation des droits de l'Église et des mœurs sacerdo- tales: 3*' liberté de l'Italie.

1. Voyez la note du cardinal secrétaire d'État, datée du palais Quirinal, le 19 avril 1808, en réponse à celle de M. Le Febvre, chargé des affaires de France.

ARTICLE PREMIER Sainteté des mariages.

Un grand adversaire des Papes, qui s'est beaucoup plaint du scandale des excommunicatiov s, observe que c étaient toujours des mariages faits ou rompus qui aioutaienl ce nouveau scandcde au premier (1).

Ainsi un adultère public est un scandale, et l'acte destiné à le réprimer est un scandale aussi. Jamais deux choses plus différentes ne portèrent le même nom. Mais tenons-nous-en pour le moment à l'asser- tion incontestable que les Souverains Pontifes em- ployèrent principalement les armes spirituelles pour réprimer la licence anti-coniugale des princes.

Or, jamais les Papes et l'Église, en général, ne ren- dirent de service plus signalé au monde que celui de réprimer chez les princes, par l'autorité des censures ecclésiastiques, les accès d'une passion terrible même chez les hommes doux, mais qui n'a plus de nom chez les hommes violents, et qui se jouera cons- tamment des plus saintes lois du mariage partout où elle sera à l'aise. L'amour, lorsqu'il n'est pas appri- voisé jusqu'à un certain point par une extrême civi- lisation, est un animal féroce capable des plus horri- bles excès. Si l'on ne veut pas qu'il dévore tout, il faut qu'il soit enchaîné, et il ne peut l'être que par la terreur; mais que fera-t-on craindre à celui qui ne eraint rien sur la terre? La sainteté des mariages, t. Lettres sur l'Histoire. Paris, Nyou, 1805, i. II, lettre XLVIl, p. 485. Les papiers publics m'apprennent que les talents et les services du magistrat fran- çais, auteur de ces Lettres, l'ont porté à la double illustration de la prairie et da ministère. Un gouvernement imitateur de l'Angleterre ne saurait l'imiter plus heureusement que dans les distinctions qu'elle accorde aux grandes magis- tratures. Je prie le respectable auteur de permettre que je le contredise de temps en temps, à mesure que ses idées s'opposeront aux miennes; car nous sommes, lui et moi, une nouvelle preuve qu'avec des vues également droites de part et d'autre, on peut néanmoins se trouver opposé de front. Cette polémique ianocente servira, je l'espère, la vérité, sans blesser la courtoisie.

LIVRE II, CHAPITRE VII. 179 base sacrée du bonheur public, est surtout de la plus haute importance dans les familles royales, où les désordres d'un certain genre ont des suites incalcu- lables dont on est bien éloigné de se douter. Si, dans la jeunesse des nations septentrionales, les Papes n'avaient pas eu le moyen d'épouvanter les passions souveraines, les princes, de caprice en caprice et d'abus en abus, auraient fini par établir en loi le divorce, et peut-être la polygamie; et ce désordre se répétant, comme il arrive toujours, jusque dans les dernières classes de la société, aucun œil ne saurait plus apercevoir les bornes où se serait arrêté un tel débordement.

Luther, débarrassé de cette puissance incommode qui, sur aucun point de la morale, n'est plus inflexi- ble que sur celui du mariage, n'eut-il pas l'effronterie d'écrire dans son commentaire sur la Genèse, publié en 1525, que sur la question de savoir si Von peut avoir plusieurs femmes, l'autorité des patriarches nous laisse libres; que la chose n'est ni permise ni dé[endue, et que pour lui il ne décide rien (1): édi- fiante théorie, qui trouva bientôt son application dans la maison du landgrave de Hesse-Cassel.

Qu'on eût laissé faire les princes indomptés du moyen âge, et bientôt on etit vu les mœurs des païens (2). L'Eglise même, malgré sa vigilance et ses efforts infatigables, et malgré la force qu'elle exerçait sur les esprits dans les siècles plus ou moins reculés, n'obtenait cependant que des succès équi- voques ou intermittents. Elle n'a vaincu qu'en ne reculant jamais.

Le noble auteur que je citais tout à l'heure a fait des réflexions bien sages sur la répudiation d'Ë- 1. Dellarmin, De Controv. christ. fid. Ingolst., 1601, in-fol., t. III. col. 1734.

2. (. Les rois franc-, Contran, Caribert, Sigebert, Chilpéric, Dagobert, avaient « eu plusieurs femmes à la fois sans qu'on eût murmuré; et si c'était un scan- « dale, il était sans trouble. » (Voltaire, Essai sur l'Histoire gémh-ale, t. I, ch. XXX, p. 146.) Admettons le fait; il prouve seulement combien de semblables princes avaient besoin d'être réprimés.

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léonore de Guienne: « Cette répudiation, dit-il, fît (( perdre à Louis VII les riches provinces qu'elle lui « avait apportées Le mariage d'Éléonore arron- « dissait le royaume et l'étendait jusqu'à la mer de « Gascogne. C'était l'ouvrage du célèbre Suger, un « des plus grands hommes qui aient existé, un des (.{ plus grands ministres, un des plus grands bien- « faiteurs de la monarchie. Tant qu'il vécut, il (( s'opposa à une répudiation qui devait attirer sur la « France tant de calamités; mais, après sa mort, « Louis VII n'écouta que les motifs de mécontente- ce ment personnels qu'il avait contre Ëléonore. // <( devait songer que les mariages des rois sont autre « chose que des actes de lamille: ce sonf, et c'étaient (( SURTOUT ALORS, dcs truités politiques qu'on ne peut « changer sans donner les plus grandes secousses (( aux Etats dont ils ont réglé le sort (1). » On ne saurait mieux dire; mais tout à l'heure, lors- qu'il s'agissait des mariages sur lesquels le Pape avait cru devoir interposer son autorité, la chose s'offrait à l'auteur sous une autre face, et Faction du Souverain Pontife, pour empêcher un adultère solennel, n'était plus qu'un scandale ajouté à celui de Vadultère. Telle est, même sur les meilleurs esprits, la force entraînante des préjugés de siècle, de nation et de corps; il était cependant très aisé de voir qu'un grand homme capable d'arrêter un prince passionné, et un prince passionné capable de se laisser mener par un grand homme, sont deux phénomènes si rares qu'il n'y a rien de si rare au monde, excepté l'heu- reuse rencontre d'un tel ministre et d'un tel prince.

L'écrivain que j'ai cité dit fort bien, surtout alors. Sans doute, surtout alors! il fallait donc alors des remèdes dont on peut se passer et qui seraient même nuisibles aujourd'hui. L'extrême civilisation appri- voise les passions; en les rendant peut-être plus abjectes et plus corruptives, elle leur ôte au moins 1. Voltaire, Lettres sur VHistoire, lettre XLIV, p. 479 à 481.

LIVRE II, CHAPITRE VII. 181 cette féroce impétuosité qui distingue la barbarie. Le christianisme, qui ne cesse de travailler sur l'homme, a surtout déployé ses forces dans la jeunesse des nations; mais toute la puissance de l'Église serait nulle si elle n'était pas concentrée sur une seule tête étrangère et souveraine. Le prêtre sujet manque tou- jours de force, et peut-être même qu'il en doit man- quer à l'égard de son souverain. La Providence peut susciter un Ambroise (rara avis in terris!) pour effrayer un Théodose; mais, dans le cours ordinaire des choses, le bon exemple et les remontrances res- pectueuses sont tout ce qu'on doit attendre du sacer- doce. A Dieu ne plaise que je nie le mérite et l'efTi- cacité réelle de ces moyens! mais, pour le grand œuvre qui se préparait, il en fallait d'autres; et pour l'accomplir, autant que notre faible nature le permet, les Papes furent choisis. Ils ont tout fait pour la gloire, pour la dignité, pour la conservation surtout des races souveraines. Quelle autre puissance pou- vait se douter de l'importance des lois du mariage des races souveraines. Quelle autre puissance pou- vait les faire exécuter sur les trônes surtout? Notre siècle grossier a-t-il pu seulement s'occuper de l'un des plus profonds mystères du monde? Il ne serait cependant pas difficile de découvrir certaines lois, ni même d'en montrer la sanction dans les événements connus, si le respect le permettait; mais que dire à des hommes qui croient qu'ils peuvent faire des sou- verains?

Ce livre n'étant pas une liistoire, je ne veux point accumuler les citations. Il suffira d'observer en géné- ral que les Papes ont lutté et pouvaient seuls lutter sans relâche pour maintenir sur les trônes la pureté et l'indissolubilité du mariage, et que, pour cette rai- son seule, ils pourraient être placés à la tête des bien- faiteurs du genre humain. « Car les mariages des (( princes, c'est Voltaire qui parle, font dans l'Eu- (( rope le destin des peuples; et jamais il n'y a eu de 11 Î82 DU PAPE.

« cour entièrement livrée à la débauche, sans qu'il y ■^ ait eu des révolutions et même des séditions (1). » 11 est vrai que ce même Voltaire, après avoir rendu un témoignage si éclatant à la vérité, se déshonore ailleurs par une contradiction frappante, qu'il appuie d'une observation pitoyable: (( L'aventure de Lothaire, dit-il, fut le premier (( scandale touchant le mariage des têtes couronnées « en Occident (2). » Voilà encore le mot de scandale appliqué avec la même justesse que nous avons admirée plus haut; mais ce qui suit est exquis: « Les « anciens Romains et les Orientaux furent plus « heureux sur ce point (3). » Quelle insigne déraison î Les anciens Romains n'avaient point de rois; depuis, ils eurent des mons- tres. Les Orientaux ont la polygamie et tout ce qu'elle a produit. Nous aurions aujourd'hui des monstres, ou la polygamie, ou l'un et l'autre, sans les Papes.

Lothaire ayant répudié sa femme Theutberge pour épouser Waldrade, avait fait approuver son mariage par deux conciles assemblés, l'un à Metz, l'autre à Aix-la-Chapelle. Le Pape Nicolas P'' le cassa, et son successeur, Adrien II, fit jurer au roi, en lui donnant la communion, qu'il avait sincèrement quitté Wal- drade (ce qui était cependant faux), et il exigea le même serment de tous les seigneurs qui accompa- gnaient Lothaire. Ceux-ci moururent presque tous subitement, et le roi lui-même expira un mois juste après son serment. Là-dessus, Voltaire n'a pas man- qué de nous dire que tous les historiens n'ont pas manqué de crier au miracle (4). Au fond, on est étonné souvent de choses moins étonnantes; mais il ne s'ajit point ici de miracles; contentons-nous d'ob- 1. Voltaire, Essai sw l'Histoire générale, t. III, ch. ci, p. 518; ch. en, 3. Id., ibid.

4. Id.,ibid.

LIVRE II, CHAPITRE VII. 183 server que ces grands et mémorables actes d'autorité spirituelle sont dignes de l'éternelle reconnaissance des hommes et n'ont jamais pu émaner que des Sou- verains Pontifes.

Et lorsque Philippe, roi de France, s'avisa, en 1092, d'épouser une femme mariée, l'archevêque de Rouen, ré\ èque de Sentis et celui de Bayeux, n'eurent-ils pas la bonté de bénir cet étrange mariage, malgré l'oppo- sition d'Yves de Chartres?

Quand un roi veut le crime, il est trop obéi. * Le Pape seul pouvait donc y mettre opposition; et loin de déployer une sévérité exagérée, il finit par se contenter d'une promesse mal exécutée.

Dans ces deux exemples on voit tous les autres. L'opposition ne saurait être placée mieux que dans une puissance étrangère et souveraine, même tem- porellement. Car les Majestés, en se contrariant, en se balançant, en se choquant même, ne se lèsent point, nul n'étant avili en combattant son égal; au lieu que si l'opposition est dans l'État même, chaque acte de résistance, de quelque manière qu'il soit formé, compromet la souveraineté.

Le temps est venu où, pour le bonheur de l'huma- nité, il serait bien à désirer que les Papes reprissent une juridiction éclairée sur les mariages des princes, non par un veto effrayant, mais par de simples refus, qui devraient plaire à la raison européenne. De funestes déchirements religieux ont divisé l'Europe en trois grandes familles: la latine, la protestante et celle qu'on nomme grecque. Cette scission a restreint infiniment le cercle des mariages dans la famille latine: chez les deux autres il y a moins de danger sans doute, l'indifférence sur les dogmes se prêtant sans difficulté à toute sorte d'arrangements; mais chez nous le danger est immense. Si l'on n'y prend garde, incessamment toutes les races augustes mar- 184 DU PAPE.

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cheront rapidement à leur destruction, et sans doute il y aurait une faiblesse bien criminelle à cacher que le mal a déjà commencé. Qu'on se hâte d'y réfléchir pendant qu'il est temps. Toute dynastie nouvelle étant une plante qui ne croît que dans le sang humain, le mépris des principes les plus évidents expose de nou- veau l'Europe, et par conséquent le monde, à d'inter- minables carnages. 0 princes, que nous aimons, que nous vénérons, pour qui nous sommes prêts à verser notre sang au premier appel, sauvez-nous des guerres de successions! Nous avons épousé vos races; con- servez-les! Vous avez succédé à vos pères, pourquoi ne voulez-vous pas que vos fils vous succèdent? Et de quoi vous servira notre dévouement si vous le rendez inutile? Laissez donc arriver la vérité jusqu'à vous; et puisque les conseils les plus inconsidérés ont réduit le Grand Prêtre à ne plus oser vous la dire, permettez au moins que vos fidèles serviteurs l'intro- duisent auprès de vous.

Quelle loi dans la nature entière est plus évidente que celle qui a statué que tout ce qui germe dans l'univers désire un sol étranger? La graine se déve- loppe à regret sur ce même sol qui porta la tige dont elle descend: il faut semer sur la montagne le blé de la plaine, et dans la plaine celui de la montagne; de tous côtés on appelle la semence lointaine. La loi dans le règne animal devient plus frappante; aussi tous les législateurs lui rendirent hommage par des prohibitions plus ou moins étendues. Chez les nations dégénérées, qui s'oublièrent jusqu'à permettre le mariage entre des frères et des sœurs, ces unions infâmes produisirent des monstres. La loi chrétienne, dont l'un des caractères les plus distinctifs est de s'emparer de toutes les idées générales pour les réunir et les perfectionner, étendit beaucoup les prohibitions; s'il y eut quelquefois de l'excès dans ce genre, c'était l'excès du bien, et jamais les canons n'égalèrent sous ce point la sévérité des lois chi- LIVRE II, CHAPITRE VII. 185 noises (1). Dans l'ordre matériel, les animaux sont nos maîtres. Par quel aveuglement déplorable l'homme qui dépensera une somme énorme pour unir, par exemple, le cheval d'Arabie à la cavale normande, se donnera-t-il néanmoins sans la moin- dre difficulté une épouse de son sang? Heureuse- ment toutes nos fautes ne sont pas mortelles; mais toutes cependant sont des fautes, et toutes deviennent mortelles par la continuation et par la répétition. Chaque forme organique portant en elle-même un principe de destruction, si deux de ces principes viennent à s'unir, ils produiront une troisième forme incomparablement plus mauvaise; car toutes les puissances qui s'unissent ne s'additionnent pas seule- ment, elles se multiplient. Le Souverain Pontife aurait-il par hasard le droit de dispenser des lois physiques? Partisan sincère et systématique de ses prérogatives, j'avoue cependant que celle-là m'était inconnue. Rome moderne n'est-elle point surprise ou rêveuse, lorsque l'histoire lui apprend ce qu'on pensait, dans le siècle de Tibère et de Caligula, de certaines unions alors inouïes (2)? et les vers accu- sateurs qui faisaient retentir la scène antique, répéTés aujourd'hui par la ^ oix dos sages, ne rencontieraient- ils point quelque faible écho dans les murs de Saint- Pierre (3)?

Sans doute que des circonstances extraordinaires exigent quelquefois, ou permettent au moins des dis- positions extraordinaires; mais il faut se ressouvenir aussi que toute exception à la loi, admise par la loi, ne demande plus qu'à devenir loi.

Quand même ma respectueuse voix pourrait s'éle- ver jusqu'à ces hautes régions où les erreurs prolon- gées peuvent a\'oir de si funestes suites, elle ne saurait 1. Il n'y aqun cent noms à la Chine, et le mariage y est prohibé entre toutes les prrsonnes qui portent le même nom, quand même il o'y a plus de parenti^.

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y être prise pour celle de l'auclace ou de l'imprudence. Dieu donna à la franchise, à la fidélité, à la droiture, un accent qui ne peut être ni contrefait ni méconnu.

ARTICLE II Maintien des lois ecclêsiasiiques et des mœurs sacerdotales.

On peut dire, au pied de la lettre, en demandant grâce pour une expression trop familière, que vers le X® siècle le genre humain, en Europe, était devenu lou. Du mélange de la corruption romaine avec la férocité des Barbares qui avaient inondé l'empire il était enfin résulté un état de choses que, heureuse- ment, peut-être on ne verra plus. La férocité et la débauche, Vanarchie et la pauvreté étaient dans tous les Etats. Jamais Vignorance ne fut plus univer- selle (1). Pour défendre l'Église contre le déborde- ment affreux de la corruption et de l'ignorance, il ne fallait pas moins qu'une puissance d'un ordre supé- rieur, et tout à fait nouvelle dans le monde. Ce fut celle des Papes. Eux-mêmes, dans ce malheureux siècle, payèrent un tribut fatal et passager au désor- dre général. La Chaire pontilicale était opprimée, déshonorée et sanglante (2); mais bientôt elle reprit son ancienne dignité; et c'est aux Papes que l'on dut le nouvel ordre qui s'établit (3).

Il serait permis sans doute de s'irriter de la mau- vaise foi qui insiste avec tant d'aigreur sur les vices de quelques Papes, sans dire un mot de l'effroyable débordement qui régna de leur temps.

Je passe maintenant à la grande question qui a si fort retenti dans le monde: je veux parler de celle des inveslilures, agitée alors entre les deux pirîssan- 3. « On s'c^tonno que sous tant de Papes si scandaleux (X* siècle) et si peu « puissants, l'Éi^lise romaine ne perdit ni ses prérogatives ni ses prélentions. »■ {Id., ibid., cl). XXXV.) C'est fort bien dit de s'étonner; cas le phénomène est humainement inexplicable.

LIVRE II, CHAPITRE VII. iSl ces avec une chaleur que les hommes, même passable- ment instruits, ont peine à comprendre de nos jours.

Certes, ce n'était pas une vaine querelle que celle des investitures. Le pouvoir temporel menaçait ouver- tement d'éteindre la suprématie ecclésiastique. L'es- prit féodal, qui dominait alors, allait faire de l'Ëglise, en Allemagne et en Italie, un grand fief relevant de l'empereur. Les mots, toujours dangereux, l'étaient particulièrement sur ce point, en ce que celui de bénéfice appartenait à la langue féodale, et qu'il signifiait également le lîef et le titre ecclésiastiques; car le fief était le bénéfice ou le bienfait par ex- cellence (1). Il fallut même des lois pour empêcher les prélats de donner en fîef les biens ecclésiastiques, tout le monde voulant être vassal ou suzerain (2).

Henri V demandait, ou qu'on lui abandonnât les investitures, ou qu'on obligeât les évêques à renoncer à tous les grands biens et à tous les droits qu'ils tenaient de l'empire (3).

La confusion des idées est visible dans cette préten- tion. Le prince ne voyait que les possessions tempo- relles et le titre féodal. Le pape Calixte II lui fit pro- poser d'établir les choses sur le pied où elles étaient en France, où, quoique les investitures ne se prissent point par Tanneau et par la crosse, les évêques ne laissaient pas de s'acquitter parfaitement de leurs devoirs pour le temporel et les fîefs (4).

Au concile de Reims, tenu en 1119 par ce même Calixte II, les Français prouvèrent déjà à quel point ils avaient l'oreille juste. Car le Pape ayant dit: Nous défendons absohm-ient de recevoir de la main d'une personne laïque Vinvesiilure des églises ni celle des biens ecclésiastiques, toute l'assemblée se récria^ parce que le canon semblait refuser aux princes le 1. Sic profjressum est ut a/l fUion dnvf.niret (feuHuin), in quem scilict dn~ muais hoc vUet heneftcin.»^ pertinore. fConsuet. feiul., lib. 1, tit. I, § 1.) t. Rpis'opnm vi 1 (ibbatem fi'udum dare non po-ise. (Itjid., lib. I. tit. VI.) i. Maimbourg, Hist. de la Décad. de l'emp., t. II, liv. IV,;nm. 1109.

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droit de donner les fiefs et les régales dépendant de leur couronne. ^lais dès que le Pape eut changé l'expression et dit: Nous délendons absolument de recevoir des laïques V investiture des évéchés et des abbayes, il n'y eut qu'une voix pour approuver tant le décret que la sentence d'excommunication. Il y avait à ce concile au moins quinze archevêques, deux cents évêques de France, d'Espagne, d'Angleterre et d'Allemagne même. Le roi de France était présent, et Suger approuvait.

Ce fameux ministre ne parle d'Henri V que comme d'un parricide dépourvu de tout sentiment d'huma- nité: et le roi de France promit au Pape de l'assister de toutes ses forces contre l'empereur (1).

Ce n'est point ici un caprice du Pape; c'est l'avis de toute l'Église, et c'est encore celui de la puissance temporelle la plus éclairée qu'il fût possible de citer alors.

Le pape Adrien IV donna un second exemple de l'extrême attention qui était indispensable alors pour distinguer des choses qui ne pouvaient ni différer davantage, ni se toucher de plus près. Ce Pape ayant avancé, peut-être sans y bien réfléchir, que Vempe- reur (Frédéric P"") tenait de lui le bénéfice de la cou- ronne inripériale, ce prince crut devoir le contredire publiquement par une lettre circulaire; sur quoi le Pape, voyant combien ce mot de bénélice avait excité d'alarmes, prit le parti de s'expliquer, en déclarant que par bénéfice il a\"ait entendu bienfait (2).

Cependant l'empereur d'Allemagne \endait publi- quement les bénéfices ecclésiastiques. Les prêtres portaient les armes (3); un concubinage scandaleux 1. Maimbourg, Hist. de la Décad. de l'emp., t. II, liv, IV, ann. lilO.

2. Il serait inutile de parler ici latin, puisque notre langue se prêtre à repré- senter exactement cette redoutable thèse de grammaire.

3. Maimbourg, ibid., liv. III, ann. 1074. — u Frédéric ternit, par plusieurs <> actes de tyrannie, l'éclat de ses belles qualités. U se brouilla sans raison avec « différents Papes; il saisit le revenu des bénéfices vacants, s'appropria lanomi- « nation aux évéchés, et fit ouvertement un trafic simoniaque de ce qui était sacré. » {Vies des Saints, trad. de l'anglais, in-S, t. III, p. o22, Saint Guldix, 18 avril.)

LIVRE II, CHAPITRE VII. 189 souillait l'ordre sacerdotal; il ne fallait plus qu'une mauvaise tête pour anéantir le sacerdoce, en propo- sant le mariage des prêtres comme un remède à de plus grands maux. Le Saint-Siège seul put s'opposer au torrent, et mettre au moins l'Ëglise en état d'atten- dre, sans une subversion totale, la réforme qui devait s'opérer dans les siècles suivants. Ecoutons encore Voltaire, dont le bon sens naturel fait regretter que la passion l'en prive si souvent: (( Il résulte de toute l'histoire de ces temps-là que <.' la société avait peu de règles certaines chez les <( nations occidentales; que les États avaient peu de (( lois, et que l'Ëglise voulait leur en donner (1). » Mais, parmi tous les Pontifes appelés à ce grand oeuvre, saint Grégoire VII s'élève majestueusement, Quantum leuta soient inter viburna cupressi.

Les historiens de son temps, même ceux que leur naissance pouvait faire pencher du côté des empe- reurs, ont rendu pleine justice à ce grand homme. << C'était, dit l'un deux, un homme profondément i< instruit dans les saintes lettres, et brillant de toutes « les sortes de vertus (2). » — « Il exprimait, dit un <( autre, dans sa conduite toutes les vertus que sa « bouche enseignait aux hommes (3); » et Fleury, qui ne gâte pas les Papes, comme on sait, ne refuse point cependant de reconnaître que saint Gré- goire VII « fut un homme vertueux, né avec un grand <( courage, éle^é dans la discipline monastique la « plus sévère, et plein d'un zèle ardent pour purger <( l'Ëglise des vices dont il la voyait infectée, parli- <( entièrement de la simonie et de l'incontinence du 1. Voltaire, Essai sur l'Hist. gén., t. I, ch. xxx, p. 50.

2. Virt/7n sacris litteris eruditissimuvi et omnium virtutian qcu'ire celeber- rimiim. (Lambert de Schafnabourg, le plus fulèle des historiens lie ce lemps-là.) — Maimbourg, Hist. de la Décad. de l'emp., ann. 1071 ad 1076.

3. Quod verbo docuit exenrplo declaravit. (Ollion de Frisingue, ibid., ann. 1073.) Le témoignage de cet annaliste n'est pas suspect.

4. Disc, sur VHi^t. eccL, III, n° 17, et IV, n° 1.

il.

Ce fut un superbe moment, et qui fournirait le sujet d'un très beau tableau, que celui de l'entrevue du Canossa près de Reggio, en 1077, lorsque ce Pape, tenant l'Eucharistie entre ses mains, se tourna du côté de l'empereur, et le somma de jurer, comme il jiirail lui-même, sur son salut éternel, de navoir jomais cigi qu'avec une pureté parfaite d'intention pour la gloire de Dieu et le bonheur des peuples; sans que l'empereur, oppressé par sa conscience et par l'ascendant du Pontife, osât répéter la formule ni recevoir la communion.

Grégoire ne présumait donc pas trop de lui-même, lorsqu'en s'attribuant, a\"ec la conscience intime de sa force, la mission d'instituer la souveraineté euro- péenne, jeune encore à cette époque et dans la fougue des pas-ions, il écrivait ces paroles remarquables: « Nous avons soin, avec l'assistance divine, de four- ce nir aux empereurs, aux rois et aux autres sou^e- i< rains, les armes spirituelles dont ils ont besoin (( pour apaiser chez eux les tempêtes fougueuses de K l'orgueil. » C'est-à-dire, je leur apprends qu'un roi n'est pas un tvran. — Et qui donc le leur aurait appris sans Maim])ourg se plaint sérieusement de ce que o: l'humeur impérieuse et inflexible de Grégoire VII û ne put lui permettre d'accompagner son zèle de « cette belle modération qu'eurent ses cinq prédé- Alalheureusement, la belle modération de ces Pon- tifes ne corrigea rien, et toujours on se moqua d'eux.

1. Imperatoribus et regihns, OPtprisqxie principibus, ut elat'ones maris pt superbise fluctua comprimere valeant orma hun,ilitatis, Deo anctore, provi- dere cnramus. C'est cependant de ce grand homme que Voltaire a osé dire; « L'Eglise l'a mis au nombre des saints, comme les pouples de l'antiquité di^i- V fiaient leurs défenseurs; et les sages l'ont mis au nombre des fous. » (T. III, ch xi.vi, p. 4i.) — Grégoire Vil un fou! et fou au jugement des sages, comme les anciens défenseurs des peuples! 1! En vérité, — mais on ne réfute pas un fou (ici l'expression est exacte); il suffit de le présenter et de le laisser dire.

i. Hist. de la Décad. de l'emp., liv. III, ann. 1073.

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